‹ La Comedie en France Au XIX SiecleChapitre 88 sur 122 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Robert Macaire. — Sa genèse. — Son caractère et son influence. — Bilboquet. — Les Saltimbanques^ par Dumersan et Varin.

Au nom de Mercadet se rattachent deux créations qui Font devancé sur la scène, œuvres moins littéraires sans doute, mais que leur éclat et leur popularité imposent à Thistorien du théâtre : nous voulons parler de Robert Macaire et de Bilboquet^ types immortels dans les annales àe la farce au xix* siècle.

Depuis les beaux jours d'Arlequin, de Tabarin et de Gauthier Garg'uille, l'art scénique n'a peut-être rien enfanté de plus audacieux ni de plus burlesque. C'est des tréteaux mêmes, par une sorte de g-énération spontanée, à rinsu de l'auteur ou des auteurs primitifs, par un simple caprice ou un coup de tête de Facteur principal, que Robert Macaire est né.

En composant /'i4M6er^e des Adrets^ drame en trois actes représenté sur le théâtre de l'Ambig^u-Gomique le 2 juillet 1823 et repris sur le théâtre de la Porte- Saint- Martin le28 janvier 1832, MM. Benjamin Antier, Saint-Amand et Paulyanthe ne song-eaient qu'à donner un de ces mélodrames sombres et larmoyants, si chers au public des boulevards, quand Frederick

Lemaître s'avisa de le transformer en bouffonnerie colossale. Ennuyé déjouer un rCAe insipide de scélérat vulg-aire et de se voir exposé aux sifflets, le grand artiste prit les allures d'un criminel gouailleur et facétieux, tournant en ridicule le pathétique banal et j)leurard dont se contentaient les auteurs. Ceux-ci protestèrent d'abord : mais Frederick tint bon, et, le publicî lui donnant raison et applaudissant sous 'cette forme nouvelle la pièce qu'il avait sifllée la veille, il fallut bien se résigner à un genre de succès qu'on n'avait ni prévu ni cherché. L acteur Firmin, chargé du rôle de Bertrand, s'était associé à cette métamorphose. Ce fait seul constituait une petite révolution sur la scène : il rappelait les traditions de la Commedia deir arte, les j)ièces à Vimprovisade^ où Tacteur prenait sa part de création. C'est ainsi qu'on a pu dire avec raison ciue Frederick Lemaître était le véritable auteur de Robert Macaire.

Il a trouvé pour la circonstance un comique shakespearien, grandiose et trivial à la fois, où les noires couleurs du mélodrame s'allient aux grosses facéties de la farce, les coups de poignard et de pistolet aux calembours, aux coups de buton et aux coups de pied, le ton et les allures de Falstalf et de Mandrin à ceux de Pierrot et de Polichinelle. Tl v a deux assassinats dans ce drame burlesque assaisonné de danses et de couplets ; mais le vice et le crime ont pris des allures si drolatiques qu'ils éveillent j)lus de rires que d'indignation.

Robert Macaire est le produit d'un Age et d'un art révolutionnaires que nous avons déjà vus à l'oQuvre dans l'école des Bousingots : il s'est formé des miasmes impurs d'une société vicieuse qui a perdu la con-

science et le sentiment du devoir, le décorum extérieur et par-dessus tout le respect de l'autorité bafouée sous toutes les formes. Il personnifie en lui le scepticisme universel sapant et minant toutes les prescriptions, les convenances et les oblig'ations sociales, taxées de vieilleries ou de préjug^és d'un autre temps. La fameuse maxime de la propinété c'est le vol^ proclamée et mise en pratique avant la théorie de Proudhon ; le législateur qui rédig-e la loi, le magistrat qui l'applique, le gendarme qui la fait respecter tournés en ridicule ; l'esprit mis au service de la rouerie, de l'impudence et de la scélératesse ; la hâblerie triomphante s'enivrant de son succès et montant de plus fort en plus fort comme chez Nicolet son voisin, tel est le spectacle peu édifiant que nous offre ce singulier personnage. Mercadet conserve encore certaine apparence de vertus bourgeoises : Robert Macaire s'en moque effrontément et fait parade de son cynisme.

