‹ La comedie et les comediens (volume 2)Chapitre 3 sur 5 · LA COIIKDIB · texte numérisé non relu

LA COIIKDIB

Poirier prit un air scntimenlal qui lui alla comme un bluet ii la boutonnière d UQ Bapeur.

— Gai» je l'aime beaucoup.

— Tu Taimes beaucoup!... tu Taimes beaucoup !...

— Je te jure que celle fois c'est de i'amour.

— Tu as Ueu dit ça : deTamour!.... toujoursi.... vieux pandour!...

— C'est le dernier.

— Bon i chaque fois tu me dis cela.

— J1rai plus loin.

— Voyons; va plus loin.

— Je suis disposé à l'épouser.

— Et ta femme, malheureux? ta femme!...

— Elle mourra un de ces jours; elle a plusieurs maladies très-graves...

— Je ne m' \ oppose pas. Et que donnes-tu à Georgettc en répousanl?

— Ah I voilà 1 . . . dis toi-même . . .

— Dame! ça vaut cher... très-cher...

— Je ne voudrais pas me ruiner... les aiïaires celle année n'ont pas déjà été assez l)rillanles... Sansdoute qu'elle est hors de prix... pourtant il iaudrait en dé^ terminer un... Je suis rond en aiïaires... ajoute que j'ai perdu trois chevaux... Une fois qu ou est d accord... les bons comptes Dont les bons amis. .. Les soieries ont prodigieusement augmenté.... Je sais cpi'elle a des yeux niagniliqucs, des dents... un teint!... mais les ouvriers exigent que les journées de travail soient plus

ET LBS COMÉDIENS. 08

payées . . . Que veux-tu ? on est bien obligé de compter. . . La Briseville s'étail croisé les bras.

— Quand tu auras fini...

— J'ai liûi.

— Tu ne m*as pas encore dit ce que tu loi dmine- '

rais...

— Mille écus ; je lui donne mille écus» répondit ' Poirier délibérément.

— Mille écQs!

Le fauteuil de la Briseville recula de terreur.

— N'est-ce pas asse^?... balbutia Poirier.*

— Mille écus ! Décidément tu es mobi. Va chez un bijoutier avec mille écus, et tu verras ce que tu rapporteras du marché.

— Eh bieni quatre mille francs, mormora Poirier.

— Moisi! ranceî fini!... Tu n'es qu'un Richelieu à la petite semaine...

— Voyons, ne te fâche pas... je lui donnerai cinq mille francs...

— £t cinquante' cinq centimes. ïu lui donneras dix mille francs, clairs comme Tœih

— Jamais !

— Soit ! personne ne t'y force.

Poirier se leva pour sortir.

— Tu t'en vas?...

— Dix mille francs 1 dix mille francs! Mais on a une maison poor dix mille francs!

— A Pantin.

64 LA OOUiDIE

— Dix mille frauçs!

— Voyous, n'en parlons plus, reiHrit avec humeur la BriseYÎUe, et cherche quelqu'un autre qui se

charge de la négociation, car pour moi...

— Je ne chercherai personne ; je renonce à mon idée.

— C'est le plus sage, oui, c est le plus safrc, continua l'interlocutrice du tapissier ; laisse cette enfant filer le par&it amour avec quelque beau jeune homme de son âge... quelque i)elit comédien comme elle...

— Ah ! mon Dieu oui» répondit d'un ton de rési*gnation qui en manquait complètement le tapissier amoureux... tu as raison...

Et, en se dirigeant vers la porte, il prit le sac d'écus qui était sur le guéridon.

La Brisevillc éprouva un soubresaut. .

— Qu'est-ce que tu fais donc là?

D'un ton naïf Poirier répliqua :

— Tu le vois, je reprends mon argent.

— Tu reprends ton. argent? dit d'un accent visiblement contrarié madame firiseville... Pourquoi cela ? '

— Parce que nous ne pouvons pas conclure le marché. Doniiant, donnant. — Que donnes-tu ? — Rien ; j'emportç la somme.

— Emporte ! dit l'actrice, qui avait toute la logique du vice contre le vice et qui sentit que la résistance ne produirait que de la résistance. Nous n'en se-

ET LB5 COHÉBMNS. 65

rons pas moiasbons amis... n'est-ce pas, Poirier ? — Oh! pour cela!...

Poirier touchait déjk le boaton de la porte.

— Tu ne dis pas cela d'un ton franc, Poirier !

— Mais si... mais si!

— Alors, accepte, avant de partir, un Terre de Madère.

— Si cela peut te &ire plaisir. . .

La Briseville avait déjà posé snr le guéridon {plusieurs bouteilles de viu de liqueurs et deux verres. Elle versa.

— Que dis-tu de ce vieux portugais?

— Mais... il se laisse boire.

Le Poirier aimait beaucoup les vins hns, et la Briseville connaissait son faible.

— Redoublons, mon bon abricotier.

— C'est chaud ! diable !

— C'est le lait des vieillards ; tu n'es pas un vidl-

lard, mais ce lait te va. . .

— J'aime assez me remonter avec les vins du Midi dans les temps humides comme celui d'aujourd'hui.

— Alors attaquons ce porto, autre portugais encore plus vieux.

— J'ai peur...

— Peur de quoi , quand je te tiens tête ? Allons donc, châtaignier !

— À te parier franchement, ma petite Brise, je regrette que nous n ayon^ pa^^ lie cette affaire..,

66 LÀ GOMÉDIS

— Qttelle affaire?

— Celle de la Georgette.

— Ta y penses encore? Bois donc! bois toujours !

' — Mais dix mille francs !... Eh bien ! va pour dix mille francs ! C'est une sottise, mais c'est la dernière. Je veux bien !

— Oui, mais moi je ne veux plus, répondit froidement la Briseyille.

— Allons, bon, maintenant î

— J'ai rclléchi... écoule.

— Aélléchi... réfléchi... A quoi as-tu réfléchi?

— Georgette n'aura seize ans que dans dix-huit mois...

— r Après ? dit Poirier, qui reçut le coup en pleip visage, ct'qui voulut le recevoir en Romain.

— Après... après... lu as beau me parler d'amour pur... de mariage... flûte! La cour d'assises me fait venir la chair de poule... Toi, tu es riche, Poirier, tu filerais à l'élrauger... moi, je serais aripK'pin(*ée... Meiun... les chapeiEtux de paille, les souliers de lisière... pas de ça!...

Poirier regard a la Briseville en dessous; toutes ces raisons tard vcuues...

— ^Voyons, dit-il, n*>' aurait-il pas quelque moyen?

— Je n'en vois guère, répondit l'actrice en levant les yen\ au ciel.

— £lle n'a pas seize ans?...

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ET LEÉ COMÉDIENS. 67

— Oh 1 elle ne les a pas. . . uous avons beau rclomner la chose.

— Briseville?

— Quoi donc?

— Sur les dix mille francs, si je t'en donnais cinq mille pour ne lui en donner que cinc[ mille à elle?

Le cœur de la Uriscville ^rrossil couime uuc éponge; elle contint sa joie pourtant.

Ça ne lui donnerait pas un mois de plus, répli-

qua-t-i'lle.

— Alors... adieu... dit Poirier eu apparence trèsrésolu à mettre un terme à une négociation impossible ; adieu.

Poirier ouvrit la porte.

c II est temps ! pensa la Briseville. Si à Tinstant je

n'étran*ile pas raii^uilic, elle \a iiréchai)i)er. Serrons. 1

^Sans doute, reprit-elle en refermant la porte, elle

n*a pas seize a us., .mais rien ne le prouve absolu m en l. . .

— Comment! rien ne le prouve? dit Poirier, rentré , d'un bond dans le salon.

— Non, rien ne le prouve.

— Et son extrait de baptême ? toile I

— Elle n'a jamais été baptisée 1

— Mais Tétat^ civil où elle a été inscrite?

— Elle n'y a jamais été jjréseutee !

Poirier courut au milieu du salon en s*écriant :

— Mais, alors, elle a l'âge qu'on voudra I

68 LA COMKDIE

— Pas tout h fait. . . car^ si Ton ne peut pas prouver

qu'elle a moins de seize ans, on ne peut pas, d'ua autre c6té, prouver qu*eUe a plus de seize ans.

— Si une pièce quelconque. . . dît Poirier, une lettre de quelqu'un... venait au besoin constater... prouver, par quelque £ait correspondant à la naissance de Georgette, qu'elle a dix-sept ans?

c II y vient I pensa la Briseville, il y vient I * Elle répliqua :

— Oh I alors, je n'irais ni à Melun , ni à Clairvaux I . . «

— Oui, mais celte pièce? continua à murmurer Poirier.

—Oui, cette pièce? répéta comme un écho la Briseville.

— Je l'aurai! s'écria Poirier.

—Tu l'auras?...

—Je l'aurai, te dis-je, ma belle Briséis!

Briseville et Poirier se regardèrent; ils eurent peur Tun et l'autre de leur espérance ; et, comme pour augmenter cette terreur, ils entendirent frapper à la porte.

—Qui est là?

— Madame ? Madame ?. . .

— Eh bien?...

— Quelqu'un... demande...

— Je t'ai dit que je n'y étals pour personne! souffla la Briseville par le trou de la serrure.

—C'est votre amie...

— Je n'ai pas d'amie !

—C'est madame SaintnJoseph.

—Madame SaintJoseph !

Ce nom, qui tomba comme un coup de hache sur deux reptiles» fit pâlir jusqu'aux cheveux le visage de ces deux monstres. Quoique la Saint-Joseph ne fiit pas non plus un personnage bien respectable, le titre de mère qui la décorait les terriiia... Ils s'afEaissèrent run et l'autre dans leur fauteuil... Poirier en cachant vite et furtivement sous le guéridon le sac decus qu'il avait apporté. . . la Briseville en posant les deux mains à plat sur le marbre, comme pour se ranimer par l'impression d'un froid subit.

Leur lâcheté était admirable à voir, et ils la comprenaient; ils se souriaient, ils se fiûsai^t peur.

—Madame, répéta la domestique, que fant-il répondre à madame Saint-Joseph?...

Ceux qui connaissent dans toutes ses profondeurs et dans tous ses replis la vie parisienne, la plus unie et la plus simple en apparence, la plus agitée et la plus complexe en* réalité, savent qu'il y a des personnes pour lesquelles il n'existe ni consigne ni défense. Vous croyez avoir prévu tous les cas d'exclusion, exprimé de votre plus grosse voix l'ordre formel de ne laisser entrer chez vous âme qui vive ; nn visage imprévu se présente, et la barrière tombe; le domestique j^se à l'ennemi, votre porte s'ouvre, l'assiégeant est dans la place. Aus^i M. deTallexrand

(lisait-il toujours à son valet de chambre : c Je n'y suis pour personne, excepté pour tout le monde. > Non*sens plein de profondeur.

La Briseville vil ainsi transgresser ses ordres quand madame Saint-Joseph se présenta chez elle. 11 fallul lui ouvrir, e| lui ouvrir sur-le-champ, sans avoir le temps de se remettre de l émotion désagréable de la surprise.

La SainWoseph pénétra dans le salon jaune.

Quoique la rencontre de M. Poirier chez la Briseville ne [lit pas un événement ibrt extraordinaire pour madame Saint-Joseph, ctWe^i n'éprouva pas moins le contre-coup de leur embarras. Leur contrainte avait pour ainsi dire chargé l'atmosphère d une électricité particulière de gêne qui se respirait à pleine bouche dans l'appartement. Puis, cette porte fermée à douI)le tour, ces rideaux tirés, ce conciliabule autour du guéridon, la figure anormale de Poirier, et, par^-dessus tout, le décousu des premiers propos de la Briseville, causèrent d'abord quek{ue inquiétude à la mère de Georgette. Il lui sembla, sans trop s*expHquer com^ ment, qu'il venait d'être question d'elle.

. — Est-ce que je vous dérange ? demanda-t-elle en ne s'asseyant qu'à demi sur le bord du caiiapé. Mais comme il fait sombre ici!...

— C'est que, vois-tu, balbutia madame Briseville, il fait sombre, ma chère, parce que les rideaux sont tirés... parce que...

ET LBS COMÉDIENS. • 74

— Le soleil vous aurait incommodés V

— Oui, ma petite... le soleil... tu asraiscm...

— Le soleil... répéta cet imbécile de Poirier, oui, le soleil... nous aurait iDcommoiiés...

— Ahl il est joli, le soleil ( dit la Saint-Joseph en haussant ironiquement les épaules. Yoîci trois heures qu'il pleut à fondre les cailloux. Tenez I je ne veux pas savoir ce que vous faisiez. Au &it» cela ne me regarde pas.

— Tu os folle, ma parole d'honneur! s'écria la Briseville. On ne peut donc pas s'enfermer une heure avec un ami, sans... Eh bien! apprends donc de quoi il s'a^rit, car je ne veux pas que la vertu de Poirier ait un seul pli dans sa feuille de rose.

— Mais non, je vous le répète, je ne veux rien savoir, répliqua la Saint-Joseph, qui, en apercevant tout ^ coup les i)outeilies de liqueurs placées sur le guéridon» termina sa phrase par une roulade moqueuse dont la dernière note ramenait le motif principal.

11 régnait un malaise général, on le voit, parmi ce groupe malsain.

— Puisque Poirier ne défend pas mon honneur, re* prit la Briseville, qui se dégaireait avec peine de toutes ces insignifiances, qui sentait qu'elle n'en tirerait pas grand profit avec la Saint-Joseph, femme au moins aussi line qu'elle ; puisque Poirier ne défend pas mou

honneur, redit-elle, c'est moi qui vais raccuser

oui» Paecaser \

72 LA COMÂBIE

Prenant au sérieux la sortie de madame Briseville, Poirier, déjà pâle et décontenancé, devint blême; il s'imagina qu'elle allait .toat dire à madame Saint- Joseph ; il eut l'air tout à coup de ces empoisonneurs vulgaires que les montreurs de curiosités des Champs- Slysées peignent en habit noir, en cravate blanche, cheveux hérissés, front bas, sur des toiles de vingtquatre pieds de long et de douze de hauteur. Il passa k l'état bouffon et tragique de tapissier-CastaiHg, de tapissier-Eostollo, de tapissier-Papavoine.

— Je poursuis, continua la Briseville d'un accent mélodramatique des plus foncés.

—Voyons, tu lui fais peur, interrompit la Saint* Joseph.

— Alors je vais lui Daire plaisir, reprit en riant la Briseville-; mais son rire avait un peu la couleur de

son meuble. Tu sais, mignonne^ que Poirier, que voilà, est un des plus forts actionnaires de la Gaité. C'est pour lui, pour ce gros monstre, que nous travaillons depuis sept heures jusqu a minuit... Passons sur ce détail... Poirier vient, pour sa part, de gagner trente mille francs avec les deux cent vingt-trois représentations de VAnge noir des abîmes de la Palestine.

— Pourquoi pas cent mille francs? dit de mauvaise humeur le bailleur de fonds.

— Tu as gagné trente mille francs. Poirier.

— Mais, non...

•--Je le veuxl Donc, Poirier, qui est généreux et

grand comme tous les bailleurs de fonds en général et les tapissiers en particulier, tient à cœur de prouver à la troupe de la Gaîté qu'il n'est pas un ingrat.

— Oii yeutrelle en venir? pensa Poirier , quel conte invente-t#lle là?

La Saint-Joseph commençait à croire qu'elle s'était trompée en prêtant à l'entrevue de la Briseville et de Poirier un mystère.

— Or, reprit la Briseville, pour nous prouver à tous sa reconnaissance, Poirier donne dimanche prochain, après le spectacle, un souper à triple carillon aux Vendanges de Bourgogne.

— Moi! s'écria Poirier presque indigné.

— -Toi-même.. YoyoQS, mets ta modestie sous ton mouchoir...

— Mai$ je n ai pas dit. .. C'est trop fort i

— Tu n'es peut-être pas venu me consulter sur le nombre des artistes qu'il faut inviter? l'interpella la Briseville.

— Permets... un dîner ou un souper de cinquante

ou soixante couverts... à dix francs par uHe... Nou... écoute... calcule... mulliplie... additionne.^.

— Ma ditee, dit la Briseville en se tournant vers la Saint- Joseph, je ne le comprends plus... C'est toi qui l'intimides, c'est sûr... Je te jure qu'il est venu chez moi pour avoir mon avis sur le nombre de services qu'aura le souper, sur le choix des vins... pour arrêter, entr^ nous» si Ton boira constamment du

74 a A COMÉPIE

champagiie, s'il sera frappé oq non... Si ee n'egi pas

cda, ajoiita-l-elle en faisant celle fois une conversion (lu cùlé de Poirier abasourdi, dis loi-même le motif de ta présence dans cette maison respectable : seraistu venu me consulter sur quelque enlèvement de mineure?

Poirier tressaillit. La plaisanterie arait touché lé

cœur du tapissier. 11 comprit que la Briseville le serrait dans ses grilles.

— £h bieni je l'avoue, dit-il en prenant la main de la Briseville, qu'il serra à faire jeter un cri, mais la Briseville ne cria pas. Oui, je suis ici pour arranger cette petite surprise, que je n'aurais pas voulu ébruiter sit6t... Cela, à mon avis, donnait trop d'importance... le plaisir est dans l'imprévu. .. Mais enlin, puisque cette ^osse bavarde de Briseville i^'a pas pu garder le secret.. . oui, je vous donne à souper h tous» dimanche, aux Vendanges, en l lioïmeur de notre dernier grand succès.

— Yoiià qui est bien! s*écria ia Saint-Joseph en quittant le canapé jaune où elle était assise pour se rapprocher du guéridon. Voilà qui est digne d'un ta^ pissier lionnéte et millionnaire. C'est bien gentil à toi...

— Embrasse-le donc! s'écria à son tour la Briseville. Mais, se reprenant aussitôt : Non, neTembrasse

pas encore; attends que je t'aie donné nue es([uisse de ce souper à quatre roues pour l'embrasser au iront.

ET LES COMÉDi£NS. 75

siège de la grtodeiif. Écoute, ma Josépha ; d'après mon avis, Poirier fera servir «ne crème, — j'adore les crèmes! — à la suile de chaque plat. HeinI qu'cû dis-iu ? Après le potage» crème au chocolat ; après le tMBaf, crème à la vanille ; après les côtelettes aux petits pois, crème au caie. Je compte sur une trentaine de crèmes. Que veux-tu? mon estomac est toujours resté enfant. Maintenant, ma petite SaintnJoseph , dit la IJriscville, qui avait fini, dans son enthousiasme, par oublier complètement que ce diner n'avait été d'abord qu'un prétexte, créé dans le trouble, pour donner le change à la Sainl-Joseph, — mainlenanl, ma petite» tu peux l'embrasser.

En se levant pour donner Taccolade à Poirier, mar (lame Saint-Joscpli accrocha avec le pied le sac d'argent caché sous le guéridon au moment ou elle était entrée. Les écus sonnèrent.

