DIX-SEPT AHS APRÈS
Un jour de Tannée 1840, au mois cTaoût^ une calèche de voyage s'arrêtait devant la grille d'une maison de campagne de Saint-Mandé^ et sur le sentier de gazon et de sable qui se dessine entre le bourg et le bois de Vincennes. C'étaient de nouveaux propriétaires, venant prendre possession et s'installer chez eux; on ne pouvait en douter à la politesse du jardinier placé à l'entrée, son bonnet blanc à la main. Trois personnes descendirent de la calèche ; deux femmes encore fort jeunes, mises avec une simplicité élégante, et un homme de trente-six à ti'ente-huit ans envii'on. A peine la grille fut-elle ouverte, qu'ils s'élancèrent à pas précipités dans la sinueuse allée de mélèzes plantée de l'entrée à la maison même. Tout en conduisant lentement demère eux le cheval et la calèche, le jardinier paraissait émerveillé de l'empressement de ses nouveaux maîtres. Ce désir d'arriver finit par être si impérieux chez eux, qu'ils se mirent à courir comme des écoliers se défiant de vitesse.
Les forces leur manquèrent à tous les trois, et ce
fut moins de fatigue que d'émotion, lorsqu'ils se trou-
'102 LA DRBNiàRB MBUB OmiSB.
vcrentdans la cour de la maison. Lliomme s'assit épuisé; le yisage baigné de âueur, sur un banc de pierre, à Tombre d'un grand mur couvert de lierre ; Tune des femmes allait, comine une folle, embrassant cbaque objet qui se trouvait devant elle, le tronc d'un vieux tilleul tortu, à demi-mort, un anneau de fer rouillé seellè dans le mur> tottt près île I^cnti^^ des pots de fleurs^ eti fflâeHœ verte, rftngés stir les bords de la eroiséev
Aùeiiii d'eus n^entendit d'abord les géihisseihents d'un cbien enchaîné dans sa loge^
GOQStaiiee la ]pi^mièrô leé remêr^tia, et 1q regard distrait éomme lorsqu'on se âottVient a,ptè& van long oubli, elle écouta mieuîc, et elle elle ^s^le vers le chien, qu'elle tira doticement par âa chaîne, hors de sa loge.
Le chien se coucha aussitôt à pUt^-ventre nWt. pieds de Constance, remuant sa longue queue pelée, tremblant comme s'il avait eu bien froid, promenant eu l'air son museau inquiet et heureux, montrant à celle dont il appelait les caresses, sa pauvre tête décrépite, osseuse et dégarnie, ses yeux d'un gris nébuleux et terne.
Fly était aveugle.
Autour de cette affectueuse créatuj^e, qui avait alors vingt-deux ans, Francis, Louisiane et Constance plcu-
rôrent comme des enfants , sans avoir bonto do leur
LA DIANlàAB SqSUm QUISB. iOf
senaibilité. De leura maui3 ému^^^ Coustauca et Fraacis earessaient le dps frénUss^t, U tôte agitée de Fly, Us lui âisaieirt :
TT^ Mon Yîûux Fly^ mon hm Flyi mon sm Fly» tu Vea donc sDUTaou ds nofis 7 tu Q(m« M 4piic reconnus?
la joie prêtait une ftma intelligente m pauyjre chien. Une espèce de roueouleipent tendre, étou^é^ continu, exprimait çon bonlieur, CpnstanA^ ayant pyjp la tète du ohieQ Qt Tayant placée sur ses épaules, F^y fs^Uit pioqrir de cet excès de tan^ressiç pour lui. Q QP gémissait plus ; il^'aboyajit p^us; il spufi^t, et 9^ côtes ]>attaient tovi. F^anqs le prit alors dans ?P^ ^V^ Qt le porta a» soleU* Peu à p^iju la cbçl^ur le ranima^ FjLy se ^entU s^ bi^n ^et «i rsgeuni appa^emn^en^ apr^ cetfaB secousse, 4jpi'^ s/a jtev;^, ;B,e mit à aboyer et à courir à trayers le pptagerj QOmme iQrsqu'il avait trois an^t n avaijt oublié iqu'U était avei^le.
1a JQPrnâç ^tièiie fut oonsacrée par maçlame de 6ramayenne et son mari^ qu'accompagnait Louisiane, à revoir le$ ^s^r^its où s'éttûent écoles pi contraintes, et toutefois si regrettées, les prew^es années de leur jeunesse. A^q^éreKr de? djemc proppétés^ de qel^e de son père, M. de Crawayenne, et de celle de lif . dp Aétai^ l'une et Tautre confisquées par la République^ en 93> poux ^tre vendues plus tard, à vil ^piîx^ à un taoneur du f aubaurg Saint-Antoi^, Francis s qui les
404 tk DBRNlàftB SCKtJB OR1SB.
avait rachetées à ce dernier, les visita en détail, s^arrètant et se souvenant à chaque pas. Là son père^ mort depuis dans Texil aux États-Unis, avait lliabitude de s'asseoir. Il écrivait sur cette table ; il déjeunait sur celle-ci. Tous les meubles étaient encore a leur place, vieux sans doute, très-vieux, mais c'étaient bien les mêmes. Quelles douces relations, impossibles à confier à Tinsuffisance de la plume, s'établirent entre Tàme de ces vieilles boiseries, de ces vieilles étoffes vertes et jaunes flétries comme des fleurs cueillies depuis longtemps, et Tâme de Francis de Gramayenne ! C'est lui qui avait fait cette tache au tapis, donné ce coup de canif aux rideaux, il y avait plus de vingt ans. La même adoration du passé s'exhala du cœur de Constance, en parcourant sa propre maison, celle où sa mère ne l'avait pas aimée, mais où elle, excellente fille, avait tant aimé ses chères petites sœurs, ses chers petits frères, passés en Russie avec leur oncle, après la mort si tragique de M*, de Rétal.
