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Viage entretenido

2. Essai sur le Théâtre espagnol, par M. Louis de Viel-Castel, de l'Académie française, 2 vol. Charpentier, 1882. « Ces comédies, dit l'auteur, ces farces, comme on les appelait ordinaire-

PRÉFACE

xr

Lope de Rueda ne s'en tint pas à ces petites scènes. Il composa également d'autres pièces plus étendues, où l'intérêt était plus soutenu, la fable plus compliquée, et dans lesquelles s'introduisaient quelques épisodes peut-être peu nécessaires à l'action ; mais qui pouvaient être représentés séparément.

Le Catalogue de Moratin 1 attribue à Lope de Rueda une dizaine de ces petites pièces en une scène, que l'on nommait Pasos. Dans le style ancien ce mot signifiait simulacre, épisode. Ce peut être une action, un fait parmi d'autres faits. Je n'ai voulu le traduire ni par scène ni par intermède, ni par farce, qui serait fort impropre; encore moins par le mot saynète, que nous ne sommes pas habitués à interpréter exactement. Saynète, dans son sens vrai, est un ingrédient destiné à exciter ou à réveiller l'appétit; un condiment. C'est, au figuré, un morceau délicat, d'une saveur agréable et, à la scène, on le réservait d'ordinaire pour rasséréner les esprits irrités ou assombris par les péripéties du drame. On n'en était pas encore au drame, et, par conséquent au correctif. Paso, plus textuellement, est un passage de la vie humaine.

Le plus ancien en date, des épisodes de Lope dans le

ment, n'étaient pas, à proprement parler, des œuvres littéraires. La peinture bouffonne et souvent grossière des habitudes et des travers des classes les plus infimes delà société, tel en était le fond à peu près exclusif. Le plus célèbre des auteurs qui ont cultivé ce genre de drames, c'est un auteur de Séville, appelé Lope de Rueda. On trouve dans ses ouvrages beaucoup de gaîté, de verve, de force comique, une grande habileté à manier le dialogue et une pureté de langage, « malheureusement appliquée à des tableaux d'une nature trop constamment basse et même ignoble. (Voir plus loin l'opinion de Cervantès et de Lope de Vega.)

i. Catalogo histórico y critico de piezas dramáticas anteriores a Lope de Vega. In Orígenes del teatro español.

Catalogue de Moratin (1544), a pour acteurs deux valets qui mangent la pâtisserie de leur maître. Celui-ci survient et les châtie.

Dans un autre ( 1 545), un imbécile trouve un masque et le donne à son maître, le croyant une face humaine tombée de la tête d'un trépassé. Le maître s'enveloppe d'un drap blanc, s'attache le masque sur la figure, et joue à son valet une scène de revenant, qui frappe celui-ci de terreur et le met en fuite.

Dans le troisième (1546) un villageois naïf est berné par sa femme, qui lui fait boire ses tisanes, prendre ses remèdes, lui affirmant qu'elle en profite, et lui recommandant de garder le lit pendant qu'elle va faire une neuvaine avec un étudiant son cousin. •

Un bachelier et un licencié fort à bout de ressources, reçoivent dans leur galetas un voyageur qui leur apporte des nouvelles du pays. Ils l'engagent à dîner avec eux, ne savent comment tenir leur invitation, se querellent, se battent, et l'étranger convaincu que le dîner promis ne viendra pas, prend le parti de s'en aller sans s'inquiéter de séparer les combattants (1546).

Deux vauriens racontent à un innocent les merveilles d'un pays bienheureux, où coulent des rivières de lait, où les ponts sont en beurre, les arbres en porc frais, où abondent la pâtisserie et les choses exquises. Le pauvre homme ahuri, en oublie la gamelle de soupe qu'il porte à sa femme,les bandits disparaissent en l'emportant (1547).

Un filou rencontre un valet qui porte de l'argent à l'hôtelier de son maître. Le filou se dit être l'hôtelier et réclame l'argent. Le valet raconte l'aventure à son maître et tous deux se mettent à la recherche du filou. Ils le découvrent et lui donnent la chasse (1547).

Un brave homme plante des boutures d'olivier, et dis-

cute à l'avance avec sa femme le prix auquel il faudra vendre les olives, lorsque les rejets seront devenus des arbres. La discussion devient une querelle, et la fille, qui ira vendre les olives au marché, se trouve entre le père et la mère qui, chacun à son tour, veulent lui imposer leurs prix. Un voisin met en riant la paix dans le ménage (1548).

Un laquais fait le matamore, un autre l'insulte et injurie sa maîtresse. L'insulté se soumet lâchement aux mauvais traitements de son adversaire, s'agenouille, se laisse prendre son épée, reçoit sur le nez trois chiquenaudes de sa maîtresse, qui s'en va avec le premier. ( 1 556)

Un maître ne retrouve pas une caisse de friandises et accuse ses serviteurs de la lui avoir volée. Ceux-ci se défendent mal, s'accusent inutilement, et le maître les bâtonne. Cependant on retrouve la caisse intacte dans le cabinet du maître, qui reconnaît son erreur, et offre aux valets de partager entre eux les friandises. Ceux-ci, généreusement, refusent cette libéralité, et déclarent qu'ils aiment mieux rendre à leur maître ce qu'ils ont reçu de lui. Ils prennent le bâton et, à tour de rôle, procèdent à la restitution (1 556).

Un page se plaint à un alguazil d'avoir été volé par un laquais. L'alguazil vient pour arrêter le laquais, au moment où celui-ci raconte à un camarade ses prouesses de voleries et ses démêlés avec la j ustice. En l'arrêtant l'alguazil constate que le camarade recèle pour le compte du filou une pièce d'étoffe. Tous deux sont emmenés en prison et l'alguazil leur promet de les faire sortir prochainement pour les conduire aux galères. ( 1 5 5 8)

Cette liste se borne à dix pasos. L'œuvre de Lope de Rueda comprend en outre quatre comédies plus étendues, et quelques pastorales en vers.

Les comédies ont pour titres : Eufemia, Armelina, Medora, los Engaños (les Mystères). Elles sont distribuées en plusieurs actes, sans unité de lieu ni de temps, et conçues à l'exemple des comédies italiennes au commencement du xvie siècle. Elles sont loin d'avoir l'originalité et le cachet local des pasos. Armelina est une pièce de magie, la première peut-être qui ait paru en Espagne; los Engaños est une pièce romaine, avec imitations de Plaute, et le sujet est pris dans une nouvelle de Bandello. Lope de Rueda à changé les noms des personnages et des localités. La Medora est un mélange de naïvetés, de grosses farces triviales, et de mauvaises équivoques. Eufemia appartient plus personnellement à notre auteur. Elle renferme certaines hardiesses, des épisodes animés, quelques bouffonneries, et se dénoue par une scène originale bien amenée, énergiquement conduite.