La terreur de Poirier revint aussi lût.

La Ikiseville se mordit les lèvres juH(}u au sang.

— Tiens ! de l'argent ici ! s'écria la Sainte Joseph. . . de Targcnt par terre!...

— Oui, de rargeat, balbutia la Briscville avec ce rire au vinaigre et au piment qu'on est bien forcé quelquefois d'avoir dans la vie. ^

— Oui, murmura Poirier... c'est moi qui l'ai apporté... U y a quinze cents francs...

— Canaille! pensa Briseville... comme si c'était bien nécesisaire à dire...

^ Ah 1 c*est vous? monsieur Poirier.. .

— Oui, c'est ce bon Poirier, dit Briseville... c'est lui... il porte toujours un sac de quinze cents francs sur lui. c'est sa tabatière. Plaisanterie k part, il allait faire un payement dans le quartier. . . la pluie Ta surpris... il est monté chez moi...

— Âh ça I que se passe-t-il ici? pensa la Saint-Joseph. . . Cette obsenrité quand j'arri?el ... ces bouteilles de liqueur!... ces gens qui, devant moi, ne savent que dire 1 ce dîner auquel je ne crois pas beaucoup I . • . cet énorme sac d'argent blotti sous la table I...

La Briseville, qui avait vu l'abimc se rouvrir, dit aussitôt, mais il y avait bien des soubresauts nerveux dans sa voix :

— Cet argent, vois-tu, Saint-Joseph... cet argent... — Oui, cet argent, répéta Poirier qui se baissait

déjà pour le retirer de la mêlée, cet argent...

— Cet argent, poursuivit la Briseville en lançant un coup de pied bien sec et bien sournois sur le bras de Poirier, qui lâcha bien vite le sac, cet argent est tout simplement pour payer le souper des Vendanges, Déments-moi encore I s'écria-t-elle, allant au galop et bride abattue au-devant du démenti probable de Poirier. Ne voulant pas se charger, continua-t-elle, de Tennui fastidieux d'une carte à. payer... il m'a apporté tantôt ce sac d*aigenl. . . qu'il a jeté là-dessous. . . pour s'en débarrasser... Conviens, avoue que c'est faire les choses en grand seigneur... Un souper

BT LES COMÉDIENS. 77

de quinze cents francs?... ça ne s'est jamçiis vu...

Poirier riait jaune, il riait bête, il riait blanc, il riait de toutes les manières les plus basses et les plus douloureuses du monde, mais eulin il riait. Quinze cents francs I

— llainteQMit» ma chère amie, reprit Briseville d'im ton facile et naturel, puisque te voilà tout à fait du secret, il faut aussi que tu nous aides de tes i)ons conseils. Voyons 1 ta connais toat le personnel du théfttre; inviterons-nous tout le monde? Faire un choix, c'est faire des jaloux... A propos, et sans aller plus loin, tu sais que ta iille doit être de ce diner?...

— Je Tenais précisémeni pour (e parler d'elle» interrompit madame Saint-Joseph.

— DeGeorgette?

— Oui. Elle me préoccupe en ce moment.

— Que lui serait-il arrivé ? Serait-elle malade? demanda Poirier.

— Non, grâce au ciel! mais j'ai d'autres sujets

d'iiiquicUide.

— Qu'est-ce donc?

— Si je suis de trop, dit Poirier en se baissant en*

core pour ramasser instiuclivement le sac d'argent, je m'en irai.

Nouveau coup de pied à la sourdine de la Briseville.

— Non, reste, répliqua madame Saint-Joseph. Vous savez, repnt-elle, ce petit journaliste qui rude tous les soirs dans les coulisses de la Gaité?

78 LA COMKDIB

La Briseviile et Poirier croisèrent un regard.

— Je ne m'en souviens pas, dit Briseville.,. De qui veiix-ta parler?... Âh! j*y suis... oui, oui... Eh bien?...

— Eh bien ! hier au, soir, à la lin du spectacle, au moment où Ton éteignait le gaz, il a remis un journal à Georgette.

— Un journal ! dit Poirier. . . Ah ! c'est infâme ?

— Je ne vois pas cela si infâme, dit à son tour la Briseville.

— Ni moi non plus, reprit madame Saint-Joseph. Le mai n'est pas là.

— Les jeunes, filles ne doivent jamais accepter des journaux de la main des jeunes gens, interrompit une seconde fois Poirier.

— Que chantait-il dans ce journal? dans son chose de Perse?

—L'éloge de Georgette en prose et en vers.

—En vers I s'écria Poirier.

— Que tu es bête! mon pauvre Poirier. Quelle différence vois-tu donc entre la prose et les vers dans cette occasion?

— C'est de la familiarité, répondit Poirier à BriiSeville ; on n'écrit en vers qu'aux femmes de mauvaise vie.

— Voyons, tais-toi. Parle, ma petite mère.

La Saint-Joseph reprit :

—Georgette ^t endormie quand je sois entrée ce

£ï LES COMEDIENS. 7d

matin dans sa chambre ; le journal n'ayait pas quitté ses mains; elle semblait le lire encore en dormant. J'allais le lui prendre... j*ai aperçu au pied du lit une lettre...

Nouvelle exclamation de Poirier.

— Une lettre!

— Mais» Poirier, reste donc tranquille; si c'est le

vin de Portugal qui t'agite ainsi, va faire un tour sur le boulevard jusqu'au poste de la Galiote.

— Que disait cette lettre? demanda Poirier indigné.

— Vous allez voir. Elle était probablement cachée dans un pli du journal» et Georgette, en ouvrant le journal, aura, du haut du lit, laissé tomber la lettre sans s'en apercevoir. Je Tai ramassée et je l'ai lue : la Toici.

L'attention de Poirier n'avait pas besoin d'être

excitée.

La Briseville se versa un dixième verre de porto et fit silence.

La Saint-Joseph lut :

c Mademoiselle,

« le Lilas de Perse vous dira ce que je pense de l'artiste ; cette lettre vous exprimera à peine ce que j.e ressens pour la jeune fille, pour vous, mademoiselle Georgette. En publiant mon estime, mon admiration, comme écrivain, comme journaliste, ma plume tidèlc n'a fait que traduire froidement les opinions de tout

le monde ; mais j*ai gardé mes plos douces impressions, les plus sincères et les y)lus tendres, pour les renfermer dans ces lignes que vous seule lirez. Que de foi» on a déjà dû tous dire tout haut que vous êtes bel le, charmante, adorable ! AIi ! que ne suis-je le premier à vous dire tout bas que vous êtes aimée, mais aimée comme tous méritez de Tètre, k en pleurer de joie et de tristesse! Pour moi, il n'y a plus que vous au monde ; je n'ai plus que voire nom sur les lèvres, l'appelle tout de votre nom. Un beau jour tout bleu et tout rose, c'est Georp;otte ; une fleur des champs que je cueille, c est Geor^elte; une musi(|ue qui me lait battre le cœur, c'est Georgette; et, si je veux prier, je ne puis que répéter les mains jointes et les yeux au ciel : Georprette! Georgette! Oh! ne me haïssez pas pour ces paroles iblies et hardies 1... je n ai pas vingt ans... Si cela vous déplaît trop... je ne vous écrirai plus... je ne vous verrai môme plus si vous l'exigez... N'aurai-je pas toujours votre image devant les yeux? N'aurai<>je pas toujours votre souvenir pour charmer ' ma douleur?... Vous aimerez un jour, Georgette... Si vous êtes dédaignée, si vous souffrez, venez vers moi. .. je vous attendrai dans la solitude. . . et, si vous voulez mourir, nous mourrons ensemble... Ohl mourir ensemble 1 Je sais un eudroit charmant, près de Montmorency, où l'on s'endormirait sous les branches, aa* bord de Feau, du sommeil éternel. Ah! oubliez-moi, ' OttbUe^^-moi plutôt. . ^j'éçouli^^ pas mou délire. . . rester

toujours simple, douce et naïve... L'amour est ua poison... laissez ma confidence sans réponse... Le concierge du théâtre est un brave homme; si on lui confiait une lettre, il la remettrait fidèlement... il me connatt . . • Je crois qne cet homme a souffert. . . les passions ont dû tourmenter sa vie. Il est p&le et silencieux. Afin de vous voir entrer chez lui et mettre la clef de votre loge au clou» je berce qaelqutfois son enfant et je tire le cordon. •

« Adieu , Gcorgette , tu seras belle et illustre un }oxa, ta seras entourée de flatteurs, mais auciin, soisen sûre, ange au regard si donx, ne t'aimera comme t'a aimée le pauvre po(îte, l'obscur rédacteur du Lilas dePer9e. Où serart-il alors?... Viens quelquefois, k rheure triste» là-hant, là-haut, an sommet de la grande ville, dans la cité de réternel sommeil... soulève rherbe... une pierre blanche... lis un nom... verse une larme... et si jeune I... Georgettel Georgette! c'est trop souffrir, c'est trop aimer! Mais je suis bienheureux: je soufire et j'aime.

c Je suis, Mademoiselle, avec un profond respect» votre très-humble et très-obéissant serviteur .

t Féugibn.

a P. S. Mon adresse au bureau du journal le Xtlas de Perse, mePagevin, n<» %0 bis, près de la place des.Yictoires.»

89 tA COMÉDIE

Poirier, eu levant lourdement les bras au plafond, s'éeria :

— Je n'ai jamais de ma vie entendu rien qui resisembiât à ce tas de sottises... de niaiseries... de charabias...

— Eh bien! non, dît la BriseTiltet non, je He suis

pas de ton avis, Poirier. Ça m'a rappelé mes quinze «US... m'a fait quelque chose... vrai ! ça m'a kii quelque chose.»

— Et la police permet qu'on écrive de ces chosescontre le papier 1... continua Poirier.

— Mais, encore une fois, non. Poirier I... il y a du vrai cœur dans ce barbouillagc-là... H veut mourir... il tire le cordon... C'est drôle... j'en conviens... Il tutoie à pleine bouche... mais tout cela ne déplaît pas...

JUais c'est indécent de tutoyer I dit Poirier.

— Je ne dis pas. .. mais, enfin, il aime sincèrement Georgelte... c'est du pur amour moka, comme on n'en fait plus.

— Ah 1 voilà la chose et arrêtons-nous là , inter^ rompit la Saint-Joseph en plaquant, tout ouverte, sur le marbre du guéridon , la lettre de Félicien. Il ne peut pas me (Mvenir, vous comprenez, que cette eniknt commence de si bonne heure à entretenir des re-

lations avec un jeune homme. Si elle avait deux ou trois atis de pluS} passe I... je pourrais fer&ier tes yeux... Il y a un moment, on le sait, o6 il faut éé-

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£T LIS CÛMÉDIBNS. 83

dcr. .. Mais clic n'a pas quinze ans... D'un autre côté, jouer le rôle d'une madame Sévère, impératrice romaine, cela me fait blanchir les cheveux et tomber les dents rien que d'y penser !... toute responsabilité m'écrase, celle-là me parait impossible... £st-ce que je suis faite, moi, pour dire : Baissez les yeux , mademoiselle, devant ce jeune homme ; ne regardez pas ce jeune homme, mademoiselle; mademoiselle, n é~ coutez pas ce jeune homme; suivez-moi, maderaoi* selle? Non î Pourtant je ne voudrais pas non plus que Georgette fût perdue de si bonne heure.-. . Pauvre chérie 1... Uais comment faire?... £t puis... et puis... (ici la voix de la Saint-Josepb devint touchante) le cœur me saigne de la voir déjà en butte aux douleurs et aux infamies des passions... car nous n'avons pas toujours rt> nous ne rions pas toujours , nous autres, avec les passions. N'est-ce pas, Briscville ? La^Saint-Jqseph avait pris la main de son amie.

— Oh! fichtre! non , ma chère!... et s'il fallait recommencer... je sais ({ui ne recommencerait pas.

Quel plus bel éloge de l'honnételé et de la vertu • que le serrement demain de ces deux femmes?...

— Donc, répéta madame Saint -Joseph, il ne peut pas me convenir que Georgette commence de si bonne hçwwe à «i^^nir des relations avec un jeune homme.

— Non, cela ne saurait te convenir, appuya enei* giquement Poirier... car la vertu... c*est une tle... ii

84 LA COMÉDIB

n y a pas de bateau à vapear qui puisse vous y dé* barqaer... Boilean Ta dit... une fois qu'on en est dehors... bonsoir I et puis la vertu a cela de beau... qu'elle est sa propre récompense... elle se couronne sans le secours de personne. La vertu se porte partout avec soi... C'est l'apanage de la jeunesse... et plus tard d'une belle conduite... 11 n'est jamais trop tard... pour... Enfin... voilà !

La Briseville se serrait le cou pour ne pas dégor^ger le rire qui lui montait aux lèvres en écoutant ce stupide sermon de Poirier, qui reprit bravement :

— Il y a des prix de quatre cents francs , de six cents, et même de quinze cents francs, — il jeta un regard d'attendrissement sur son sac/— pour faire fece aux vertus acquises aux jeunes filles. . . Là vertu, vois-tu, Saint-Joseph... c'est comme qui dirait... mais toujours est-il que tu agis en bonne mére en empêchant ta fille... car il faut Tempèdier...

— • Mais comment l'empêcher ?

— Mets ce jeune homme à la porte de chez toi. —Il ne vient jamais chez moi... il n'y est jamais

venu.

— Empêche, à tout prix, ta fille de recevoir des billets, des lettres...

• — Empêche... empêche... c'est facile à dire. Mais j'ai été jeune fille, moi aussi, et je sais qu'on n.empêche pas grand'chose. Si c'est lit le conseil que tu pue donnes...

La Briseville pensait.

— Bats^la jusqu'au saug» ajouta Poirier.

— Battre !... Tu crois donc qu'on hh taire l'amour comme les grenouilles, eu battant l'eau?

— Alors jette ta fille dans les bras de ce va*napieds...

— Poirier, dit la Briseville , qui avait iini de penser, tu te perds décidément par trop de vertu. Ma

chère Saint-Josepli, contiuua-t-ellc, ce vieux colimaçon de Poirier n'entend rien à ces choses-là... Je ne te dirai pas : je vais sauver ta fille... demain elle n'aimera plus ce jeune homme, si toutefois elle l'aime, ce que nous ne savons pas encore... non !... je ne te dirai pas cela... mais je te dirai : Donne-moi trois jours de réflexion seulement. . . ^

— l*rcnds-en six, dit la Saint-Joseph.

— Vrai?

— Vrai f Repose-toi sur moi.

— Quel est ton remède, demanda Poirier?

. ' — Je ne te le dirai pas, curieux , répondit la Bri* * seville.

— Bien... très-bien 1 .. .

— Ma chère Saint-Joseph , encore une fois , ne te désole pas ainsi. Rentre chez toi... surtout n'aie pas

l'air d'avoir remarqué quoi (jue ce soit. Ne parle à Georgette quedu souper auquel elle assistera diman* che avec toute la troupe. Monte^lui bien la tête , entends-tu? occupe-lui Pesprit avec la toilette .qu'elle

86 Là C0MED1£

aura. Il &ttl , de son côté , songer à cette toilette.

L'enfant est blonde , elle a les yeux bleus , un teint superbe... Achète-lui un châle rouge... ça n'est pas cher. A propos! jatmb tout de suite cent francs dans ce sac. . . «

— Tu prends cent francs dans ce sac? demanda Poirier avec incpiiétude.

— Oùveux-ta donc que je les prenne? Puisque cet argent est destiné au dîner, je ne vois pas le grand mal d'écheniller cent francs pour que Georgette soit belle.

La Briseville insista sur ces derniers mots.

Boirier soupira et né dit plus rien.

Quand la Briseville eut remis la pile de cent francs dans la main de madame Saint-Joseph, elle lui dit à demi-voix : « .

— Te souviens-tu de ce que je te dis quand Georgette n^avait encore que dix ans?

— Que m'as-tu dit? car tu m'as dittantdechoses...

— Je t'ai dit :'Ne fourre pas ta fille dans la prose ; fais-la danseuse...

<— Qu*auraitrellegagnéàètredansenseplut6t que?. . .

— Ce qu'elle aurait gagné I mais tu le sais bien I . . . Et puis ce n'est pas dans les coulisses de l'Opéra qu'on laisserait entrer ces va-nu-pieds de lettres... qui perdent ailleurs toutes nos jeunes actrices.. . Dans les coulisses de l'Opéra il n'y a que des banquiers, de vieux généraux, des hommes politiques , des pre-

fets ea congé, des étrangejp cousus d'or ; ils ont tous des gants jaunes et du linge, plissé... Enfin le mal

est fait... tâchons qu'il n'empire pas... Faisons tous nos efforts pour que cette enfant ne soit pas perdue gratisl...

La Briseville et la Saint-Joseph s'embrassèrent en se séparant.

Quand la mère deGorgette fut partie, Poirier commença par dire :

— Ah ça...

Et il se croisa les bras.

La Briseville ne permit pas à Poirier d'achever sa phrase.

— Je te devine, 6 Poirier I Poirier reprit :

— Ce jeune homme... quand je disais...

— Ce jeune homme a barre sur toi. . . j*en conviens.

— C'était bien la peine de me faire venir, de nous, creuser l'esprit pour donner dix-sept ans à Georgette... de remuer ciel et terre... Çe gamin touche au but...

— Pas encore! pas encore!...

— Nous sommes seuls, poursuivit Poirier; dismoi du moins maintenant quel est ton moyen pour que Georgette ne soit pas à lui.

— C'est qu'elle soit à toi, voilà.

— Mais, enfln, le moyen pour qu'elle soit àmoi.«*

— £st excellent.

9ê LA COUÀDÏU

— Dis-le moî! . • je le veux...

— Il est tout (lit.

— Commenll il est tout dit, murmurait Poirier en se promenant à grands pas dans Tappartement de madame Briscville.

— Georgette sera à ce diner» n'est-ce pas? J'ai fait consentir âa mère.

— Oûî.

— Tu y seras aussi? continua la cynique actrice.

— Il ne manquerait plus que je n'y fusse pas !

— Ce jeune homme y sera aussi.

— Qui? quel jeune homme? que veux-tu dire?

— Le Lilas de Perse.

— LeLilasI... leLilas...y serai ' — Coiiij)reuds-tu, Poirier?

— Mais non, je ne comprends pas. Je serais fou si je comprenais...

— Eh bien! tant mieux I de cette manière- là tu jie trahiras pas mon secret.

— Ton secret, s'écria Poirier k bout de patience, est une mysti{ication. Crois-tu à la fin que je vais me laisser jouer... par une iemme comme toi... par une I...

— Monsieur Poirier , ménagez un peu vos expressions.

^ Allons doue ! mettre en présence Georgette et ce jeune homme dans un dtner que je paye , et prétendre servir mes intérêts!... me prends-tu pour un Cussaudre?