Rien qu'eux maintenant, après dix ans de séjour en Allemagne, rien qu'eux de ces deux nombreuses familles, rien que lui, rien qu'elle, rien que Francis et Constance, eux qui pendant quinze jours ne trouvèrent pas dix minutes autrefois pour se dire adUeu. La journée fut bien pleine. Le soir ils eurent besoin du spirituel enjouement de Louisiane ; ils étaient acca-
lA DlBNlillE SaUB GBI8B. 405
blés. Elle ne les laissa pas un seul instant à lenrs pensées. Elle avait reçu une lettre de son père , capitaine de port en Hollande^ où Napoléon Tavait placé comme uu des hommes sur lesquels il comptait le plus^ pour faire respecter le blocus continental; elle leur en donna connaissance. A cette occasion^ elle parla de ses voyages sur mer, et de tous les voyages et de tous les voyageurs, et de toutes les mers. H était déjà minuit ; Louisiane s'arrêta tout & Coup pour demander d^où venait le bruit d'un cor de chasse qu'elle avait entendu.
— Ce sont les sentinelles du château de Vincennes qui se reperdent, lui dit Constance. M. de Cramayenne et moi connaissons cela.
— Mais on doit voir le château comme en plein jour, par ce beau clair de lune , ajouta Louisiane ; si nous montions quelque part pour le voir.
— Rien n'est plus facile, dit M. de Cramayenne, d'une des chambres de la maison, de celle que vous occupiez, je crois, ajouta-t-il en s'adressant à Con- Btaice, on découvre d'un côté jusqu'à Charenton ; de l'autre, jusqu'à Nogent. N'ai-je pas bonne mémoire î Venez, dit-il à Louisiane, nous allons vous contenter.
Ils montèrent au second étage, à l'ancienne cham- Ire de Constance, et de la croisée, ils eurent un des plus beaux spectacles dont on puisse jouir l'été aux environs de Paris. Les masses solides, déliées, du châ-
teau de Yiacenaes, montaient dams Tair avec mxe grâce que la auit eeole donne aux monumeiite. Aibc pieds de oette fosmidable niasse qui briserait, si une étincelk s'y iiitroduisait, ce vaste paysage^ se £stingaamA vakàjxsXf groupe par groupe> les mixers d'«rbres de la iforèt de Vineemies,
~ Cette ligne blanche, disait Piatiirfô à Lonisidae placée pBis^deiuiy est la grande ràute; edt eiiâlisque est un rende^yous de chasse ^ cet œpàxse eét le«iiiie« tière de Chareaton ; cette montagne est la bntte qui sert aux exercices des artilleurs ; en passant j^ap-dessus ce carrë d^arbres au feuillage blanchâtre... -- Fîranoifi, ^l ayait tendu la main pôurie dérigûer aux deux amies, ne la retira pas. Sou expUoêftion testa auspendue -comme sa main. . .
r- C'est» . . Gonstanee va vous le dire, dit-il enfin, en se tournant vere Constanoe, qu'il ,eroyait debout dîrriôrc bii.
Constance n'était plus là.
L'arrivée des nouveaux proptiétaires des deux Kaîsons de campagne longtemps inhabitées, avait ralluîiê les méchants propos de Saint^Mandé, dont la popuhtion, en se renouvelant tout entière dans la révolutioi, s^tait décuplée.
— Quels sont ces gens-là ? se demandaient les voisins. Ces deux femmes sont-elles sœurs , et ce monsieur est*il leur frère ou bien est-il le mari de Time
LA I>BfiIITÂBH SCEtm ^BISB. 'f'^V
des deux? Mais s*a est marié avec Tune, pourquoi l^au^e n'ent-^Ue pas mariée ? De laquelle 4&s âeiqc est^ d'aillem's le mari T Beut-ètre , ajoutaient-Jto en-» core, car on ajoute toujours à Saint-tMaiwié , eHes ne sont pas sœurs, et lui n'est pas marié. Mais alors à quel titre demeurent-ils ensemble? Il est bienlnop jeune pour être leur pàpe. S'il n'est ni père , ni mavî^ ni frère, qu'est-il donc î
On voit que les liuppositions onarchaient #ttn ion pas à Saint^Mandé.
Les bons ^(nsîns dirent cnéore, au'bout'dMninoîS'î — D*où viennent ces gens-là î que font-îl« T qxn voient^ ils? Ils ne visitent personne, personne ne les fréquente . Il faudrait pourtant le savoir.
Enfin ils en débitèrent tant, qtreles nouveaux venus passèrent sinon pour de mauvaises gens, dn moins pour des gens fort suspects.
A cette époque si glorieuse pour la France, Napoléon se livrait quelquefois au plaisir de la chasse dans le bois de Vincennes, et Ton sait qu'aux alentours des domaines de la couronne destinés à cette dîstractioaimpériale, Ja police exerçait une surveillance dont les traditions ne sont pas perdues. Les maisons de campagne rapprochées de la limite des endroits de chasse étaient de sa part l'objet d'une vigilance perpétuelle. Elle connaissait le passé, les mœurs, les opi nions des propriétaires circonvoisins. Les bons habi-
4 os LA dbbuibeb 8CBcm eHisi.
tants de Saint-Mandé eurent Thabileté de faire partager à la police impériale leur mauyaîse opinion sur les étrangers qui occupaient depuis six mois les deux maisons si rapprochées du bois de Vincennes. L^éveil fut donné. Il y eut des soupçons^ des espionnages ; des rapports furent dressés. Cela vint jusqu'aux oreilles du ministre de la police. On n^y allait pas de main morte en ce temps-là.
