UNE FÊTE DE LA PATRIE
L'énergie %maine ne 8'élev^ jamais si haut ,qa'à l'époq^ue où la France ruinée, ensanglantée au dedans, méprisée au dehors, tira de ses flancs épuisés quatorze armées, et les poussa aux frontières. Les liistoriens ont dit ces admirables chocs de toutes les nations contre la nôtre ; je n'ai à parler ici, heureusement pour naoi, que de la bravoure isolée d'un jeune homme. Quelques traits de plume, quelques gouttes d^encre suffiront. Le
héros n'exige pas une grande toile ; son biographe n'a
qu'une demi-feuille de papier à lui donner.
Francis se battit comme un homme décidé à se faire
tuer : on ne se bat jamais si biçn. Cent hommes de sa compagnie ayant été détachés pour s'emparer d'une pièce de cstnon servie par des Autrichiens, il s'oSirit pour être du iiombre. On l'accepta, Campée sur im mamelon, la pièce dominait la plaine, son feu était incessant. Elle tirait à plaisir. Cinq cents pas étaient sa distance. Après les premiers vingt pas, le capitaine et vingt hommes tombent, et ne se relèvent plus. Il est vrai que les artilleurs autricliiens avaient aussi perdu quelques-uns des leurs, grâce à une fusillade nettement dirigée. Le lieutenant prend le commandémeat^
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fait recharger les armes, regarde ses républicains et xaarcbe. Seconde voléç de la pièce. Cette fois, quarantecinq fantassins sont mis hors de combat ; on ne retrouva pas la jambe gaucbe du lieutenant, lorsqu'on voulut le lendemaip lui rendre les honneurs delà sépulture. Les c^t hommes étaient donc réduits à trentecinq. Mais ce reste intrépide n'était plus qu^à quarante pas environ de la pièce^ qui n'était plus manœuvriée que par trois hommes, car les Autrichiens avaient été touchés aussi. Une question assez grave se présentait. Si les trente:<slug survivants arrivaient sur la pièce d'ârtillerie avant qu elle vomit la mitraille dont on la gorgeait, la pièce était à eux ; si elle faisait feu avant qu'ils fussent sur elle... elle fît feu. Le (joup porta en plein. Il ne resta qu'un homme sur se3 pieds, qui en usa bien* Francis ^'élance, et^d'un coup de fusil il tue un calionnier, d'un coup de sabre, il se défait de Tautrç , le troi- ^ème s'en c^a. Francis, encloua la pièce.
Quand il rejoi^it son corps, le généi^al lui dit X « Comment te pommes-tu?
,— Maubert, ^poijdit-il, simple soldat de la république.
— Capitaine Maubert, lui dit le général, la Convention te nommera colonel; c'est tout ce que je puist'offrir. Tu n'as pas d'habit et je n'ai pas de bottes. Viens m'embrasser. u
Appelé, ainsi qu'il était d'usage, à rendre compte à
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la Gonveotîoji nationale de ses opérations militaires^ le général emmena Francis avec lui à Paris. Us furent admis tous les deux à llionneur d'une séance spéciale. Le général déposa aux pieds de rassemblée les drapeaux pris aux Autrichiens ; Francis^ le maillet à Taide du* quel il avait mis hors de service la pièce de canon. Dans son rapport circonstancié^ le général raconta avec la chaleur et le laconisme militaires le courage réflé* chi du soldat debout à ses côtés. Les tribunes applaudirent avec enthousiasme^ et Ton connaît Tenthousiasme du public de cette époque volcanique. Dans tous les cœurs, dans tous les yeux se lisait le désir unanime de voir décerner à Francis une récompense digne de lui^ digne de la nation. Quand les lions sont bons^ le miel coule de leur bouche comme de la gueule de celui que tua Samson. Mais elles étaient rares, les récompenses en 93. La Convention déclarait qu'on avait bien mérité de la patrie, et tout était dit. Cette récompense eu valait certes bien d'autres^ et Francis^ qui n en attendait aucune^ s'en fût contenté. Malheureux sèment il n'était que simple soldat; Tusage s'opposait à ce qu'une si haute et si solennelle mention fut exprimée à propos de l'exploit isolé d'un militaire obscur. En le nommant colonel^ la Convention ratifiaitrengagemcnt du général, mais elle ne payait en réalité par aucun mouvement de générosité une belle action, sentie profondément par le peuple. Habitué pendant
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des siècles à voir prodiguer les distinctions^ les titres, les honneurs, auxiliaire vital des monarchies, le peuple xxe pouvait encore s'habituer à une reconnaissance ineffective, purement mentale, et poiu* ainsi dire toute de tête. Il n'avait à donner que des pleurs d'admiration, des cris sortis de Tàme^ et cela le tourmentait comme une ingratitude^ à ce brave et noble enfant debout devant lui^ peuple souverain^ debout en face de la plus formidable assemblée qui se soit jamais trouvée au monde. La noble modestie^ la douce candeur de Francis qu'il appelait l'intrépide Maubert^ augmentaient en* core ses regrets. .