ET LES COMéblENS. 89

Poirier se jela comme ua loup sur le sac d argent.

— Emportez, monsieur Poirier, emportez 1 Quant aux cent francs qui manquent , emportez aussi pour garantie, car je prétends vous les rendre, ce di\an et ces six fauteuils.

Briseviile courut ouvrir la porte.

Tant de résolulion eiïrava Poirier. Poirier, comme les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des hommes, se laissait encore prendre à ces coups de théâtre, dernier l)oulel (juc lancent les femmes avant de rouler bas. U est vrai que ce boulet les sauve presque toujours.

Du reste , en ce moment la Briseviile avait raison contre Poirier : elle était loin de vouloir le lronij)er.

Poirier tomba à genoux, son sac d'écus à la maiu,

— Mais au moins dis-moi, Brise d'amour...

— Rien ! Emporte ton argent... Que je ne vous voie plus ni Tuu, ui l'autre.

— £t moi je ne veux pas l'emporter, s'écria d*uB ton larmoyant le tapissier.

. — Laisse-le...

Poirier, d'un ton suppliant :

— Faîs-ence que tu voudras... je me mets ainsi que lui entre les mains.

La Briseviile, entre l'indulgence et la colère :

— }e devrais ! . . . mais je te pardonne. . . pour cette fois... Ne recommence plus, gros déliant !

Poirier se leva et serra dans ses bras la Briseviile ; en la pressant contre lui, il fit glisser^ en matière de

larmes, une vingtaine de pièces d'or dans sa poitrine.

Et la Bri^^CAÎlle en riant :

— Ya toujours, Poirier, quoique ça me lasse froid...

— Ainsi, c'est dit, ma bonne petite Biiirise... cette enfant sera à moi...

— Ton allaire est au sac 1 répondit la Briseviile . en frappant sur le sac de quinze cents francs apporté par Poirier, et que Poirier ne devait plus remporter. Ton affaire est au sac 1

11 était bien démontré aux veux de madame Saint-* Joseph, de madame Brisevillc et de Poirier, queGcorgetie n'avait pas reçu la lettre de f élicien ; pourtant, le lendemain même de leur entrevue, le jeune rédacteur du Litas de Perse relisait pour la vingtième fois au moins , dans un coin du bureau de la ]:édactiou, rue Pagevin, une lettre que nous transcrivons ici avec toutes ses erreurs de style, de syntaxe et de grammaire. C'était la réponse de Georgette.

' c Moussieur le Lilas de Perse,

« En nielaul la plume à la main , je coniance par vous remersier des choses tout plein llateuses que vous me dittes dans le récit de votre article de journal. Mais maman îie serait pas contante si elle savait que i*ai pris la plume pour vous répondre. Je vous en prie, ne m'éerivé plus : allél j'ai bien tremblée de tous mes mambres quand le consierje m'a remis |e petit paquet, en lui remetant ma clet demaloge, de

ce qoe maman aurait pûme voir, va qaelle était dérriér liioi cfiiand la chose a ea lien. Je Crois qde ce

n'est pas bien ce que von«î me dites au sujet de votre amour eu me tutéyaut. Si tous m'aimé autant que TOnale dittes, pourquoi vOfilez-Yons nous tuer? van* drait mieux me demander en marriaiîe, se serait plus bonnette et sa fait moins souOrire. Mais quant au marriage, pour en parler, je suis bien jeune encore, nionssicur, et il me semble que vous êtes bien jeune aussi de votre côtté. Comme je suis lionuetle* je ne veux pas vous tromper reiattivement à ce que je portde. Je n'ai rien du tout : nous n'avons que notre travail, maman et moi. C est moi qui fait le ménage avant'd'allé à la répétition. Ça me fatigue beaucoup. J'ai la poitrine délicate... Maman me gronde anssf... Elle a raison, parce que je repasse plus souvent mes rôles que je travaille pour la maison. Si je ne tépons pas à tout ce qu'il y a dans votre lette, qui est bien gentille pour moi, c'est que je n'ai pas tout compris, — vous m'qxcuseré , — excepté que vous m'aimé. bien... J'ai serré votre journal et je vous demande la permission de le gardé encore quelques jour... ayant bien soin de ne pas le salir, si vous y téné. Comme je ne crois pas que vôtre intension soit de me faire de la peine, ne m'écrive plus dans le cas oii vous ne verries pas jour pour m'épouscr... Vous me paraisses pourtant m bien bon cceiir. . . Votre lette m'a fait pieufé. . . et si ça pent vous faire plaisir ...j'ai prié le bon Dîeii

9t LA COMÉDIB

pour la première Ms de ma vie... Je n'ai pas mangé

ce matin... Quel est votre état?... Je n'aime pas les comédiens... ils ne sont pas méchants, mais ils disent toujours de vilaines choses... ne tous foites pas comédien. Quel est cet endroit dont vous me parlés où il y aura une pierre blanche. . . où vous dormirez.. 4 et où il 7 a de l'herbe?... par hasart serait-ce Je père Lachaise? tous êtes donc souffrant f ohl j'en serais bien fâchée... vousavés été si bon pour moi... Ah! si vous me faisiés un petit rôle, comme je le dirais bien I ... il me semble que vous seriez content de moi . . . vous me fériés répétés... Ces grands vieux auteurs sont si méchants... ils vous grondent... ils vous embrassent... vous, vous ne m'embrasseriez pas... et je vous aimerais bien plus qu'eux. Oh ! oui, que je vous aimerais. N'ayant plus rien à vous dire» je quitte la plnmme pour foire Inen vitte la chaussur de maman, car il a beaucoup plu hière.

c J'ai rhonneur de vous salué, monssieur le lilas de Pme.

c G£OEG£TT£. >

Ejen n'est plus simple à expliquer comment, ma-: dame Saint4oseph ayant ramassé toute cachetée la

lettre de Félicien à Georgette, celle-ci avait pu néanmoins y répondre. C'est que Félicien , ainsi que tous les jeunes gens à leur premier amour, avait copié sa lettre à plusieurs exemplaires et en avait remis un

au concierge de la Gaitéy lequel , k son tour, l'avait glissé dans la maiu de Georgette. Ainsi , tandis que madame de Brisevilie , madame de SaintrJoseph et Poirier devisaient à perte de vue sur les moyens d'empêcher les deux jeunes gens de se faire part de leurs sentiments, Georgette ayait parfaitement lu la lettre de Félicien et y répondait de la manière qn*on vient de voir. Toujours la précaution inutile ! et cela jusqu'à la consommation des siècles et des parents.

Brûlons de fastidieuses transitions ; n'imitons pas ce trop célèbre romancier qui consacra trente-trois pages à décrire un clou, et qui n'employa que trois lignes à peindre les sensations diverses et poignantes de la jeune femme qui s'y pendit par désespoir d'aniour. Les anatomistes et les tapissiers littéraires ont foit leur temps.

Arrivons tout de suite au fameux souper donné de si mauvaise grâce par Poirier aux artistes delà Gaitéy et à tous les employés de ce théfttre; car la Briseville n'excepta personne, ne voulant pas, comme elle l'avait dit, faire de jaloux.

Les chefe d'emploi vinrent tous pompeusement en fiacre ; quelques-unes parmi ces dames se firent conconduire dans leurs propres voitures, mais c'était le Irès-petit nombre, la Gaité n'étant pas un théâtre à carrosses. Quant aux emplois secondaires, aux doublures, aux utilités , aux gens de l'administration, qui, de tout temps , son logés dans le quartier, rue

94 hk GOMÉDIB

du Temple, faubourg du Temple, rue des Moulins, rue de Malte» rue des lUiarais , rue f olie-Méricourt» la fiuBeose rue immortalisée par la chate de ce Cosaque que lança la Brise vil le du haut d'une croisée, — ils vinrent à pied par le canal.

La table ou plutôt toutes les tables des Vendanges de Bourgogne furent placées dans les salles basses, dont ou lit une seule salle eu enlevant les cloisons, ainsi que cela se pratique dans toutes les graudeg so* lenuités de restaurant, mariai^es, baptêmes, réunions maçonniques et autres corvées de la misérable existence de riiomme sur la terre.

Les hommes aTarent tous la cravate blanche, l'habit noir, et cette tenue demi-réelle , demi-illusoire, qui lait que l'acteur est si rarement l'homme 4a monde. Il n'est jamais qu'en représentation , ou il n'est rien du tout.

beaucoup parmi eux , ce j^ur^-là , avaient bit tourner à la gloire de leur toilette les habits de ville dont

ils s'étaient déjà servis au théâtre dans des rôles restés dans la mémoire des g^çoQS du restaurant et de la dame du comptoir. En sorte que leurs habits, leurs gilets et leurs pantalons étaient autant de rôles, aut^t de pièces, que les garçons nommaient en les voyant, c Voilà» se disaient-ils tout bas , le gilet vert-pomme de Y Honnête criminel; tiens! voilà le demi-collant de V Homme à trois visages; — regar4el Cfivi^ci ^ ('|ia))it du Joueur, tiroisièoie

celui-ci l'habit de Charies XU dans la BataUk de Puitawu; seulement il a enlevé les brandebourgs. »

D'ailleurs tous les acteurs, illustres ou obscurs, étaient parfaitement connus des garçons des Vendanffes de Bourgogne , qni tous semUaient heureux et fiers de les servir. Les c:arcous de restaurant se fandent en admiration devant le premier cabotin venu. Les acteurs sont leurs idoles, ils les serviraient à genoux, s'ils l'osaient. Quant aux acteurs, ils oseraient se faire servir à genoux.

£n général, les actriceâ s'habillent avec goût, avec élégance, mais aussi avec une prétention outrée qui fait dire tout de suite : « Voilà une actrice ! » Dans la me, dles ont toujours Tair de chercher la première p:alcrie et de mendier le sourire des avantsscènes. Le chef de claque leur manque.

I^armi celles qui vinrent au grand souper donné parfMriery il faut en mentionner deux qui faisaient un certain bruit dans le monde des coulisses de cette époque, déjà assez éloignée de nous. Elles étaient fort remarquablement belles toutes les deux, très-r brunes toutes les deux , et , ce ([ui achèvera la ressemblance, aussi privées de talent Tune que 1 autre. Nous nous trompons, la ressemblance n'est pas entièrement dite; elles portaient presque le même nom ; l'une s'appelait Corah : elle était Juive; l'autre Coraly : elle était d'origine méridionale, presque Espagnole. Le directeur, quoiqu'elles n'eussent aucune

valeur coiimie artistes, les avait engagées parce que... parce c|u*eHes... parce quelles le payaient. Ouvrons ici une des plaies empoisonnées du théâtre... el enlûûçons-y la inaiu : criez, si vous voulez.

A l'époque déjà perdue dans la demi-teinte où nous avons placé cette trop véridique histoire, les théâtres étaient composés d'actrices payées par l'administration et d'actrices qui payaient l'administration. Le fait est là dans toute sa clarté : maintenant présentons l'expli talion de ce lait. Le directeur paye plus ou moins certaines actrices,— si nous parlons au présent, ce n'est que pour la forme,— dont la valeur constitue sa prospérité. 11 rémunère leur talent et leur talent reurichit. Quoi de plus honorable? Ceci ne sort pas de Tordre naturel des transactions.

Parlons maintenant des autres actrices : Paris regorge en tous temps de femmes belles et jeunes, dont la jeunesse et la beauté ne sont pas assez appréciées parce qu'elles ne sont pas assez connues. Ce sont des perles dans la mer; il faudrait plonger pour 1^ adrmirer. On ne plonge plus. Le piédestal manque à ces statues. Simplilions le langage : le monde n'en veut plus et elles ne veulent pas encore des bals publics. Afin de ne pas mourir entre ces deux positions, elles se sauvent sur l'isthme du théâtre. Là on peut, à la lueur du gaz, les voir sous tous les angles, de sept heures à mmuit, examiner à la 4ist&nce de la lorgnette leurs cheveux, leur taille, leurs extrémités.

ET IBS COMiDIBNS. 97

leurs dents; et, si la déesse plaît au tendre mortel, le tendre mortel lui écrit ce qu'il pense d'elle dans

on style qui n'effarouche jamais. L'honnête directeur, qui n'ignore pas que sou théâtre est le temple où ladoration se produit, prélève pour lui les frais du culte. Ces frais sont de cent francs h trois cents francs par mois. Nous ne faisons pas entrer ici en ligne de compte les épingles ni les boutons en diamants dont il accepte en rougissant Tofirande, mais enfin qu'il accepte.

Nous avons besoin de répéter, pour la délicatesse de notre époque, que ces ingénieuses infamies relèvent d'un autre temps, et qu'on aurait, par conséquènt, le droit de les traiter de fantaisie si nous les présentions comme une réalité vivante aux yeux du lecteur abusé.

Corah la Juive etCoraly n'étaient jamais engagées qu'à ces conditions hybrides. Il était rare, avaiton observé, qu'elles eussent appartenu jusqu'alors, comme actrices, à deux théâtres différents. On les appelait ({uelquefois les deux lionnes noires.

Quittons-les un instant pour les retrouver dans un instant.

Hais voici Poirier qui arrive triomphalement, donnant le bras à la Brisevillc et h madame Saint-Joseph. Georgette les accompagne. Poirier a arboré un habit bleu de chasse, à bontons d*or, qui rehausse la

jovialité lunaire de ses joues et prend sa taille, autre-

lioîs trèSnUue, aujourd'hui très-ronde, bien pri3e eûr core» mais sans élasticité, semblable à ces modèles

d'habits tendus sur un mannequin à la porte des mar- .chands 4 ha)jits à prix iixe. lia forte madame Briseville craqœ à toutes les jointures d'jine robe de soie à larges bandes vertes et roses qui cdh avec grâce

à ses épaules, à ses hauches, et s échancre beaucoup ^ corsage, nudité traditionnelle des grandes co^ guettes. Madame Saintriosçph, avec moins d'embonpoint (jue son amie, a jeté sur sa taille, qui s'en entoure, un crêpe de Chine blanc. Sa robe feuille-morte est parcourue d'un éclair bleu qui annonce déjà la révolution dramatique sur le point de s'accomplir. Adèle llervey perce sous la Saint-Joseph. Georgelle est blanche de mousseline de la tète aux piedç, sauf le cbâle rouge imposé par la Briseville, odieux ornement qu'elle se hâte de quitter à son entrée au salon. Ainsi transparente, avec ses quelques teintes grises et violettes qu'aflecte le blanc dans ses plis, Georgette, frissonnante et surprise, heureuse pourtant de tous ces ctouueiuents au milieu desquels on la plonge, ressemble à un joli Greuze. C'est ï Accordée de vil^ lage; c'est, moins la tristesse, la Cruche eaeeiél k son arrivée, on l'eiiloure, ou la fête, on l'embrasse. Cprah lui »}et au poignet un bracelet eu topa/c. Coraly, comme si elle eût deviné la gracieuseté de Corail, lui donne aussitôt un autre bracelet lormé d'un cercle d'pr étoile de duu^e grenats de six perles, doublç

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cadeau qui fait sourire, rougir, pàiir et pleurer tout à la fois l'adorable enfant.

— Mais à table! s'écrie MouHlard, qui, depuis une demi-heure, murmure et gronde à chaque seconde : à table 1 nous sommes en retard d'une demi-heure I — A table! Qui attendons-4ious encore? Ces garçons de restaurant disent toujours : On vous sert! et ils • ne vous servent jamais. — ^^Faites du bruit! beaucoup de bruit! dit-il à l'un, ou nous ne nous mettrons jamais à table! — Descendoz à la cuisine, dit-il à l'autre, ou nous ne souperons que demain matin 1 — Vous, souffle-t-il aux femmes, allez dire k Poirier que vous casserez toutes les carafes et toutes les bouteilles si l'on n'est pas servi sur-Ic-champ!

Qu'est-<3équeMoufilard?... Âh! voilà I...Moufflard appartient k la génération dramatique cynique et cocasse de la Briseviile. 11 ne ressort en propre d'aucun thé^Ue> p^rûô qu'aucun thé&tre ne peut garder un pensionn&ii^aiis^irréguHer. Paresseux, ivrogne, inexact, railleur, indisciplinr. Moufllard est pourtant nn artiste plein dcL veuve, plein de feu, plein de vie et de ressources. Il est brèche-dent, presque aveugle ; il est fatigué, éteint ; il jonche de son oisiveté toutes les banquettes des cafés brèchc-dciii comme lui; mais qu'il touche les planches du théâtre, et la vapeur de ce trépied l'anime, l'exalte; il ressuscite; la vue du public lui donne la voix, le regard, la jeunesse; son magnétisme ardent coule dans tous les pores des spec-*

400 l^A COMÉDIE

tatears; et, pendant une soirée entière, Moui'Aard est ^ le mattre divin des esprits et des âmes. Il aurait ea

les richesses de Garrik, s'il eût voulu. Ou ne lui connaît pas d'asile. Que de lois on l'a, trouvé endormi au bord du canal l

Comparez-ie à Tiiilorcl, a\cc qui il cause en ce • moment. Tintorei raisonne proibnç^émeut, gravement, éternellement, sur l'art du comédien; il en remon- ^ ircrait a Cailhava. 11 sait le irrec et le latin ; personne ne connail comme lui la bcicuce des costumes. 11 eût appris à ttoscius comment on se drape et à Fleury comment on porte avec grâce un habit de cour. Il n'ignore aucune Iradilion de Tari; il va jus([u"à citer la loi des Douze Tables, -cl mèuie Moïse, à propos d'une perruqueou d'une barbe. H dessine bien, sculpte bien» peint avec adresse ; (lue ne sait-il pas ? Tintorei sait tout, excepté être comé.dicn. On peut le comparer à l'un de ces vases étrusques qu'entourent des signes . emblématiques àrintîni, et des reliefs d'une grande valeur artistique : c'est Tort beau ; seulement, l'objet ainsi décoiré et superbement enrichi est une cruche. Tintorei aussi.