Le ministre dé la police se rend a Saint-Mandé, sonne à la grille et se fait aussitôt introduire^ quoiqu'il fût à peine trois heures du matin^ dans l'une des deux maisons^ qu'occupait jadis la famille du marquis de Rétal. Devant lui est un colonel de gendarmerie ; les portes de tous les appartements s*ouvrent. Ils ne voient rien qu'un ordre parfait dans chaque pièce. Ils entrent dans la chambre à coucher de Constance ; le lit n'était pas défait. — On s'est donc enfuie se dirent le ministre de la police et le colonnel de gendarmerie, qu'il n'y a personne ici ? Les domestiques ne répondent pas. Ils montent aux greniers ; une lumière dont les rayons traversent les fentes d'une vieille porte les frappe; ils poussent du pied cette porte, et que voient-ils?
Deux femmes à genoux, en costume de sœur grise, priant devant un petit autel sur lequel veillait la lampe dont la lueyr avait été aperçue.
Surprises, Constance et Louisiane se lèvent avec effroi et suspendent leurs prières.
LA dvuniebb scBoa ghisb. 409
— ' Que faites-vous là ? leur demande le ministre de la police.
— Vous le voyez, nous prions.
— A cette heure î
— Nous prions toute la nuit^ monsieur^ mon amie , pour suivre Texemple que je lui donne ; moi, monsieur^ parce que j'ai fait vœu, en 1788, de pauvreté, de chasteté et d'obéissance. J'accomplis ce vœu sur la terre.
— Mais vous êtes ici avec une autre personne, un étranger, un homme ? dit enfin le ministre de la police.
— Oui, monsieur, avec mon mari, M. Francis de Cramayenne , qui habite cette maison en face de la nôtre/
— De Cramayenne ! s'écria le colonel de gendarmerie, le brave Maubert, n'est-ce pasT
— Vous le connaissez donc, colonel? demanda le ministre de la police.
— Si je le connais !... un des plus braves soldats de la République.
— Un prêtre, monsieur, murmura tout bas C!onstance.
— Je le sais, madame, je le sais.
— ' Venez, monsieur le ministre, je vous raconterai
440 LA DBBNiiiiB S(Bn& «AISB.
toute cette histoire, dit le colonel de gendarmerie. £t^ se retournant vers Constance :
— Dites au brave Maubert, madame , que le camarade de Bapaume vit encore !
FIN DE L4 DEaNlEBB SŒUB GBISB.
* • ■* ■■ *-^ —■ .«— ■— -^ «^ ^^ ^^Mj^^. ^^ .^ j g^
Ded guirlande de èhètte^ àèê txyùtmûBÈ dé fetliUa^^ des lanees dorécl sotitenftietitun ample développement de draperies bla&ohes et bleues, dont les écharpes flottaient au relit f^ais du matin. Élevées dans la nuit^ oed tentutes solennelles paraient les deui corps de logis d^un grand bâtiment et remplissaient ^intervalle laissé etitre Vun et l'anti*e. Elles allaient frapper la vue des habitants de la vallée dés qu^ils se mettraient en marche pour se placer sur le revers de la montagne, pour en occuper le plateau où avait été construit cet arc-detriomphe, temple de verdure commémoratif d^une grande journée. On rapercevalt de toutes parts et à plusieurs lieUes de distance , car ApreVal domine la campagne, la rivière et les nombreuses crêtes du vallon. Il est la plate-fprmc à laquelle on parvient après avoir gravi d'immenses escaliers agrestes, taillés d*abord par les convulsions volcâuiques dont TAuvergne a été le théâtre, recouverte ensuite, par l'effet d'une hatitrt vigoureuse et féconde, de cWneê, dô hèttes Ct de sa«
442 GBLBSTB.
pins, semés plus tard par ragriculture de vignes et de hlés^ suspendus comme par prodige sur ces champs de pierres, laves figées en route^ creusés enfin par le marteau de rindustrie en forges, en usines, en houillères. Chaos de silence et d'activité, mélange de verdure et de fumée^ concert d'oiseaux^ murmure de la forge^ la vallée d'Apreval réunit les majestés de la solitude aux confusions bruyantes de Tindustrie.
Du milieu des bois^ des fentes de rochers verdies de mousse^ du creux de la plaine sortent de longues pyramides de moellons par où s'échappent jour et nuit des bouffées noires de fumée ; et l'eau de la rivière réfléchit dans ses profondeurs limpides un ciel vif, des nuées soufrées^ un aigle^ des ailes de moulin^ les barrages d'une usine, le soleil, un bateau chargé de houille, des allées de châtaigniers, des choses grandes, des accidents de la vie active : tout semble mis eu jeu, remué, jeté à la surface, ce qui va au cœur, ce qui va au bras, le charme de la pensée et la tâche du corps. Ainsi est fait Apreval, colonie de travailleurs sur une terre sauvage et belle, fermée par deux cercles de montagnes, et arrêtée par le niveau de l'Allier, ce fleuve de l'industrie, cet étemel lingot d'argent fondu.