Moratin a cité toutes ces pièces dans son Catalogue ; sans doute d'après des appréciations d'écrivains contemporains, et sans les avoir vues. Les éditions faites à Valence et à Séville par Timoneda, après la mort de Lope, sont aujourd'hui très rares, ou ont disparu L La bibliothèque nationale de Madrid n'en possède rien, et un volume, qui faisait partie de la précieuse collection de Salva,

i. Registro de representantes, simul que El deleitoso, recopilado par Juan de Timoneda. — Comedia Eufrosina, Comedia Armelina, 1567, in-89 Valentiae. — Hispali 1576, in-8°, dos comedias : Comedia de los desengaños; Comedia Medora; dos coloquios pastoriles : Coloquio de Camila, coloquio de Timbria. (Nicolas Antonio, II, 65.)

« Les pièces en prose de Timoneda, qui suivit Lope, ne manquent ni de facilité dans la diction, ni de rapidité dans le dialogue, ni de régularité dans l'action. » (Moratin, Discurso.)

PRÉFACE

est passé dans d'autres mains, sans qu'il m'ait été possible de connaître le possesseur actuel.

J'ai donc été obligé de me borner, pour former ce volume, aux pièces publiées par Moratin, c'est-à-dire à six des Pasos et à la Comedia Eufemia, bien plus originale et plus réellement espagnole que les Engaños.

Si la Eufemia, par la facture, par le style, par les épisodes, se ressent un peu du genre étranger par lequel Lope de Rueda s'est un instant laissé inspirer, du moins les six petits actes qui la précèdent dans ce volume ont bien nettement le cachet original et le caractère d'invention nationale, qui a justement valu, au batteur d'or de Séville, le titre si bien mérité de « père du Théâtre espagnol 1. »

Lope de Rueda, l'auteur et le directeur d'une de ces petites compagnies comiques si bien décrites par Cervantès et par Avellaneda, dans les deux Don Quichotte, passa sa vie dans les principales villes d'Espagne. Il installa ses tréteaux à Séville, à Cordoue, à Grenade, à Valence, à Tolède, à Madrid, à Ségovie et à Valladolid. Cervantès et Antonio Perez, le virent et l'applaudirent, en 1 558, à à Madrid 2. Ses premiers essais dataient de 1544; les

1. « Ces œuvres lui ont mérité le nom de père du théâtre espagnol. Il a ouvert aux auteurs dramatiques une voie dans laquelle ils n'ont pas tardé à le suivre. Son pays l'a comblé d'éloges, et a recommandé son nom à la postérité. » (Moratin, discurso histórico.)

2. « Dans une réunion où je me trouvais être le plus âgé, je dis que je me souvenais avoir vu jouer le grand Lope de Rueda, comédien remarquable et auteur très intelligent. » (Cervantes, prologue de ses comédies.)

« Les comédies ne sont pas plus anciennes que Rueda, que beaucoup de mes contemporains ont entendu. » (Lope de Vega, prologue de la XIL partie de ses comédies.)

PRÉFACE

premières affiches à la main, par lesquelles il convoquait les lettrés et le public, annonçaient les Valets gourmands, le Masque, le Cornu content, la Comédie Eufémie. D'autres troupes se formèrent à l'imitation de la sienne; elles achetaient ses pièces, imprimées à Valence, à Séville, à Logroño, et il occupa ainsi le milieu de ce siècle. Il faisait représenter à Cordoue, en i56o, son pastiche de Bandello et de Plaute, les Méprises, lorsqu'il mourut.

Lope s'était fait une telle réputation, il fut tellement considéré, que le chapitre de la cathédrale lui ouvrit une tombe sous les dalles, dans l'espace consacré entre le chœur et le maître-autel. Jamais comédien n'obtint depuis un honneur aussi grand.

J'ai dit que Timoneda recueillit ses œuvres et lui succéda pour ainsi dire. J'ai pensé faire œuvre de justice en plaçant dans ce volume l'une des scènes de Timoneda, afin de réunir une fois encore les deux camarades, à trois siècles de distance.

Ainsi donc, cette collection sauvée de l'oubli, que j'ai groupée sous le titre mérité de la Comédie espagnole, comprend, dans l'ordre chronologique : Le Masque, le Convive, Cornu et Content, Payer et ne pas payer, les Olives, le Rufián couard, la Comédie Eufémie et l'Intermède de Timoneda : les deux Aveugles.

L'éditeur et le traducteur ont pensé que ces pièces étaient dignes d'exercer le crayon d'un artiste. Le lecteur voudra bien apprécier avec quelle finesse et quelle vérité M. Gilbert s'est acquitté de cette tâche intéressante.

G. de L.

LE MASQUE

PERSONNAGES

ALAMEDA, homme simple.

SALCEDO, son maître.

Une campagne solitaire.

LE MASQUE

ALAMEDA, SALCEDO.

ALAMEDA

Votre Grâce est-elle là, Seigneur, mon maître?

SALCEDO.

Je suis ici ; ne le vois-tu pas ?

ALAMEDA

Pardieu, Seigneur, si je ne vous rencontrais pas, j'aurais bien de la peine à vous trouver, quand je ferais plus de tours qu'un chien lorsqu'il se couche.

LOPE DE RUEDA

SALCEDO.

Il est certain, Alameda, que voila une chose qui ne se comprend pas facilement.

Si vous ne me croyez pas, je pourrai bien dire que vous n'êtes pas dans votre bon sens. Je vais vous raconter une affaire que j'ai bien fort sur la conscience, si vous voulez me promettre de me parler sans m'écouter.

SALCEDO.

Tu veux dire m'écouter sans me parler.

ALAMEDA

Oui, m'écouter ; j'espère bien que... (Il regarde autour de lui.)

SALCEDO.

Dis ce que tu as à me dire. L'endroit est assez écarté, si tu as un secret et si tu veux du silence.

ALAMEDA

N'y a-t-il personne qui puisse nous entendre ? Voyez-y bien : c'est une chose qui veut un grand secret, et quand vous la connaîtrez, vous la saurez aussi bien que si je vous La disais à l'oreille.