Valéry, ce jeune-premier chauve qui vient se réfugier près de Tintorei et de MoulHardy bousculé par les garçons, accourus enfin pour apporter le potage, est aussi un acteur d une original! îc particulière. Comme Mouiilard et Tintorei ^ il est le type d'une classe trop nombreuse d'artistes répandus dans les théâtres. Hiver

ET LBS COMÉDIENS. 404

OU été, Valéry ne sort qu'enveloppé d'un cliàle (jui lui cache le visage jusqu'au nez. C'est pour conserver sa voix, dit-il ; fatuité colossale, car depuis longtemps le malheureux n'a plus de voix . If ais k l'aide de ce mouchoir pittoresque il fait supposer aux directeurs trop crédules et aux infortunés auteurs qu'il a quelquefois de la voix. 11 appren4 ses r^les» il les murmure pieusement aux répétitions; mais vienne le jour de la première représentation, et i on voit Valéry se gargariser^ dans les coulisses, avec un sirop de couleur verte. Silence! il entre en scène I et cette fameuse voix va éclater : autant s'attendre à voir éclater un bonnet de coton. Cette voix si soignée ne sort pas. L'auteur, exaspéré, se dit : c Demain, sans doute, Valéry sera en voix; ce n'est qu un accident; le repos de la nuit et le sirop vert auront opéré favorable* ment. > Le lendemain, Tautenr retourne au théâtre a la même heure, à la même scène. Quel spectacle l'attend 1 11 retrouve Valéry, la tète rejetée en arrière, les yeux au ciel et la bouche ouverte, avalant un sirop bleu. 0 douleur! la voix n'est probablement pas revenue. Valéry entre encore en scène, il parle, et on l'entend, si c'est possible, encore moins que la veille. Cependant, le lamentable autedr se dit encore : € Le sirop bleu réuni au siro[) vert dégagera cette fois la voix de Valéry. » Même déception le lendemain, 11 voit successivement couler les sirops de toutes les couleurs dans Je gosier de Valéry^ et Valéry

402 LÀ COMBDIB

ne se fait pas cnlendre davantage. Au bout de dix jours de ce même manège» le public lassé fait comme la voix de Valéry : il ne revient plus. L'auteur est ruine. Valéry a mille francs par mois pour faire ce métier de muet. £t, chose inouïe à dire, incroyable à ipposer, il y a des V^ery au Théâtre^Françats, à l'Opéra, à TOdéon, et ils sont toujours engagés. Et il ne s'élèvera aucune voix contre ces voix !

£niin, MoulHard est bien heureux, le souper est servi S et tout le monde est heureux comme Moufllard.

La contrainte a déjà disparu. Gravier même cause gaiement avec le souffleur : c'est tout dire, car Gravier, |)cre noble de la Gaîlé, est la terreur, la malédiction des souffleurs. U n'a pas plus de mémoire qu'une porte cochère, avec la prétention de savoir ses rôles sur le bout des doigts, seul endroit de son corps qui les sache. De la ses guerres eleriielles avec les infortunés souffleurs. S'il s'arrête tout court et que le souffleur vienne à Taider, il frappe violemment du pied et s'écrie : f Tais-toi, scélérat ! qui te demande quelque chose? » S'il ne souille pas, il frappe encore plus fort en vociférant : c Mais que fais-tu donc là, misérable assassin ? pourquoi te paye-t-on?> Il est connu que Gravier a cause la mort de trois souftleurs, pères de famille. Buffon ne l'a pas décrit dans I histoire des Carnassiers.

— Voyons, dit madame Brossier, la duègne du

BT LBS COMiDIENS. 403

IhéitrCi à Moufllard, qui cause avec Saiut-Pollard ; vous wrei tout Tair de vous disputer.

— Saintr-Pollard, répond Moufflard, m'ennoie h me

donner la jaunisse, depuis le rôli, avec ses absurdes théories sur 1 art : je loi dis de s'adresser à Tintorel.

— Moufflard est uae brute, réplique Saiiit-Pollard; il est déjà ivre. Savez-vous ce qu il dit?...

Je soutiens ce que je dis, interrompit Mouûlard. *

— £t que dis-tu? demanda la mère Êrossier.

— Je dis tout nettement que le véritable comédien doit être un cabotin.. .

Tous et chacun de s'écrier :

' — 0 Moufflard! quel blasphème!

• — Quelle abomination!

— Quelle indignité!

— Â la porte, Moufflard!

— Oui, je le répéterai et je le dirais à la (iice de quatre soleils» s'il y en avait quatre; je ne veux pas mourir avant de Tavoir crié à tue-téte. Oui, c'est de« puis que vous payez votre terme, que vous avez pignon sur rue, que vous avez des sociétés de bioni'aisance, que vous gagnez des vingt et des trente mille francs par an, que vous êtes jurés, électeurs, gardes nationaux ; c'est depuis que vous vous mariez à la municipalité, que vous savez le latin et le grec comme cet âne savant de Tintorel; cest depuis que vous marchez dans le petit sentier de la vertu, (pie vous ne vous tutoyez plus; c'est depuis lors que vous n'a*

404 LA COMKDIE

vez plus aucune s[)ontaiiéité, aucune originalité, aucun génie; que vous n'êtes plus enfin des comédiens. Ce qui fait le comédien, c'eât la liberté, le doute du ^ lendemain, rincertîtude de toute la vie ; c*est le besoin qui irrite, la faim qui éveille, l'insomnie qui fait chercher. Donnez-moi de l'indignation et de la mi- 8tee, et je vous rendrai des poëtes, je vous rendrai des comédiens, ces grands poêles qax n'écrivent pas. — A boire ! s'écria MoufUard s'inlerrompant.

U but et il reprit :

f — J'ai passé à cAté de toutes les jouissances et je

n'en ai connu aucune; jeune, j'ai aimé une jeune femme, et elle m'a repoussé quand elle a su que j^étais comédien ; j'ai eu une fille de je ne sais qui ; on me l'a enlevée pour la faire danseuse des rues; elle est maintenant au ciel ou au bout d'une perche, la tête en bas, les pieds en l'air ; je n'ai jamais possédé six chemises; j'ai joué la tragédie pendant douze ans dans une ailreuse ville de vingtième ordre et en sentaQt toujours en moi une envie profonde de rire et de ftire rire les autres ; douze ans de tragédie I ... Je n'ai jamais eu ni une voie de bois ni un parapluie. A Lille, pendant dix-sept jours,i je me suis nourri d'accessoires; et j*aurais désiré pourtant être tranquille^ heureux, satisfait, comme tout le monde ; comme tout le monde, j'aurais préféré l'ombre fraîche au soleil brûlant de la grande route, le gazon à la boue, Je bon vin à l'eau crue, la famille ^ risolement; mais c'est

parce que je ne les ai pas eus, ces plaisirs, ces joies, ces contentements, acheva Mou£Qard, riant» buvant et pleurant en même temps, que je suis devenu comédien, grand comédien, le premier comédien de mon siècle. Que celui qui ose me démentir se lève et dise noni

Il fut répondu à cet appel deMoufflard par une triple salve d'applaudissements, MouiUai-d qui venait de sortir tout k coup, les griffes ouvertes et la crinière au vent, de ses jungles et de ses broussailles, comme un tigre dont on a remué le lit de boue.

La Briseville se leva enthousiasmée et courut Tembrasser dix fois, vingt fois, sur les joues, sur lé front et sur la bouche. Elle le mangeait.

— Oui, tu es un grand comédien, mon pauvre Moufflardl s'écriart-elle ensuite; et toi et moi, mon cher gueux, sommes les derniers représcutanls de ce bel art dramatique qui est iicbu depuis qu'ils ont des conservatoires, des associations...

— Et des décorations, acheva Moufflard. 0 Molière, sublime saltimbanque! tes pctits-fils, tes indignes héritiers, sont chevaliers de la Légion d'honneur. On présente les armes à Gautier-Garguille 1

C'est pendant cette effusion universelle, produite par l'expansion immodérée do la Briseville, que Corah, qui était placée en face de Georgette, lui offrit affectueusement un verre d'alicante, dans lequel elle avait trempé un biscuit, Georgette tendait le bras pour

le prendre; Coraly arrêta ce geste en attirant bm^-

queiiicnl de son côté ratlenlion de la jeune lille.

— Eh biesk 1 comment te trouves-Ui, ma honjie {petite Geoi^tte? lui demandait-elle.

Georgellc, empressée de repoudre, oublia Corah, qui resta le bras tendu, le verre à la main.

— Maifi trèsrlN^, madame; nn peu étourdie par tout ce monde, ce bruit, ces lumières.

— Il fait très-chaud ici, n'est-ce pas? excessivement chaud?

-—Oui, madame. Je n'osais le dire...

— Veux-tu venir respirer auprès de cette croisée?

Corah offrait toujours son verre d'alicante à George uc, tout en reii;aidaiit fixement Coraly.

. Coraly, qui ne lit pas semblant d'apercevoir rembarras de Corah, continua. ^

— Eh bien ! quitte un instant ta plaee, viens avec moi, Georgette; la fraîcheur du jardin nous fera du bien.

Georgette était déjà à demi levée. Corah , dont

rimpatience, de plus en plus accrue par l'irritation, tournait au dépit et allait passer à la colère^ dit à demi-voix, mais impérieusement :

^Georgette, vous n'avez donc pas vu ce que je vous offrais?

—Oh! pardon, madame...

«-Teilkdnq mûiutes que j'att^ds, vom enfant.

• Dig (

£T LES COMÉBIBNS. 407

— Enccure une fois pardon, madiune; madame nue

parlait...

-^Prenez donc ceci.

.T-Otti, madame, avec plaisir.

Georgetle prit le verre.

— Je ne vous en^^age pas du tout, poursuiv it ensuite Cqrah, à voas exposer ^ l'air de la nuii. C'«st trèsmalsain dans cette saison et en moiteur comme vovs IViles. N est-ce pas, Saint- Joseph 1

— Quoi donc? demanda la Saint-Josepb, dont Tat- (entîon était ailleurs.

— Ta fille voulait aller faire un tour au jardin... je lui disais que c est très-dangereux...

—Mais sans doute, dit madune Saint- Joseph.

Quelle fantaisie! On est très-bien ici.

— Mais, maman, ce n'était pas pour aller dans le jardin.

— C'était tout simplement pour nous approchei; de cette croisée, ajouta Coraly.

— C'est différent, dit Corah, qui n avait pas^essé de croiser un regard hostile avec Coraly ; c*est différent. Je me suis trompée.

— Parfaitement trompée, répliqua sèchement Coraly.

Les deux amies cessèrent de se regarder en &ce; mais de dessous leurs cils noirs parlaient des milliers d'éclairs que la distance de la table n'éteignait pai».

riQcident se perdit an jmlm ^ bruit géi^^al-

lOS LA COMÉDIE

Qaand il fut apaisé, Moufflard, qui, pai politesse»

avait reconduit laBrisevilie jusqu'à sa place» se mit àdire:

—Messieurs et mesdames, ne tremblez pasl — Boni voilà Moufflard complètement...

— Moufflard est complètement raisonnable, — dit MouSIard lui-même, et il vous engage à né pas trembler.

— Mais pourquoi tremblerions-nous?

— 11 rè^e ici un mystère formidable.

Et les actrices de la GaUi de se moquer de Moufflard en répétant chacune un litre des pièces de la Gaîté où se rencontre le mot mystère.

— L'enfant du mystère!

— La tour du mystère I . — Amour et mystère !

— Les deux mystères I

— L'homme du mystère 1

—Le château du mystère !

—Voyons, Moufflard, quel est ce mystère? demanda la Briseville.

£t la réponse de Moufflard fut :

«—Le mystère, c'est toi. >

—Moi ! Hate-toi de t'expliquer, mon bon camarade.

Moufflard s'expliqua.

— Tout le monde, dit-il, occupe sa place ici ; c'est- Mire que chacun a la sienne. Toi, Briseville, ta en occupes une et tu en gardés une antre»

Tous les artistes se regardèrent et s'aperçurent, en

effet, qu'auprès de madame Ikiseville se trouvait une place vide et un couvert inoccupé.

MoufDard reprit :

— Nous sommes tous aii grand complet ici ?

— Oui, oui!

—Nous n'attendons plus personne?

— Non, non!

— Ce couvert cst-il en plus?

— Non, monsieur, répondit un des garçons.

— Alors qui doit donc venir, et venir un peu tard?

— Je n'en sais rien, dît chaque convive.

— Briseville doit le savoir I poursuivit MouiHard. La Briseville fut embarrassée.

— Moi, je n'en saiô rien... je vous jure... je comptais bien sur une personne que je m'étais permis d'inviter. . . avec Tagrément de Poirier. . .

— Moi? demanda brusquement Poirier.

La Briseville à Poirier, en lu[ enfonçant un cure-dent d'ivoire dans le cuisse et cet aparté dans Toreille :

—Tais-toi, imbécile ; mange, bois, et ne dis riçn I

Poirier se tut.

La Briseville poursuivit :

—Mais cette personne n'étant pas venue... je ne sais pas pourquoi ce couvert est là...

— Je le sais, moi, dit Moufflard... je continue à dire : Tremblez 1 c'est un mystère, un mystère que je vais vous dévoiler sur-le-champ. La Briseville, vous

le savez Ums,, a étranglé autrefois, — c|âe la patrie hii en soit reconnaissante! — un Cosaque qui logeait

en garni c!ioz elle.

— £n vérité, MoufOard, dit la Briseviiie avec modestie, pourquoi rappeler?... folie de jeunesse... erreur de jeune fille...

— Oui, ma bonne... oui... on te pardonne... mais il est avéré qu'après avoir étranglé ton petit Cosaque... Quel était son ^radet s'interrompit MoufOard pour adresser celte question à la Briseviiie.

—Capitaine dans le régiment de Novogorod.

— Sonâ^;e?

— Trente-cinq ans.

^Sa taille? •

—Cinq pieds dix pouces.

— Safijîure?

—^Pleine d audace et de mélancolie.

—Ses mofeursî

— Atroces.

—Très-bien? Or, reprit Woulilard, après avoir étranglé son Cosaque de cinq pieds dix pouces, notre camarade Brîsetout le jeta par la croisée.

— Mais c'est connu, connu!...

-i- Très-connu, Moufllardl

Ce qui n'est pas connu dfe vous, continua Moufflard, c'est la croisée par où la légèreté fut commise et la cause qui la fit commettre à notre bonne petite camarade. Quant à la croisée, la vmci t s'écria Mouf-

ET LES r.OMÉDIENS. \h\

flard en preiiant m flambeau et allant, suivi de tons les inyités, vers une des portes^Bnétres qui onmient

sur le jardin des Vendantes de Bourgogne et par où Ton pouvait facilement apercevoir les premières maisons de la ràe Folie*Mérieaurt Voilà, répéta Moufllard, cette croisée historique, historiciuc comme celle du Louvre, celle d où Charles IX tirait sur son peuple, k en crwe la Benrimde,

Pendant quelques minutes, les convives de Poirier examinèrent sérieusement lacroisée de Tancienne maison de madame Briseville.

— C'est Tombre de ce Cosaque, ajouta Monfllard, que notre camarade Briseville attend à souper ici ce soir. Cette place vide est réservée pour lui. L'entcndez-vousl.. il vient I

— Fou que tu es! s'écria la Briseville, tu lais peur à toutes ces jeunes tilles : qu'avais-tu besoin de rappeler?...

— Je n'ai pas fini. Maintenant, reprit Moufilard, il faut que Briseville nous raconte l'histoire de ses amours avec le capitaine du Novogorod, et par quel motif de jalousie, bien naturel et bien excusable^ elle lut portée à le lancer par la croisée.

— Voilà ce que je ne dirai pas I —Pourquoi ne le dirais-tu pas?

— Parce que... parce ([ue... les journaux, qui disent tout ce nous liaisons et même tout ce (jue nous ne faisons pas, ne manqueraient pa» de donner de^

44d LA COMtDIB

main à leurs abonnés, et cela ne me convient pas, rhistoire curieuse, intéressante et dramaticpie des amours de madame Briseville, actrice de la GûM^ avec un capitaine de Cosaques.

— Nous te promettons, dit Gravier, que les journaux n'en diront pas un mot.

—Allez répondre des journaux !

— JKous t'en répondons tous, dirent les plus jeunes et les plus bouillants parmi les artistes réunis aux Vendanges de Bourgogne. Les journaux!... les journaux I. . . on les fait taire quand on veut.

r— Certainement! reprit un jeune acteur nommé Saint-Brice qui se trouvait là, et dont le voinay et le chablis avaient, par leur mélange, exailé le cerveau.

—Aurais-tu à te plaindre, Saintr-Brice?

— Il y a un journaliste qui aura bientôt de mes nouvelles... Il ne laisse pas passer une occasion de me brosser dans son infâme petit journal appelé le Lilas de Perse,

L'attention de Georgette s'érdlla. fille ne fut pas

seule à écouter.

— Ahl oui... dit un troisième... Hais qu'esta donc que ce petit yermisseau de journal rédigé par des fruits

secs de collège? Où ça paraît-il? où ^ s'imprime-t-il? qu'est-ce qui lit ça?

— jllais TOUS, monsieur, dit couragensemrat Georgette au dernier qui avait parlé... mais vous, puisque vous l'avez lui...

£T L£S COM£Di£NS. 443

— Moi... ont... moi... parce quejelistôat... le bon

el le mauvais...

— Je me promets de châtier celui-là, reprit Saint- Brioe...

— C'est sévère, dit un acleur plus pacilique...

— Oui, monsieur, ciiàiier. On, rosse un valet, on bat son chien, mais on châtie un journaliste. Voyez le Dîctiannaire dt l'Académie aux articles Chien et Journaliste.

— Après tout, c'est votre ailaire.

— C'est mon affaire, dit le jeune acteur en frappant sur la table avec le fond d'une bouleille de ^in de Champagne qu'il venait de tirer du seau de glace.

Il faut constater, pour la vérité de la séance, qu'acteurs et actrices, sans (pi'ils eussent tous pris part h la manifestation exprimée par le jeune Saint-lîrice contre les journaux et les journalistes, étaient tous heureux, contents ou bien aises de Tavolr entendue.

Félieieu entra.

Il se fit un silence universel. *

La figure honnête et calme de ce jeune homme loyal ([u'on venait d'insulter dans sa profession suffit pour refroidir instantancmcut toutes les colères, il s'éleva même uiie certaine rumenr de respect à son entrée.

Il alla s'assoir près de madame Briseville.

— Voilà le mystère, dit celle-ci : j'attendais mousieor.

Félicien salua.

Georgette était plus pàlequc sa robe de mousseliae.

— L'histoire du Cosaque 1 dit HouCOard.

Et tous de répéter après lui :

— L'histoire du Cosaque I L'histoire du Cosaque I

^ L'histoire du Cosaque I

— Eh hieni puisque vous le voulez, dit madame Briseville, je vais vous raconter l'histoire de mes amours avec le capitaine des Cosaques du NoTogo^ rod, cl comment je le jetai du haut de mes croisées, par un heau clair de lune» à trois heures du matin. Yersez-moi du Champagne I

Après avoir avale d'un trait son verre de vin die Champagne, la Briseville dit d'un ton profondément tendre:

— Nous appellerons, si tous le voulez bien, mon Cosaque Novogorod.

— Nous le voulons bien !

— Il avait bien essayé plusieurs fois de m'appren-^ dre son nom , mais c'était trop dur à mâcher, c'était un nom en fer. Contentons-nous donc du nom de son village : Novogorod.

— Nous nous en contentons.