Tout travaille dans ce vaste bassin, l'homme et la terre ; c'est un défi perpétuel, un combat où jamais aucun des combattants n'est épuisé. Quand la forêt a ployé sous la C(^née, quand les arbres sont à terre et
CStHSTS. 4<I3
mis en quartiers par la hache^ des cordes les lieat et les lancent sur le fleuve qui se charge de les porter jusqu'à la mer, après en avoir déposé sur les rives de huit ou dix départements.
Un homme d'environ quarante ans contemplait du sommet pavoisé de la montagne ce vaste amphithéâtre qui allait bientôt s'animer d'un aspect inaccoutumé. Ses bras étaient croisés sur sa poitrine, et le veut des hau* leurs soufDIait légèrement dans ses cheveux et les bouts de sa cravate. Sa joie était grave ; parfois une ombre d'inquiétude la couvrait, mais cette tristesse était plutôt celle du doute que de la douleur. A quelques pas de lui une femme» d'un âge avancé, regardait avec beaucoup de soin si les draperies avaient été posées ainsi qu'elle avait ordonné, si les sièges avaient été rangés le plus convenablement possible et afin que chaque spectateur jouit sans obstacle de la facilité de voir le grand spectacle auquel il avait été convié.
Un ouvrier troubla les réflexions de l'homme attentif au bord de la terrasse, et fit diversion à l'examen méthodique de celle qui paraissait être là pour partager l'autorité du maître.
— Monsieur a sonné ? s'informa l'ouvrier.
— Ah ! c'est vous, Ginesty. J'allais vous appeler. J'ai
à vous recommander de nouveau et plus sérieusement
que jamais, quoique votre prudence me soit connue,
de faire visiter encore une fois les travaux dans touta
4U CÉLI8TX.
leur étendue, sans omettre aucun point, depuis Tendrôit du départ jusqu'à celui de rarrivée.
— Soyez tranquille, monsieur Weber, j'ai placé de distance en distance des hommes chargés de me communiquer par des signaux convenus ce qui pourrait survenir de grave avant et pendant l'opération. Ils éclairent la route sur nn parcours de deux lieues, et ce sont des hommes sûrs, les meilleurs ouvriers de nos mines. Je vous le répète, monsieur Weber, soyez tranquille.
— L'essai d'hier a-t-il réussi, Ginesty t
— Sur presque tous les points.
n a donc manqué sur quelques autres? Ne me
cachez rien.
— Je ne vous cacherai pas, monsieur Weber, que nous avons éprouvé quelques soubresauts un peu durs sous la voûte de la Roche-Noire ; mais depuis hier les nivellements sont rétablis. Je crois que tout ira bien.
Weber ressentit une soudaine contrariété ; il mesura d'un œil inquiet la profondeur de la vallée, et reporta ensuite son regard sur Ginesty, dont il chercha à pénétrer la conviction.
— Mais il ne suffit pas de croire, mon cher Ginesty, il faut être sûr que ^expérience se passera sans accident. Je frémis à ce mot. H y va de mon honneur, il y va du vôtre, Ginesty.
En souriant d'un air d'assurance, Ginesty répondit
CISU8T1S. 445
— Monéîétif n'a plus rien à me dire ?
*— Vous viendrez de temps en temps me mettre an courant des préparatifs. Mais^ au nom du ciel, de la prudence, Ginesty, de la prudence !
Après avoir adressé en passant un salut à la dame qui avait écouté avec sollicitude la courte conversation qui venait d'avoir lieu, Ginesty disparut derrière les draperies.
Tandis que M. Weber avait encore sur les lèvres les dernières recommandations faites au chef des ouvriers de son usine, cette dame vint à lui, et, lui prenant les mains, elle lui dit:
— Mon fils, je ne vous admirerai jamais assez ; quelle tenue ! quelle élégance ! quel luxe! On vous prendrait pour le procureur du roi de Vermoutier, si, sans vous flatter, vous n'étiez infiniment mieux que lui. Vous êtes superbe, mon fils.
— Permettez-moi, ma mère, répondit Weber, de vous adresser le même compliment. Mon sufirage en fait de mode n'a pas un grand prix, mais en vérité cette robe vous rajeunit de dix ans. Il va m'être impossible aujourd'hui de me dire votre fils. Paris est toujours la ville des métamorphoses. Sur chacun de vos rubans comme à chaque bouton de mon habit on lit que votre toilette et la mienne viennent de Paris.
— Laissez-le penser, Weber, mais ne le dites pas \faù baut, car vous $B(ve^ combien M, Boissy, votre
416 CKLK8TJS,
adjoint, et mademoiselle B<Hssy^ sa digne sœur^ aiment peu tout ce que Pai'is nous envoie. A les entendre^ hors d'Apreval il n'y a rien de bon. Dieu fit Aprevalet se reposa. Du matin au soir^ ils répètent avec un ad* mirable accord qu'il faut secouer^ écraser^ anéantir le joug odieux de la métropole.
Sans se laisser distraire de sa première pensée^ constamment fixée sur l'objet dont il avait entretena Ginesty, Weber répondit à sa mère :
— Ce qui n'empêche pas cet excellent M. Boissy de ne priser que du tabac de la civette du Palais-Royal. Mais j'y pense, il devrait être de retour. Sur mon invitation, il est parti ce matin dès cinq heures pour maintenir Tordre à la tête du pont, où j'ai supposé qu'il y aurait peut-être encombrement. Il y a loin, c'est vrai, d'Apreval à la Baigneraie^ mais il est dix heures et demie ! Et pourtant combien lui ai-je recommandé, au nom de l'adjoint, de surveiller en lui l'antiquaire, et de ne se laisser détourner de ses fonctions municipales par aucune espèce de ruines. Malheureusement il en aperçoit partout. Le moindre tronçon de colonne l'arrête des heures entières en contemplation. Sa joie est si vive ! J'ai peur de l'altérer par des reproches. Il est heureux. Pourquoi troubler un homme heureux, c'est si rare !
