I. Histoire de l'art dramaUque^ t. VI
fort applaudie et trop applaudie. Elle a fait rire, elle a fait peur, elle est jouée à merveille : elle sera une fortune, et une fortune sérieuse pour le Gymnase.... Il y a là dedans du Balzac, du vrai Balzac; il y en a beaucoup. »
Transportée depuis sur la scène du Théâtre-Français, la pièce y a produit un médiocre efïet* : elle reste cependant une œuvre digne d'attirer notre attention.
Mercadet est le Turcaret du xix'' siècle, plus fm, plus habile, plus réservé, moins bouffi, moins naïvement vaniteux et aussi moins comique et moins amusant que le premier. C'est le reflet d'un âg-e nouveau, ag-e des banques et des crédits fictifs, des sociétés anonymes, des assurances imaginaires, des placements à fonds perdus, des chimères mises en actions, et trouvant preneurs au ferme et avec prime. La Société des Bitumes du Maroc dans Jérôme Paturot est un spécimen de ces créations fantastiques fondées sur la sottise et la crédulité humaines.
Cependant Mercadet est-il à proprement parler un voleur, un coquin? Non, sans doute. — Est-ce un honnête homme? Pas davantage. — Qu'est-il donc? Ce qu'on appelle un faiseu7% un tripoteur d'affaires dans le monde de l'agio, où le grand secret est de jeter de la poudre aux yeux. Il a ce qu'a eu Balzac à certains moments, dans sa vie si accidentée, le démon de la spéculation, comme d'autres ont eu celui du baccarat et du lansquenet. Après avoir séduit, grisé, dupé les autres, il lui arrive de se duper luimême ou de se laisser jouer par ses compères ou ses
1. Nous lisons dans le Gaulois du 11 mai 1888 : « On a repris assez timidement Mercadet à la Comédie-Française, et la reprise a passé à peu près inaperçue. »
victimes. C'est ainsi que son associé Godeau est parti un beau matin emportant la caisse, et Ta laissé en j>leine détresse.
Turcaret, ce fils de laquais, devenu par ses opérations véreuses un des g-ros bonnets de la finance, en arrivant à la fortune a pris tous les vices d'un grand seigneur. Oublieux de son origine, il méconnaît sa sœur, marchande à la toilette; il abandonne sa fename, qui court la prétantaine de son côté; aspirant pour soi à de plus nobles conquêtes, il courtise et entretient à gros frais une certaine baronne qui se moque de lui. En somme, il y a chez Turcaret une ampleur, un débordement de sottise et de dépravation naïve <|ui font de lui un type ayant sa date à la veille de la Régence et de la grande entreprise de Law.
Mercadet est d'un autre temps, plus moral en apparence, de 1830 à 1848 : il a gardé les vertus de famille, vertus bourgeoises qui sont montées sur le trône avec la dvnastie nouvelle. Bon mari, on ne voit pas qu'il entretienne une baronne, pas même une écuyère du cirque ou une danseuse de l'Opéra. Bon père, il songea marier sa fille, à lui assurer une situation brillante, avantageuse pour elle et pour son pro[)re compte. Dans cette intention, il médite un nouveau pu/f : car c'est toujours au pnff* de Scribe que nous revenons comme à l'un des grands ressorts de la société contemporaine. Il s'agit d'appeler les créanciers h la rescousse et de les faire contribuer aux frais do ce mariage providentiel qui doit tout sauver.
Au moment de signer le contrat, la maison Mercadet est en pleine déconfiture, ainsi que l'était jadis la. maison Durvilie donnant une magnifique soirée, dans le Duàaulcours de Picard. Balzac excelle à peindre ces
situations dosespt!îrées, oes effondrements lamentables entourés des vains simulacres de l'opulence. Il ne se contente pas de nous représenter ici un caractère, mais un état social, un tableau de mœurs avec les comparses qui le complètent. Autour du héros principal viennent se grouper les personnages secondaires, qui représentent moins des individus que des espèces : les domestiques et les créanciers, deux plaies terribles pour une maison qui s'en va. Toute la domesticité en émoi va nous apprendre dès le début la gène où se trouve M. Mercadet, malgré son talent prodigieux à sortir d'embarras. <« Il y en a qui domptent les lions et les chacals, lui dompte les créanciers : c'est sa partie », s'écrie le valet Justin, émerveillé du génie de son maître. Néanmoins, ce personnel, retenu par l'intérêt seul, sans dévouement ni affection, songe à déserter une famille où les salaires et les profits deviennent plus que jamais problématiques. Au temps passé, les Sganarelle, les Gliton, les Grispin, les Scapin, tout en volant parfois leurs maîtr3s, leur restent attachés. Sganarelle réclame ses gages jusqu'au moment où Don Juan disparaît entraîné par h) Commandeur : mais il n'a point songé à le quitter. La domesticité moderne est moins patiente, et prend des airs d'arrogance et de dédain qu'elle ne se permettait pas autrefois.