— Je vous remercie. Novogorod m'aimait beau-^ coup, mads il m'ahnait un peu trop à la manière brutalc de son pays. Pour un oui , pour un non , il me battait , et pas toujours avec la main. 11 n'y a pas d'amour qui tienne longtemps devant une pareille mar-

ST LSS COMÉDIKNS. 115

nière de s'exprimer. Remarquez qu'il était extrêmement fort. Pendant quelques mois j'endurai avec résignation tantôt son pied, tantôt sa main, tantôt sa cravache ; et j'avoue que c'est humiliant, et plus humiliant encore que douloureux, surtout de la part d'un étranger. Hais voilà qu'un beau jonr la fantaisie me prend de me défendre. A un soulUel je réponds par un soufflet, et la joue aussitôt enfle à mon Cosaque; il veut me prendre par le milieu du corps pour me renverser, et c'est moi qui Tétends de tout son long sur le parquet; il veut griiïer, je le mords ; il chcrciie à me soulever avec ses genoux, et mon pied le cloue à sa place. Il étouffiiit. S'il avait su le français, je lui aurais fait demander pardon. La Russie était vaincue.

Quand je dis vaincue, reprit la Briseville, j'exagère un peu; mais les forces se balançaient; un jour il

était vainqueur, l'autre jour c'était moi : au bout du compte je ne vois pas trop ce que j avais gagné à cette belle résistance; nous nous battions plus souvent, voilà tout. Plus tard, il est vrai, cette vigueur que j'avais découverte en moi ne me fut pas inutile.

Lasse à la fin de cette existence, qui cependant ne se composait pas que de coups de pie és et de soufflets, — elle avait aussi ses bons quarts d heure, — je résolus d'y mettre un terme. N'allez pas croire que j'eusse la pensée de me tuer ! Je signifiai tout uniment à mon Cosaque qu'il eût k vivre de son côté tandis que j'étais décidée à vivre du mien. Il prit d'abord assez

bien la chose ; je le crus du moins. Il emporta silen* cieusèment son manteau, ses bottes, sa lance, toutes ses bardes et sortit. Je respirai. Fausse sécurité, fausse joie ! Le soir venu, j'enlcnds frapper a ma porte; j'ouvre, c était lui 1 il avait réilécbi, me dit-il, en posant snr ia table ses bottes, sa lance et son manteau. tVous êtes, ijjoiila-t-il, une partie de la France comme je suis une partie de !a Russie; n'est-il pas vrai? * Je n'avais aucune objection sérieuse à faire à cette opinion. Il continua ainsi : c La Russie s'est emparée ^de la France, qui lui apparlient jusquà nouvel ordre. Eii bien ! mol, je me suis emparé de vous, qui m's^ppartenez. C'est la même chose, c'est lamêmejraison. Donc je ^ous garderai tout le Icmps que l'armée russe occupera Paris. » JUou aimable Cosaque avait mis un jour entier à confire oe beau raisonnement en vertu duquel il revenait s'installer chez moi. Vous me demanderez ce que je lui répondis. Ce jour-là j'avais par hasard du monde à diner ; ce monde, c'était moi et un de mes cousins, sous-officier dans Tartillerie de . marine. Naturellement il se cliargea de la réponse : il prit le Cosaque par un bra?, tandis que je le saisissais par l'autre bras, et, en manière de cruche, nous voulûmes le verser du haut de l'escalier. L'opération . ne réussit pas. Novogorod criait tant, d^'ailleurs, qu'il avait attiré les voisins aux croisées et les passants à notre porte. Le commissaire de police accourut. En ce temps-là, i^e perdes^ pas cette circoustjiuce de \^e,

rautorité protégeait et défendait noa pas les Parisiens contre les Russes, les BachUrs et les Autrichiens, . mais tous les Kalmouks possibles contre lesPansieus. Il est vrai, qu*àt la sourdine, nous en iwsions une consommation épouvantable. On en trouvait chaque matin une douzaine au fond du canal ou au bord de la Seine. Mais revenons à mon Kalmouk.

Mon cousin , rartilleur de marine , lui proposa un duel à la contre-pointe, qu'il accepta comme s'il eût accepté une bouteille d'eau-de-vie. Je lui rends cette justice qu'il était brave autant qull était grossier. Dix minutes après, ils dégainaient de l'autre côté du canal, en face de mes croisées. Ils avaient planté un clou dans le mur, ^ ce clou, attaché une lanterne, et, à la lueur de cette lanterne, qui éclairait autant que le clou, ils ferraillèrent à mm donner le frisson. Je ne voyais rien, mais j'entendais très-distinctement les coups qu'ils se portaient. Us devaient être terribles. Tantôt c était mon cousin qui jetait un cri qui m'entrait dans les chairs, tantôt c'était Novogorod qui aboyait un juron affreux. Puis je n'entendis plus le cliquetis des épces ; quelque chose de lourd tomba ' dans le canal : comment cela avait- il Imi ?

Du Champagne l dit la BriseviUe à cet endroit de son récit ; rafraîchissez Phîstorien.

Je reprends, continua la Briscville. .ï entends des p^S sur le terrain qui borde le mur de la maison, içueljf 'un passait sous la croisée. Étaitrce mon cou-

H8 LA CUMÉDIB

gin? é^it-ce lo Conque? On monte T^scalier, on ouvre ia porte. Novogorod entre, une lanterne à la

main. ^ L'autre, lui dis-jc, Taulre ? » Il sourit et me répondit : c Je l'ai enterré. > Ma prenqière pensée fut de saisir sa longue lance et de le clouer contre la porte (jifil venait de fermer sur lui, à la manière des cnlanls quand ils piquent un c loporte avec une épingle dans le bois d'un volet. Ma seconde pensée fat que la partie n'était pas égale. J'étouffai ma colère, reaiellaat à des jours plus calmes le bonheur de ma vengeance. Mais ce jour ne venait pas ; en attendant. Novogorod prenait de plus en plus un empire insupportable chez moi. Que faire pour m'en débarrasser? ta violence m'avait peu réussi... La douceur n'aurait pas eu meilleur sort. La pensée me vint de I cmpoi- .sonner; je la repoussai au>silol, mai^ je m arrc-lai à celle (h lo faire mourir en détail, de manière à n'avoir presque rien à me reprocher.

Je m'étais aperçue que Novogorod dévorait à lui seul autant de nourriture que trois hommes robustes ; il mangeait près de six livres de bœuf par jour, qu'il arrosait d'autant de bouteilles de vin. Insensiblement, je {)arvin.s à lui Faire comprendre ijui- mes re\enus ne jJàQ permettaient pas de lui oUrir une table propOTtionnée à son heureux appétit. Son amour-propre ne fut n\ill émeut blessé de mon observation. îl se cgutcuta de deux livres (le bœuf et de deux bouteilles de vin. Un mois après, je réduisis h une livre et &

£T LES C0M£D1£NS. 4i9

une bonteille sa ration quotidienne. Mon espoir était

- de ralVaihlir au point qii il n'aurait |)lus la force de faire sou service et qu'il irait chercher meilleure fortune ailleurs. J'échpuai complètement dans ce premier essai. Novogorod ne devint ni niLMilcur ni plus iuaigre. 11 coutinua à m aimer et à me battre comme aux jours des meilleurs repas. ladignée , je lui supprimai entièrement la viande pour ne le nourrir que de légumes. Je le soumis au régime des fèves et de la salade. Un lion aurait succombé, un bœuf serait devenu poitrinaire ; Novogorod ne s'en porta que mieux» son teint s'éclaircit; il sembla rajeunir. Je renonçai à cetle vengeance de prairie; ce monstre aurait vécu d'échaudés.

Dans mon découragement , je me rappelai que la

Bible parlait d'une certaine femme, nommée Dalila, qui, voulant aussi se défaire d'un Cosaquç de Tépoqne, lui coiipa les cheveux au ras de la tète, et qu'enbuile Samson se trouva si faible, ([u'cllc lui creva les yeux. Pourquoi, me dis-je, la force de Novogorod ue résiderait- elle pas dans ses cheveux, qu'il j^rtait très-longs, très-touffus et très-crépus. Une nuit, qu'il dormait près de moi, je m emparai d'une paire dé ciseaux à tondre les moutons, et, en quelques coups bien portés, j'obtins le résultat sur lequel mon dernier espoir se fondait. Il se réveilla enfin 1 mais, au lieu de me prouver sa faiblesse, quand il s'aperçut de Topératibn que je lui avais foit subir pendant le

i|SO LA COlliDiS

sommeil, il se livra à de tels excès sur moi, qu'il me parai n'avoir jamais été plus fort. 11 me laissa mourante sous ses coups. La Bible mWit valu cette bon* nête récompense. Après ra'avoir pris tout ce qui me restait, un diàle, une guitare, un parapluie tout neuf, il alla les vendre, les but et ne rentra qu'à trois heu* res après minuit, car il rentra, le misérable I

Nous étions en liiver, l'air était très-vif; ses cheveux étaient coupés, il avait gagné une énorme fluxion. 11 éternuait, il moucbait, il fondait en eau, et ses dents lui causaient des douleurs atroces. Le lendemain il souffrait davantage. Le troisième jour, le médecin du régiment, qui déclara que sa fluxion était causée par l'imprudence dont il s'était rendu coupable en se privant, au milieu de rhiver, de ses cheveux, lui ordonna, entre autres prescriptions, de prendre de Topium a forte dose afin de pouvoir dormir. Ses douleurs ne firent qu'augmenter. 11 arriva un soir plus flirieux que de coutume, exaspéré par les tortures de sa fluxion. Dans sa rage, il voulut me forcer à boire tout l'opium contenu dans le flacon. Je vous laisse à penser si je me défendis. Je le repoussai, il revint sur moi ; il m'étreignit, je lui serrai désespérément le cou ; et, profitant d'une lueur d'avantage que je sentis avoir sur lui, au moment où il ouvrait la bouche pour^ous* $er un de ces cris d'ours qui lui étaient bmiliers, je vidai le flacon dans sa bouche, t Bravo I me dit-il

en m'embrassanti c'est fort, ce que tu viens de iaire

là. C'est on coup de maître. Pour ce soir, je te pardonne, mon hetman î » Un hetman, c'est ainsi, je crois, qu'ils appellent leur général. Ma victoire Tavait sobjogué ; mais, une beure aprte, l'opium Tavait tellement assoupi qu'il était comme mort. Il n'y avait aucun niotir pour croire qu'il sortirait jamais de celte léthargie de plomb. Ën présence de ce scélérat, qui avait déshonoré ma patrie et mangé jusqu'à ma dernière guitare, je ne me sentis émue d'aucune compassion. Il était cinq heures du matin environ ; la lune éclairait doucement les eaux peu limpides du canal ; quelques jeunes gens, qui sortaient de ces mêmes Vcndanycs de JJourgogne, passaient sous mes croisées, c Messieurs, leur criai-je de ma voix la plus douce, j'ai un Cosaque dont je ne sais que foire dans mon appartement... — Si madame daignait nous le jeter, me fut-il répondu, nous nous ferions un véritable plaisir de l'en débarrasser... c Vive l'Empereur! > criai-je... Vous devinez le reste... ma vertu fut sauvée !

— Trois salves infernales pour la Brisevillei s'écria Moufllard , quand la nouvelle Judith eut achevé

riiisloire de son llolophcrne.

On lit mieux, on la couronna de tous les bouquets qui s'élevaient sur les gâteaux de Savoie, pièces

montées et autres chcis-d'œuvre de la pâtisserie moderne.

J^'ivjresse « on )e voit , était montée ^ un ton assers

422 Lk COMKDiE

scandaleux sans avoir atteint son apogée. Les propos, que ne retenait plus le fil déjà si fragile de la raison, s'égrenaient au hasard et s'éparpillaient. Moufflard s'était jeté aux pieds madame Brossier, la duègne de la troupe, et, se trompant sur son âge, comme lise trompait sur le sien, il lui déclarait un amour éternel à la ÛMse des bougies. U lui baisait chaudement la main ; il la suppliait d'écouter ses vœux, ^e partager sa destinée. 11 avait iini par pleurer à chaudes Jarmes.

également ivre , Tintorel raisonnait sur Tart du

comédien à perte de vue, et, hallucination amusante, il répondait avec une chaleur d'avocat k des attaques que personne ne se permettait contre ses théories. € Permettez, s'écriait-il, que je vous réponde. — Vous ne me donnes^ pas le temps de répliquer. — Vous croyez que je n'ai pas d'objections à tous faire, j'en ai douze : la première... — Si vous m'interrompez toujours 1 — Messieurs, du silence... Quant aux grossièretés, je n'y répondrai pas... — Vous citez toujours le paradoxe de J.-J. Rousseau... — Voyons, mettez-vous d'accord. — D'ailleurs, tel est mon sentiment; je persiste 1 1

Valéry, l'acteur de tant de talent et de si peu de voix, confiait à Saint-Pollard qu'il était en pourparlers avec la Comédie-Française pour jouer le Misan-ikrope^ dernier terme d'orgueil et de folie auquel arrivent les acteurs dans leur monomanie spéciale.

Comme ce r6Ie passe, on ne sait trop potirquoi, peutêtre parce ({ae ce n'est pas nn rôle , mais nne <M)m-

plaintc assommante , pour être le plus difficile du répertoire, tous veulent tenter Thonneur de le jouer j tons espèrent le rendre avec succès, et tons y échouent; mais c'est le signe certain du ramollissement du cerveau chez ces malheureux. Généralement, on les effiace du livre des vivants dès qu'ils ont seulement exprimé le désir de jouer le Misanthrope : c'est leur testament d'agonie.

Oui, disait Valéry, je jouerai le Misanthrope à la Comédie^Frani^aise et je serai immédiatement engagé.

' — Toi! lui répondait SaiutrPollard.

— Si je réussis, bien entendu.

C'est différent I

— Je réussirai. Je me ferai une tête , tu verras, Saint-Poliard, tu vmas !

fin argot de coulisse, se faire me r^e vent dire se. composer, à l'aide d'une perruque et du rouge , un visage rigoureusement en harmonie avec lerèle qu'on jone^ Beaucoup d'acteurs n'ont que ce talent-là.

— Oui , répéta Valéry, je me ferai une fameuse tête , et l'on verra au premier vers que je réciterai que j'ai compris le Misanthrope d'une fiu^n tonte nouvelle. J'ai deviné l'intention de Molière, je crois même avoir dépassé son int^tion.

~ Tu en es bien capable, monnnra, par un effort^

124 LA CuMEDIE

de fioliteàse, Tacteur Saint-Poliard, qai, dattô le foiid de son âme, se disait : t Si ce n^est pas une dérision de voir un Valéry, un acleur fer-blanc, se proposer de jouer le Misanthrope ! t

Un actear de ferMane est celui qu'on fait jouer le dimanche ou qui triple les acteurs de premier ordre dans les pièces abandonnées par ceuxH3i. La troupe de fer - blanc représente la classe des parias dans l'Inde et les crétins dans la vallée des Alpes.

— Le jour de mon début dans le Misanthrope, reprit Yal^, je t'enverrai , mon cher Saint-PoUard, une loge d'ordiestre ; je compte sur toi.

— Tu peux y comj)ter, mon cher Valéry, tu entendras retentir ces deux battoirs*

Les mains, dans le langage des coulisses, deviennent des battoirs qmnd il est question de les employer au succès d'un artiste ou d'une pièce. La métamorphose a rarement lieu. C'est une image sans application, une métaphore oisive.

— Mon Dieu ! comment vous trouvez-vous ici? dit au milieu de cet orage Gcorgette à Félicien» 1 un et l'autre penchés sur le Sauteuil de la Briseville, qui, sur un signe de sa main , avait lait quitter la table à Poirier pour causer avec lui. Tous les deux s'en étaient éloignés depnis quel<lues minutes.

— Je suis ici , répondit tout bas , — et la précaution était tout à lait de luxe , car qui les aurait entendus dan$ ce vaoaràie? — le sniis ici , r^ondit

bigitized by UOOgîé

Féliden, parce qa*on m'a invité et parce que j'étais

k peu près sûr de vous rencontrer.

— Ah I l'on vous a iavité?

— Oui, mademoiselle.

— Et cfoî?

— Je ne sais, la lellrc est collertive : t Les artistes de la Gatté prient M. Félicien de leur l'aire Thonneur, etc.. » Vous paraissez bien surprise de ce que je vous apprends?

— Oui, je Tavouc. Ahl l'on vous a invité 1

— Qu'y a-t-il donc?

— Rien... seulement... •

— Pardon, mademoiselle, votre rougeur, vos rélicences... Je vous en prie, parlez. C'est une peine pour moi de supposer...

— Eh bien! je trouve étonnant qu'oi^n'ait pas ici tous les égards convenables pour les personnes qu'on invite...

— Je ne vois pas , interrompit Félicien , qu on en ait manqué pour moi...

Depuis que vous êtes ici, non !

' — Avant mon arrivée se serait-on permis ?. . .

— Oui , répondit. Georgette , dont rindiscrétion ptouvait bien son i^orance des choses de cette vie malsaine, non-seulement de tbéfttre , mais de notre société tout entière.

£lle ne savait pas que cette confidence... Mais elle ne savait encore rien.

— Mainteiuiiit» mademoigelie, reprit avec une véhémence toute chaude d*émotion le jeune rédacteur

du ïJlas de Perse y vous me devez de me dire le nom de celui ou de ceux qui m'ont insulté» car c'est ce que YOtiis voulez me faire comprendre... On m'a insulté.

Lk seulement Georgette s'aperçut de la faute commise. La pâleur de Félicien, le tressaillement de sea lèvres, ses mouvements nerveux lui en révélèrent toute la gravité.

— Laissons cela, dit-elle; c'est un propos, voilà tout.

— On noircît avec un |fropos, onenipoisonne avec

un propos , on tue avec un propos. Qui donc a tenu ce propos? dit, d'une voix qui fiit presque entendue, Félicien à Georgette, qui pâlit k son tour.

Elle fut surtout entendue de Saint-Brice , le jeune acteur qui avait osé parler de châtier ou rosser les journalistes. Celui-ci parut prêt à recevoir Tagres* siou qui le menaçait. Il boutonna son habit et tourna SCS regards du côté de Félicien.

— Maintenant, dit Georgette , je ne saurais p^us vous dire qui a tenu le propos qui m'a paru blesaant pour vous... Peut-être aussi n'était-il pas aussi blessant que je l'ai cru. . . je jne serai méprise. . .

— N'importe I qu'a-t<-on dit sur moi? Je veux le savoir I

«— Vous êtes méchant, dit tout bas Georgette en posant sa main sur celle de FélioiiHi.

ET LBS COMÉDIENS. 437

C*était Ift première fois qn'îl éprouvait ce doux coutact. La sensation amortit l'injure. Et puis Gcorgelte avait prononeé avec un regard si suppliant et si bon, avec une voix si jeune, si émue et si pénétrante : t Vous êtes méchant... » que la colère de Félicien s'apaisa comme si ces paroles eussent été de la magie.

— Je ne suis pas méchant, mademoiselle, mais ma

dignité...

— Votre dignité veut-elle me donner un peu d'eau glacée? lui dit Georgette.

— Ainsi je ne puis pas savoir^..

