‹ La Comedie en France Au XIX SiecleChapitre 86 sur 122 · Acte 11, se. IV · texte numérisé non relu

Acte 11, se. IV

les intérêts avant qu'on ait trouvé un bon placement pour le capital. Le gendre, non moins satisfait, accepte l'arrangement, en confessant, par scrupule, quelques hypothèques sur ses biens et quelques dettes à payer. Mais le beau-père a Ja main large, en homme qui ne compte pas. L'affaire marche si couramment que de part et d'autre on se dit: « Cela va trop bien! » En effet, l'accroc redouté arrive bientôt.

Pierquin, l'un des créanciers dupés, en cherchant à satisfaire sa vengeance et ses intérêts, révèle à Mercadet l'existence d'un certain Michonnin, son débiteur, un aventurier, un écumeur de Bourse, à la veille de se marier avec la fille d'un nabab imbécile qui lui donne une dot énorme. Or, d'après ces indications, Mercadet aura trop vite deviné que le neJ^ab imbécile c'est lui, et que le Michonnin en question n'est autre que M. de la Brive.

La scène d'explication entre le beau-père et le gendre n'est pas moins plaisante que celle de la présentation. L'exclamation de Mercadet : « Trompé comme à la Bourse î » est bien un cri du temps. Les deux faiseurs, semblables à deux augures qui se regardent entre les yeux, après avoir joué l'indignation réciproque et repoussé l'accusation trop légitime de fourberie, finissent par s'entendre. Mercadet demande seulement le silence sur ce mariage rompu. Verdelin, un autre créancier, comme un oiseau de mauvais augure, vient annoncer à l'infortuné financier qu'on doit l'exécuter le lendemain à la Bourse. Tout semble perdu : c'est précisément l'heure où le héros de l'agio rebondit contre la fortune adverse et, par une conception de génie, va tenter le sort encore une fois : « Demain je trône sur des millions,

OU je me couche dans ies draps humides de la Seine ^ » Cette conception merveilJeuse, qu'est-elle donc? Encore un de ces déguisements que nous avons trouvés déjà dans Vautrin et dans les Ressources de Quinola, Il s'agit pour un moment de ressusciter Godeau, l'associé Godeau, dont le retour toujours promis doit s'opérer enfin a\ec la complicité de la Brive, s'il consent h s'affubler d'une pelisse, d'un grand bonnet de fourrure, et à se faire traîner ainsi aux Champs-Elysées dans une vaste chaise de poste crottée, arrivant directement des Grandes Indes. L'invention n'est guère plus heureuse ni plus vraisemblable que celle de Vautrin déguisé en général mexicain, ou de Quinola en directeur de l'Arsenal de Venise. Balzac a des naïvetés enfantines dans quelques-uns de ses trucs dramatiques.

Au moment où s'organise cette dernière farce d'un succès douteux, le hasard travaille pour Mercadet cent fois mieux qu'il ne le fait lui-même. Le véritable Godeau tombe des nues comme un Deus ex machina avec des millions qu'il distribue à tous les créanciers. Mercadet, reconnaissant, entonne un hymne en prose à la Fortune :

Salut ! reine des rois, archiduchesse des emprunts, princesse des actions et mère du crédit I Salut, Fortune tant cherchée ici, et qui, pour la millième fois, arrive des Indes 2»

Le pays des rêves dorés et des Mille et une Nuits î C'est là que Balzac est allé chercher son dénouement en sacrifiant à ce dieu du jour qu'il maudit et qu'il adore : l'Argentl

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