‹ La comédie espagnoleChapitre 14 sur 34 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

Les Mêmes, CRISTINA.

CRISTINA

Ah ! Madame, n'y a-t-il pas un bâton pour ce gros cochon? Sur mon salut, à entendre ce tapage, on dirait une assemblée de lutteurs.

En vérité, quand ils sont ensemble, ils sont comme chien et chat.

CRISTINA

Ce seigneur Ortiz ferait bien mieux, de bonne foi, de s'occuper de son cheval, qui n'a pas quitté la selle depuis trois jours.

MELCHIOR

Je m'étonne de ce que tu dis, sœur Cristina. Comment ce cheval pourrait-il quitter sa selle, si elle lui tient par les sangles et par la croupière ?

EUFEMIA.

Quand serai-je délivrée de ce maladroit? Trouvestu donc bien que ce cheval n'ait pas quitté la selle

EUFEMIA. ni

depuis trois jours? Est-ce le moyen de le faire reposer pour aller en voyage ?

CHIMÈNE

Les bonnes attentions de ce seigneur!

MELCHIOR

Quelles attentions ? L'aurais-je laissé ainsi, si je n'avais été rempli de bonnes intentions pour lui ?

CRISTINA

Et tu trouves que c'est preuve de bon vouloir, que de laisser une selle pendant trois jours sur le dos d'un cheval ?

Pardieu, sœur Cristina, si tu veux que je te dise la vérité, je l'ai laissé dormir tout habillé, pour qu'il se rejouisse de la selle et de la bride neuves qu'on lui a données. Il y a bien un autre mal dont ce bienlà ne le dédommage pas.

EUFEMIA.

Mon Dieu ! malheureux ! Et quel mal !

MELCHIOR

Que depuis le retour de notre maître de la campagne, il n'a pas goûté un grain d'orge de toutes les rations que je lui ai apportées.

LOPE DE RUEDA

EUFEMIA.

Jésus ! Dieu vienne à mon aide ! Et tu nous dis cela maintenant? Cours, Cristina, va voir si c'est vrai, ce qu'il nous raconte.

MELCHIOR

C'est la vérité, Madame, aussi bien que je suis le fils de Gabriel Ortiz y Arias Carrasco, bourreau et premier valet de chiens de Constantina la Mayor.

CHIMÈNE

Le seigneur votre père avait d'honorables titres.

MELCHIOR

Dieu veuille m'en donner autant. Amen.

Tu ne te refuses pas d'heureux souhaits, assurément.

MELCHIOR

Madame, que Votre Grâce ne s'y trompe pas, lorsque mon père pendait quelqu'un, le juge ne s'en occupait pas plus que s'il n'eût pas existé.

CRISTINA

Ah ! Madame, quelle triste aventure ! Voyez com-

EUFEMIA. 1 1 3

ment cette pauvre bête aurait pu manger, avec le frein et tout dans la bouche.

EUFEMIA.

Avec le frein ?

MELCHIOR

Oui, Madame, le frein, le frein !

EUFEMIA.

Et tu l'as laissé avec le frein, traître!

MELCHIOR

Pouvais-je donc deviner? Suis-je de bonne famille pour être aussi mal élevé que cela ?

EUFEMIA.

En quoi serait-on mal élevé pour ôter le frein à un cheval ?

MELCHIOR

N'est-ce pas une preuve de bonne éducation ; si mon maître le lui a mis ? Aurait-on bonne opinion de moi si je défaisais ce que le maître a fait ?

CHIMÈNE

Voilà de la réthorique à ta façon; la réponse ne te manque pas.

MELCHIOR

La rhétorique ? Sachez que je l'ai sucée avec le lait.

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LOPE DE RUEDA

EUFEMIA.

La mere de Monsieur était aussi savante que cela ?

MELCHIOR

Pardieu, Madame, tous les soirs à peu près, quand elle se levait de table, il n'y avait pie ou grive pour jaser autant qu'elle.

CRISTINA

Oh ! Madame, il est temps que Votre Grâce rentre. On réparera le mal autant que possible ; notre maître va rentrer, et il voudra partir tout de suite.

EUFEMIA.

Tu as bien dit, rentrons.

CHIMÈNE

Passez devant, l'homme aux belles idées.

Passez la première, la dame aux belles phrases.

EUFEMIA.

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