— Je vous promets, répliqua Georgette, je vous promets que, si je parviens à me rappeler ce qu'on a dit sur vous, je vous le dirai.

Ce fut au tour de Félicien à poser sa main sur celle de Georgette, sur laquelle il la posa plus que ne le comportait la phrase qu'il ajouta.

\oxk9 me promettez sincèrement?

Très-sincèrement.

— ^ Je voudrais que mon honneur fût désormais le vAtre.

Quant à ceci , Georgette n'y comprit rien du tout ; mais die laissa sa main sous celle de Félicien, tout ardente, toute fiévreuse d'amour, d'inquiétude, de timidité.

Félicien sembla ne plus se préoccuper de l'atteinte injurieuse dont il avait d'abord si doulouransteraent accusé la Uessure. L'amour l'avait endormi , et , au

ft>nd> mieux valait jsans doute ; mais cette |HremièFe leçon, que Georgette avait pour sa part reçoe si complètement, ne porterait pas d'aussi heureux fruits dans Félicien, à qui elle venaitd'être retirée par Georgette elle-même y par Georgette éclairée tout à coup par son efl'roi. Il eût été désirable, pour l'avenir de Félicien, qui eût peut-être transmis son expérience à ses confrères en journalisme , qu'il sût , fût-ce au prix d'un affront , qu'il faut le moins possible répondre aux politesses des acteurs , les premiers préteurs sur gages en matière de courtoisie compromettante. Le gage, c'est la liberté du journaliste, c'est sa franche opinion sur eux, c'est sa plume, son opinion, son jugement, sa conscience. Oui, voilà ce quonmet^a gage chez eux et dont on ne peut plus disposer une fois qu'on a rompu le pain à leur table et goûté à leur sel. • •

Autrefois le journaliste français était , comme dit le peuple, trop sur sa boucherez n'était pas séule-> ment de l'acteur qu'il se faisait le convive facile, spirituel, mais du premier charlatan qui avait bespin de l'orchestre dé la presse pour faire chanter ses louanges. 11 ne savait pas refuser. Il en était aux regrets le lendemain, mais le surlendemain il recommençait. Sa vie se passait entre les truffes de la ré^ clame et les remords de sa dignité. Son ventre Taccusait quand sa tête se repentait. Ces écrivains d'un

temps dont le nûtre a fait justice étaient tovs $im^

BT LBS CQMÉDIBNS. 4S9

fres à voler en plein midi dans la boutique d'un ])âtissier. Ils dînaient avec amour. Les faisait diuer qui voulait. On n'appelait pas cela les acheter, les corrompre , mais tout simplement les confire.

Saul' de belles exceptions , même alors , la presse française se maintenait et se conservait par le procédé Appert.

C'est cette honorable leçon qui ne put pas proliler à Félicien, Geor^ette devinant à quel prix il allait la recevoir. C'était un duel inévitable. Elle eut Tinstinct

de savoir l'écarter à temps ; mais il était tout juste temps.

— Tu vas encore me dire, murmura Poirier à IV reîlle enflammée de la Briseviile , que je suis un affreux tapissier, un stupide rickard, un ventre doré, m imbécile ; mais je ne puis me rendre compte , ma chère amie, du motif que* tu as eu pour inviter cet intrus de journaliste à notre souper.

Il est inutile de remarquer que cette première phrase de Poirier à la Briseviile était dite par lui au commencement de l'entrelien de Félicien avec Georgelte, entretien que nous venons de surprendre.

— 11 n'est pas encore temps de te rapprendre.

— Cependant, regarde, continua Poirier, ils ne sont séparés que par ton fauteuil , qui est resté vide.

— Pourquoi estril resté vide ?

— Bon ! voilà que tu m'interroges quand je te questionne. Ce n'est pas le moyeu de nous entendre.

— C'est que ma question est une réponse. Si j'ai quitté mon fauteuil , s'il est resté vide , c'est pour (iu*il leur fût permis de se roucouler des dioses tendres.

— Je ne le vois que trop. C'est là ton but, dis-tu?

— C'est là mon but. Ne les dévisage donc pas tant ;

tu vas les troubler, et le coup sera manqué-

— Quel coup ?

— Veux-tu bien me regarder, Poirier I

— Mais ils se rapprochent I . . .

— Tant mieux! laisse-les se rapprocher.

— Mais elle rougit.

— C'est dans mon programme. Quand la cerise ' rougit, elle va mûrir.

^ Elle linira par tomber, ajouta Poirier avec ua soupir.

« — Tant mieux encore I

— Mais dans sa bouche î Non... mélancolique tapissier.

— Yoilà leurs mains qui rencontrent encore I

— J'y complais.

— C'est encore dans ton programme ?

— Bans^oute.

— Mais regarde comme ils se parlent de près I

— Ne les tourmente donc pas ainsi avec tes. gros yeux de dogue.

— Briseville, si tu m'as joué 1... si tu me jouQS ! *— J'en bien enviç. . *

— Tiens! leurs joues vont se toucher I II faut en finir, Briseville !

La BHsçTiUe fit faire sur lui-même on tour rapide au tapissier exalté.

— Mais je veux voir, moi I

— Pas eucore...

— Je veu tout Toir, te dis-je t J'ai payé assez cber

ma place.

— Viens, maiutenaut. Poirier;' ton rolc va commencer...

— Est-ce qn'il l'a embrassée?

— Apres tout!... Mais suis-moi, et sans affecta- ' Uon, si c'est possible.

La Briseville se dirigea sinueusement vers le fauteuil qu'elle avait occupé tout le temps du dîner, et, en reprenant sa place, elle dit tout bas, et de son ton le plus mielleux, à Félicien :

— Vous seriez bien aimable , monsieur, comme je ne veux pas rentrer chez moi à pied cette nuit, d'aller jusqu'aux boulevards et de dire au cocher d'une bonne voiture h quatre places de venir se ranger et de m'attendre devant la porte du restaurant. J'ai mes raisons pour ne pas charger de cette commissioa ua des garçons de service. . .

Félicien se leva avec empressement et courut s'acquitter de la mission un peu banale dont madame Brisenlle le chargeait, liai» la dame ne connaissait pas les maniérée de cour \ d'ailleurs elle avait sou but

432 LA JPOMÉDIE

en éloignant le jeune amant de Georgette; peu lui importait la Ibruie.

A peine Félicien quittait la salle que la Briseville donnait sa place à Poirier, afin qu'il se trouvât tout

près de Georgette, landiis qu elle s'asseyait à la place occupée par Félicien.

. Voici la comédie infernale qui allait se jouer dans

cet antre, où, comme pour augmenter Tardcurde l'atmosphère, un immense bol de punch fut apporté. Salué d'un chaleureux accueil, il fut placé au milieu de rinconiniensurable table, si toutefois cette table de Gargantua avait un milieu.

La Briseville avait caché sa montre dans le creux de sa main, dans le but de se rendre compte, seconde par seconde, du temps dont elle avait rigoureusement à disposer pendant l'absence de Félicien.

Le punch versé et à demi bu avait embrasé la salle ; on pouvait dire que les murs chancelaient et que le plafond était gris. Ce fut dans ce moment de trouble et de brouillard que la Briseville chercha à lier conversation avec (reorgette k travers l'obstacle opaque de Poirier, placé, on vient de le voir, entre Georgette et elle.

— Ce petit jeune homme est charmant , n'est-ce pas, Georgette ?

Oui, madame, répondit Georgette; mais vous le connaissez mieux que moi...

— Un peu plus, c'est vrai, mais c'est tout.

BT LBS COMÉDIENS. 433

— Puisque c'eijt vous, je crois, qui l'avez iuvilé pour ce soir.

— Pas moi toute seule... c'est au nom de tous

nos camarades ; d'ailleurs, tout le monde doit se féliciter... il représente la petite presse; il est à ménager. Vraiment il est très-bien !

Ici la BriseTÎlle regarda sa montre dans le fond de sa main, et sa parole se fit à l'instant même si sourde et si Yoilée queGeorgette, à qui elle continuait à paur- 1er, lui dit :

— Pardon, madame, mais je ne vous entends pas.

— Te te disais... reprit la Briseville.

£t elle murmura de nouveau un certain nombre de paroles qur laissèrent (icor^elte dans la même incertitude, le cou tendu, l'oreille attentive.

— Je n'entends pas davantage, dit-elle.

— C*est singulier, monenrant... je parie cependant comme je lais toujours. C'est probablement le tapage qui règne ici qui t'empêche de m'entendre.

Georgette exprima par un sourire naïf qu'elle avait à peine saisi le sens de ces dernières paroles explicatives.

— Ma foi f tu m'entendras, s'écria la Briseville en

quittant sa place et en s asseyant sur les genoux de Poirier.

^ Bon 1 dit Pollard , voyant se produire ce mouvement familier ; nous passons de rexpositUm à Vaction. Place au théâtre 1

^ Selon le précepte d'Âristote » se hâta d'ajouter Tintorel ; Âristote , qui compte douze sortes d^expo-

sitions : 1 "exposition simple, l'exposition mixte, l'exposition rapide, l'exposition graduée.

— £t TexpositioB sur la place du Palais-de-Justice pour ceux qui ne savent qu'ennuyer d'après les règles, dit Moultlard. Zut pour Aristote I

— Le tapissier est devenu fauteuil f dit Valéry» Tacteur à la magnifique extinction de voix.

— Bravo, Valéry ! 11 dit peu, mais il dit bien!

— Fauteuil à bras, dit un troisième.

— Hais pas fiiuteuil à la Voltaire, dit madame Brossier.

— Ah! charmant! charmant! je le reliens. Brossier, je te rachète, dit Moufflard. Mais je t'ai déjà donné ma vie ; l'oflre de vingt-cinq louis ne pourrait guère le llatler.

— MouiOard a parle de vingt-cinq louis I

— Qu'il les montre 1 s*écria un autre.

— Je les lui achète pour cinquante louis !

— Ahl messieurs, dit Mouflîard, ne vous moquez pas de ma noble misère ; c'est toute ma poésiel Personne ne la comprend, cette poésie. . . ^as même mon restaurateur. . . Oh ! ne pas être compris ! . . . Vous vous étonnez tous que je donne vingt-cinq louis que je n'ai' pas!... mais vingt-cinq louis qu*on n'a plis et qu'on voudrait donner, avec son âme pour appoint , sont plus agréables au cœur délicat de la femme adorée

ET LES COMÉDIENS. td5

qae eentloms qu'on met froidement sur ie marbre de sa cheminée. Ponrqnoi les portes sont-ils grands?*.. Ré^

pondez ! Us sont grands parce qu'ils distribuent, les maliieureux 1 des lauriers d'or, des sceptres d'or, des couronnes de diamants I Et les jeunes amants, que ne donnent-ils pas à leurs maîtresses ! le ciel, la lunu les étoiles... Ils n'ont pas seulement une comète à leur disposition. Vivent les cœurs généreux qui n'ont rien 1 ajouta Moufflard en envoyant un baiser du bout des dents et du bout des doigts à madame Brossier, qui n'était pas, l'excellente duègne, à la hauteur sublime de tant de folies. Je bois à la mémoire de mon bottier, termina avec solennité Moufilard en élevant son verre à la ligne de ilottaison de ses lèvres. Pourquoi de ton bottier?

— Parce qu'il est mort sans jamais me demander un sou; et il était Allemand! Sur sa tombe j'ai écrit avec un morceau de charbon : A êanUmoirey les mf» moires reconnaissants !

MoulHard tomba ensuite la tête sur la nappe. On voit avec quelle mobilité les propos passaient et disparaissident à cette heure du souper, peu à peu changé en orgie. De laBriseville et de Poirier il n'était 0tts question dans ce coin, d'où venait de se détacher la grande figure de Moufflard.

— Je dois iiien vous fatiguer, monsieur Poirier? disait la firisev^le au tapissier*

Elle avait ses raisons pour is'nprimer avec ee rw-

pect, qui n'était guère dans ses habitudes. 11 ne fallait pas effiuroucfaer Georgette. ^

— Moil mai{> pas le moins du monde, chère madame Briseville, répliqua Poirier avec la même amé- nité.

— C'est que je ne suis pas légère.

— Une plume I une plume de cygne, chère dame!

— Flatteur I

— Non... c'est la pure vérité. Une autre personne â assiérait sur mes genoux que je la supporterais avec la même aisance.

— Ceci est trop fort! deux personnes sur les genoux. Entends-tu, GcoriAette? Tiens ! si ta mère était là. . . Où est donc la Saint-Joseph ?

— On a perdu une Saint*Joseph ! Récompense trèshonnete à (jui la rapportera...

— Madame Saint-Joseph, dit un garçon du tond de la salle, fume en ce moment un cigare dans le jardin. Faut-il lui dire de rentrer?

— Mais non! dit la Biisevilie; mais non! ce n'est pas la peine.

Et, se tournant vers Poirier, qu'elle écrasait réellement, elle lui dit :

— Je veux avoir pitié de vous, monsieur Poirier. • Je ne vous défie que de porter sur vos genoux moi et .la Ulle de mon amie, moi et Georgette, enfin. Georgette, viens près de moi» mon enfant... Éprouvons les bra&cards de monsieur.

Georgette rougit. Elle hésitait.

— Allons donc ! lui dit la Briseville en la soulevant par le ])ras et eu la faisant asseoir par iorce sur les genoux de Poirier. —11 tarde bien, pensa ensuite Tactrice de la Gaîté en regardant une troisième fois le cadran de sa montre. Tiens! la mère qui me l'ait signe par le carreau d'aller la trouver au jardin; elle a quelque chose à me dire...

La Briseville se leva à demi.... Félicien entrait.... £Ue quitta brusquement sa place... Georgette se trouva seule assise alors sur les genoux de Poirier.

Félicien l'aperçut. Son sang, déjà sourdement agité depuis qu'il s était iourvoyé au milieu de cette ménagerie, partit comme une flèche, inonda son cœur et envahît son cerveau. Il n'y vit plus; il oublia où il était, il oublia qu'il n'avait aucun droit sur Georgette, il oublia la raison, la prudence, il ouiilia tout. Georgette et Poirier étaient au bout de la table opposé au bout ([ui touciiait prescjue à la porte de la salle. Pour arriver jusqu à eux, il Iroissa, coudoya, accrocha, renversa tout ce qui se trouva sur son passage. Le voilà derrière le fauteuil de Poirier, qu'il fait pirouetter d'un mouvement de rage. Georgette, foudroyée, a disparu comme un oiseau dans la tempête. Et, quand Félicien se trouve face à fac^ avec Poirier, il lui lïiarclic sur les pieds; il prend son verre, liésile pour savoir quel aflront il pourra lui faire; il lui jette le contenu du verre au visage, en lui disant dans les

438 LA GOMimK

yeux, dans la bouche, que Poirier hAété tient ou-*

verte de surprise, en lui disant : t Vous êtes un voleur! un misérable! uucoquiul uu lâche! Je vous ai souffleté ce soir, je vous tuerai demain matin ! Voulez- vous ^ •

On croit peut-être que cette formidable explosion fit sortir de; leur rêve liquoreux les quarante ou cinquante convives attablés aux Vendanges. Quelquesuns en furent un peu surpris, mais ils dédaignèrent de secouer leur douce léthargie pour chercher à connaître le motir, indifférent pour eux, d'une pareille provocation ; quant aux autres, ils mirent sur le compte de l'ivresse générale, à laquelle ils contribuaient, rivresse particulière de Félicien. £lle était un peu plus méchante, voilà tout. Ils laissèrent passer cette trombe.

Félicien, tout blême et tout tremblant de la colère qu'il venait d'éprouver, était passé de l'autre oiMé de la table, attendant (|u'il plùt à Poirier de se lever et de venir eniin lui demander raison.

Poirier s'essuyaft le visage avec beaucoup de soin.

A la place où il était, Félicien avait devant lui, • assise Tune près de l'autre, Corah la Juive et Coraly. Quoiqu'il fut profondément ému, il entendit courir ce bref dialogue entre les deux belles et sombres actrices de la Gaîté : \ ' ■

— J'ai tout vu, disait Gotah.

Ibi aussi, disait Oomly.

— C'est un cas de galère, s'il va jusqu au bout.

— Crois-tu?

— Bile est mineure.

— Ta parole?

— J 'en suis sûrel II ne i*aura pas, oh I non I car je

le menacerai. M

— Tu feras bien. El n'attends pas!

~ Dès demain, continua Corah en vidant d un irait sec un verre de diampagne qui perla ses petites jDoastaelies.

— Moi, dit Coraly, j'écrirai à la police.

— Dont tu es. , C'est possible.

— Il ne faut pas que cet affreux tapissier... poursuivit Corah, qui jeta un regard oblique et fauve sur Poirier.

— Non! il ne faut pas... *

— Tirons-la d'abord de ses pattes d'épicier; puis...

— Puis nous verrcnis, acheva Coraly en oumnt ses narines roses sous ses grands yeux tracés au cbarbon.

Ici les deux femtnes se regardèrent de la même ihanière qu'au début du souper, quand Georgette

avait été sur le point d'accepter le verre d'alicanle oirert par la sauvage Corah.

Félicien, qni avait cru deviner dans le dialogue des deux femmes un bon sentiment exprimé en faveur de Geox^ctte, quoique Georgette ne lût plus rien pour

lui (ju'unc llcur dcjà souillée, ternie cl llctrie, FélicicQ se pencha sur Corah et Coraly, el leur dil d'un accent généreux où roulaient encore des larmes de bonté, de douleur, de souffrance : c Ohî mesdames I mesdames! que vous êtes nobles et bonnes de prendre part ainsi à mon indignation et de partager la vengeance qui m'anime contre ce misérable, en train d'enlever la bouc que je lui ai lancée au visage. » .

Les deux femmes se r^ardèrent avec un excès de fureur mêlée d'un excès de mépris dont rien ne peut donner une coniplctc idée, et elles partirent en même temps d'un éclat de rire guttural qui tenait de la bête. Gela fit froid à entendre. Il sembla à Félicien, frappé au visage de ce rire, qu'il recevait à. son tour le soufflet qu'il avait donné à Poirier.

f Décidément je sois fou, se dit dans son âme attristée jusqu'à la mort le pauvre Félicien ; je ne sais plus ce que je fais, je ne sais plus ce que je dis, je ne sais plus ce que j'entends. Tout ce que je sais, c'est que Georgette est perdue, que Georgette m'a trompé, que Cieorgette ne m'aime pas. .. que Georgette. . . >

En murmurant, mêlé à toutes sortes dlmprécatiens, ce nom de Georgette, Félicien sortit^ sans la moindre conscience de ses mouvements, dû restaurant des Vendanges de Bourtjofjne.

— Je suis là, lui cria du haut de son siège un cociier de fiacre; je suis là, mon bourgeois.

— Qui, vous? demanda Félicien.

— Le fiacre que vous avez pris pour cette dame. . .