Embarrassée de cet énergique accueil fait par le peuple au jeune soldat, la Convention cherchait à concilier ses devoirs, prescrits par des règlements inviolables, avec cet immense désir de gratitude qui se manifestait comme un ordre autour d'elle. On ne sait de quelle manière se serait terminée cette anxiété si honorable pour Francis, si tout à coup les portes de la salle ne se fussent ouvertes pour laisser passer, au bruit du canon qui tonnait sur la place du Carrousel, au murmure confus de vingt mille voix, au bruit des pas tumultueux qui foulaient le parquet des salles voisines, pour laisser passer, disons-nous, et défiler devant la Convention, toute une procession civique.
Les membres se levèrent; le peuple battit des malus. On se découvrit.
04 xu. ramviàu taivjt misiz.
Cfétalt la déesse de la Baiçon, qfxi, en tcMi^want le qpuuurfier n'avût pu ae dispensor dû ra&di^e une TÛite de politesse à ceux iiu'elle inspirait si bien. Bosx eqriége était une populatiw^ une armée,
D^abord venait FAgriculture, têtue nd-partie en Gérés, ini^pdrtie en Pomone, perlant des geii)eg de blé sur la téte^ des fruits dans son tabli^^ le tout ^i cati(m, et ayant au dos cette inscription t Plus ^ Mmes, ' plUê de eormées f
Après l'Agriculture, Venaient les Métiers, représen- ' tés chacun par un mandataire particulier, qui portait
d'ime manière visible le produit de sa profession, le
tailleur étalait une carmagnole modèle; le chapelier . montrait un bonnet rouge , symbole légèrement con-
fradlctoirë ; le cordonnier, une paire de souUers ; ITior- * loger, une pendule ; ainsi des autres. Chaque symbole
is'arrêtait devant le président, qui lui rendait le salut.
Ensuite s'avançait Tlnnocence, sous les traits d'un bel enfant nu, paré de guirlandes artificielles.
Lljfpo(^ftç étaft ;*uiv^e de la Pyoljité, ^^^^(^ ®t /(Jr apée d'a^^ats.
y une et l'aubre procédaient Ia JR^e^gion^ ^"^ les traits d'un bomm^ sage, n ét^ réputé sagepajrcQjp'il avait une tunique gri$e et une loi\gue barbe U^Qche.
Immédiatement après la Religion, marchait la Morale. C'était une femme d'âge mûr, tenantunlivreou-
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vert Bouft sas fpvoL. Ce ]ivre étoit to pliUosQphiâ dç H^ lisle de Salle/ av^o vigoettest
Les JduX; las Ris et toi AïoouraM plAl^Qi^t i^ptce la Morale e# ^ ûncims Pr0ugés dm |emp3 à iomoH
C^étatl la îloblasse en habits de mmapÛA^ ÛVQïJ^oatrages il>raiMti veqw )a soie et les émues i ^reinjuir préjugé.
(?étalt la Mag^stMitenre ayfotà lamaffl laf pràuràpaux iBstrument^ de tofture« Sepond préjugé.
Cétait le Fanatisme habillé en inquisiteiy, Traîaîéme préjugé.
Céfait encore une f o«de de langés du second et du troisième ordre.