Par la plus étrange des coïncidences, dans cette même maison où il vient de commettre un meurtre, il rencontre sa femme et son fils, et ne voit encore là qu'une occasion d'étaler son scepticisme indifférent. Le mariage et la paternité, vieilles rengaines dont il se moque.

En même temps qu'elle est un défi jeté à la morale, à la vertu, aux plus saintes affections de la famille, aux lois et à l'autorité, cette pièce est une parodie évidente des situations et des effets dramatiques les plus en vogue. Les scènes de reconnaissance, si fort usitées dans la tragédie et la comédie antiques, et reprises depuis chez les modernes comme sources d'émotion, ne sont ici qu'une occasion de narguer le pathétique, ce grand pourvoyeur des larmes et des mouchoirs sur

les théâtres du boulevard. Frederick, qui en a tant usé ailleurs, s'amuse cette fois à le ridiculiser.

L'intrépidité railleuse de Macaire n'éparg-ne rien, pas même les choses les plus respectables et les plus attendrissantes. La vue de cette pauvre Marie qui fut sa femme et sa victime, qu'il retrouve dans la misère, ne le touche point. 11 la voit arrêtée, soupçonnée du crime dont il est l'auteur, et il laisse les soupçons planer sur elle pour se tirer d'embarras. Mercadet paye d'audace avec ses créanciers. Macaire en est bien autrement pourvu devant les g-cndarmes lancés à sa poursuite. 11 s'assied à table avec. eux, cause, devise, chantonne, affecte des airs dégagés et joue le grand seigneur, en se donnant pour l'ambassadeur du roi de Maroc.

Le sens moral, le remords, la pudeur, sont de vieux préjugés qu'il a dépouillés depuis longtemps. Après avoir assassiné l'honnéto Germeuil pour lui voler son portefeuille, il descend tranquillement, ropération faite, comme s'il venait d'égorger un poulet : il a la parole libre, l'esprit présent, l'humeur enjouée, plai* santant le domestique Pierre auquel il a soustrait ses clefs, et se moquant des frayeurs de Bertrand son complice. A force d'associer le tragique et le bouflbn, l'exagération môme a pour effet de placer le héros au-dessus et en dehors de la réalité. 11 serait odieux et impossible si le ton gouailleur et outré, ramené de temps à autre, ne nous rappelait qu'il s'agit tout simplement d'une charge. Mercadet, plus voisin de la vérité, appartient à l'âge humain; Robert Macaire h l'âge héroïque et idéal.

En créant ce personnage fantastique, Frederick a du songer à lui donner un costume approprié à son

rôle et à son caractère. Il a trouvé, dans la garde-robe de la misère et de la gueuserie, un accoutrement fabuleux qui deviendra traditionnel : un feutre crasseux et défoncé, un ci-devant habit de gala démantelé et ouvert à tous les vents, un pantalon rapiécé avec des tons discordants, des bottes éculées, une loque en guise de mouchoir, jusqu'à ce qu'il ait volé un foulard éclatant à son fils Charles. Pour voyager plus à Taise sous le voile de l'incognito, il s'est couvert l'œil gauche d'un bandeau noir qui le dérobe aux regards indiscrets de la police. Joignez-y le gourdin dont il use comme Hercule de sa massue, pour faire des moulinets et stimuler le zèle de l'ami Bertrand en lui caressant l'échiné et les mollets; enfin sa tabatière, sa complice aux miaulements criards, d'où il jette si à propos de la poudre aux yeux des gendarmes éblouis.