Justin, prévoyant le naufrage prochain de M. Mercadet, en conclut qu'il est temps de se faire mettre à la porte. Thérèse, la femme de chambre, a fait tout ce qu'elle a pu pour cela, sans y réussir : « J'ai déjà dit deux ou trois insolences à madame, et elle n'a pas eu l'air d'entendre. » Toute cette scène des domestiques est d'une vérité triste et crue comme II. 16
une page des Parents pauvres, Jules Janin trouve ce premier acte d'une gaieté folle : nous ne saurions partager son avis.
La bonne et honnête Mme Mercadet, en faisant appel au dévouement de ses gens et à leur discrétion, en leur avouant les embarras momentanés de son mari, se livre et s'expose à les voir lui manquer de respect le lendemain. Mercadet, intrépide en face de Forage qui gronde, a l'aplomb d'un Napoléon prêt à livrer une mémorable bataille : c'est lui-même qui use de la comparsiison en prenant la pose du grand homme. Il y joint au besoin l'allure cauteleuse et caressante de maître Renart, de Panurge et de Patelin, car il y a un peu de tout cela dans le tempérament et les procédés du savant faiseur.
Tout d'abord, en habile prestidigitateur, sous les passes magnétiques de sa parole, il va faire rentrer dans le devoir son personnel insurgé, qu'il renvoie d'un ton impérieux auprès des fournisseurs récalcitrants. Sa cuisinière Virginie reste interdite et stupéfaite quand il lui ordonne de préparer un dîner splendide, en vantant ses talents de cordon bleu. Il la prend si bien par l 'amour-propre et la cupidité, en lui parlant d'un bon placement possible à 6 pour 100 tous les six mois, qu'il arrive à lui soutirer les 3000 francs d'économie qu'elle lui a volés en faisant danser l'anse du panier. Première reprise et première victoire: mais ce n'est là qu'une escarmouche. Le grand combat avec les créanciers va être bien autre chose. Cettescène des créanciers n'est point, a vrai dire, une invention de Balzac. Elle a été plus d'une fois employée avant lui. Molière en avait déjà offert un premier modèle dans le dialogue de Don Juan et de M. Dimanche :
Regnard l'avait reprise dans le Joueur^ Picard dans son Duhautcours ; Robert Macaire avait aussi la sienne. Balzac, néanmoins, a trouvé moyen de la rajeunir et de la raviver sous des formes nouvelles.
A l'heure où l'innocente Mme Mercadet, épouvantée de voir arriver bette meute affamée, demande à son mari de quoi il va la payer: « D'audace », réplique celui-ci, la seule monnaie qu'il puisse lui présenter, et il en usera largement. Le mariage prochain de sa fille avec un riche gentilhomme du Midi est l'appât sur lequel il compte pour les amadouer. Il y joint la légende de Godeau qui doit revenir bientôt millionnaire des Grandes Indes. Mais ce n'est point assez d'obtenir des délais, pour ressaisir la fortune au passage ; il lui faut encore arracher à ses créanciers l'argent dont il a besoin pour le repas de noces, pour la toilette de sa femme et de sa fille et pour le trousseau de la mariée, destiné à couvrir l'absence d'une dot qui est encore à venir.