LE MASQUE

SALCEDO.

Je te crois sans peine.

ALAMEDA

Est-ce que vous ne voudriez pas me croire, parce que je suis le petit-fils d'un pâtissier ?

SALCEDO.

Que veux-tu dire ? Finissons.

Parlez bas.

SALCEDO.

Qu'attends-tu ?

ALAMEDA

Plus bas.

SALCEDO.

Dis ce que tu as à dire.

ALAMEDA

Y a-t-il quelqu'un qui nous écoute ?

SALCEDO.

Ne t'ai-je pas dit que non ?

ALAMEDA

Sachez donc que j'ai trouvé une chose avec laquelle epuis être un homme, sauf l'aide de Dieu.

LOPE DE RUEDA

SALCEDO.

Une chose trouvée, Alameda? J'en suis avec toi.

ALAMEDA

Non, non, je l'ai trouvée seul, je veux en jouir seul, si la fortune ne m'est pas contraire.

Montre ce que tu as trouvé ; fais voir.

ALAMEDA

Avez-vous vu un merle quelquefois?

SALCEDO.

Oui, certes.

ALAMEDA

Eh bien, j'aime mieux ma trouvaille, et vingt-cinq maravédis avec.

SALCEDO.

Est-ce possible ? Montre voir.

ALAMEDA

Je ne sais si je la vendrai, ou si j'emprunterai dessus.

SALCEDO.

Montre donc.

LE MASQUE

ALAMEDA

Peu à peu ; regardez tout doucement, (il lui montre un masque.)

SALCEDO.

Oh ! malheureux que je suis ! C'est là tout ce que tu as trouvé ?

Comment ? n'est-ce pas beau ? Que Votre Grâce sache donc qu'en venant de la forêt, où j'étais allé chercher du bois, j'ai rencontré auprès de la barrière de la cour cette diable de physionomie. Où donc poussent ces choses-là, si Votre Grâce le sait ?

SALCEDO.

Mon frère Alameda, je ne sais que te dire ; mais il vaudrait mieux que tu eusses perdu tous les cils de tes yeux, que d'avoir une semblable calamité.

ALAMEDA

Quelle calamité est-ce donc pour un homme qu'une pièce comme celle-ci ?

SALCEDO.

Si c'est une calamité ! Je ne voudrais pas être dans ta peau pour tout le trésor de Venise. Connais-tu ce pécheur ?

LOPE DE RUEDA

ALAMEDA

C'est un pécheur, ceci ?

SALCEDO.

Dis-moi, Alameda, n'as-tu pas entendu parler de cet ermite que des voleurs ont défiguré pour le voler, Diego Sánchez ?

Diego Sánchez ?

SALCEDO.

Oui, Diego Sánchez. Tu ne peux pas nier que ceci ne soit lui.

ALAMEDA

Et ceci est Diego Sánchez ? Oh malheureuse soit la mère qui m'a mis au monde ! Pourquoi n'ai-je pas renconté plutôt une besace de pain, que la figure d'un défiguré ! Hé ! Diego Sánchez ! Diego Sánchez! Non! il ne répondra pas quoiqu'on l'appelle. Dites-moi, Seigneur,qu'est-ce qu'on a fait des voleurs ? Les a-t-on trouvés ?

SALCEDO.

On ne les a pas trouvés ; mais sache, mon frère Alameda, que la justice s'épuise à chercher les délinquants.

ALAMEDA

Et, par hasard, Seigneur, serais-je donc le délinquant ?

LE MASQUE

SALCEDO.

Oui, mon frère.

ALAMEDA

Et que me fera-t-on si l'on me prend ?

Le moindre mal que l'on te fera, si miséricordieux que l'on puisse être à ton égard, ce sera de te pendre.

ALAMEDA

Me pendre ! et ensuite on m'enverra aux galères. Et remarquez que je suis un peu sensible de la gorge, et alors je vois bien, Seigneur, que si l'on me pend, cela m'ôtera l'envie de manger.

SALCEDO.

Ce que je puis te conseiller, ami Alameda, c'est de t'en aller tout de suite à l'ermitage de San Antonio, et ' de te faire ermite comme l'était cet autre malheureux; de cette manière la justice ne te fera aucun mal.

ALAMEDA

Dites-moi, Seigneur, combien me coûteront une planchette et une petite cloche comme celles qu'avait cet infortuné ?

SALCEDO.

Il n'est pas nécessaire d'en avoir de neuves ; le

IO

LOPE DE RUEDA

crieur de la ville cherche à vendre celles de l'ancien ermite, et tu pourras les acheter. Mais j'ai peur d'une chose.

ALAMEDA

Et moi, de plus de deux cents. Quelle est la vôtre ?

SALCEDO.

C'est que lorsque tu seras seul dans l'ermitage, tu pourras bien être tourmenté quelque nuit par l'esprit de ce pauvre homme. Mais il vaut mieux que tu sois tourmenté, toi, que de tourmenter les autres qui te verraient pris par le cou.

ALAMEDA

D'autant que, pour peu qu'on me serre la noix, je ne puis plus respirer.

SALCEDO.

Eh bien donc, mon frère, va-t'en vite, parce que si tu tardais, la justice pourrait bien te prendre.

ALAMEDA

Et que vais-je faire de cette physionomie, ou quoi que ce soit ?

SALCEDO.

Cela ? Laisse-la ici, afin que l'on ne te prenne pas avec elle.

LE MASQUE

ALAMEDA

Alors donc je m'en vais, et plaise à Dieu que je devienne un bon ermite. Et maintenant, adieu, restez ici en paix, Seigneur Diego Sánchez, h

SALCEDO, seul.

Maintenant que j'ai fait croire à cet animal que ce masque est le visage de Diego Sánchez, il faut que je lui fasse une farce. Je vais m'envelopper dans un drap, le plus artificieusement que je vais pouvoir, et j'irai le trouver en feignant d'être l'esprit de Diego Sánchez ; et vous verrez quelle bonne plaisanterie ce sera. Sus, à l'œuvre !

Un bois. Passe Salcedo, et survient Alameda vêtu en ermite, portant une lampe et une clochette.

ALAMEDA

Donnez pour la lampe de l'huile, Seigneurs1. C'est une chose bien pénible pour un homme que d'être ermite, car il ne se nourrit que de rogatons de pain. Il ressemble à ces pauvres le'vriers qui chassent le lièvre, et que Ton fait mourir de faim pour qu'ils soient meilleurs chasseurs. Et il m'arrive que ces chiens-là, qui étaient mes amis, ne me reconnaissent

i. Alameda, qui est ému, veut dire « une aumône pour entretenir l'huile de la lampe » .

