I. Acte I, se. X
général par le Grand Homme (Napoléon), et sa prétendue fille, la blonde Eloa, dont les chevaux se sont emportés. Après les avoir arrêtés, Macaire s'incline respectueusement devant la beauté et se donne luimôme pour un savant occupé avec son g-room à chercher des simples dans les bois, philanthrope d'ailleurs et membre de plusieurs académies....
Le baron. — Seriez- vous des quarante?
— Des quarante voleurs ?
s'écrie naïvement Bertrand. Sur quoi Macaire répond bien vite : « Oh! non, non. » ...Et, se retournant vers Bertrand : « Voulez-vous vous taire, ignorant crasse ! »
Après un échange réciproque de bourdes, Macaire accepte une place dans la voiture du baron, et trouve moyen de se faire escorter par les gendarmes jusqu'à la lisière de la forêt, dans la crainte des voleurs. Les scènes et les tableaux se succèdent sans grande liaison, comme dans une lanterne magique.
Macaire, pendant l'entr'acte, est devenu, sans qu'on sache comment, directeur d'une compagnie d'assurance contre les voleurs. Sur ce point, il apporte du moins une compétence incontestable. Son discours aux actionnaires est un chef-d'œuvre de hâblerie :
Messieurs, à une époque où les passions mauvaises semblent se déchaîner sur notre ordre social avec la fougue du torrent; dans un siècle où chacun cherche à glisser sans être vu sa main dans la poche de son voisin, c'était une pensée, à la fois vaste et philanthropique, que celle d'une association contre les voleurs 1 .
L'actionnaire naïf, M. Gogo, qui réclame un divi- I. Acte III, se. VI.
dendc, se voit hué, conspué, par l'assemblée indignée qu on puisse élever un doute sur les comptes plus ou moins fantastiques de Tintègre M. Macaire. M. Gogo est un type nouveau et contemporain dont le nom restera désormais celui d'une espèce curieuse, inépuisable par sa bourse et sa crédulité. L'arrivée des dames de la halle et des tambours de la garde nationale, accourus pour féliciter le directeur de son prochain mariage avec Mlle Eloa de Wormspire, vient clore subitement et fort à propos la réunion et les comptes rendus de la société.
Ce mariage de Robert Macaire est un nouvel épisode h demi burlesque et des plus divertissants. La sentimentale Eloa, un nom d'ange emprunté d'Alfred de Vigny, bien qu'elle joue l'innocente et l'ingénue, est une drôlesse et une farceuse à l'instar de son père le noble baron, un père de contrebande dont elle n'a jamais été la fille. Tous deux espèrent avoir trouvé dans Macaire un pigeon à plumer: ils tombent bien. La scène des apports et du contrat, que Balzac reprendra plus tard dans Mercadet, est ici d'une extravagance et d'un comique plus chargés. Le beau-père et le gendre se renvoient les châteaux, les prés, les vignes, les bois, les tonnes d'or, les rivières de diamants en gens h qui tout cela ne coiite rien. Le baron a des scrupules sur les générosités de Macaire (|ui fait la part trop belle à Eloa. — Les deux amants roucoulent comme deux tourtereaux, répétant, il est vrai, des airs connus. Macaire prête à son Eloa toutes les perfections d'une Indiana^ d'une Lélia, et autres héroïnes d'une vertu plus ou moins contestable.
La partie de cartes révélatrice, qui met aux prises
le beau-père et le gendre, les a bientôt éclairés l'un et l'autre sur leur valeur et leur probité mutuelle : ils ne peuvent arriver à se gagner, chacun retournant à son tour le roi et n'ayant en main que des atouts. Entre deux parties, Eloa s'approche et se met à genoux devant son père en réclamant sa bénédiction. Autre parodie où le baron apporte la majesté d'un pontife, après avoir encore une fois fait sauter la retourne. — « Que ce gaillard-là bénit bien ! » s'écrie Bertrand émerveillé. — Macaire s'en va emmenant Eloa dans l'appartement du fond et narguant le baron : « Vous avez toujours le roi, beau-père, mais moi j'ai la reine ^ »
L'invasion subite des agents de police vient troubler sa première nuit de noces. Après avoir échappé par la fenêtre, Robert, dans une dernière escai)ade plus étonnante et plus invraisemblable encore que toutes les autres, s'introduit dans la chambre et même dans le lit du commissaire de police. Là, renouvelant une vieille farce de Patelin^ il fait semblant d'être malade, se déguise et reçoit les dépositions du baron et d'Eloa venant se plaindre d'avoir été victimes d'un fripon. Le baron l'accuse de lui avoir volé la dot de sa fille qu'il n'a jamais reçue; Eloa de lui avoir pris, ce qu'elle ne pouvait lui donner, son honneur. Le vrai Robert Macaire, ôtant ses lunettes et son bonnet, se fait connaître en criant à son beau-père : « Vous êtes un vieux blagueur î »
La [)ièce se termine par de nouvelles reconnaissances : le baron retrouve dans Robert Macaire son fils, un sujet vraiment digne de lui, et Bertrand sa