— N'êtes-vous pas heureux aussi, mon fils ? Jetez les yeux autour de vous, vous ne rencontrerez que le gp€c-
'taclé du bien quo vous avez produit par vos travaux, par vos eonseils et des saciifices dont vous ne devez pas vous refuser la récompense ; soyez heureux, soyez fier.
— Ma mère, répondit Weber, j*ai oublié ces peines dont vous me parlez ; ce qui réussit n'en a pas coûté. Mais, au fond, de quoi serais*je fier? Quelle part de gloire ai-je à réclamer? Je n'ai été que Tinstrument de la nécessité.
— Poiu'qiioi, Weber, être si injuste envers voustnême, quand le pays vous est reconnaissant de son bien-être, de sa considération, de son existence?
— Ce que j'ai fait, ma mère, tout autre Teût fait à ma place et n'aurait pas eu plus de mérite. Franchement, le hasard est pour beaucoup dans le peu de bien dont vous me louez. Consultez votre mémoire. Appelé par vous, je revins habiter ce canton où des souvenirs d'enfance m'attachaient, et que d'autres souvenirs plus sérieux me faisaient craindre de revoir. Voilà de cela seize ans. J'attendais alors plus de consolations de mon pauvre pays que je ne lui en apportais. Les vôtres ne me manquèrent pas. Vous me conseillâtes le travail, 6t j'y répugnais singulièrement, il vous en souvient. Mes journées se passaient dans le regret et dans une Oisive contemplation; ce n'était pas montrer jusque-là un zèle très-vif pour mon pays, dur rocher qui veut éti^ otrodé par là dueur d6 des enfànSé Med goûts dé
418 Qtiuun»
minéralogiste me conduisent un jour au pied de la xi
vière de la Baigneraie, ici où nous sommes^ au soaunel d'Apreval, et je découvre, en remuant avee loa pioche, quelques cailloux curieux, une mine de charbon à mes pieds. Instruits de ma découverte^ dont il sen^ tent rimportance^ de riches propriétaires avec lesquels vous me mettez en rapport, car je n'étais connu de personne^ conçoivent le projet d'une exploitation. La houillère est ouverte, et tout à coup le pays a une industrie; deux mille familles trouvent de Toccupation; Apreval, qui n'était auparavant qu'un tas de chau^ mières sur yn rocher stérile, devient une petite villq fortunée.
Et posant sa main sur l'épaule de son fîls^ madame Weber reprit ;
— Et voilà votre gloire^ mon ami : qui oserait vous la contester? Ne voulez-vous pas non plus que vos con^ citoyens vous soient à jamais- reconnaissants de ce beau chemin de fer de six lieues d'étendue dont l'essai va se faire aujourd'hui même en leur présence? Sans voua y auraient-ils songé? Quel est celui d'entre eux qui en aurait fait son unique pensée^ jour et noit^ pendant trois ans, comme vous?
-— Ce chemin de fer^ qui achèvera de consolider la prospérité du canton^ répondit Weber en se tournant vers sa mère^ c^est Apreval qui se l'achète avec l'argent qu^il gagné. Q le doit à ses écQWsm». DaiUeWi
csmxi. 419
il an avait un besoin extrême. Par sa situation favora* ble au bord de la Baigneraie, l'usine de Courcy^ rivale de la QÔtre^ opère ses envois pour Tintérieur sans frais dé transport^ tandis que notre houillère d'Apreval est à six lieues de cette rivière. Malgré notre plus grande activité dans Texploitation^ nous touchions au moment où nos produits^ & cause des frais dont la mine de Gourcy est exempte, n'auraient pu soutenir sans perte une rivalité formidable. l<e chemin de fer égaUse tout. Autrefois, si lentes, si difficiles et si coûteuses, nos expéditions s'effectueront maintenant en une heure de la mine à la rivière. Apreval n'a plus de concurrence à craindre. Vous voyez, ma mère, que ce chemin defer était une conséquence de nos besoins industriels. Ainsi que Weber l'avait si vivement recommandé, Ginesty revint dire que tout se présentait bien.
— Dans ce moment, ajouta*t-U, on chauffe la ma^ chine destinée à fonctionner aujourd'hui,
<- Avez-vous examiné chaque pièce ? s'informa Weber.
— Et en détail, répliqua Ginesty.
— Vouii ètes«-vou8 assuré de leur élasticité i de leur force, de leur résistance ?
— Oui, monsieur Weber.
«-* Avez-vous éprouvé par des essais successiEs la solidité des chaînes ? La semaine dernière la chaîne numéro quatre fut cassée en deux endroits.
•ISft tIBLESTS.
— Rassurez-vous , monsieur Weber, iious n'arons pas à prévoir de pareil accident. Dans une demi-heure je reviendrai vous dire le degré de chaleur que nous aurons obtenu.
— Je me repose sur vous, Ginesty. Allez !
Pour arracher son fils à ses préoccupations soucieuses, madame Weber lui dit, reprenant le fil du propos interrompu par l'entrée de Ginesty, que toutes ses belles raisons de modestie ne persuaderaient jamais aux habitants que ce ne fût à lui, à lui seul, qu'ils seraient redevables du chemin de fer destiné à tmir si étroitement leurs intérêts. Depuis trois ans ils en rêvaient ; c'était le thème étemel de leurs conversations à la veillée.