— Très-bien! Ah! Irès-bien!

— Oii la couduirai*je» mon bourgeois?

^ Au fin fond de Tenferl

— Dans Paris' ou hors barrière? / Félicien passa le pont jeté sur le canal et gagna

la partie du foubourg du Temple qui mène au boulevard. Il était plus paie et plus défait en ce monient que s'il fût descendu de la Courlille, après une nuit d'orgie» le mardi gras.

Félicien commençait à connaître ce qu'on appelle dans les romans le doux amour, le tendre amour, le premier amour; il éprouvait cette délicieuse émotion qui, à la longue, ôte à Tesprit son éclat et sa vigueur, au cœur son calme, aux sens leur pureté, petite vé- . rôle contre laquelle on n'a pas encore à opposer un Jenner. Il souffrait comme celui qui se noie, il criait comme celui qu'on brûle, il pleurait le long des boulevards déserts comme celui qui a perdu son trésor ; un nom revenait sans cesse à ses lèvres, un feu courait continuellement dans ses veines ; il retournait machinalement vers les Vendanges de Bourfjogne, et il se hâtait machinalement de regagner les boulevards ; ses jambes fléchissaient sous lui ; il voulait mourir; il se traînait d'arbre en arbre comme un homme blessé aux reins : c'était, je le répète, le doux amour, le premier amour, qu'il éprouvait 1 Et Ton chante Tamour! on célèbre l'amour ! on couronne Tamour I Mais Dieu

442 LA COMÉDIB

a puni bien cruellement ceux des instruments qui Tout pias particulièrement exalté* Le hautbois et la guitare ont été brisés. La flûte aura sou tour; espérons-le.

Comme tous les jeunes gens à leur premier amour, f éliciea considéra 1 oilense qu'il avait reçue comme une cause de rupture entre lui et Georgette, et il jura deux choses aussi sensées Tune que l'autre : la pre->mière, qu'il ne la reverrait plus ; la seconde, qu'il n'aimerait plus de sa vie. C'est sous le poids de ces deux graves résolutions qu'il rentra chez lui, avec l'inicntion de ne plus tourner son esprit et de ne plus diriger ses forces que vers la littérature, les beauxaris, la poésie, ces délices du sage» qui, selon le poète latin, n'ont pas d'infidèles retours. Ici nous . pourrions donner un démenti au pointe latin : nous aimons mieux parler un peu du Liloê d$ Perse^

Il y a trois époques bien caractéristique» dans la vie éphémère des petits journaux . La première époque est celle oti les rédacteurs sont payés d'avance; la seconde épocpic, celle où ils sont payés après la re^ mise de leurs articles ; la troisicmô, celle où ils ne sont plus payés du tout. Nous avons connu une qua-* * trième friuise, mais celle-là est bien rare; €eéi celle où le directeur, réduit aux abois, emprunte à ses rédacteurs. Elle n'a jamais eu des résultats bien longs ni bien fructueux.

Comme le Liîa8 de Perie n'avait jamais payé ses légers fédaçteurs, il ne ^e mourait pas de l'excès do

£T LSS GOMÉDIBMS. 443

dépense qu'ils poQYSÛent lui avoir oansé : mais Té-

(liteur cbréché qui l'avait fondé, n'écoulanl pas les livres empilés daas les égoats de sa librairie, ne trouvait pas un dédommagement suffisant dans les récla>mes et annonces frraluiles dont il emplâtrait les deux dernières pages et souvent les deux premières. Le Lilàe pâtissait beaucoup. U ne paraissait plus que quelquefois. L'influence qu'il n'avait jamais eue di-^ jninuait à vue d'œil, et, ce (jui acheva de la compromettre singulièrement, ce fut la promesse qu'il lit à son abonné d'augmenté du double son format, de paraître tous les jours et d'être imprimé en caractères neuls, signes certains d'une mort prochaine. Eniiu le LUm de Pêne était très-malade. Toujours, à l'affût des plus légères circonstaucos qui peuvent les autoriser à retirer leurs entrées aux journalistes, les directeurs de théâtre avaient déjà donné Tordre aux contrôleurs de sottlevér des difficultés aux rédacteurs du Lilas. Et les contrôleurs faisaient semblant de ne pas les r^eonnaltrei ou bien ils demandaient pour quel jour' nal ils avaient leurs entrées. Le journal ne leur était pas bien connu... ils cherchaient au livre d'entrées... ils priaient le rédacteur de faire régulariser sa position... Puis, d'im ton indulgent, ils finissueât par dire : Passéz! pour cette fois, passez!

Dix jours s'étaient écoulés depuis le souper des Ve9hdange$f et djspms dix jours Félicien n'avait pas vif 6e«rgette, malgré son serment de ne (ilus la voîi.

144 LA COMKDIE *

Mais quelle torture que celle existence de résister sans cesse et de céder toujours, de se dire : < Non 1 je l'ai juré, je ne la reverrai plus î * et de courir vers sa demeure, le cœur battant dans la poitrine, le front en sueur, l'esprit égaré. Le corps s*use à cet affreux tiraillemeut! il ne demande pas moins que toutes -les forces de la jeunesse pour ne pas succomber sous la ru[îturc d'un anévrisme ou l'explosion d'une apoplexie. Les romances trouvent cela charmant

Le onzième jour, Félicien avait épuisé toutes les distractions qu'on jette dans le vide du cœur pour lecombier» pour oublier ce visage qui ne vous quitte pas, pour voiler ce nom qui reparaît sans cesse. H avait épuisé les promenades à pied, les courses à travers cliamps, les plaisirs stupides» qui sont quelquefois les meilleurs» comme de regarder les joueurs de boules, les joueurs de paume , les marionnettes , les pècbeurs aux poissons blancs ; rien n avait tué en lui ce monstre qu'on nomme le souvenir ; rien pareillem^ ne parvenait à lui faire paraître plus court cet alïreux supplice qu'on appelle d'un nom plus mathématique, le temps, Pliénomène hiouîi mais qui avait déjài été remarqué par d'autres que par lui : plusieurs fois il était parti, par exemple, à neuf heure s de la place de la Madeleine ; arrivé k la Bastille, il n'était encore que neuf heures cinq minutes : il avait fait plus d'une lieue en cinq minutes. La douleur seule avait marché; le temps s'était endormi. Obi le temps I le temps 1 il n'y a que les

ET tBS COMÉDIENS. U5

condamnés à mort et ceux qui aiment qui sachent combien il va vite et combien il va lentement! Le temps doit être TœaYre.da diable; œuvre inCèrnale à laquelle Diea n'a pas encore mis bon ordre. — Qu'il

y pense !

Le onzième jour, Félicien lut sur Taffîche jaune de la Gui^ que mademoiselle Georgette jouerait dans la

soirée un rôle d'homme dans une revue de fin d'année attribuée à un auteur en vogue. Le premier mouvement de Félicien fot de se dire : « Je n'irai pas la voir, je ne lui parlerai jamais!... > Le second tut de s'objecter ceci : « Je n'irai pas pour elle, si je vais ce soir à la GaiU : j'obéis à mon devoir de journaliste; donc je puis y aller sans faiblesse. > Et il y alla.

Il y avait ioule au contrôle : un jour de première représentation» qu'on juge 1 Ëtune revue 1

— Votre billet I dit le contrôleur à Félicien.

— Je n'ai pas ma stalle, répondit le jeune écrivain ; sans doute on aura oublié de l adresser au journal. . — Nous sommes bien fàcbés, dit le contrôleur en tournant la lête pour répondre à vingt autres personnes, mais il nous est délendu de laisser passer sans coupon.

—Mais j'ai mes entrées : je me placerai où je

pourrai.

Le contrôleur, feignant d'être fort aliairé, resta cinq minutes sans répondre.

—Monsieur, dit au l^oul 4e ces cinq minutes Féji-

446 LA COMiDII

cien irrité au çoQtràleur, je vous ai prévenu que j'ai mes entrées...

—Mais, monrieur, je n'ai pas le temps... je vous ai apssi prévenu...

— Vous avez bien peut-être celui de me laisser passer?...

— Maisnon^ vous ne passerez pas : qui êtes-vousV — fiédacteur du Lilas de Perse.

—Connais pas» monsieur I C'est, je erois, on journat de médecine?

— Non, monsieur, de théâtre, d'art, de modes et de littérature.

— Connais pas.

— Cependant depuis six moins vous recevez le journal...

—C'est possible, monsieur : vous vous en expliquerez demain avee le secrétaire du directeur. Laissez, je vous prie, le passage libre, ajouta le contrôleur.

—Ainsi vous ne voulez pas me laisser entrer? demanda Félicien, blessé au ccour du ton et des manières de remployé.

— Impossible, monsieur. Hais, je vous en prie, ne me troublez pas dans mon service.

— Vous êtes un insolent! riposta Félicien : voilà cinq francs, laissez-moi passer.

— Monsiénr, lui riposta à son tour le centréleur avec ce calme (|u'ont les gens au-dessus des émotions banales de la vie, je ne veux pas avoir entendu votre

ET L£8 CÛMJBDIBNS. 447

propos, votre tojwe. le «ois m «leien militaire : m

duel ne me coûte rien, et il pourrait vous coûter beaueoop. Retirez-vous» allez prendre avec votre argent me atalle au bureau, et croyez, puisque vous ne voulez pas le deviner, que j'ai reçu des ordres.

Devant ce conseil, donné d'un ton poli, Félicien se retira, et, en marchant, il s'expliqua enfin pourquoi le contrMeur s'était opposé à son ^trée. 11 avait reçu des ordres.

< C'est IL Poirier» ThonorableM. Poirier, se dit-il, qui me Mi retirer mes entrées au théâtre de la Gaité. »

Félicien ne se trompait pas.

Il prit au bureau une stalle d'orchestre et entra dans la salle.

Comme toutes les revues, celle de Tauteur en vogue, pleine de cet esprit français qui raille sans cesse, jeta le ridieule à poignées sur tout ce qui s'était finit de bon, d'utile, de grand, dans le cours de l'année écoulée. Mais quoi î c'est l'esprit français. Il élève avec soin une statue pendant trois cent soixantequatre jours de l'année, et, le trois cent soixante-cinquième, il lui crache au visage et il rit.

Georgette, sous un costume de page, arrange a\ ce une iintatsie délicieuse, représentait la jeune année à venir. Bile était le printemps en satin des jours à naître. Pourquoi était-elle en costume de pa^^c plutôt qu'en tout autre costume? C'était un mystère. Ce qui ne l'était [M, c'était la forme de son corsage et de

ses jambes^ serrées dans un maillot rose. A moins

d'êlrc ( onipléleiiiciU nue, Georirelte ne pouvait l'être davantage. Kavissemeut général au parterre, à lorchestre et aux premières galeries. On prenait un plaisir fort peu littéraire à ce spectacle, dont rougissait et frémissait Félicien entre les deux bras de fer de sa stalle. Quoiqu'il se fût promis de rompre dans son coeur tous les liens qui Tavaient tendrement uni à rexistence de Georgeite, il souffrait à en mourir sur place de la voir prostituer sou corps pudique et charmant aux regards anthropophages de ces ogres à trois francs et h cinq francs par tête; car, ainsi qu*on le dit proverbialement, ils la mangeaient des yeux.

— ^i'estrce pas, monsieur^ lui dit un de ses voisins, que la petite Georgette a la jambe de Diane?

— Si j'avais un poignard, je vous répondrais, dit Félicien à son voisin mythologique, qui, prenant cette réponse faite entre cuir et chair pour une politesse, lui dît k sen tour :

—Je 3uis charmé, monsieur, de vous trouver de mon avis.

Félicien ignorait encore ce qu'est une femme de

théâtre entre toutes les femmes, il est dans l'essence divine de l'amour, pris dans sa plus sainte acception, de faire de Têtre aimé un auti^soi-mème, et pour cela, pour arriver h celte m\slérieusc assimilation, déposséder exclusivement la femme dont les rayons magnétiques et ceux de l'homme se ^ont rencontrés k

ET L£â CUMÉDIENS. 149

irayer» le» ig^, -leà mondes, les ofagtaeies, les faaiw rières 4^ tous les eontraim soulevés. Tous aspirent à cet byroçn de deux âmea, quelques-uns y pArvieuneut ; les amauU d'actrices jamais, paroe que les actrices soBtdes propriétés publiques comme letf Tuileries, le Luxembourg et lebw's de Boulogne. Vous pouvez vous faire la douce philosophie de croire que ces jardins sont à TOUS, mais il faut être un peu fou ou très-grand poëte pour arriver à une ooraplèle illusion. En réalité, il n'est pas une allée, un arbre, uft graiu de sabls, qui ne soient autant au dernier des manants qu'à vous. Ainsi de Tactrice. II n'est pas un de ses mmnbres, pas un de ses cheveux, pas un de ses gestes, sur lesquels n'ait des droits égaux aux vôtres le goujat qui a donné six sous pour la déshabiller du regard, la fouiller de sa curiosité indécente, la ternir de ses appréciations immondes et eu rêver sur son matelas iu* lame. Et, rigoureusement parlant, elles sont encore plus publiques que les jardins publies; ceux-ci du moins lemient h neuf heures, les actrices ne ferment qu'à mipuit.

Le mépris dont elles sont poursuivies à travers les

siècles, et auquel la civilisation n'a rien (Ué, vient de , là; non de leurs mœurs, qui ne sont ni pires ni meilleures que celles des autres femmes, mais uniquement de cette prostitution vague, plâs hideuse que la prostitution réelle : celle-ci ne vend que le corps et dans l'ombre ; celle-là vend le corps, ^'intelligence, le ccw

et r&me en pleine lumière. On ne s'entend pâs ainsi dans un commun mépris sur ce cpii n'est pas un principe. Partout 1 actrice est dillaniee. La hayadère, Taimée, l'actrice, qu'elle soitiii^pa^ole, Italienne ou Française» sontenveloppéesdanslamême réprobation. Cela ne saurait être sans raison. N'en cherchez pas d'autre que dans ce que nous venons de dire : l actrice est à tout le monde, — ce qui est le néant, — au lieu d'être à un seul, la véritable condition morale pour être à soi-même.

Plus tard Félicien apprendrait peut-être ces dures* vérités. Il fut distrait de sa douleur ce soir-là par une autre douleur. A la chute du rideau, une couronne magnifique de roses, de violettes et de camélias, fut lancée par quelque élégant de la première galerie aux pieds de Oeorgette. * C'est bien î se dit Félicien en enlougant SCS ongles sous sa chemise ; c'est bien ! la voilà payée pour ses nudités d^ la journée. Demain, celui qui lui a jeté cette couronne lui écrira pour lui donner son nom et lui demander un rendez-vous. 11 succédera à M. Poirier... sa mère la conduira eHe-même à l'endroit désigné. Que j'ai bien fait de ne plus Taîmerl » murmurait-il tout haut en descendant les boulevards, sans s'apercevoir que tout le monde Tentendait, que tout le monde voyait, aux obliques lueurs du demi^ gaz parti des boutiques, ses longues larmes, ses yeux

cernéSi sa ligure amaigrie et ses . moxivements de fou.

11 élait l'ort tard quand il rentra chez lui, paie et brisé comme un naufragé.

— Ceci est pour vbus, loi dit le concierge à travers le carreau; — ce paquet ; prenez.

Félicien prit le paquet et gagna lentement sa petite chambré sous les toits.

Il avait épuisé bien des rêveries et roulé de bien tristes projets dans sa tête quand il s'avisa enfin de défaire le paquet.

II poussa un cri de joie qui dut lui briser quelque chose près du cœur.

Georgette lui envoyait sa couronne l sa gloire de la soirée ! son premier succès ! la plus belle heure de sa vie !

V D*autres larmes coulèrent de ses yeux, mais celleslà étaient paisibles et douces ; il les laissa couler jus-

qu au jour, les mains, les yeux, le cœur attachés sur cette couronne.

Si Tamour, ainsi ([ue nous l'avons défini précédemment, est une véritable maladie du coi j^s et de l'esprit , et une maladie contre laquelle on n'a pas encore découvert de remède , on peut dire , à son avantage, qu'il n'entraîne après lui l'ennui d aucune convalescence. Le lendemain du jour oix Ton était «t la mort on est guéri , ou bien l'on recommence à aimer. Félicien reconnut la vérité de cette situation d'esprit et de corps que lait l'amour à ses éternelles victimes. 11 ne resta pas plus de trace au Ibnd de son

151t LA COMÉDIE

cœur de la soireo de la Gaîté que du souper maudit aux Vendanges de Bourgogne, Poirier^ la Briseville, madame Saint-Joseph, SaînlrBrîce, MoufBard, Corah cl Goraly disparurent, pour nous servir d'une expreàsiou tirée de notre sujet , dans le troisiètne desûous, comme les diables et les sorcières des féeries. Cette fumée noire s'abattit, et il no resta devant ses yeu\ que le fantôme adorable de Georgette, Georgette venant à loi, le cœur haletant sous la gaze » les lèvres pleines de sourire, sa couronne à la main. Tond les uoius odieux qu'il lui avait prodigués au sortir du spectacle se changèrent en expressions de tendresse infinie, expressions plus privées de sens les unes que les autres, mais toutes parrailement intelligibles à à i oreille magique de celui qui les prononce daus la course vagabonde de son délire. ParlSi le lendemain,

ne lui sembla pas assez grand pour contenir le déploiement de sa félicité nouvelle. 11 y étouffait, les maisons le coudoyaient; il gagifà la campagne. Alors il respira.

Ses pas lavaient conduit, car il ne conduisait guère ses pas , du côté de la barrière de l'Étoile, 11 descendit vers Neuilly, mille fois plus joyeux et plus léger que ces promeneurs valétudinaires qui allaient et venaient dans d élégantes voitures doublées de soie et d*eimui. Quand il releva la tête poor voir le ciel> il se trouva, presque sans le savoir, au milieu du bois de])oulogne. La nuit il avait plu ; 1(^ feuilles,

épanouies stm le soleil de la jeune matinée, rident et pleuraient à la fois. Oh f suave et divine folie de la

jeunesse! il disail à ces arbres , amis silencieux rangés autour de lui : c £st-ce que vous avez souffert comme moi la nuit dernière? Mais nous sommes bien heureux, vous et moi, ce malin, n'est-ce pas? > Et les arbres^ agités par le doux Iriâson de la brise, lui jetaient pour répoiise des gouttes glacées et des bouffées d'air bleu au visage.

L'inquiétude délicieuse qui courait dans ses veines le poussa d'arbre en arbre jusque sur la route de Saint-Gemain, et il se laissa faire sans résistance, il se laissa emporter. Non , jamais lu nature , cette bonne mère éternelle, les champs, les horizons lointains, les vignes dentelées, les plaines vertes, les coteaux dorés , les claires lignes d'eau , les hameaux effeuillés entre les plis du terrain, les clocliers rustiques, Jes chaumières harcelées par les poules percliees sur les toits; jamais toutes ces bonnes choses, qui parleront jusqu à la lin des siècles à l imaginaiionde Thomme parce qu'elles sont simples, parce qu'elles sont vraies, parce qu'elles sont primitives, n'émurent profondément un cœur comme (ut touché ' .celui de Félicien, il s'appuya contre un tilleul de la route, ferma les yeux à demi et savoura son réve.

