‹ La Comedie en France Au XIX SiecleChapitre 81 sur 122 · Théophile Gautier, Histoire de l'art dramatique^ t. III · texte numérisé non relu

Théophile Gautier, Histoire de l'art dramatique^ t. III

UOiNORÉ DE BALZAC. 227

le monde et deie dominer. Il mène de front la composition de ses premières œuvres et les entreprises industrielles : il se fait tour à tour fondeur de caractères, imprimeur, éditeur, courant toujours après la fortune comme le trafiquant de La Fontaine:

Fidèle courtisan d'un volage fantôme.

L'homme d'imagination qui domine en lui remporte sur le praticien et l'entraîne à des visions chimériques.

Cette préoccupation de l'argent, cette poursuite ardente de la fortune se retrouvera partout, dans ses romans et dans son théâtre. Il aura beau maudire cette fatale passion, ce culte du Veau d'or qui est la maladie du siècle ; il la partage lui-même. Les créanciers et les huissiers, les usuriers et les tripoteurs d'affaires tiennent une large place dans sa vie et dans ses œuvres. Alexandre Dumas rêve bien aux millions de Monte-Cristo, mais en poète, en enfant prodigue, nourri des contes des Mille et une Nuits, Chez Balzac, le rêve se complique de calculs, de supputations et de combinaisons savantes. Il a poétisé Barrême et en a fait un livre d'alchimie pour en tirer la pierre philosophale. Moins habile ou moins heureux que Beaumarchais, il s'aperçoit à la fin que la fortune ne vient pas, et ne songe plus qu'à la gloire.

Il demande à la littérature de réparer à son égard les torts de l'industrie. « L'imprimerie, dit-il, m'a pris tant de capital qu'il faut bien qu'elle me le rende. » Il va l'occuper fiévreusement et faire gémir sous le poids formidable de ses manuscrits, sans cesse remaniés et raturés, les presses et les prêtes qu'il écrase de son labeur continu.

Enfermé dans sa solitude des Jardies, enveloppé de sa robe blanche de moine, travaillant surtout la nuit, et même le jour, à la lueur des bougies, avec son vaste front olympien, sa noire chevelure ondoyante, il apparaît comme un Bénédictin d'un nouveau genre, produisant sans relâche, lisant peu, écrivant beaucoup. Si l'on en croit le témoignage de sa sœur, Mme de Surville, il a publié, de 1827 à 1848, 97 ouvrages formant 10 816 pages de l'édition compacte de la Comédie humaine. On comprend que son imagination, surexcitée par ce travail incessant, solitaire et nocturne, ait mêlé bien des chimères aux souvenirs de la réalité vivante et des affaires pratiques auxquelles il avait pris part. De là chez lui un double courant : l'un positif, l'autre idéal ou fantastique, qu'il s'agisse du Père Goriot ou du Lys dans la vallée. Nous le retrouvons également au théâtre, où il accumule des heurts, des contradictions, des invraisemblances plus sensibles encore sur la scène que dans le roman.

Bien qu'il ait intitulé l'ensemble de son œuvre Comédie humaine, et qu'il ait plus d'une fois justifié ce titre ambitieux par la variété, la multiplicité et la vérité des types, des mœurs et des tableaux, on peut dire qu'il n'a presque jamais réussi au théâtre. Nul peut-être n'a fourni aux poètes dramatiques plus de motifs d'inspiration, plus d'analyses et d observations profondément creusées, plus de situations poignantes; et nul n'a moins tiré parti que lui-même de ces éléments tout préparés. Nous avons vu tour à tour Alexandre Dumas, George Sand, Jules Sandeau, Octave Feuillet, Henri Murger, Ohnet, Daudet, Zola, ou seuls ou avec le secours de collaborateurs, transporter leurs romans sur la scène et leur commu-

niquer une seconde vie. Balzac, malgré son g-oût inné pour la spéculation, n'a jamais réalisé de pareils bénéfices, assez faciles, ce semble, à recueillir. Il a cherché longtemps la forme du roman qu'il rêvait, et à laquelle il est arrivé enfin, devenu pour le coup un maître et un dominateur dans son genre. Il a cherché de même la forme du drame qu'il eût souhaité de faire, et il est mort sans l'avoir trouvée. De son vivant, il n'a guère connu que des échecs. La seule de ses pièces qui soit restée au théâtre n'y est parvenue qu'après sa mort, remaniée par un praticien, un charpentier dramatique, Dennery, qui ne venait pas à la cheville de Balzac comme créateur, et qui cependant a pu seul rendre son œuvre viable et présentable sur la scène. Ses drames et ses comédies sont demeurées il l'état d'ébauches, ainsi que ses premiers romans.

En parlant d'Alexandre Dumas, ce qui nousa frappé dès son début au théâtre, c'est la facilité, le sans-géne avec lequel il s'y établit, l'aisance et la promptitude de la conception dramatique, cette allure cavalière d'un étourdi allant souvent à l'aventure, risquant les situations les plus impossibles et finissant par s'en tirer, j)ar entraîner, à force de verve et d'aplomb, le spectateur ou le lecteur. Chez Balzac, au contraire, malgré la force, la vigueur, la puissance incontestable d'un génie producteur, malgTé son talent de peindre et de créer des caractères, l'action dramatique ne réussit ])oint à se dégager dans toute sa plénitude et sa liberté. Elle reste, pour l'exécution, fort au-dessous de la conception de l'auteur, et ne sort pas des limbes. Son style, plus travaillé, plus martelé que celui d'Alexandre Dumas, est loin d'en avoir l'aisance et la rapidité. On sent trop la lutte, l'effort de l'écrivain tendant ses

muscles pour révéler sa force, pour donner à ses personnag-es et à ses expressions plus de relief et d'énergie, sans y arriver toujours.

La naïveté, l'abandon, le cri du cœur, la gaieté spontanée, ces facultés précieuses au théâtre et surtout dans la comédie, sont choses inconnues pour lui. Le calcul, la réflexion souvent amére et triste, le scepticisme désenchanté, répandent tout alentour un air glacial. Quoiqu'il ait écrit des Contes drolatiques à l'imitation de Rabelais son compatriote, quoiqu'il ait puisé dans la cuve de Garg-antua un peu de ce boti piot dont s'enivre et nous enivre le grand maître du rire g-aulois, on peut dire que la gaieté manque trop souvent à ses comédies. Quinola est loin d'égaler Scapin ou Figaro, qu'il a le tort de vouloir singer parfois. Le moindre valet de Regnard lui est cent fois supérieur.

Théophile Gautier, cherchant à expliquer ces échecs de Balzac, en donne i)Our cause la différence qui existe entre la pers})ective du théâtre et celle du roman.

« L'art du théâtre, dit-il, est en effet un art tout particulier. Un poète, un écrivain qui arrive à la scène est à peu près dans la position d'un peintre qui voudrait faire de la décoration. Il serait tout surpris de voir ses lignes danser à droite et à gauche, ses tons changer de valeur et d'intensité, les premiers plans reculer et les lointains avancer ; la lumière de la rampe dénature tout. Dans ce métier aventureux, les plus habiles travaillent un peu comme les ouvriers de haute lice, à l'envers et sans voir ce qu'ils font ^ »

Est-ce là le seul, le vrai motif? Nous pensons qu'il

Page 1