‹ La Comedie en France Au XIX SiecleChapitre 83 sur 122 · mars · texte numérisé non relu

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« Rien ne saurait vous rendre, dit Janin, l'ennui et rimpatience horrible du parterre. C'étaient des cris, des vociférations, des hennissements, des interrog-ations, des injures, des ironies, un tumulte sans fin et sans forme. »

Depuis le Christophe Colomb de Lemercier, TOdéon n'avait pas vu pareil naufragée sur ses bords.

L'auteur ne comprenait rien à ce déchaînement des spectateurs et des journaux qu'il accusait d'ingratitude, en rappelant tout ce qu'il avait fait pour leur complaire. N'avait-il pas brisé ^e vieux cadre suranné et démodé de la comédie classique pour se lancer dans les aventures et les libertés du théâtre anglais et espagnol? N'avait-il pas donné à sa pièce ces dimensions colossales qui semblent celles du drame moderne, à la façon du Cromwell de Victor Hugo? Il exhale ses plaintes en ces termes dans sa préface :

« On ferait plusieurs volumes avec les lamentations des critiques qui, depuis bientôt vingt ans, demandaient des comédies dans la forme italienne, espagnole ou anglaise : on en essaye une, et tous aiment mieux oublier ce qu'ils ont dit depuis vingt ans, plutôt que de manquer à étouffer un homme assez hardi pour s'aventurer dans une voie si féconde et que son ancienneté rend aujourd'hui presque nouvelle, »

Ce dernier mot est un aveu précieux à recueillir. En effet, cette prétendue nouveauté était un retour à des formes anciennes déjà pratiquées au temps de Hardy, de Mairet, de Rotrou, de Scarron, et abandonnées depuis. Quinola a déjà eu des ancêtres qui se sont af)[)elés Don Cabrère et Don Japhet, plus amusants que lui.

Mais enfin la pièce arrivait avec un clinquant tout

neuf en apparence, bondée de ses cinq actes traditionnels et précodée d'un prologue qui était à lui seul déjà une petite comédie. A Tinstar d'Alexandre Dumas, l'auteur, associant l'histoire au roman, s'est Hatté celte fois de nous représenter un Age de l'humanité, une de ces étapes sur la route des siècles que Bossuet appelle des époques dans son Histoire universelle. La Réforme et la Vapeur, tels sont les deux g-rands événements du monde moderne qu'il va rapprocher dans sa vaste et hardie synthèse. Luther et Calvin ne sont pas de trop pour tenir compag^nie à Fontanarès et à Quinola.

Malheureusement, les premières études de Balzac ne valaient guère mieux que celles d'Alexandre Dumas, et il n'avait pas même autant que lui pris la peine de .feuilleter en courant les mémoires du temps. 11 bâtit et fait l'histoire dans sa tête comme un roman, sans souci de la chronolog-ie ni dé la réahté. De là des erreurs qui ne sont pas de simples entorses données à l'exactitude historique, telles que Tàge attribué à la princesse des Ursins dans les Demoiselles de Saiîit-Cyr^ mais des invraisemblances, des anachronismes et des bévues qui sautent aux yeux. 11 parle de Calvin qui vient de mettre l'Europe en feu alors qu'il est mort depuis long-temps ; il fait de son héros Fontanarès, l'inventeur de la vapeur, un élève de Galilée, dans un temps où Galilée est encore à naître. 11 prête à Philippe II des idées de tolérance qu'il n'a jamais eues. Malgré l'autorité d'Arago, qu'il invoque dans sa préface, l'apparition d'un navire à vapeur dans le port de Barcelone au XVI® siècle nous semble des plus problématiques. Même après Salomon de Caux et Papin, bien des

années s'écouleront encore avant que Watt donne au monde le spectacle d'un pyroscaphe descendant la Tamise. (Tétait offrir au public français trop de bourdes accumulées, bourdes historiques, bourdes dramatiques, bourdes philosophiques et sociales, sans entrain, sans gaieté, d'un ton solennel etpédantesque. La patience des spectateurs se lassa et ne put tenir contre Tennui.

Évidemment, dans la pensée de Tauteur, Quinola devait être un second Figaro. Mais combien il en est loin ! Quelle différence entre ce truand déguenillé, sorti du bagne, du cabaret, du tripot, et Tedmable, le pimpant, le sémillant barbier andalou, tel que l'ont fait vivre à nos yeux la prose étincelante de Beaumarchais et la musique ailée de Rossini ! Quinola peut bien être le compagnon, le cousin dégénéré de Lazarille de Termes, de Gusman d'Alfarache, voire de Don César de Bazan, tout en leur étant très inférieur. Mais Figaro, jamais'.

Quant au grand homme, TAlmaviva de ce nouveau Figaro manqué, son exemple est fait pour nous dégoûter du génie, surtout au théâtre. Le génie peut être admirable, sublime et en même temps fort ennuyeux : témoin le Christophe Colomb de Lemercier et le Galilée de Ponsard. Joignez-y le Fontanarès de Balzac, qui les surpasse tous par son pathos amphigourique et prétentieux.

mon Dieu! le talent et le crime sont-ils donc une même chose à tes yeux? Que t'ai-je fait pour souffrir tant d'avanies, tant d'insultes et tant d'outrages? Faut-il donc d'avance expier le triomphe * ?

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