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cïoinine à ceux qui les virent. C'était la colonne dans le désert^ les flammes d'Élie^ le torrent qui jaillit sous la baguette du prophète. Et la harpe reprenait j plus vive, elle venait après Torgue, comme le cantique après la Bible. C'est la Sulamite qui ouvre la porte d'ivoire à son bien-aimé, la Sulamite ou l'Église.
Francis poussa un douloureux soupir. Il était là, il était venu assister au sacrifice irrévocable, celui dont on ne revient pas plus que de la mort. Le jeune souslieutenant, en habit bleu de ciel aux parements jaunes, était appuyé dans l'ombre contre une colonne, et suivait, le bras sous son gilet à demi ouvert, la main près de son cœur, cette scène qui lui avait été annoncée il y avait juste un an dans l'habitation de Saiut-Mandé. Il y avait un an! Alors, et il n'y avait qu'mxan ! elle était libre comme l'oiseau ; eUe allait où son caprice la menait. — Pourquoi, se disait Francis, n'avoir pas pris son bras soiis mon bras, et nous en être allés tous deux, loin, bieû loin, dans d'autres pays, où j'aurais demandé du service pour vivre avec elle, où j'aurais travaillé avec ma tète ou mon épée, puisque c'est la pauvreté, la détestable, rafiQ:euse pauvreté qiii est, au f fond, la cause de cet engagement qui va la séparer du monde! Constance! Constance! Constance! murmurait-il tout bas, en froissant son linge brodé. Constance! Constance ! criait-il la bouche pleine de larmes, et tant que sa poitrine avait de force, quand les chants et la
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musique retentissaient sous les voûter de la dhapelle* Et mille souvenirs d'elle^ mille souvenirs charmants et pleins d^amertume, passaient dans sa mémoire et de* vaut ses yeux à demi voilés par ses pleurs.*— C'est bien elle^ elle qui est là^ elle que je vois^ qui se cachait dans les haies d'aubépme au printemps^ et se jetait devant moi avec un cri de joyeuse espièglerie pour me surprendre. C^est encore le printemps^ l'aubépine est en fleurs^ et elle est là. Constance 1 Constance ! Ce pied qui foule ces dalles glacées, et qui pose sur une tombe, combien de fois ne Tai-je pas tenu dans ma main, lorsqu'elle voulait monter sur Tabre et cueillir des mûres sauvages! — Francis déchirait le gant qui cachait sa main, pour voir, pour adorer en idée l'endroit où Constance avait appuyé son pied. — Sait-elle que je suis là, que je la vois, que je pleure, que je souflfre des plus cruelles souJGfrances? Oh! tourne-toi de mon côté. Constance ! je suis ici, cherche dans l'ombre, cherchemoi, un dernier regard, une dernière attention, je t'en supphe, mais regarde-moi.
Dans la chapelle, les chants avaient un instant cessé.
Sur Tordre de la supérieure, une novice abaissa le flambeau qu'elle tenait, et en éteignit la flamme en la pressant contre la terre, symbole des adieux qu'elle adressait aux pompes du monde. Les neuf autres novices l'imitèrent ; la dernière étoufia mal la flamme; son bras manqua de force.
C'était CoQstancQ de RétcJ»
Ce premier sacrifice consommé ^ Tabbé de Satnl*» Étienne-du^Haut-Pas félicita les jeimes religieuses sur la joie qu'elles devaient ressentir d'avoir éteint la flamme décevante du monde pour allumer dans leurs cœurs une autre flamme plus pure^ celle dont la clarté n'égare jamais,
En s'efforçant de n'être pas trop fastidieux^ l'abbé de Saint-ÉHenne-du-Havi-Pas eut l'habileté d'être par» faitement commun.
L'absence des flambeaux assombrit l'autel^ qui ne brilla plus que de la clarté des lampes dont il était orné. L'abbesse dépouilla ensuite les novices de leurs robes et de leurs parures moqueuses. Tout fut mis en un tas : les étoffes riches et les colUers^ les broderies^ les perles^ les gants pari'umés. Un mendiant passa avec son bâton là-dessus.
Ainsi dépouillées^ les novices semblaient perdre peu à peu leur sang^ semblables à ces condamnés dont la vie est partie avant que leur tête soit tombée. Blanches du vêtement de pénitence qui était resté attaché à lem's corps, nu-pieds, les cheveux épars, le froid des dalles les gagnait ; leurs lèvres tremblaient, leur front devenait de marbre, et quand elles se relevèrent on eût dit des statues couchées sur les tombes, et qui dans les nuits de sortilège se dressent peu à peu et vous regardent.
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« Je n'aurai jamais le courage de rester jusqu'au bout de la cérémonie, dit Francis, en se cachant la tête dans ses mains et en étouffant ses sanglots contre le marbre de la colonne où il s'appuyait. Mais j'ai promis à Constance d'être là quand elle prononcera ses vœux ; il faut que je reste. De la force, monDieu ! de la force? car mes jambes fléchissent et mon cœur s'en va. Rester ! il faut donc que je la mette dans la terre ! C'est trop, mon Dieu ! )>
Il était du devoir de M. l'abbé de Saint-É tienne du^ Haut- Pas de faire une nouvelle allocution aux religieuses.
« Vous avez quitté, mes enfants, la livrée bigarrée du démon, pour ne garder que la robe d'innocence. Celle-là ne s'accroche pas aux buissons de la route. Un ange invisible vous sert de porte-queue. »
Cette fois M. l'abbé de Saint-Étienne-du- Haut-Pas n'avait pas été commun; il s'était montré exti'avagant.