Tel est le costume primitif et consacré de Robert Macaire à ses débuts : il en revêtira bien d'autres successivement. Aussi bien que Vautrin et Quinola, dont il est l'aîné et le maître de toutes façons, il use volontiers des travestissements. Le crayon et le pinceau de Daumier se chargeront d'immortaliser cette légende des 101 Robert Macaire. Les métamorphoses ne lui coûtent guère, tant il est apte à prendre tous les tons et à jouer tous les rôles, sachant être tour à tour aimable, galant, grave, plaisant, majestueux, sublime au besoin. Même sous la livrée de la misère, il garde toujours le style de la bonne compagnie, les belles manières, sachant tourner un compliment et fredonner une romance sentimentale :

Quand on fut toujours vertueux, On aime à voir lever l'aurore.

Il a la mémoire ornée de citations classiques et d'airs d'opéras. Avec sa foug-ue de tempérament et Taudace du génie sur de lui-même, malgré le voisinage des gendarmes, il prend part au bal de noces et se lance étourdiment dans un quadrille, au grand effroi de Bertrand qui voudrait bien valser^ mais d'une autre manière.

Bertrand, l'allié et le lieutenant de Robert, est le Jocrisse de la scélératesse, craintif et maladroit, tremblant comme la feuille à la moindre apparence et au seul nom des gendarmes qu'il croit toujours voir à ses trousses. Admirateur du grand homme dont il suit les traces et répète Jes paroles en écho fidèle, il s'inquiète et s'effraye cependant de ses hardiesses. A l'exemple de Sganarelle dans le terrible souper du Festin de Pierre en compagnie du Commandeur, invité à s'asseoir près des gendarmes avec lesquels Macaire s'entretient si gaiement, Bertrand, l'affamé Bertrand, a perdu subitement l'appétit : il sent les morceaux s'arrêter dans sa gorge et, pour échapper à l'œil inquisiteur du brigadier, se cache un moment sous la table en prétextant qu'il cherche son cure-dents. Ce personnage a partagé le sort de son illustre maître dans la légende. On l'a comparé quelquefois à Sancho Pança : c'est lui faire beaucoup d'honneur. Il n'a de îSancho ni la bonhomie honnête, ni la naïveté souvent profonde : tout au plus les instincts positifs et la crainte du danger.

Si Robert Macaire représente, ainsi qu'on l'a dit, l'aristocratie du vice et du crime, Bertrand en représente la démocratie dans ce qu'elle a de plus humble et de plus piteux. Son allure de grand échassier aux longues jambes et au ventre vide, son air efflanqué,

sa mine patibulaire, ses vêtements étriqués, son langage grossier, ses balourdises et sa gaucherie, contrastent avec l'aisance, les belles manières, les élégances, l'ampleur et le visage épanoui de l'heureux Macaire : dans toute sa personne, Bertrand n'a qu'une chose enflée et garnie, ce sont ses poches, receleuses de ses larcins.

L'accord des deux amis se trouve un moment rompu parla trahison de Macaire, qui songe à s'enfuir en laissant son ami Bertrand aux mains delà justice, avec la double responsabilité du vol et de l'assassinat. Bertrand, furieux, lui tire un coup de pistolet qui met fm, pour un moment du moins, aux exploits du héros. Macaire, mourant entre les bras de son fils, avoue son crime et proclame l'innocence de sa femme. Ainsi se terminait le drame tragico-burlesque de V Auberge des Adrets.

Mais le public ne pouvait se résigner à voir sitôt disparaître ce héros d'un genre nouveau qui l'avait tant amusé. Frederick Lemaitre avait beau se multiplier sous les formes les plus diverses, dans Richard d'Arlington^ dans la Tour deNesie^ dans Lucrèce Borgia^ dans Othello^ dans Trente ans, ou la Vie d'un Joueur, on s'obstinait à ne chercher, à ne voir toujours en lui que Robert Macaire. Il finit par se dire : « 11 n'y a plus de héros que Macaire, plus d'habits possibles que ceux de Macaire*. » Et il résolut de ressusciter Macaire. Avec un personnage fabuleux comme celui-là, un bon tour joué à la mort n'avÊiit rien d'impossible. Maître

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