Le succès auprès des créanciers est complet. Reste la question du mariage. Sur ce point, un accroc, ou plutôt un petit incident, vient çntraver les espérances de Mercadet. Sa fille ne s'est-elle pas avisée de s'amouracher d'un simple employé de sa maison, Adolphe Minard, un pauvre garçon appointé à 1 800 francs ! Le père ne voit là qu'un grain de sable sur son chemin, un feu de paille qu'il aura bientôt éteint. Tout d'abord, pour calmer la passion du jeune homme, il lui révèle sa ruine complète, lui met sous les yeux les protêts, sommations, saisies, toutes les preuves authentiques de sa déconfiture, supposant que ce serait là, pour un prétendant, le meilleur des réfrigérants. Contre son attente, Minard persiste plus que
2ti U tJjMV.)\t t> FRANCE AU XIX* SltCLZ,
y'tfhn'i',. tj'rijn;rjx /jt; \oir que la dilî'érerjce des fortunes fi V'-t plu- un obstacle â son amour. Tout édifi»^ et Uf*ii'\it' qrj'il rf*t parce sper-tade si peu ordinaire et si contraire a ses provisions. Mercadet démontre à Minard l'impossibilité du mariag^e. Avec la précision et le prosaïsme impitoyable de Texpérience. il lui ficinf cette union amenant comme résultat inévitable la misère pour Julie et la ruine pour sa famille. Le maria^-e avec M. de la Hrive est la seule chance de salut f)Our tous dans leur désastre.
VA il supplie riionnéte et malheureux jeune homme, au nom de son amour pour Julie, de se sacrifier luimême, d'avoir l'air de Tabandonner. Le pathétique est urifî note qu'il fait encore vibrer ici avec d'autant plus rli; sincérité qu'il y est directement intéressé. Minard se résig-ne à jouer un rôle que son cœur désfivour!.
A cAt p(;tit int(îrmède de comédie larmoyante va sucr;éd(;r uruî autre scène de bonne et franche comédie qui (;s(, uvcîc c(;1Ic des créanciers, la meilleure de la pièce; : hi n;ncr>ntr(; du Ijeau-père et du gendre. Peutéti'c es(.-(^lln un souvenir de Robert Macaire"] mais halzar, a su doimer à son dialog-ue et à ses personn/if^(îs un ('}ich(»t f)articulier. M. de la Brive, le fiancé de Julin, es( dans son genre aussi un faiseur, un p'.nlilfiomme doré selon Je j)rocédé Ruolz, à la surface, fiynnl (rnill(Mn's un double nom, Tun roturier pour les Imissici's, Taulrc n<)l>iliair*(î j^our le monde élégant. Sa ('(luver-snlion n\i\v. Méricourt, qui s'est chargé de rinlroduirt^ rh(»z Mercadet, nous édifie suffisamment sur sa personne, ses prin(?ij)es et ses ressources. Il a ^a^né la veille, au j(Hi, de (juoi [>ayer une partie de la corbeille tie mariage ; c'est tout ce qu'il possède
comme arg-ent comptant. Avec la niche dot de Julie et Tappui financier de son beau-père, il bâtit déjà son château en Espagne, et, ne se sentant pas bon à g-rand'chose, il song-e à se faire journaliste et homme pohtique : deux états auxquels tout le monde peut aspirer. Petite pointe satirique où Balzac, à la façon de Beaumarchais, lance son lardon contre le temps présent. M. de la Brive annonce l'intention de se déclarer socialiste, un nom qui déjà devient à la mode, et qui doit faire bon effet avec sa particule :
A toutes les époques, mon cher, il y a eu des adjectifs qui sont le passe-partout des ambitions. Avant 1789, on se disait économiste; en 1815, on était libéral] le parti de demain s'appellera social, peut-être parce qu'il est insocial; car, en France, il faut toujours prendre l'envers du mot pour en tirer la vraie signification *.
L'entrevue entre le beau-père et le g-endre est un assaut de hâbleries, d'équivoques et d'ambiguïtés où l'un cherche à tromper l'autre. Mercadet débute par un mensonge en lui annonçant qu'il vient de jeter la désolation dans le cœur d'un pauvre garçon qui adore sa fille, mais qui n'a que dix mille livres de rente, juste de quoi mourir de faim. Arrivant aux affaires sérieuses, il invite de la Brive h lui faire connaître son apport matrimonial. Cet apport consiste en un château dans les Landes, près de Bordeaux, en bois de pins, en marais salants, toute une exploitation possible sur laquelle l'imagination féconde de Mercadet voit des millions à gagner. Le beau-père avoue que son gendre lui plaît et promet en retour une ferme dans la Brie, au nom de sa femme, et 200000 francs, dont il payera