‹ La comédie espagnoleChapitre 9 sur 34 · I. Quatre litres et demi · texte numérisé non relu

I. Quatre litres et demi

LOPE DE RUEDA

MENCIGUEL A.

Comme vous voudrez, père.

TORUBI O.

Quatorze ou quinze deniers.

MENCIGUELA.

Je ferai ainsi, père.

AGUEDA

Comment, comment : « Je ferai ainsi, père? » Viens ici, petite. Combien demanderas-tu?

MENCIGUELA.

Comme vous ordonnerez, mère.

AGUEDA

Deux réaux de Castille.

TORUBIO.

Deux réaux de Castille? Je vous promets que si vous ne faites pas ce que je vous commande, vous recevrez plus de deux cents coups de sangle. Que demanderas-tu ?

MENCIGUELA.

Ce que vous avez dit, père.

TORUBIO.

Quatorze ou quinze deniers.

LES OLIVES

MENCIGUEL A.

Je ferai ainsi, père.

AGUEDA

Encore : « Je ferai ainsi, père » ? Tiens, prends ! Songe à faire ce que je commande!

TORUB 10.

Laisse cette enfant.

MENCIGUEL A.

Ah! mère; ah! père, elle me tue.

ALOJA.

Qu'y a-t-il, voisins? Pourquoi maltraitez-vous ainsi la petite?

AGUEDA

Ah! Seigneur, ce méchant homme veut donner les choses à vil prix; il perdra notre maison. Des olives comme des noix!

t o RUBI o.

Je jure par les os de mes ancêtres qu'elles ne sont pas plus grosses que des glands !

Si fait.

Pas davantage.

AGUEDA

TORUBI O.

LOPE DE RUEDA

ALOJA.

Voyons, Madame ma voisine, faites-moi le plaisir d'entrer chez vous; je verrai cela.

AGUEDA

Eh bien, mettons que je n'ai rien dit; vous verrez.

ALOJA.

Seigneur mon voisin, voyons ce que c'est que ces olives. Apportez-les ici; je vous les achèterai, en eussiez-vous vingt fanègues.

TORU BIO.

Cela non, Seigneur; cela n'est pas comme Votre Grâce le pense. Les olives ne sont pas ici, à la maison, mais dans notre héritage.

ALOJA.

Eh bien, apportez-les; je les achèterai toutes au prix le plus juste.

MENCIGUELA.

Ma mère veut qu'on les vende deux réaux le célémine.

ALOJA.

C'est cher.

TORUBIO.

N'est-ce pas votre avis?

LES OLIVES

MENCIGUEL A.

Et mon père, quinze deniers.

ALOJA.

Montrez-m'en un échantillon.

TORUBIO.

Dieu m'aide! Seigneur, Votre Grâce ne me comprend pas. J'ai planté aujourd'hui des drageons d'olivier; ma femme dit que dans six ou sept ans d'ici cela rapportera quatre ou cinq fanègues d'olives, et qu'elle les cueillera, et que je les ramasserai, et que la petite les vendra. Et elle veut à toute force en demander deux réaux du célémine; moi, je ne veux pas; elle, elle veut, et c'est là-dessus qu'est notre différend.

ALOJA.

Oh ! l'amusante querelle. On n'a jamais vu chose pareille. Les oliviers ne sont pas plantés, et déjà la petite a sa tâche commandée.

MENCIGUEL A.

Que vous en semble, Seigneur?

TORUBIO.

Ne pleure pas, fillette. La petite, Seigneur, est comme un brin d'or. Va, mon enfant, va mettre la table. Je

So

LOPE DE RUEDA

te promets de te donner une casaque avec le montant des premières olives que nous vendrons.

ALOJA.

Allons, voisin, rentrez chez vous, et faites la paix avec votre femme.

TORUBIO.

Adieu, Seigneur.

ALOJA.

En vérité, on voit dans la vie des choses étonnantes. Les olives ne sont pas plantées, et déjà l'on se les dispute .

RUFIAN COUARD

PERSONNAGES

S1GUENZA, laquais.

SEBASTIANA, mondaine.

ESTEPA, laquais.

Dans une rue.

LE RUFIAN COUARD

SIGUENZA, SEBASTIANA.

Passe devant, Dame Sebastiana, et raconte-moi tout au long, sans ajouter ni retrancher une virgule, ce qui s'est passé entre toi et cette dévergondée, la maigre amie de cet effronté d'Estepa. Je te l'arrangerai de telle sorte, qu'elle comptera les souvenirs que je lui laisserai pour te venger d'elle.

LOPE DE RUEDA

SEBASTIANA.

Pas tant que cela. Nous nous sommes querellées à qui emplirait la première sa cruche à la fontaine, puis nous en sommes venues aux mains, et elle m'a déchiré ma toque.

SIGU ENZ A.

La peste soit de la putain! Pourquoi n'étais-je

pas là ?

SEBAST 1 AN A.