LOPE DE RUEDA

plus sous ce costume, et voyant que je vais de porte en porte, quêtant et recevant les morceaux de pain qu'on leur donnait auparavant, ils viennent à moi, la

- bouche ouverte, comme le coucou va aux papillons. Le pire de tout cela, c'est que je n'entends pas re-

• muer un moucheron dans l'ermitage, sans croire aussitôt que c'est l'âme de Termite dévisagé, et je ne sais faire autre chose, lorsqu'il se fait quelque bruit, que de m'encapuchonner la tête sous ma robe, et je ressemble à une marmite de riz que l'on couvre pour que rien ne s'en échappe. Dieu veuille me tirer de peine! Amen.

SALCEDO.

Alameda!

Holà! on m'a appelé. Ya-t-il quelqu'un qui veuille me donner pour la lampe de l'huile?

SALCEDO.

Alameda!

ALAMEDA

Cela fait deux Alamedas. Appeler Alameda au milieu de la forêt, ce n'est pas pour mon bien.

SALCEDO.

Alameda!

ALAMEDA

Le Saint-Esprit consolateur soit avec moi et avec

LE MASQUE

toi. Amen. C'est peut-être quelqu'un qui veut me faire l'aumône.

SALCEDO.

Alameda !

ALAMEDA

C'est bien, c'est bien. Voilà beaucoup d'Alamedas, et il va ensuite me crever l'œil avec un pauvre maravédis.

SALCEDO.

Alonso d'Alameda !

Alonso et tout. Voilà qu'on sait mon nom de baptême; cela ne sonne pas bien. Je vais, quoi qu'il en coûte à mon cœur, lui demander qui il est. — Qui êtes-vous?

SALCEDO.

Ne reconnais-tu pas ma voix?

ALAMEDA

Votre voix ? Je ne le voudrais pas. Je ne vous reconnaîtrai que si je vois votre figure.

SALCEDO.

As-tu connu Diego Sánchez ?

ALAMEDA

C'est lui, c'est lui. Après cela, il peut bien se faire

LOPE DE RUEDA

que ce ne soit pas lui. mais un autre. Seigneur, j'en ai connu sept ou huit en cette vie.

SALCEDO.

Alors, comment ne me reconnais-tu pas?

ALAMEDA

Etes-vous l'un d'eux?

SALCEDO.

Oui, je le suis; parce que, avant qu'on ne me dévisageât la figure...

C'est le défiguré, c'est le défiguré! Dieu soit avec mon âme!

SALCEDO.

Pour que tu me reconnaisses, je vais me montrer à toi.

ALAMEDA

A moi? Je vous en dispense. Non, Seigneur Diego Sánchez, attendez qu'il vienne par ce chemin quelqu'un qui vous connaisse mieux que moi.

SALCEDO.

C'est vers toi que je suis envoyé.

ALAMEDA

Vers moi, Seigneur Diego Sánchez? Pour l'amour

LE MASQUE

de Dieu, je me donne pour vaincu, je me rends de bon cœur, mais de mauvaise volonté.

SALCEDO.

Que dis-tu?

„ ALAMEDA

Seigneur, je suis tout troublé.

Me reconnais-tu maintenant?

ALAMEDA

Ta, ta, ta, oui, Seigneur; ta, ta, ta, oui, je vous reconnais.

SALCEDO.

Qui suis-je?

ALAMEDA

Si je ne me trompe, vous êtes l'ermite à qui on a ' écorché la figure pour le voler.

SALCEDO.

C'est moi.

ALAMEDA

Plût à Dieu que ce ne fût pas vous ! Et vous n'avez pas de figure?

SALCEDO.

Auparavant j'avais une figure; maintenant on me l'a recollée, pour mon malheur.

LOPE DE RUEDA

ALAMEDA

Eh bien, où veut aller maintenant Votre Grâce, Seigneur Diego Sánchez?

SALCEDO.

Où sont les restes des morts.

Il m'envoie au cimetière. Mangent-ils, là-bas, Seigneur Diego Sánchez?

SALCEDO.

Oui, certes. Pourquoi me demandes-tu cela?

ALAMEDA

Et que mangent-ils?

SALCEDO.

Des laitues cuites et des racines de mauves.

ALAMEDA

C'est une triste nourriture, en ve'rité. Combien il doit y avoir là-bas de gens purgés! Et pourquoi voulez-vous m'emmener avec vous?

SALCEDO.

• Parce que vous avez mis mes vêtements sans ma ma permission.

LE MASQUE

ALAMEDA

Prenez-les, prenez-les, et emportez-les; je n'en veux pas.

SALCEDO.

C'est vous-même qui devez venir; et si vous donnez un dédommagement convenable, on vous laissera revenir.

ALAMEDA

Sinon?

SALCEDO.

Vous resterez avec les morts dans les vieilles citernes. Mais il y a autre chose.

ALAMEDA

Qu'est-ce, Seigneur ?

SALCEDO.

Vous devez savoir que ceux qui m'ont ôté la figure m'ont jeté dans un ruisseau?

ALAMEDA

C'était une fraîche magnificence.

SALCEDO.

Il faut qu'au coup de minuit vous alliez à ce ruisseau, que vous en retiriez mon corps, et que vous le portiez au cimetière de San Gil, qui est au bout

de la ville. Et, arrivé là, vous appellerez bien haut : « Diego Sánchez! »

ALAMEDA

Et dites-moi, Seigneur, faut-il que j'y aille tout de suite?

SALCEDO.

A l'instant, à l'instant.

Mais, Seigneur Diego Sánchez, ne vaut-il pas mieux que j'aille à la maison chercher un âne sur lequel on chargera votre corps?

SALCEDO.

Soit; mais allez vite.

ALAMEDA

Je reviens à l'instant.

SALCEDO.

Allez, je vous attends ici.

ALAMEDA

Dites-moi, Seigneur Diego Sánchez, combien de temps y a-t-il d'aujourd'hui au jour du jugement?

SALCEDO.

Dieu le sait.

LE MASQUE. 19

ALAMEDA

Alors vous pouvez attendre jusqu'à ce que vous le sachiez.

SALCEDO.

Revenez promptement.

ALAMEDA

Ne mangez pas jusqu'à ce que je revienne.