« Oh ! voici le moment de la perdre pour toujours ! s'écria Francis. Chère sœur! chère Constance! pauvre abandonnée ! qu'as-tu fait au monde? Dans un instant elle appartiendra à la tombe. »
Francis se trompait en pensant que les novices, après avoir été dépouillées de leurs habits, n'avaient pUis qu'à prononcer le serment.
La supérieure saisit à deux mahis la chevelure peu-
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dante de chaque religieuse, et avec de longs ciseaux elle la coupa jusqu'à la racine. Le bruit de Tacier passant autour de ces jolies tètes allait au cœur. Les cheveux tombaient par épaisses poignées. Malgré leur longue préparation à ce sacrifice^ les religieuses versèrent des larmes sur les doigts de la supérieure^ qui faucha sans pitié toutes ces belles nattes de cheveux partant du milieu de la tète et allant se rattacher derrière l'oreille. Ce fut triste^ tous ces visages qui s'obstinaient à être beaux malgré Toutrage qu'ils subissaient.
L'abbé de Saint-Etienne-du-Hant-Pas reprit : « Triomphez ! mes filles I triomphez I Au contraire de Samson qui sentait s'évanouir ses forces en perdant ses cheveux, vous avez recouvr<^, vous, une incomparable énergie en retranchant cette vaine pariu'e du néant. Du moins le démon ne vous saisira plus par là. »
Cette fois, M. l'abbé de Saint-Étienne-du Haut-Pas joignit le geste à la parole ; il éleva les deux bras en l'air, ce qu'il ne risquait que dans les grandes occasions.
Égaré, ayant à peine la conscience de ce qu'il voyait, et il ne voyait que mademoiselle de Rétal, pâle, méconnaissable, sans ses beaux cheveux, Francis enfonça ses ongles dans sa poitrine, et il dit : « Je ne croyais pas que cela fût si horible ! si horrible ! Comme c'est long I Mais tuez-la donc plus vite et tout d'un coup I n
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La supérieure avait monté les marches de Tautel pour se placer à côté de M. l'abbé de Saint'Etienn& — du-Hmit'Pas.
EUe dit aux religieuses : a Mes filles, il vous reste encore avant d'entrer dans la famille dont je suis la. mère, â obtenir votre pardon de tous ceux que vous auriez pu offenser par votre vie passée. Allez dans les bras de vos parents, sur leur sein, vous accuser de \os fautes; recevez leur dernière bénédiction, puis quittezles pour toujoui's, et venez avec moi qui vous devancerai dans le ciel si j'en suis digne. Allez! »
Sur cette courte et sèche exhortation, les religieuses coururent se jeter entre les bras de leurs mères. Il y eut des embrassements étouffés, des cris mêlés à des cris, des étreintes douloureuses. L'enceinte gémit. Des ' frères mouillaient de larmes le visage de leur sœur bien aimée; les mères recommençaient toujours; rien ne pouvait les arracher de leurs filles. Elles passaient leurs mains sur leurs joues froides, sur leurs petites tètes chauves, comme si elles venaient de naître ; elles baisaient leurs tètes, leurs épaules, leurs mains tremblantes; chère couvée d'enfants qui demandaient pardon de mourir. C'était du silence, des battements de cœur, des sanglots, des adieux, des promesses de se reti'ouver là-haut. Une mère mettait à sa fille un ruban bleu au bras, afin de la reconnaître dans la foule à^s ressuscites ; Tautre disait h Tautre; «Jet'appeUerftl
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de ton petit nom, et lu me répondras comme quand tu étais petite fille. » Comme si les mères et les filles avaient besoin d'un nom ou d'un signe pour se retrouver quelque part dans la création !
Parnaî les religieuses, une seule n'était pas accourue comme ses compagnes vers ses parents ; c'était Constance de Rétal. Isolée ainsi qu'une pauvre fille sans nom, sans famille, elle laissa tomber sei tête sur son épaule et pleura. Au moment où elle élevait son regard vers le ciel, afin d'y rechercher la protection en qui elle n'espérait plus sur la terre, elle vit un visage aussi ému que le sien qui la regardait. C'était celui de Louisiane de Kermaji, la jeune pensionnaire du couvent du Temple. La pitié de leurs regards, leur pensée, se croisèrent ; elles se pénétrèrent telles que deux étoiles qui, se levant aux deux bouts de Thorizon, à des distances incommensurables, s'unissent par leurs rayonnements. Mademoiselle de Rétal et mademoiselle de Kermaji s'enlacèrent, et une amitié éternelle fut jurée dans leur cœur devant l'autel allumé, devant le monde, devant Dieu. Et toutes deux pourtant pensaient à Francis de Cramayenne. ci II ne sera pas venu, murmurait Constance, et je vous en remercie, mon DleU I il aurait trop souffert ! »
Quand les religieuses eurent repris leur place, la supérieure fit un signe, et l'on apporta dix cercueils. Chaque religieuse se mit 4ans tm cercueil et mtft delwtit.
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On jeta dix loDgs voiles noirs sur les dix religieuses] dont les jambes fuyaient de terreur.
Ensuite la supérieure demanda à chacune d'elles si elle s'engageait volontairement à être sœur grise ; neuf répondirent d'une voix mourante : « Oui. »
Vint le tour de Constance de Rétal^ et la supérieure l'interrogea ainsi :
« Constance de Rétal, promettez-vous à Dieu, chasteté, pauvreté et obéissance?
Constance répondit : Oui !
— Le promettez-vous pour toujours?
— Oui, répéta Constance, en tombant dans les bras de Lôusiane.
— Et moi aussi I cria du fond de l'église une voix désespérée, que tout le monde entendit.