Elle m'a appelée vagabonde, voleuse; elle m'a dit que son chausson valait mieux que toute ma famille.

SIGUENZ A.

Ah! la bourrique! comme si je ne savais pas que sa mère était une autre Célestine.

SEBASTIANA.

Et comme je la menaçais de toi, elle me répondit : « Au diable ce larron qui n'a plus d'oreilles. »

SIGUENZA

Quoi! Elle a osé dire cela? Ah Dieu ! Et la terre ne l'a pas engloutie í

SEBASTIANA.

« S'il ne s'était pas évadé de la prison, on en aurait

LE RUFIAN COUARD

fait un professeur d'équilibre, en lui mettant entre les mains un balancier de douze pieds de long L »

S1GUENZ A.

Voyez-vous comme elle s'entend en métaphores, la poltronne.

SEBASTIANA.

Et vingt autres grossièretés que je ne te dirai pas pour ne pas te mettre en colère, ami Siguenza.

SIGUENZA

Bien, bien, ne m'en dis pas davantage. Larron sans oreilles! Et d'où lui ont poussé les ailes à cette teigneuse? Laisse-moi l'arranger. Mais si l'on voit un homme comme moi s'attaquer à une pareille volaille, que dira-t-on ? Moi qui, en Italie, ai conquis les champs de bataille, comme tout le monde le sait?

SEBASTIANA.

La salope, te voyant avec ce bonnet à oreilles et les joues rasées, elle ose dire qu'on te les a coupées parce que tu as volé.

SIGUENZA

Ah! la drôlesse ! Moi voleur ! Tout le monde ne

i. On l'aurait envoyé aux galères manier une rame de vingtquatre palmes.

LOPE DE RUEDA

sait-il pas, et Dieu aussi, que jamais homme n'a gagné autant d'honneur que moi, lorsque j'ai perdu mes oreilles ?

SEBASTIANA.

Je te crois; mais dis-moi, Seigneur Siguenza, comment en as-tu été séparé ?

SIGUENZA

En mil cinq cent quarante-six, le neuvième jour du mois d'avril, — et cette histoire sera un jour écrite sur une table de cèdre dans la maison municipale de l'île de Mayorque, — j'avais donné un démenti à un colonel, natif d'Iviza, et comme il n'osait me demander réparation de cette injure, sept de ses soldats me provoquèrent. Ils se nommaient, — Dieu leur pardonne, — Campos, Pineda, Osorio, Campuzano, Trillo le boiteux, Perotete le gaucher, et Janote le libertin. J'en tuai cinq, et j'en reçus deux à merci.

SEBASTIANA.

Voilà un fait glorieux ! Mais les oreilles, dis-moi, Seigneur, comment les as-tu perdues ?

SIGUENZA

J'y arrive. Me voyant entouré par tous les sept et craignant, si nous en venions aux mains, de leur donner prise par les oreilles, moi-même, usant de

LE RUFIAN COUARD

cette ruse de guerre, je me les arrachai au ras de la tête, et les jetant à la face de l'un de ceux qui m'attaquaient, je lui brisai du coup onze dents; il en eut le cou tordu et, le quatorzième jour, il en mourut sans qu'aucun médecin pût le tirer de là.

SEBASTI AN A.

Dieu m'aide, quel coup ! Que lui serait-il arrivé si tu l'avais frappé avec une pierre ou quelque chose de semblable, lorsque tu l'as mis dans cet état avec tes oreilles ? Mais pourquoi dit-elle, cette vermine, que tu as été je ne sais combien de temps aux galères pour avoir volé ?

SIGUENZA

Volé ! Ah ! la gredine, la gredine qui a été trois fois fouettée sur la foire de Medina del Campo, en compagnie de son ami, ou pour mieux dire de son souteneur Estepa! Ah! Estepa, petit Estepa, puissent mes paroles arriver à tes oreilles, et te faire prendre les armes pour cette drôlesse, afin que je puisse venger mon cœur irrité !

SEBASTIANA.

Il est donc vrai que tu as été aux galères ?

SIGU ENZA.

La vérité est que j'ai été dans une espèce de galère, je ne sais combien d'années, contre mon gré; mais

LOPE DE RUEDA

fais bien attention qu'il y a loin d'un voleur à un homme qui pratique les affaires.

SEBASTIANA.

Qu'entendez-vous par pratiquer les affaires, Seigneur Siguenza ?

S1GUENZ A.

Ne te semble-t-il pas que c'est une excellente pratique pour un homme, comme de s'en aller à la place le matin, et de revenir, avant midi, la bourse pleine de réaux, sans être marchand ni avoir aucun emploi ?

SEBASTIANA.

Gela n'est certainement pas mauvais.

SIGUENZA

Alors donc pourquoi insulter un homme d'honneur et le traiter aussi injustement, lorsqu'il fait ses affaires aussi proprement que peuvent le faire tous les autres hommes de sa profession, et peut-être même un peu mieux ?

SEBASTIANA.

