‹ La Comedie en France Au XIX SiecleChapitre 78 sur 122 · Se. xvii · texte numérisé non relu

Se. xvii

Il y a là un petit coin d'idylle amoureuse et bourgeoise qui nous rappelle de loin VHermann et Dorothée de Gœthe.

Le naïf savant s aperçoit qu'il a le cœur pris et sanglote en voyant que Marthe refuse par délicatesse de l'épouser. Au moment où elle se décide enfin, Gélestus accourt apportant une grande nouvelle qui rend le mariage inutile. Gertrude, en voyant accuser Marthe, a tout avoué à son père. Le bourgmestre apprend que le nouveau-né est son petit-fils, le fruit des amours de Gertrude et de Conrad. Il reparaît penaud et confus. L'enfant n'ayant plus besoin de trouver un père et une mère, Wolf se dispose à reprendre sa canne, son chapeau et son Leibnilz, quand Gélestus le pousse dans les bras de Marthe et l'engage à s'arrêter là. Il y aura deux mariages au lieu d'un. Gette œuvre, qui n'est pas une des pièces les plus connues d'Alexandre Dumas, est sans contredit une des plus originales et des plus heureuses.

Un autre lever de rideau remis en honneur depuis quelque temps, V Invitation à la Valse ^ représenté d'abord au Gymnase et plus tard au Théâtre-Français, rentre encore dans lé même genre de la comédie moyenne ou du proverbe, avec une pointe de marivaudage qui rappelle son origine.

Nous n'avons montré ici qu'un des côtés du talent multiple d'Alexandre Dumas. Romancier, poète, dramaturge, s'il ne peut prétendre au titre de penseur et d'écrivain supérieur, il a été sans contredit un des plus féconds et des plus grands amuseurs du xix® siècle. Bien qu'il ne soit pas entré à l'Académie française, non plus que Balzac, il n'en a pas moins sa statue dans ce Paris qu'il a charmé et diverti si longtemps.

Certains critiques maussades, dans leur rigorisme de Jansénistes littéraires, ont cru devoir lui contester, lui refuser même absolument lart d écrire, et réduire à néant son œuvre dramatique, comme si elle était rédigée en iroquois ou en patagon. Sans doute, Alexandre Dumas n'a pas le style perlé, ciselé, d'un Mérimée, d'un Alfred de Musset, voire d'un Léon Gozlan, si l'on veut : mais il a, plus qu'eux tous, le style de l'action, du dialogue, du drame proj)rement dit, tel que l'avait Scribe ; ce style parlé fait pour la scène plutôt que pour la lecture, ce qui est tout différent. La reprise de Henri fil est venue prouver aux plus incrédules que les enluminures dramatiques du vieux Dumas avaient gardé un certain éclat. Mademoiselle de Belle-Isle et les Demoiselles de Saint-Cyr n'ont point disparu de Taffiche et font recette encore au Théâtre-Français.

Pour résumer notre opinion sur Alexandre Dumas, nous avouerons qu'il a été un prodigue, un dépensier, ayant gaspillé de vrais trésors, au lieu de réunir, de condenser, de s'assurer pour l'avenir un bon fonds littéraire, un solide placement auprès de la postérité. Mais, après avoir admis toutes les restrictions, toutes les sévérités de la critique sur le mauvais usage qu'il a fait parfois de son talent, nous sommes bien forcé de reconnaître que la prodigalité n'estpermise qu'aux riches, et que les gens plus sages et plus sobres, obligés de se contenir et de se modérer par l'exiguïté de leurs ressoui'ces, feraient i)eut-étre bien de ne pas se montrer trop fiers de leur économie. Quoiqu'on puisse dire, Alexandre Dumas a ce don précieux pour un auteur et pour un acteur, ce qu'avait PrédéiMrk Lemaître, ce qu'ont aujourd'hui Mounet-SuUy^

Co({iielin et Mme Sarah Bernhardt : le diable au corps ! — Ne l'a pas qui veut.

Ajoutons qu'il a été, comme Scribe, par ses œuvres répandues dans le monde entier, un des plus actifs exportateurs de l'esprit français. C'est un genre de service que l'Association nationale pour la langue française doit apprécier et honorer aujourd'hui plus que jamais.

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