Suivait immédiatement le vaisseau de l'Etat, construit dans les proportions d^une forte ohalo«tpe, fixé sur un plateau mouvant: De temps en temps le Fftnatisizie et la Banqueroute saisissaient les eoiNles pcmidiMS le long du vaisseau et eherchalent ft le renverser^, mais la lib^ié; une f^nune coiffée dn bonnet phrygien, tefoulait à coups de pique les deux monstres^ qui Reprenaient leur place dans le cortège. A la poupe dn Taisseau s'élevait la Bastille à demî^fbudi^ée par le tonnerre.
Enfin paraissait^ dans un chftr doré eomme les anciennes voitures de la eour^ e^es^â-dire doré partout, au timon, sut les roues^ la déesse de la' liaison. A de-
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mi-uue, elle tenait d'une maiu un exemplaire des Droits de l'homme; elle s'appuyait sur Tépaule d'une jeune fiUe qui représentait une victime de l'abus de l'autorité paternelle^ origine du despotisme^ source de toutes les calamités sociales.
Un frémissement d'admiration émut l'assemblée et le peuple des tribunes à l'aspect de ces deux belles créatures^ choisies entre les plus belles.
Francis poussa un cri qui domina tous les cris. Il pâlit, il chancela, il voulut parler ; ses deux bras restèrent tendus^ mais sa bouche ne rendit aucun son distinct.
La Raison était la belle ^ la superbe Louisiane de Kermaji; la Victime de l'Autorité paternelle. Constance de Rétal.
L'exclamation, le mouvement, le geste de Francis, furent pris par tous les spectateurs de cette scène pour le témoignage irrésistible, spontané, d'une profonde admiration. Et comme on se gênait fort peu à cette époque dans la manifestation des sentiments, même les plus vifs, on imagina que la surprise du jeune Maubert n'était pas exempte d'amour.
Le président comprit la pensée secrète de la foule. Après avoir ordonnée Francis de s'approcher du char, qui était arrêté au milieu de la salle, il lui dit :
— Maubert, ta récompense, la voilà ! Choisis pour épouse celle de ces deux filles qui te plait le mieux. La
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nature verra avec plaisir ton choix, et la nation sera heureuse de penser qu'elle a fait quelque chose pour ton bonheur.
Des bravos^ des piétinements frénétiques^ des applaudissements qui éclataient à la fois comme un gros orage chargé de grèle^ prouvèrent au président qu'il avait Tapprobation du peuple souverain.
Au milieu de Forage on entendit ces mots qui le traversaient comme Téclair :
— C'est cela ! disaient les tribunes.
*— C'est cela ! mugissait la foule qui avait pu abolir ^ëce à pièce tous les cultes, toutes les vieilles habitudes, mais qui gardait encore, intacte et entière dans son âme, l'étemelle religion de la beauté. Au plus brave la plus belle, semblait-elle dire, retrouvant dans une circonstance chevaleresque une des plus heureuses maximes des preux chevaliers.
Elles étaient bien belles, il faut le dire, ces deux jeunes filles arrachées à l'ombre des couvents le jour où la révolution en avait brisé les grilles, et que la nation n'avait cru pouvoir mieux indemniser de tant d'heures de captivité, de tant de souffrances, de tant de perséculions, qu'en les promenant de carrefour en carrefour, qu'eu les produisant sous le ciel comme des preuves d'une abominable tjrrannie.
Ces saturnales patriotiques, qui étaient bruyantes, scandaleuses, ridicules à l'excès , n'étaient nullement
98 ta HBBlflBM sain. &RISB.