< Mon Dieu! se disait-il, que ma vie serait un enchantement et que je bénirais celui qui me Ta don - . née si je pouvais vivre ici. aux champs avec Geor-

4M tk COMtDtB

geite! Àvec douze ou quinze ceais £ranc6 de renie on àm% |HNif oir vivre à la campagne. El pois noiîs yravallterioiis ; je sei^afs fermier. Je partirais le matin

pour revenir à njidi ; elle m alleudrait sur la porte ; elle avrail un chapeau de paille sur la tète ; nmis déjeunerions sens un petit berceau de chèvrefeuille; après le déjeuner j'irais chasser, el, le soir, après le Bouper, quand le grillon chanterait dans les herbes humides, nous lirions, Tété près de la croisée onvMe swr la terrasse, l'hiver au coin du feu. »

Plus loin d autres paysages, d'autres tableaux lui inspiraient d'autres scènes de la vie rurale , la seule source vive ott les portes aient puisé jusqu'ici h» écrits qui ont chtirmé le i)îus p^rand nombre et résisté à l>ction jdeslruetrice de Toubli et du temps. Qu'est-Kïe que le Vieaire de Wakefhli ? Pmi et Yirgi' (finie? Werther? Atala^ Jocclyn? le Lys dans la Vallée? 1 exaltation de la vie solitaire au milieu des beautés naturelles , des joies calmes de la campagne et des bois. U y a là-dessous une grande leçon don-? née à ceux qui cherchent le mystérieux secret du succès littéraire.

La première partie du rêve de Félici«i s'acheva à sept ou huit lieues de Paris, devant une porte en bois peiute en gro» vert, sur laquelle élait|cloué cet écriteau banal : Mmeoniêeampagneifmbléeàiauer auàven^ dre présentement. S adresser au notaire de Maisons.

ijttéiimu èlail à Maisons. Qu on juge s'il avait fiait

ET LB^ COIIBDJEKS. 455

dii ehemin depuis sa sortie de la barrière Aê liKtoik! Ses regards s'attachaient macliinalemenl à cet écriteaa, el, quand il Teut assez regardé , la curiosité renfralnaàposer soH œil centre le trou formépar l'ouverture massive de la serrure, afin de plonger à Tintérieur.

Une double allée de jeunes platanes se terminait,

mais à distance encore assez longue, par une maison à deux étages, hâtie en briques, peu vaste, mais visiblement construite dans des conditions de luxe et d'élégance. Sans trop d'emphase le propriétaire pou-^- • vait l'appeler wionc/icî/c'aM.

11 était nuit quand Félicien rentra dans Paris, où se terminèrent son rêve et son églogue. Le bruit, les lumières , la foule le rappelèrent à la réalité , à laquelle il avait cciiappe pendant quelques bonnes heures. Quoiqu'il iùi . habitué aux agitations et aux cris de cet enfer qui ne se tait ni jour ni nuit , il se demandait sérieusement, et parfois avec une indignation comique, quel horrible plaisir, quelle stupide raison pouvaient avoir tous ces braves gens-là pour vendre ou acheter du pain» des fruits, des habits, des chapeaux. 11 faillit se Daire une fort mauvaise afiaire avec un homme qui sortait de la boutique d'un pâtissier avec un pâté sous le bras. Il lui éclata an nez. Félicien trouvait souverainement ridicule qu'on pensât è; autre chose (foCk 9Àmet dans ce mande, t Quand je souffire, quand je languis, quand j^aime, murtnU"

456 LA COMÉDIB

laiMI, il existe donc des gens qui songent à la brutale satisfaction de maD^er? Y a-l-il une autre vie que celle de Timagination et du ccsur? * Encore un peu il eût ajouté : c T art-il autre chose dans l'univers que moi et Georgette? »

Quelques heures après, Félicien sentit qu'il y avait autre chose. Valéry, l'acteur à la Toix éteinte payée douze mille francs par an , avec feux , av^ût , comme d'usage, à la seconde rc[)réscntation de la féerie dans laquelle jouait Georgette, arrêté brusquement la pièce par un enrouement. Un grand succès fut coupé à la racine par cette indisposition prétend iic passagère de l'adorable Valéry, qui, recommençant son éternelle bouffonnerie, allait disant partout : c Je ne sais comment cela se fait ; moi, enroué ! c'est vraiment înou! ! Cela ne m'arrive jamais ! moi. enroué ! J aurai mangé trop chaud, j'aurai bu trop £roid ; je me serai trop fatigué aux répétitions. Du reste, avec nn jour de repos, je serai tout à fait rétabli ; j'ai fait coni])oser un sirop vert qui m'ôtera cet enrouement comme avec la main. » Nous verrons dans quelques jours le résultat de ce fameux sirop vert, (jui, du reste, n'en avait jamais eu aucun sur les angines dramatiques de notre illustre enroué. En attendant il s'entoura la bouche d'un chftle bleu, et, chargé d'un carrick de cocher, il alla se promener lentement au soleil des boulevards. 11 ne l^ûsait perdre que trois mille irancs par jour à F^BÛmstration de la Gol^^.

BT LES COMÉDIENS. 457

Cet accident l'iil cause (pe Félicien alla se casser v le nez, le soir même de sa si heureuse journée, à la porte do théâtre de la Gaité : le théâtre faisait relâ^ che par indisposition de M. Valéry. Où voir Geor-*gette pour la remercier de l'envoi si gracieux de sa couronne? Où la voir pour lui dire combien on avait pensé à elle, pletiré pour elle ; pour lui raconter tous les projets qu'on avait faits à travers les bois, lacum*pagne? On avait cueilli pour elle une pâquerette sur la terrasse de Saint -Germain; un myosotis sur les bords de la Seine, à Maisons ; un ne m'oubliez pûs à Marljé Quand on rapporte de pareilles richesses , on ne remet pas au lendemain pour les donner.

FéKciën courut do théâtre de la Gaîti à la maison de madame de Saint-Joseph. La il s'arrêta. Jamais il n'avait passé le seuil de la porte; ce n'était guère le moment de le franchir, c Elle est là pourtant , se disait-il ; si je pouvais monter ces quelques marches, parvenir à cet étage oh je vois luire cette lumière, je serais chez elle ; ce n'est rien,.. > C'est tout , pauvre Félicien ! La vie se brise devant cet obstâcle qui n'est rien ; les mystères les plus compliciués, les parjures, les trahisons se combinent et se réalisent dans le

creulc doucette pierre en apparence adorable par tooâ les points et qui s'annonce au dehors par les formes les plus honnêtes. Rideaux roses, trahisons noires* Si les maisons étaient de verre, ainsi que le souhaitait je ne sais plus c|uel ancien philosophe^ on pciur-

rail les comparer, sans exagération, à ces immenses bocaux des cabinets d'histoire naturelle; on verrait monter et descendre des monstres de toutes les espèces et de tontes les formes , des fœtnâ , des' reptiles , serpents, scorpions et autres chefs-d'œuvre de la création. Mais Félicien était jeune, très- jeune; il avait bonne opinion de tout ce qull ne voyait ' pas ; il crevait donc à l'innocence, à la lovauté, à la IVaiichise, à la pureté des maisons , ces grandes prostituées de pierre.

Mais sa hante estime pour ces filles de Ninive ne faisait pas (ju'il entrât ce soir-la dans la maison de Georgette. < Peut-être se mettra4-elle à la croisée, se disail-il en se pronieniant au pas amoureux devant la porte; ])cut-ètre sa mère l'enverra- 1- elle faire quelque commission, et je la verrai... »

Pendant la première demi-heure Félicien arpenta le pave, ainsi que nous venons de le dire, devant la maison de Georgette, pavé inégal, boueux, crevassé , pavé de tout premier amour \ on le remarqua. Il alla sur le trottoir placé de Vautre côté dé la rue; H fut encore suivi du regard insupportable de cette nuée de femmes curieuses et de jeunes lilles indiscrètes qui s'étonnent toujours qu'un jeune homme cherche à apercevoir du bas de la rue la femme qu'il n'a pas la facilité de voir là-haut chez elle ; qui étudient impitoyablement les pas et les gestes d'un amant sans asile comme elles épieraient les mouvements d'un

ET LES €OHéD|SNS. ' 4&9

Yotenr nocturne. 1 11 aime,> se disaient-elles. Eh bieni quoi! a aimez-vous pas aussi, n'avez-vous pas aimé, n'aimerezr-vous pas un jour ? Laissez donc ai* mer tranquillement, ou bien écrivez sur le mur : c Défense d'aimer le long de ces maisons. * Fatigué de la poursuite que lui faisaient les regards du charcutier» du charron , du boulanger, de l'épicier, des petites blanchisseuses eu magasin, Félicien, de desespoir, se réfugia dans l'allée d une maison plaçée en face de celle de. madame Saint-Joseph. A peine s'y était-il réfugié que le portier de ce temple hospitalier lui jeta un seau d'eau à travers les jambes, ajoutant ces paroles prononcées d'un ton grave à l'insulte qu'il se permettait: V Notre maison, mAsieur ! n'est pas l'ob- . sen'aloirc des amours. > Et il ferma ensuite violemment la porte sur le dos de £élicien , qui lut poussé de cette manière polie au milieu de la rue , au confluent de deux ruisseaux. Onze heures sonnaient quand il prit la résolution de se retirer. 11 adressa un dernier regard à toutes les croisées de l'appartement de madame de Saint-Joseph et gagna ensuite mélancoliquement les boulevards. « Je la verrai probablement demain, murmurait-il ; l'afiliche annonce pour demain la seconde représentation de la féérie*.. » Comment se fait-il que, lorsque minuit sonna k tous les clochers des environs, i^élicien , au lieu d'être chez lui, se trouva oicore les. yeux en Tair, les pieds dans la boue, devant la porte de Georgette'? Rien A'est plus

460 LA COMKBIB

aimple li expliquer; il avait dit : t Je la varrai demain; > il voulait la voir aujourd'hui. Déraisonnez si vous voulez avoir raison &a amour et de Tamour.

Si Félicien ne vit pas Georgette oe aoir-là, il eut le triste avantage de voir sortir, à minuit et quelques minutes, de la porte do sa maison, Thommo qui, depuis qiielques jours, robsédaità la rendre fou oameuî" trier... il vit sortir H. Poirier.

Poirier sortait joyeusement de la maison Saint- JosepU eu&iiUant l air de la Monaco. Félicien se plut à le suivre, car la douleur a aussi ses fantaisies, et il le vit, choisissant avec délicatesse les pavés où il appuyait ses pieds, se diriger du côté de la Bastille par les boulevards des Filles-du-Calvatre et Beaumar'* chais.

Félicien suivait donc Poirier ; mais comme par instinct, comme un jeune tigre suit vaguement sur le sable rhomme ou Tanimal qu'il n'a pas encore la force de déchirer. Il éprouvait un plaisir savoureux et sauvage à marcher au milieu de ce cortège qui accompagne la vengeance et qui en çst poiir ainsi dire la mise en scène: — le silence partout, la nuit mate, les rues désertes, les maisons éteintes, une voiture qui roule bien loin, étrange voiture qui, comme le voltigeur kollandm$, n'ajamaisétévuepar personne,, le brouillard fumeux , quelques passants effarés , un çorbeau qui pousse un croassement en allant d'une

Géminée à Tautre. U doublait, il triplait q^elqttefoi9

BT LES COMÉDIENS. 464

le pas comme s il eût voulu se précipiter le poignard à la main sur son ennemi; il le ralentissait bientôt, posait ane main haletante mt son front et soupirait fortcnicnl. c Où sont les temps, murmurait- il , où chaque homme portait à son côté une épée? Comme je Tattaquerais ! Je fondrais sur lui ; il faudrait bien qu'il se défcudîtî Je le tuerais du moins loyalement... mais l'assassiner 1 . . . Pourtant est-ce qu'il ne m'assassine pas, lui?»

Poirier, s'animant par l'excitation même de la marche, sifllait avec encore plus d'enthousiasme (ju'au début l'air de la Monaco. Il étincelait de roulades magnifiques ; il se livrait à cœur joie à toutes les lanlaisies perlées de cet air po])ulaire, que lui renvoyaient avec une exactitude dont il s'enivrait les * mille échos des rues endormies à sa droite ét à sa ^^auchc. Un instant Félicien crut que Poirier, arrivé au plus haut degré d'exaltation musicale, allait danser la Monaco. Il s'était arrêté devant une boutique d'épicier. Félicien, (|ui avait eu le temps de se rapprocher sensiblement de lui, se cacha à deux pas derrière un arbre. Le folâtre tapissier ne dansa pas. Il tira de sa poche un papier de forme carrée , et il chercha à le lire à la lueur de la lanterne allumée audessus de la boutique. Il ne lit que le parcourir; il voulait s'assurer que l'adresse était exacte, car c'était évidemment une adresse. Poirier s'était dirigévers uuQ boite aux lettres percée dans la porte de .

l'épicier. Il lit encore un pas/ avança ia main... Un aîmaiit de haine attirait si intimement Félicien vers Poirier que le jeune amant de Georgctte en était vénn au point de ne plus supposer chez le tapissier un geste, un mouvement, un acte , qui ne fût fait contre lut. Il jeta brusquement son bras devant celui de Poirier, saisit ce que sa main tenait et s'enCuit en l'emportant. Ce n'était pas seulement une lettre, mais deux lettres qu*il volait. Le tapissier cria de toutes ses . l'orces : « Au voleur ! » Félicien était déjà à deux cents pas; au second cri il était chez lui.

c Après tout , dit Poirier, revenu dfs sa surprise, ces deux lettres ne renfermaient pas des billets de banque \ je les récrirai en rentrant. > Ët il reprit :

A la Monaco L*on chasse et Toa dédiasse;

AlaMonaeo \ L*OD chasto comme U faut. ' .

La première des deux lettres qu'ouvrit Félicien

contenait... Mais, avant de dire ce qu'elle contenait, n'oublions pas de dire aussi que f éli( ien , peu habi- . tué à ce genre de vol, avait apporté cbez lui une émo- , tion terrible, suite naturelle de son incroyable action. Ses main^ tremblantes ne parvenaient pas à briser le cachet; la lettre glissait, fuyait de ses m»ns : il rccomniença cinq fois de suite. C'est que cette lelire renfermait iiilAilliblement des laits particuliers àPoi-

KT LIES GOlfSPlBNS. 468

rîer et à Creorgettc, h Georgette et à lui Félicien, à lui Félicien et à Poirier. Qu'allail-il apprendre? — Oh i qu'allait'il apprendre! — Voici ce que lui révéla la première lettre dont il viola le secret; voici

euiiu ce que Poirier, l'infâme Poirier, osail écrire :

c Mon clier monsieur TrottebaSi

f Veuillez passer chez moi le 15 courant, je vous prie, pour nielire mon vin en bouleilies. J'ai reçu trois feuillettes demâcon vieux et une pièce de bordeaux 1848. — Tout est colle. Apportez seulement trois cents bouchons, car j'en manque, et deux par queUi de lattes. Voilà tout.

€ Mes amitiés à madame ïrollebas.

« Isidore PoimBR.

« A M. Trottebas, tonnelier, rue Poupée. »

Devant cette splendide mystification Félicien baissa tristement latâte. Poirier toivait à son tonnelier! Poirier voulait qu'on mtt son vin en bouteilles I Le jeune homme furieux avait découvert cet immense secret. « La vie n'est donc, s'écria-t-jl amèrement et d'une voix ironique qui faillit éteindre sa bougie , la vie n'est donc qu'un tas de violences, de déce|)iions, de lâchetés et de sottises? » Oui, aurait-il pu se répondre , s'il eût commencé ainsi sa phrase ; La vie amon^eose...

Son découragement était si lourd, si accablant, qu'il sembla manquer de force pour rompre le cachet de la seconde lettre volée : il le rompit pourtant.

Voici ce qu'il lut dans cette autre lettre écrite par Poirier, et dont les lignes supérieures portaient ces mots qualificatifs :

a Monsieur Désormcaux, ancien professeur de déclamation au Conservatoire, sergent-m^jor dans la â^e légion» 2>ne bataillon, compagnie.

c Mon vieil et bon ami,

c J'ai découvert uH trésor, et, ce trésor des Hespé* rides, je compte le faire passer de mes mains dans

les tiennes, si lu en comprends comme moi la valeur. Mais comment n'en sentirais-tu pas tout le prix, toi, le maître dans l^art de former des Clios et des Pdlymnies pour la Comédie-Française? J'en ai déjà Irop dit pour avoir besoin d'ajouter, mon vieux Désormeaux, mon ancien sergènt-major, 2« légion, que le hasard a mis sur mon passage une jeune fille, — imagine-la aussi jeune que tu voudras, — belle, intelligente, à sà première aurore, pleine de mille belles dispositions pour Tart dramatique , Fart sacré des Racine et des Boileau. Ses débuts sur une scène secondaire ont laissé entrevoir ce qu'elle sera un jour. Je sais que fa ne fiiis pas grand cas' de ces succès de boulevards, et c'est aussi pourquoi, mon digne et pur

classique, mon excellent scrgeut-major, je veux la laire présenter par loi à tes collègues du Conservatoire. Je compte avant tont , et je pourrais dire uniquement, sur ta recommandation pour qu'elle soit accueillie par eux avec les égards dus a si bon droit aux espérances qu'elle donne. Mon vieux Désormeanx, tu ne me refuseras pas ce service. D'ailleurs, 'ne seras-tu pas glorieux de te dire un jour : « Celle élève de la nature, de ïiialie et de Melpomène, c'est moi qui Tai introduite par la main dans le temple auguste de Molière ; > Molière qui a dit : Castigat ridendo mores? On sait encore son latin, mon vieux Désormeaux, et pas trop mal sa mythologie. Ainsi, demain, c'est convenu, je te présenterai sur le coup de midi, entre la poire et le fromage, cette jeune prêtresse des muses. Oui , je veux qu'elle te doive les cyprès toujours verts destinés à ceindre son front. Compte , du reste, sur moi pour rafraîchir ton meuble en crin qui doit avoir bien souffert, s il n'a subi aucune réparation depuis dix-sept ans. Ha protégée s appelle Georgctte. Tu la verras , tu en seras enchanté. Auprès d'elle £uterpe et Uranie ne seraient que de simples figurantes à cinquante centimes. A demain donc, k midi. Si tu me demandais l'intérêt que je prends à celte enfant, interprète à venir des Crébilion et des Bajazet, je te répondrais tout uniment, mon vertueux Désormeaux, 3* légion, compagnie, que c'est une orpheline dont je veux faire un

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