C'est ainsi? Attends, alors.

ALAMEDA

Aidez-moi, sainte Marie ! Dieu m'aide! il me suit!

PERSONNAGES

Le licencié JAQUIMA.

Le bachelier BRAZUELOS.

Un voyageur.

Une rue devant la maison du licencié.

LE CONVIVE

JAQUIMA, BRAZUELOS, UN VOYAGEUR.

LE VOYAGEUR

L'un des plus grands supplices qu'un homme puisse souffrir en cette misérable vie, c'est de voyager; mais le plus grand de tous, c'est de manquer d'argent. Je dis cela parce que j'ai eu une affaire dans cette ville, et avec toutes mes allées et venues, il ne m'est pas resté un réal. Je ne vois nul remède à cela, si ce n'est que j'ai appris qu'il se trouvait ici un licencié qui est de mon pays ; j'ai une lettre pour lui, et je vais voir

s'il peut m'ètre utile. Ce doit être là sa demeure; je vais appeler. — Y a-t-il quelqu'un ici?

LE BACHELIER, de l'intérieur.

Qui appelle? Qui est là?

LE VOYAGEUR

C'est quelqu'un; Votre Grâce veut-elle venir?

LE BACHELIER

Que demandez-vous?

LE VOYAGEUR

Votre Grâce pourrait-elle me donner des renseignements sur un licencié?

LE BACHELIER

Non, Seigneur.

LE VOYAGEUR

Laissez-moi dire : c'est un homme de petite taille , les épaules larges, la barbe noire; il est de Burbaguena.

LE BACHELIER

Je ne le connais pas. Que votre Grâce me dise comment on le nomme.

LE VOYAGEUR

Seigneur, là-bas on l'appelait le licencié Cabestro.

LE CONVIVE

LE BACHELIER

Seigneur, il y en a un, dans cette maison, qui se fait appeler le licencié Jáquima.

LE VOYAGEUR

Ce doit être le même, car de Cabestro a Jáquima, il me semble qu'il y a pas mal de parenté *. — Appelez-le !

LE BACHELIER

Je ne demande pas mieux. — Holà ! Seigneur licencié Jáquima !

LE LICENCIÉ, de l'intérieur.

Vous m'appelez, Seigneur bachelier Brazuelos?

LE BACHELIER

Oui, Seigneur, que Votre Grâce veuille bien venir,

LE LICENCIÉ

Je supplie Votre Grâce, Seigneur, de m'cxcuser; je suis dans le feu du travail ; je suis dans cette situation, comme on dit : Sicut adversas tempore, et quia bonus tempus est, non ponitur Mo 2.

LE BACHELIER

Venez, Seigneur, il y a ici quelqu'un de votre pays t. Comme à'equus à cheval.

2. Latin de fantaisie, ce qu'on appelle >< latin de cuisine ».

Dieu me soit en aide! Seigneur bachelier, avezvous vu mon bonnet ?

LE BACHELIER

Il est là, super Plinto 1.

LE LICENCIÉ

Seigneur bachelier, et mes pantoufles de camelot sans broderies, les avez-vous vues?

LE BACHELIER

Periquillo les a emportées pour les faire ressemeler et reborder, parce qu'elles étaient en mauvais état.

LE LICENCIÉ

Seigneur bachelier, mon manteau, l'avez-vous vu?

LE BACHELIER

Nous l'avions cette nuit sur le lit, en place de couverture.

LE LICENCIÉ

Oui, je l'ai trouvé, (il vient.) Que me veut Votre Grâce ?

LE BACHELIER

Vous arrivez maintenant, avec tout cela ; depuis deux heures que je vous appelle? Ce Seigneur vous demande; il dit qu'il est de votre pays.

[. Il veut dire : sur un volume de Pline; même latin.

LE CONVIVE

LE LICENCIÉ

De mon pays? Cela doit être, puisqu'il le dit.

LE VOYAGEUR

Votre Grâce ne me reconnaît pas, Seigneur licencié ?

LE LICENCIÉ

Non, en conscience; mais je suis à votre service.

LE VOYAGEUR

Ne connaissiez-vous pas un petit Juanito Gomez, fils de Pero Gomez ? Nous allions tous deux à l'école, et nous y avons fait la farce des petits géants.

LE LICENCIÉ

Oui, oui; n'ètes-vous pas le fils d'un tripier?

LE VOYAGEUR

Non, Seigneur. Votre Grâce ne se rappelle-t-elle pas que ma mère et la sienne vendaient des légumes et de la chandelle, dans le faubourg de Santiago?

LE LICENCIÉ

Des légumes et de la chandelle? Votre Grâce veut dire des guipures et de la dentelle 1?

1. Le voyageur dit qu'elles vendaient rábanos y coles (des raves et des choux); le licencié répond rasos y colchones (du satin et des matelas). La traduction littérale ne rendait pas l'équivoque.

LE VOYAGEUR

Que ce soit ce que vous voudrez; je vois que vous ne me reconnaissez pas.

LE LICENCIÉ

Si fait; maintenant j'y suis. N'ètes-vous pas ce gamin à qui je donnai une gourmade, ce mauvais drôle qui avait des chausses rouges?

LE VOYAGEUR

C'est cela, Seigneur, c'était bien moi.

LE LICENCIÉ

Oh! Seigneur Juan Gomez! Seigneur bachelier, une chaise; Periquillo, vaurien, une chaise!

LE VOYAGEUR

Je n'en ai pas besoin, Seigneur.

LE LICENCIÉ

Oh! Seigneur Juan Gomez! embrassez-moi. Et ma mère vous a-t-elle donné quelque chose à m'apporter ?

LE VOYAGEUR

Oui, Seigneur.

LE LICENCIÉ

Embrassez-moi encore, Seigneur Juan Gomez.

LE CONVIVE. 29

Qu'est-ce qu'elle vous a donné ? Est-ce chose d'importance?

LE VOYAGEUR

Pourquoi pas ?

LE LICENCIÉ

Oh! Seigneur Juan Gomez! soyez le bienvenu; montrez-moi ce que c'est.

LE VOYAGEUR

C'est une lettre, Seigneur, qu'elle m'a chargé de vous apporter.

LE LICENCIÉ

Une lettre, Seigneur? Et madame ma mère vous remit-elle aussi quelque argent?

LE VOYAGEUR

, Non, Seigneur.