Comment, proprement?

SIGUENZA

Ne trouves-tu pas que c'est faire proprement et habilement, que d'apporter à la maison cinq ou six

LE RUFIAN COUARD

bourses sans avoir acheté le cuir dont elles sont faites, et d'en vider lé contenu à mon profit ?

SEBASTIANA.

Écoute, voici Estepa.

SI GUE NZ A.

Sur ta vie, prends mon épée, garde-la.

SEBASTIANA.

Pourquoi?

SIGUENZA

Garde-la-moi et tais-toi. J'ai d'autres moyens de me battre.

ESTEPA

Holà, mon ami Siguenza, trouves-tu donc bien de dire du mal de ceux qui valent mieux que tous les tiens, et de ne pas donner de cesse à ta langue sur le compte d'autrui ?

SIGUENZA

Moi, Seigneur Estepa, qu'ai-je dit?

ESTEPA

Félicite-toi de ne pas avoir d'épéc.

SEBASTIANA.

Prends-la, Siguenza.

LOPE DE RUEDA

SIGUENZA

Ote-la de devant mes yeux, que diable! Je la prendrai quand j'en aurai besoin.

ESTEPA

Dis-moi, drôle, ne te semble-t-il pas que cette femme, qui est à toi, n'est pas digne de défaire les souliers de la mienne?

SIGUENZA

Attendez, Seigneur, voilà ce que je veux savoir. Est-ce vrai, Sebastiana, ce que dit le Seigneur Estepa?

SEBASTIANA.

Comment cela serait-il! Lui ai-je vu seulement trois souliers en toute ma vie?

ESTEPA

Laissons ce genre, de grâce, sotte que vous êtes, méchant haillon; et vous, voleur, prenez votre épée.

SIGUENZA

Elle n'est pas à moi, Seigneur, un de mes amis me l'a prêtée à la condition de ne pas me battre avec elle.

ESTEPA

Alors, vous allez désavouer, comme un lâche que vous êtes, ce que vous avez dit devant votre amie.

LE RUFIAN COUARD

SIGUENZA

Désavouer quoi, Seigneur?

ESTEPA

Que j'aie e'té fouetté à Medina del Campo, ce qui est le plus grand mensonge du monde.

SIGUENZA

Me démentir, non, non, je n'ai rien à retirer. Où est mon épée?

SEBASTIANA.

La voici?

SIGUENZA

Ote-la de devant mes yeux, il vaut mieux que je me dédise.

ESTEPA

Continue, voleur fouetté.

SIGUENZA

Voleur fouetté! Holà, je vous demande pardon, je ne veux pas me démentir.

ESTEPA

Non? Alors, attends.

SIGUENZA

Arrêtez, Seigneur, je me dédirai; mais c'est tout à mon honneur, si vous voulez bien m'en croire.

LOPE DE RUEDA

ESTEPA

De quelle manière? Voyons.

SIGU ENZ A.

Voici: il est très vrai que j'ai dit cela, comme un grand vaurien que je suis; mais j'étais ivre et je n'avais pas ma raison. Il est inutile d'en parler davantage.

ESTEPA

Mais vous avez autre chose à faire?

SIGU ENZ A.

Je ferai tout ce que vous ordonnerez.

ESTEPA

Donnez-moi cette épée.

SIGUENZA

. Comment puis-jevous donner, Seigneur, ce qui ne m'appartient pas ?

ESTEPA

Je dis que vous me la donniez !

SIGUENZA

Donnez-la lui, .dame Sebastiana, pour l'amour de Dieu.

LE RUFIAN COUARD. q3

» ESTEPA

Attendez: pour complément et pour finir, vous recevrez sur le nez, de la main de votre amie, trois bonnes chiquenaudes bien appliquées.

SIGUENZA

Pour l'amour de Dieu, Seigneur, si cela est possible, que ce ne soient pas des chiquenaudes, mais des pichenettes.

ESTEPA

Vite, mettez-vous à genoux, afin de les recevoir plus dévotement.

SIGUENZA

Me voici à genoux, Seigneur, faites de moi ce qu'il vous plaira.

ESTEPA

Eh bien, la dame, qu'attendez-vous ? Donnez-lui vite.

SIGUENZA

La peste soit de qui m'a habillé ce matin.

E STEPA.

Voyons, tenez-moi cette tête droite.

LOPE DE RUEDA

SIGUENZA

Dame Sebastiana, miserere mei, doucement, pas si fort.

E STEPA.

C'est bien, laissez-le pour ce qu'il est, et venezvous-en avec moi.

SIGUENZA

Il m'emmène la femme. Ah ! Siguenza, Siguenza ! Tu aurais aussi bien fait de ne pas te rétracter, et de te battre franchement avec ce petit Estepa. Tu ne te trouverais pas ainsi sans honneur, sans ta maîtresse, et avec des chiquenaudes. Holà! Le nez méfait mal! Debout, et voyons où est allée Sebastiana.

EUFEMIA

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