indécoBtes en elles-mdmes*, Si LouiBiane ei CoastaiOce fiureot «xpbfiéea aux yeux de la populace p ajii^un outrage ne fut commis envers elles. C'était de llvres^e» dQ rextèavagaueia, de la folie» nen de plus* Après avoir en peur,^ les deax teligleuseis» s^mblaieiit s'être xén^ ^uéfs im i^ciacle pour lequel Km les avait ta^uYées bonnes. Louisiane .joatifiait Ifidée eolesiftlé que le peu^ plë s'Qst ioraiée en tout temps d'uuQ déesse^ 4'après les croyances plastiques y^u^ du pa^iauwfte* Son front, ses grands yeuE t>reto$3> sa lK)U0lu^ &èsn, ses éphnies audaoieuafi8> aetf bf 98 Ua<i6s oofuiuQ eçnx de Ditln^ (tonrfini les grandes çhi^see^ técdisaieut le %jp^ deol elle dtait la tivante iiaage. h& mauteau du ve^ locors niuga^ le bbnilet immort»! de la dée^e , qe boa* net Éi nbnpla «t si hardi qu^au<^iaa naUQn^ pour insolente qu'elle ait étà, n^a fait tomber^ et o'est tout es que Louisiane portait^ ce bonnet et ce manteau de pooipre relevaient ces belles ehàii^ par une siiftpUcité antique. Consterne^ assise aux pieds de Louisiane, et mise pour ainsi dire sous 3a protection, tenait lâeu du ba^ nalief à la statue. Moins de saillie, plus de finesse et de modestie» auttnt de cbannes. Si ce n'était plus la reUgieude^ la sosur grise du couvent de la rue du Tara-» gle, e'était toujours la femme inclinée et pieuse des bas-reliefs antiques, la femme to long voiie^ touchant d%ée main pwsive à ses ebéveœc^ se^eviut dans l^tre la Iwipe ^ la mMita^u,
LA mamàss sobitb gbisb. 90
Dieu seul sait au jUBtë ce qui se pasâa dans rftix^ de Francis de Cramàjreime^ à la fois prêtre par Ib ti^ tre^ homme par le cœur^ èoldaft par hasard ; à la fols retenu, lié^ enchaîné par des vœux éternels^ libre aussi dô prendre CkHiStancé dans 6es bras^ de la presser ^ur éùn tcéùti d'en être le pos«N»âsetlr et lé tiialtrei et foroé de se décider sur-leMchampi à la iiiiiiute$ eu présenoe de eatte tetrible Cotlvesitieii nationale^ dont les dé&^s étaient de!^ ofdiesj qcà teiMit.dë lui dimra L'un^ de ces deu^ fetnôies èsrt à toi : €holsid S i^ @le ^tadt (galante ce jour-là; la Convention. Malheur si OA retteo de se kUsser caresser par la patte du tigre quand il est bon I sous le velours, rouble. Et puis n'étaii-ee pas sauver GdiistaDoe, Farracher à oét horrible martyre de la ^ublieité, n'étaii-ee pas les sauver toutes à&na., Constance et Louisiane^ que de m marier avec Tune d'eUesî
Constance et Louisiane ^leiu^iôent de hobte^ dô joie^ de surprise, de peur et d'espoir dans les bbis I'ubIb de Fautoe.
Le peuple pilt ôètte effiiiiion |)dur ua mouvemesl
de pndeur« il se tut avec rei^ot» Lé présidei^ atten«»
dait.
Il attendit ettoorô di% minutes.
Le sUenee de Francis se prolongeant, le président
dit d'une voix qu'il rendit aussi àimàblé qu'il le pat :
— Puisque le bre^ye Maubert est trop galaut pour 89
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décider, pour montrer une préférence exclusive , Tassemblée prie la Raison et sa protégée de s'entendre et d'arrêter quelle sera celle des deux qui s'offi-ira pour épouse.
La main de Constance étreignit vivement celle de Louisiane. Qui n'aurait compris que cela voulait dire: Sois sa femme I moi je ne puis Tètre ?
Ix)uisiaQe n'eut pas ce courage-*là. Ce ne fut pas elle qui osa répondre à la proposition du président.
Et comme les tribunes regardaient I écoutaient ! attendaient !
Après un nouveau et dernier délai, le président^ s'adressant à Francis, lui dit:
— Maintenant, Maubert, tu peux, sans blesser Tamour-propre de celle que tu ne choisiras pas, offrir la main à celle que tu désires avoir pour compagne.
Francis tendit sa main droite toute tremblante , et sans force, à Constance de Rétal, qui la prit pour descendre du char.
— Au nom de la loi, dit alors le président, soyez unis, Constance, fille Rétal, et Maubert, colonel de la république. Vous êtes mariés ! Greffier, prenez acte.
On aurait entendu le canon qui tira en ce moment, si le peuple n'eût airssi salué par ses accents d'ivresse ce mariage patriotique.
LA DBRIflÂBR SGEtJil GR1SB. -101