LE LICENCIÉ

Alors, que me fait une lettre sans argent? Maintenant, Seigneur Juan Gomez, faites-moi la faveur signalée de venir dîner avec nous.

LE VOYAGEUR

Seigneur , je vous baise les mains pour cette gracieuseté; j'ai laissé mon dîner tout prêt à mon auberge.

Faites-moi ce plaisir.

LE VOYAGEUR

Seigneur, pour ne pas vous déplaire, je me soumettrai à vos ordres, et, en venant, j'apporterai la lettre, que j'ai laissée à mon hôtelier.

LE LICENCIÉ

Allez donc !

LE VOYAGEUR

Je vous baise les mains.

Dans la chambre des étudiants.

LE LICENCIÉ

Que vous semble, Seigneur bachelier Brazuelos, de notre invité?

LE BACHELIER

Je le trouve très bien, Seigneur.

LE LICENCIÉ

Moi non, Seigneur, je le trouve très mal.

LE BACHELIER

Pourquoi, Seigneur?

LE CONVIVE

Parce que je l'ai convié sans avoir ni un denier, ni une bouchée de pain, ni quoi que ce soit, Dieu m'en *est témoin, qui soit bon à manger. Aussi je voudrais bien supplier Votre Grâce, afin que Votre Grâce me fît la grâce de m'accorder la grâce (et toutes ces grâces-là se joindront aux autres grâces que Votre Grâce veut bien me faire) de me prêter deux réaux.

LE BACHELIER

Deux réaux, Seigneur licencié? Avez-vous donc le temps de rire? Votre Grâce sait que je porte cette guenille sur la tête, parce que mon bonnet est en gage pour six deniers de vin que j'ai pris à la taverne, et elle me demande deux réaux î

LE LICENCIÉ

Eh bien, Votre Grâce ne me ferait pas la grâce d'imaginer quelque farce qui envoyât cet invité à tous les diables?

LE BACHELIER

Une farce, dites-vous? Laissez-moi faire, je lui en jouerai une après laquelle il dira encore que vous êtes très honorable et très digne entre tous.

LE LICENCIÉ

Bien. Comment Votre Grâce s'y prendra-t-ellc ?

LOPE DE RUEDA

LE BACHELIER

Écoutez-moi; il va venir tout à l'heure pour dîner; Votre Grâce se mettra sous cette couverture; et lorsqu'il arrivera il demandera tout aussitôt : « Où est le Seigneur licencié? » Je lui dirai : « Notre seigneur l'archevêque l'a envoyé faire publier certaines bulles : c'était une affaire pressée, et il n'a pu s'en dispenser. »

LE LICENCIÉ

Oh! comme Votre Grâce s'y entend bien! Mais écoutez, je crois que c'est lui qui appelle.

LE VOYAGEUR, dans la rue.

Ho! de la maison!

LE BACHELIER

C'est lui; mettez-vous là tout de suite.

LE LICENCIÉ

Couvrez-moi bien, qu'il ne me voie pas.

LE VOYAGEUR

Ho ! de la maison !

LE BACHELIER

Qui est là? qui appelle?

LE CONVIVE

LE VOYAGEUR, dans la chambre.

Le seigneur licencié est-il à la maison?

LE BACHELIER

Qui demandez-vous?

LE VOYAGEUR

Le seigneur licencié Jáquima.

LE BACHELIER

Je pense que Votre Grâce vient pour dîner.

LE VOYAGEUR

Non pas précisément, Seigneur.

LE BACHELIER

, Vous avez l'air mécontent.

LE VOYAGEUR

Nullement, en vérité.

LE BACHELIER

Ne niez pas. A quoi bon tant de rhétoriques pour dire que vous venez dîner?

LE VOYAGEUR

C'est vrai que je venais dîner, puisque le licencié m'avait invité.

LOPE DE RUEDA

LE BACHELIER

Eh bien, je puis dire à Votre Grâce qu'elle est venue bien mal à point; car il n'y a dans le logis ni un dîner, ni une bouchée de pain pour lui faire accueil.

LE VOYAGEUR

Je ne veux pas croire, cependant, que le seigneur licencié ait eu l'intention de se moquer de moi.

LE BACHELIER

Quoi! Votre Grâce ne me croit pas? Sachez qu'il en est honteux au point de s'être caché sous cette couverture.

LE VOYAGEUR

Je n'en croirai rien, si je ne le vois de mes yeux.

LE BACHELIER

Vous ne croyez pas? Que Votre Grâce regarde comme il est là à genoux et tout contrit.

LE VOYAGEUR

Jésus! Jésus! Seigneur licencié, fallait-il faire tant de façons pour moi?

LE LICENCIÉ

Je jure que c'est un fort mauvais tour.

LE CONVIVE

LE BACHELIER

C'est une bonne histoire.

» LE LICENCIÉ

C'est le fait d'un grandissime vaurien; et si je me suis caché, c'est parce que vous me l'avez conseillé.

LE BACHELIER

Il ne fallait pas vous cacher.

Il ne fallait pas me le conseiller. Remerciez ce seigneur de mon pays, Seigneur bachelier de rien.

LE BACHELIER

Bachelier de rien? Attendez !

LE VOYAGEUR

Allez à tous les diables ! et expliquez-vous tout seuls.

CORNU ET CONTENT

PERSONNAGES

LUCIO, docteur en médecine.

Martin de VILLALBA, homme simple.

BARBARA, sa femme.

GERONIMO, étudiant.

Place d'un village.

CORNU ET CONTENT

LUCIO, Martin de VILLALBA, BARBARA, GERONIMO.

LUCIO

Oh! miser abilis doctor! Quelle est cette triste existence! Dire que je n'ai pas fait la moindre récolte de toute cette journée! Mais voyons qui vient là pour adoucir ma peine? Ceci, c'est un animal à qui sa femme fait croire qu'elle est malade, et elle en fait ainsi pour se donner du bon temps avec un étudiant. Ce pauvre homme est importun au point de me faire deux ou trois visites par jour. Mais qu'il vienne, sa

LOPE DE RUEDA

femme aura la fièvre tant qu'il y aura des poulets dans la cour. Bien venu soit le bon Alonso de...

MARTIN

Non, non, Seigneur licencié, je m'appelle Martin de Villalba, pour vous faire honneur.

LUCIO

Salus atque vita. Pourquoi apportez-vous encore cela, frère Martin de Villalba.

MARTIN

Seigneur, que Votre Grâce me pardonne, ils sont encore bien petits; mais que ma femme guérisse, et je promets à Votre Grâce une oie que j'ai mise à engraisser.