— Pauvres et riches accourront ici dans une heure, dit-elle encore. Ces drapeaux, ces couronnes de lierre, ces guirlandes attachées pendant votre sommeil, ce fauteuil ombragé de verdure comme pour vous élever un trône, vous disent assez que c'est une journée mémorable pour eux, celle d'aujourd'hui, où va avoir lieu l'essai de ce merveilleux chemin de fer qui semblait une chimère aux yeux mêmes des plus confiants, et qui vous a coûté tant de voyages au chef-lieu, tant de sollicitations, tant de nuits sans sommeil. Votre mère le sait, Weber, pardonnez-lui d'avoir de la vanité pour vous et pour elle. Hugues, notre jardinier, m'a dit, et mon vieux cœur battait de joie en l'écoutant, que tous les pay sand^ tôtis les fehniers, tous leâ bourgeois mème^
oitïïMM* 4S4
depuis Seignelay jusqu'à Auberive, s'apprêtaient dès le point du jour pour le voyage d'Apreval. Los affaires sont suspendues à douze lieues à la ronde. J'attends tous nos amis de Vermoutier. On m'a déjà prévenue^ I^ous aurons la famille Rouhaux ; les GrandYal^ tous les Grandvali et même leurs parents de la Ferme-Rouge. Nous aurons la famille Frestol ; M. Jules aussi sera de la partie. On vous a sans doute dit que H. Jules Frestol est de retour d'AJ^r, cette mauvaise tète de Jules* - — Oui, ma mère, répondit Weber, je le sais à Vermoutier qui ne s'en félicite guère, si j'en crois le gardechasse. C'est du garde-chasse que je tiens la nouvelle de ce retour si peu désiré.
*- Aurait-il recommencé , se demanda tristement xnadaine Weber, ses conquêtes amoureuses? Q y aura donc toiQOurs des folles pour l'écouter? Gela devient vraiment alarmant. Il n'y a pas trois ans, n'est-ce pas? qu'il tua en duel le frère de cette malheureuse demoiselle de Ginevray. Déshonorer ainsi le plus beau mm du pays III y a deux ans qu'il rompit tout à coup avec mademoi^lle de Chenevial, et jamais personne n'a su la cause de cette étrange conduite, pas même mademoiselle de Chenevial, qui languit encore de chagrin ail milieu du désespoir de sa famille. L'an passé, un peu avant Pâques, j'étais alors à Vermoutier, j'avais ramené notre chère Céleste à sa mère, il était encore (uestion de M. Jules Frestol. On racontait qu'il avait
enlevé mademoiselle Lamiay i son pensionnat, et qa^ Favait reconduite en plein jour chez elle^ comme pour dire : Jules Frestol laisse aux autres celles dont il ne Tent pas.
-^ Au moins^ reprit Weber, sll y avait en lui^ non pour le justifier^ mais pour rezpliq[uer, l'étofEe d'un séducteur. Mais quel triste lovelaee que Jules Frestol I n est plus nul que son pàre^ le maître de postes^ brave honmie qui ne lui a laissé en mourant que la rudesse de sa profession. Je préférerais une franchise gros* siàre comme celle qu'il avait à l'éducation bâtarde de son fils^ plus dépravé par ton que par caractère. Cette mauvaise éducation Ta achevé. Étudiant en médecine^ puis en droit, il n'est resté au bout du compte ni avocat ni médecin ; le peu qu'il a appris ne lui a servi qu'à aiguiser un esprit plus propre à nuire qu'à recevoir une direction utile. C'est bien le parvenu provincial dans toutsonlustre. Engoué de sa beauté comme une femme, souriant à tout ce qu'il dit, il n'est guère qu'un être in^ complet, entre le bourgeois çt le fermier. liCS complai* sauces exgérées de sa famille l'ont perdu. iLe laisser disposer^ si jeune et si extravagant, d'une si grande fortune I
— Sa fortune 1 et voilà, s'écria madame Weber, le côté par lequel il se reconunande au beau sexe de Ver* moutier et des^ environs. J'ai été jeune et suis d'une petite vîlje aussi i flwmfliement^ je ne valais gvkt
GfLBSTK. 42S
xziietDt que toutes ces petites filles-la. J^ai été en idée et en espérance la fiancée de tous les jeunes gens à marier qui ont passé plus de huit jours dans le canton. Jules Frestol est riche : il n'est pas mal ; et s'il se promène par la yillc^ c'est toujours à cheval ou en calèche découverte, comme un prince ou un marchand d'eau de Cologne; il est en outre à marier.
—Oui, ma mère, et la dernière qu'il poursuit, croyant toujours valoir mieux que celles qui l'ont précédée, met de la gloire à affronter le piège. Si le dommage n'était que pour celles-là , leur vanité aurait sa juste ptmitlon ; mais le mal, le très-grand mal, est que Jules Frestol, garçon commun, mais, ainsi que je l'ai déjà dit, peu méchant au fond , perd de réputation les jeunes personnes dans la famille desquelles le hasard l'introduit ; c'est pourquoi, lorsque le garde-chasse m'a dit qu'il avait vu Jules Frestol chez madame Tenière, j'en ai été fâché pour sa fille, pour Céleste...
