Acte III, se. XIX
fille dans la sensible Eloa. Mais les gendarmes sont encore là qui réclament leur proie. Un ballon se présente fort à propos pour recueillir Robert et son acolyte qui s envolent, raillant une fois de plus la justice impuissante à les atteindre. La ruse et reirronterie triomphent jusqu'au bout.
L'apparition de Robert Macaire a été et reste un événement dans l'histoire du théâtre. Le type a vécu et vivra aussi longtemps que le régne de la hâblerie, du charlatanisme et du mensonge : il n'a donc guère chance de disparaître. 11 a pris rang à la suite de Mandrin et de Renart, de Patelhi, de Panurge, de Cartouche, ces héros légendaires de la scélératesse, en les égalant ou les surpassant tous, sinon i)ar le génie, au moins ])ar le cynisme et l'immoralité. Au point de vue littéraire, l'œuvre n'est ])oint facile a classer : elle se rattache au théâtre de la Poire par la licence des mœurs et de l'expression : elle n'est pas de celles qu'on peut appeler médiocres, mais plutôt dangereuses par Tatteinle portée au goût public, par ce débordement de burlesque et de gouaillerie injurieuse a])pliquée aux plus nobles sentiments et aux plus belles idées de l'humanité.
Au point de vue moral, l'eifet est pire encore. Nous savons bien, comme on l'a dit, que l'énormité même de la plaisanterie en fait, aux yeux de bien des gens, l'innocuité ; que pei'sonnc ne saurait prendre au sérieux. ni choisir pour modèle ce héros imaginaire. Mais ])eut-on affirmer ([ue cette pièce n'ait point exercé une intluence funeste? Sans prétendre, avec Jules Janin, qu'elle nous ait valu Lacenaire, n'a-t-elle pas eu le tort de peindre les coquins, les voleui*s, les assassins, sous les dehors I(;s |)lus séduisîints, en
leur donnant le bénéfice de l'esprit et du succès? Le public bourgeois a pu ne voir là qu'une pochade in offensive, une satire amusante de la société : mais les titis du boulevard, mais toute cette population interlope exposée aux vices qu'engendrent la misère et l'ignorance, les mauvais instincts et les mauvais exemples, n'y a-t-elle pas trouvé un plaisir malsain, un encouragement à se moquer de l'autorité, des gendarmes et des sergois^ qu'on jette si volontiers à l'eau dans les jours d'émeute et de révolution? La justice et la police, ces deux forces conservatrices de la société,ont été battues et bafouées dans la personne des représentants de la loi. Exemple périlleux chez un peuple où l'on croit trop aisément avoir raison quand on a les rieurs de son côté.
De Robert Macaire à Bilboquet, la transition est toute naturelle. L'un procède de l'autre, en se tenant dans les tons plus modérés, plus doux et plus contenus. Bilboquet n'est point un assassin ni un voleur, mais un simple saltimbanque, directeur de troupe, réduit à vivre d'expédients, joignant à ses talents acrobatiques l'art d'arracher les dents et de dégraisser les habits, connaissant, comme il le dit, toutes les banques excepté la Banque de France, où il regrette de n'avoir point un crédit ouvert. Hâbleur et philosophe, vivant en bons termes avec la gendarmerie qu'il respecte, aux prises avec les huissiers qu'il esquive sans les braver. Bilboquet, bien qu'à un rang inférieur, reste aussi un type, une personnification de la société contemporaine.
Sous celte forme magistrale et sentencieuse dont il revêt plaisamment ses instructions à sa troupe et ses boniments au public, que de traits naïfs et profonds, que d'apj)Iications piquantes à l'adi'csse de tous les états! On j)ourrait composer un recueil de |)ensccs, de dictons et d'apophtegmes mis en circulation comme une monnaie courante et répétés à tout propos. Ainsi le fameux « Sauvons la caisse », devenu le cri des i)oliticions, des financiers, des gouvernements eux-mêmes aux jours de panique. — « Cette malle est-elle à nous? — Elle doit être à nous. » Encore un de ces mots qui s'appliquent aux individus, aux sociétés, aux États voisins, disposés trop souvent à confondre le tien et le înien dans les cas douteux.
Ce moraliste des tréteaux est un fin diplomate et un habile politique. La belle carpe ([u'il a vue au marché, et ([u'il achètera la semaine prochaine, ne rappel le-t-elle |)as un j)eu certaines réformes toujours annoncées et toujours dilVérées par nos législateurs, tous riches en ])romesses, et tous embarrassés quand il s'agit de les réaliser? La carpe de Bilboquet est le grand appât tendu aux électeurs affamés.
La pièce, intitulée comédie-parade en trois actes et représentée sur le théâtre des Variétés le 25 janvier 1838, parut d'abord une charge ébouriffante. Plus tai'd, on y vit autre chose, ainsi que dans les farces de Labiche. Bien quci l'un des auteurs, Dumersan, associé à Varin, fut un lettré et même un érudit, nul au début ne s'avisa d'attribuer à cette œuvre une port(''e morale et littéraire qu'elle ne semblait point ambitionner. Qui d'ailleurs eut cru Odry ca|)able d'oMVir' mieux (ju'une caiMcature grotesque? Cependant on soupcoinia bientôl que les traits por-
taient au delà du monde des saltimbanques et de ce milieu populaire et trivial où se passe l'action. L'entretien de Bilboquet avec le maire de Meaux sur le nouveau sous-préfet, dont les habitants sont d'autant plus enchantés qu'ils ne le connaissent point ; la réllexion plaisante : « Ah ! s'ils le connaissaient ! Mais ils ne le connaissent pas », ressemblait fort a un léger coup de grille et de satire politique.
Le sentiment, qui trouve sa place au milieu de ces folies étourdissantes, ne s'y montre que sous une forme demi-comique. On croirait que les écrivains ont voulu j)arodier le style emphatique et déclamatoire du Père de famille chez Diderot et son école, lorsque Bilbo- ([uet s'apprête à faire paraître Zéphyrine devant l'auteur j)résumé de ses jours :
La nature te réclame, je ne veux pas te refuser à la nature. Va mettre un bonnet : je veux te présenter à l'homme bien mis dans une attitude convenable *.
Le comique sentencieux, cette source féconde d'hilarité, renaît encore dans cette réflexion de Sosthène :
La piété filiale a des bornes.... J'en suis fâché pour elle, mais elle en a.
La paternité, dont Robert Macaire nous a offert une si triste i)arodic dans sa personne, apparaît ici sous les traits j)laisants do M. Ducantal,un père enrhumé, à la poursuite de son coquin de fils qui s'est épris d'une danseuse. L'amusante scène où il vient réclamer sa malle, et la confusion établie un moment entre la malle et la fille dans le dialogue avec Bilboquet, sont