LUCIO

Dieu vous donne la santé.

MARTIN

Non, non, d'abord à ma femme, s'il plaît à Dieu, Seigneur.

LUCIO

Petit, prends ces poulets, ferme cette jalousie.

MARTIN

Non, non, Seigneur, ce ne sont pas des poulets de

CORNU ET CONTENT

jalousie; Votre Grâce peut être sans inquiétude. Elle sait comment il faut les manger?

Non, assurément.

LUCIO

MARTIN

Qu'elle m'écoute. D'abord il faut les tuer et les plumer. On jette la plume, et le foie s'il est gâté.

LUCIO

Et après ?,

MARTIN

Après, on les mange si on a appétit.

LUCIO

Tout cela me paraît fort bien. Et votre femme, comment s'est-elle trouvée cette nuit?

Seigneur, elle a assez bien reposé. Son cousin l'étudiant est venu coucher à la maison; c'est le plus grand enchanteur du monde, et elle n'a pas dit de toute la nuit : « J'ai mal ici ou là ».

LUCIO

Je le crois bien.

MARTIN

Dieu nous garde du diable.

LOPE DE RUEDA

LUCIO

Et il reste chez vous?

MARTIN

Ah bien! s'il n'était pas là elle serait déjà morte.

LUCIO

A-t-elie bien pris sa purgation?

MARTIN

Oh! ma mère! Elle n'a pas même voulu la sentir. Mais nous avons trouvé un bon moyen pour que la médecine lui fît bon effet.

LUCIO

Comment cela ?

Seigneur, ce cousin de ma femme, qui est très lettré, sait tout ce que le diablea oublié de savoir.

LUCIO

De quelle manière?

MARTIN

Il m'a dit : « Voyez , Martin de Villalba, votre femme est mal disposée ; il est impossible qu'elle boive rien de cela. Vous dites que vous aimez bien votre femme? » Je répondis alors : « Oh! ma mère! Je jure que je l'aime comme les choux aiment le petit salé. » Alors

CORNU ET CONTENT

il me dit : Eh bien, puisqu'il en est ainsi, souvenezvous bien que lorsqu'on vous a marié avec elle, le curé vous a dit que vous étiez unis en une même chair. Je lui répondis : « C'est la vérité. » Et il reprit : « Puisque c'est la vérité ce que vous a dit le curé, puisque vous êtes la môme chair, si vous prenez cette purgation, elle profitera à votre femme autant que si elle la prenait elle-même. »

LUCIO

Alors qu'avez-vous fait?

MARTIN

Pardié, il avait à peine achevé sa dernière parole, que la petite écuelle était aussi nette et aussi propre que l'eût laissée le chat de Mari-Ximenez, qui est, sur toute la terre, la chose la plus effrontée que je connaisse.

LUCIO

Et grand bien vous a fait ?

MARTIN

Dieu nous garde! Je n'ai pas pu fermer les yeux; elle au contraire s'est réveillée à onze heures au grand jour. Toute la matinée j'ai eu l'estomac infecté de ce qu'il y avait dans l'écuelle; mais à elle cela lui profita si bien, qu'elle se leva avec une faim à manger un veau si on le lui eût mis devant elle.

LOPE DE RUEDA

LUCIO

Enfin?

MARTIN

Enfin, Seigneur, comme je ne pouvais bouger de la douleur que j'en avais dans les côtes, le cousin me dit : « Allez donc, vous êtes un homme sans cœur ; pour une petite purge noire, vous voilà comme un hibou qu'on éveille. » Et alors ce seigneur s'en va prendre une poule par le cou ; il me semble que je le vois encore, et en un rien de temps elle fut plumée et rôtie, et partagée entre eux deux.

LUCIO

J'aurais fait le troisième, comme ceux qui jouent à la prime.

MARTIN

Oh! ma mère! j'aurais bien voulu; mais ils m'ont fait croire que ce que je mangerais ferait du mal à ma femme.

LUCIO

Et vous avez bien fait. Il faut que vous ayez grande attention à vous à l'avenir; je vois que c'est vous que nous devons guérir.

MARTIN

Oui Seigneur; mais ne m'ordonnez plus de ce qu'il y avait dans l'écuelle, car il ne m'en faudrait pas

CORNU ET CONTENT

beaucoup pour me faire rendre les tripes, et pour avoir le corps comme une écumoîre.

LUCIO

Allons maintenant, j'ai des visiteô à faire. Rentrez chez vous, et revenez demain matin; je vous ordonnerai un bon régime et vous achèverez de vous guérir.

MARTIN

Dieu vous le rendra, Seigneur.

l'étudiant.

Par le corps de tout le monde, Madame Barbara, voici votre mari qui vient de chez le docteur Lucio; je crois qu'il nous a vus. Que faire ?

BARBARA

Ne vous tourmentez pas, ami Gerónimo, je vais 'le bâter comme j'ai coutume, et je lui ferai croire que nous allons accomplir un vœu que j'aurai fait pour ma santé.

l'étudiant.

Et il le croira?

BARBARA

Comment, s'il le croira? Si je lui disais, au plus fort de l'hiver, d'aller se baigner dans le bassin le plus glacé, en affirmant que cela importe beaucoup

LOPE DE RUEDA

à ma santé, dût-il se noyer, il s'y jetterait avec ses habits et tout. Parlez-lui.

l'étudiant.

Bien venu le seigneur Martin de Villalba, le mari de madame ma cousine, et le meilleur de mes amis.

MARTIN

Oh! Seigneur cousin de ma femme. Je vois avec joie votre bonne figure de gâteau de Pâques. Où allez-vous ainsi? Et quelle est cette personne voilée, drapée comme la bourrique qui porte la mariée.

l'étudiant.

Laissez-la, n'y touchez pas, c'est une jeune fille qui lave notre linge là-haut à la pension.

MARTIN

En vérité?

l'étudiant.

Vrai, sur mon âme. Te dirais-je une chose pour une autre?

Je te crois, ne te fâche pas. Et où la conduis-tu? l'étudiant.

Chez des béates qui lui donneront une prière contre la migraine.

CORNU ET CONTENT

MARTIN

Tu te moques de moi, dis?

l'étudiant.

Non, sur ta vie, et sur tout ce qui brille devant mes yeux.

MARTIN

A la bonne heure. As-tu besoin de quelque chose?

l'étudiant.

Dieu te donne la santé. Non, pas maintenant.