— Pour Céleste ! redit madame Weber en exigeant de son fils qu'il répétât ce nom ; pour Céleste 1 Et madameWeber leva les yeux au ciel comme pour l'implorer contre un danger dont elle était loin de prévoir la menace. M. Jules Frestol, s'écria-t-elle de nouveau, a été vu chez madame Tenière ; il poursuivrait Célefete, il la menacerait de sa mauvaise renommée; ma chère Céleste ! Le garde-chasse s'est évidemment trompé ; ne le pensez*vous pas T La jEàmille Frestol e| la famille
IS4 CiUKSSA*
Teoière ne sont-elles pas brouillées depuis huit ans^^et brouillées à ce point, vous ne Tignorez pas^ que leurs intérêts communs en ont considérablement souffert ? Le père Frestol n'est-il pas mort de chagrin à la suite de cette lutte née de misérables motifs de rivalité?
Weber se sentait pénétré des mêmes craintes que sa mère, et ce n^était pas indifféremment qu'il lui avait rapporté le propos du garde-chasse ; mais, plein de la prudence calme de lliomme éprouvé^ il n'aimait pas à perdre ses ftnrces en ai^umentant longtemps à Tayance contre les éventualités du malheur. H n'éclatait^ il ne se répandait au dehors qu'au-moment décisif. Jusque-là ce n'était qu'un roc. Touchéàlaveine^ ce roc s'ouvrait^ et le fleuve débordait au loin.
. — Peut-être^ répondit-il à sa mère^ les deux familles se sont-elle raccommodées depuis huit ou dix mois que nous ne sommes descendus à Yermoutier. Il m'a été dit ensuite que le frère de Céleste^ Anatole^ qui est aujourd'hui en Orient^ et Jules Frestol n'étaient pas aussi ennemis que leurs deux familles. Il ne serait pas impossible que les deux maisons, lésées Tune et l'autre par une rupture irréfléchie^ tendissent à se réimir de nouveau par cette intimité de collège.
— Raceommodées I oh I non, dit madame Weber; c'était si envenimé : madame Frestol était trop blessée pour revenir^ et madame Tenière a trop de fierté pour avoir fait le premier pas. Jules Frestol chez madame
Tenièie î Décidémeul;^ je n*y crois pas. Qnoiqu^il en soit, je verrai madame Tenière aujourd'hui, je lui parlerai ici même, je lui dirai que les vbite de Jules Frestol chez elle doivent cesser.
— N'allez pas trop Tefifrayer, ma mère. Madame Weber avait pris la main de son fils : -^ Rassurez-vous; ma sévérité prend sa source dans un intérêt trop pur pour que l'expression en soit mal accueillie. Je n'affligerai point madame Tenière, quoiqu'elle n'ait pas toujours eu pour sa fille^ notre chère Céleste, permettez-moi de le dire^ l'actif dévouement d'une mère.
Ce léger Uâme, si habilement ménagé^ ne blessa pas moins Weber.
— Madame Tenière, reprit-fl, a dû souvent s'absenter et porter une attention plus particulière sur sa. fille ainée, qui a été si dangereusement malade. Elle se re« posait sur vous, ma mère, du soin d'élever CélestCé Elle savait que vous êtes pour elle une autre mère ; ne lui en veuillez pas d'avoir si bien placé sa confiance. , — C'est que Céleste, ajouta madame Weber, grandit chaque jour; qu'elle est belle! qu'elle est charmante 1 Voilà bientôt un an que nous ne l'avons vue à Apreval* L'été a été si chaud, l'hiver si rude t On ne se hasarde pas tous les jours à gravir notre rocher. Comme elle doit être encore embellie l comme nous allons la trouver raisonnable! C'est qu'ell<' sort du grand pensionnat des
4tf
dames Laoricd de Vermoutier. Gôkste nous "rieilli^ mon fils, vous souvenez-vous)
•<-«- Si je me souviens? dit Weber en serrant la main que sa mère avait laissée dans sa main. CTest tout le portrait de sa mare à vingt ans; c'est sa grâce, c'est...
Weber fui interrompu par sa mère :
*^ Ce n'est pas ce que je veux dire. Vous rappelezvous ses lectures sentimentales avec Denise et Luden^ qiH ]bw fournissait tant de livres^ tant de r<mian89 que sais^je, moit Les espiègles 1 ils se eaobaient de mol pour liM, oomme autrefois^ étant plus petits^ lorsqu'il avaient dérobé des fruits. Il m'est arrivé de les mnprendf^ A la ferme de If. Looatt, sous le massif de la fontaine^ assis tous trois sur le gazon. Lucien» entre Céleste et Denise. Céleste éooutant> les yeux baissés, la lecture de Luden^ et Denise^ la bouche béante^ comme d elle n'avait pas eu assez de ses deux oreiUes pom* écouter. J'ignore ce que Lucien leur lisait, mais c'étdt toujours admirable. Le dernier livre qu'il leur apportait du cabinet de lecture de madame Janet était unanimement le plus beau. Lucien^ il est vrai, lit fort bien. Mais vous ne me pariez pas de lui ; où esi-Jl depuis deux ans qu'il nous a quittés T
*- Croyez-vous, ma mère, que j'aie pu l'oublier!
— Vous l'aimez trop pour cela.
•^ Je le crois maintenant^ reprit Weber, dans notre d^^artaaeot. 8a dernière lettre était datée de l'antiqcta
Qhàtean de Glisson^ qu'il a visité^ j'en suis sûr^ moins en ingénieur qu'en poète. Avec quelle mélancolie il me parle des pensées qu'il a eues au mâieu des ruines de cette demeure féodale t pensées de tristesse» de doute et d'abattement. Je n'aime pas à le voir ainsi ; il se Uvre trop à l'aotivité de l'esprit^ pas assez à eelle du corps. Le mal du siéde le gagne^ l'envahit peu i peu; son tort est de se complaire dans cet étatde découragement si dangereux pour son avenir. Ses dernières lettres suiv tout sont «npreintes d'une amertume pénible.
