Acte III, se. VIII
On dirait que Balzac a jeté dans le cœur ulcéré de Fontanarès une partie des rancunes que lui avaient inspirées ses premiers déboires, et dont néanmoins ses succès de romancier l'avaient dédommagé depuis longtemps.
Malgré ça nouvel échec, Balzac, habitué de longue date h la lutte, n'abandonnait point l'espoir de s'emparer enfin du théâtre. Renonçant pour le moment à ses hautes conceptions ambitieuses, il se renfermait dans le cadre du drame bourgeois, et donnait successivement, en 1843, au théâtre de la Gaîté, Paméla Giraud, une comédie larmoyante, puis, en 1848, au Théâtre- Historique, la Marâtre^ un sombre mélodrame, qui ne pouvaient suffire à réparer le triste effet des chutes antérieures. L'auteur tenait en réserve une autre revanche pour laquelle il attendait l'heure propice : la mort arriva avant qu'il pût mettre en scène cette dernière production, la seule qui ait vraiment réussi et qui soit restée au théâtre : Mercadet^ représenté le 24 août 1851.
Ce type de Mercadet avait longtemps voyagé dans la tête de l'auteur, et demeurait une de ses créations favorites. Dix ans auparavant, Théophile Gautier avait entendu la lecture de la pièce aux Jardies, et il nous raconte l'ciret prodigieux qu'elle produisit, interprétée par Balzac en personne. « A la voix de l'auteur, des silhouettes bizarres naissaient en foule : costume, gestes, attitude, grimaces, on devinait tout. Les créanciers pullulaient de toutes parts : un chœur d'huissiers faisait ses évolutions autour du drame.
et le papier timbré tombait en flocons comme une neige perpétuelle du pôle^ »
C'est on voyant ainsi ses propres œuvres, en se donnant à soi-même la comédie avec son imagination et celle de ses amis, que Balzac arrivait h se faire illusion sur la valeur et la portée de ses conceptions dramatiques. C'est ainsi que Diderot avait vu jouer son Pè7'e de famille au milieu des larmes de toute sa maison ; ce qui n'empêcha pas le parterre de rester indillérent. Scribe, en vrai praticien qu'il était, procédait autrement et songeait au public avant tout, se mettant h sa place pour se jug-er.
Plus tard, il est vrai, Théophile Gautier, relisant la pièce à tête reposée, la trouvait un peu trop exubérante pour la scène, qui exige le raccourci et la perspective. Quelques coupures, quelques détails d'arrangement lui semblaient indispensables. Les objections, les exigences ou les refus des directeurs de théâtre devenus déliants, les résistances de Tauteur peu disposé à mutiler son (nuvre, étaient autant d'obstacles. Après sa mort, il l'ut plus facile de s'entendre. Remaniée par un grand arrangeur comme Dennery, la comédie de Balzac parut sur ce même théâtre du Gymnase où avaient si longtemps régné Scribe et Bayard : elle y obtint un éclatant succès.
Jules Janin, si justement sévère pour Vautrin et ])Our les Itessources de Quinola, se montre en partie désarmé cette fois :
« Je commence, dit-il, en toute sincérité peu:* reconnaître le vif esprit, l'insolence, la crànerie impérieuse de cette comédie ornée d'un si grand nom : elle a été