MARTIN

Comme tu voudras.

BARBARA

Oh le grand animal î qui ne m'a pas reconnu. Dépêchons, allons-nous en.

MARTIN

Holà! holà! cousin de ma femme.

l'étudiant.

Que veux-tu?

MARTIN

Attends-moi, corps du diable! Ou je me trompe, ou cette jupe est celle de ma femme. Si c'est elle, où me l'emmènes-tu?

LOPE DE RUEDA

BARBARA

Ah le traître ! Voyez comme il se souvient de moi ; qu'il rencontre sa femme dans la rue, et qu'il ne la reconnaît pas.

MARTIN

Tais-toi, ne pleures pas, tu me brises le cœur. Je te reconnaîtrai, à l'avenir, femme, lors même que tu ne le voudras pas. Mais, dis-moi? Où vas-tu? Reviendras-tu bientôt?

BARBARA

Je reviendrai, oui; je vais seulement faire une neuvaine auprès d'une sainte en qui j'ai une grande dévotion.

MARTIN

Une neuvaine ? Qu'est-ce qu'une neuvainc, femme ?

BARBARA

Tu ne sais pas cela? On entend par neuvaine que je vais rester là enfermée pendant neuf jours.

Sans venir à la maison, mon âme?

BARBARA

Oui, sans venir à la maison.

CORNU ET CONTENT

MARTIN

Tu m'as tout effrayé, cousin de ma femme, mauvais plaisant; maudit soit le sang que tu m'as retourné.

BARBARA

Écoute, promets-moi une chose.

MARTIN

Qu'est-ce, femme de mon cœur?

BARBARA

Que vous jeûnerez tous les jours où je resterai là, au pain et à l'eau, afin que ma dévotion me fasse plus de profit.

MARTIN

' Si ce n'est que cela, je ne demande pas mieux. Va donc, à la bonne heure.

BARBARA

Adieu, veille à notre maison.

Madame ma femme, ne te considère plus comme malade; le docteur m'a dit qu'il me guérira, et que toi, Dieu soit loué, tu vas beaucoup mieux.

LOPE DE RUEDA

l'étudiant.

Soyez en bonne santé, mon frère Martin de Villalba.

MARTIN

Va avec Dieu. Dis-moi, cousin de ma femme, si elle se trouve bien de sa neuvaine, conseille-lui de faire une dizaine, lors même que je devrais jeûner un jour de plus pour son bien.

l'étudiant.

J'y travaillerai, sois avec Dieu.

MARTIN

Qu'il te conduise.

PAYER ET NE PAS PAYER

PERSONNAGES

BREZANO, gentilhomme.

CEVADON, homme simple.

SAMADEL, filou.

Une chambre dans une maison particulière.

PAYER ET NE PAS PAYER

BREZANO, CEVADON, SAMADEL.

BREZ ANO.

Voyez un peu! Est-il possible qu'on ait pu faire un pareil affront et un tel tort à un gentilhomme comme moi? Le régisseur de cette maison dans laquelle j'habite, et à qui je reste devoir une partie de mon loyer, m'a fait assigner deux cents fois. J'ai résolu d'appeler Cevadon, mon valet, et de lui remettre l'argent, pour qu'il aille le porter. Holà! Cevadon, viens ici.

LOPE DE RUEDA

CEVADON.

Seigneur, Votre Grâce appelle?

BREZANO.

Oui, Seigneur, j'appelle.

CE VADON.

J'ai bien entendu que Votre Grâce m'appelait.

BREZANO.

A quoi Pas-tu entendu?

CE VADON.

Votre Grâce dit à quoi; a ce qu'elle m'a appelé par mon nom.

Eh bien, viens ici. Connais-tu... ?

CEVADON.

Oui, Seigneur, je connais...

BREZANO.

Qui connais-tu?

CEVADON.

Cet autre, celui-là, celui que Votre Grâce a dit.

BREZANO.

Qu'ai-je dit?

PAYER ET NE PAS PAYER

CEVADON.

Je ne m'en souviens plus.

BREZANO.

Laissons les plaisanteries. Dis-moi si tu connais le régisseur de cette maison où nous habitons.

CEVADON.

Oui, Seigneur, je le connais très bien.

BREZANO.

Où demeure-t-il?

Là, dans sa maison.

BREZANO.

Où est sa maison ?

CEVADON.

Que Votre Grâce voie. Elle prend cette rue à droite, elle tourne par cette autre à main gauche; et près de la maison, entre la maison et l'autre maison au-dessus , il y a un puits devant la porte.

BREZANO.

Tu ne me comprends pas, âne; je te demande tout simplement si tu connais le régisseur de ma maison.

LOPE DE RUEDA

CEVADON,

Et oui, Seigneur, très rebien.

BREZANO.

Où demeure-t-il ?

CEVADON.

Que Votre Grâce voie. Qu'elle aille droit à l'église, et qu'elle y entre. Elle sortira par la porte de l'église; elle tournera autour de l'église; elle quittera l'église; elle prendra une petite ruelle, et auprès de cette ruelle, à côté d'une autre ruelle, l'autre ruelle plus haut.

Je vois que tu sais le chemin.

CEVADON.

Oh! oui, Seigneur, je ne le sais que trop bien.

BREZANO.

Sus donc; prends ces quinze réaux, porte-les-lui, et dis-lui que je dis qu'il a agi vilainement, en me faisant assigner tant de fois; que je le prie de me faire la grâce de ne plus agir ainsi avec moi. Tu feras bien attention que celui à qui tu donneras cet argent doit avoir un emplâtre sur l'œil et une jambe qui traîne;

PAYER ET NE PAS PAYER

et avant que tu le lui donnes, il devra te remettre une^quittance.

CEVADON.

Ainsi, avant de lui donner l'argent, je devrai lui donner une quittance?

BREZANO.

Et non, âne, c'est lui à toi.

CEVADON.

Bon, bon, lui à moi; je ferai cela très exactement. (Une rue.)

t SAMADEL.

Suivant ce que j'ai appris, il va venir par ici un garçon avec de l'argent qu'il doit remettre à un marchand. Je vais lui faire croire que je suis ce marchand, et je lui prendrai son argent, et cela me viendra à point pour quelque quinóla. Bien, bien, dissimulons; je le vois là-bas qui arrive.

BREZANO.

Fais attention à bien faire ma commission.

CEVADON.

Je la saurai bien faire, Dieu m'aide!

LOPE DE RUEDA

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