— Que ne l'avez-vous engagé^ dit madame Weber^ à venir près de nous? L'occasion était beHe. L*essai que vous alle2 faire aujourd'hui ressort tout à fait de ses études. Nous l'aurions retenu ici quelques mois.
— Ainsi ai-je fait, ma mère. Dès que j'ai su qu'il était dans le département, je l'ai aussitôt invité à se rendre à Apreval ; j'ai même écrit à Lucien que sa présence m'était indispensable.
— Vous a-t-il répondu qu'il viendrait?
— n ne m'a pas répondu; c'est un bon signe, s'il a reçu ma lettre.
Weber et sa mère cessèrent de parler; ils avaient vu s'élever, du milieu de la montagne au sommet de laqudle ils étaieiit, ils avaient tantôt vu passer et tantôt disparaître dans les vertes fentes des rocs, une tache bigarrée comme une tulipe. Quelqu'un accourait vers eux. Bientôt la nuance diapiée^ la eeutouf flottante M
4>y cALMn.
détacha plus fermement du fond de Tair et prit on corps^ mais un corps souple, léger, bondissant de pointe en pointe^ et paraissant monter à la surface avec la rapidité du plongeur repoussé par Télasticité du sable où ses pieds ont heurté. C'était une jeune fille ; on ne tarda pas à la distingqer qui gravissait les flancs de la montagne d'Apreval, et qui, quoique rapide comme une chèvre sauvage dans sa pénible ascension, arrachait j} 'entre les nœuds de pierre des touffes d'herbes^ du thym parfumé, et les rejetait derrière elle, afin de recommencer toi^ours.
n fut bientôt possible à madame Weber et à son fils de reconnaître la fiUe de M. Locart. Arrivée au bord du plateau, Denise s'arrêta tout essoufilée; elle fat sur le point de fléchir, après avûr mesiuré d'au rq;ard curieux la loi^e pente qu'elle avait franchie sans prendre haleine. D'épuisement et de joie elle tomba dans les bras de madame Weber.
• •— Monsieur Weber^ dit Denise sans se donner le temps d'apaiser son agitation, madame Weber I voos n'entendez donc pas? vous ue voyez donc rien?
De ses doigts émus d'impatience, Denise écartait les cheveux égarés sur ses lèvres.
CitfiSTB. ii9
— ^Qiiel bruit! reprit-^Ue; que de gens viennent ici! Jamais Apreval n'en aura tant vu* Tout Angely nous arrive; tout Milleraie et ses vignerons en blouses bleues^ tout Bourg-la-Grange avec les ouvriers des carrières, bannières de la corporation en tête; tout Saint-Jean-de-la-Plaine, tout le dépai-tement ! notre TQontagne est assiégée. Ah! c'est vraiment beau!
Madame Weber passa son mouchoir sur le front ardent de Denise.
— Bonne Denise, calme-toi I
— Et tout Vermoutier, reprit Denise : il n'est pas resté deux habitants. Papa, qui est allé à leur rencontre, voulait m'emmener avec lui. Je Taurais accompagne si je n'avais craint de rentrer trop tard pour m'habiller. Du haut de la terrasse du jardin, je les ai tous vus passer sur le pont de la Baîgneraie. La garde nationale de Yermoutier vient aussi, accompagnée de là musique. C'est superbe ! Vous êtes donc isourds!
• —Folle ! lui dit madame Weber, laisse-les donc arriver, Apreval ne s'en va pas.
— Mais ils arrivent; on peut les voir d'ici. Oh! oui, ils doivent être maintenant à la Butte-au-Renard, à mi« chemin d'Apreval. Qu'ai-je dit? Venez, madame Weber; tenez, regardez si je vous ai menti. Ah I êtes-vous convaincus à présent 7 Les sentiers de la montagne sont entièrement couveHs; ils sont ati moins dii lùille.
430 ciu«xi.
Denise avait coum jusqu'au bord de la maoiagne.
— Eu effet, dit Weber, qui avait suivi Denise, ih sont tous venus. Braves gens ! Tu avais raison^ Denise. Mais voyez^ ma mère, voyez l je ne me trompe pas^ ils m'oi^t aperçu. J'entends leurs voix; leurs chapeaux sont levés; ils me saluent.
Weber se découvrit.
— Je crois que vous m'avez rendu fier» ma mère. n y a des minutes d'empereur dans la vie de chaque
houune. Ce simple industriel de l'Auvergne^ ce fils d'un ouvrier de l'Alsace, se sentit à son insu, par surprise, couvert du manteau royal que Dieu jette sur toutes les grandes idées accomplies. Bonne nature d'homme I il retomba aussitôt sur sa simplicité: Weber regarda en riant ses ongles, mais comme dut rire un jour Davis en regardant son immortelle lampe, ses ongles émoussés et assombris par le travail des mines. Sa pensée fut : Tout est sorti de là. — Est-ce que tu n'es pas heureuse, toi aussi, Denise I — Je le suis de vous voir content, monsieur Weber.
— Je te remercie, Denise; mais tu as d^autres motifs pour être au moins aussi joyeuse que tout le monde ici ?
•--Moiî
— Sans doute, mon enfant. N'est-ce pas ton fiancé, M. Ginesty, qui a construit le chemin de fer que tontes ces populations viennent voirt
— Ne seras-tu pas sa femme dans un mois?
— Vous n'êtes pas juste, madame Weber; vous oubliez que M. Lucien avait dirigé la moitié des travaux avant que M. Ginesty, qui n'était alors qu'ouvrier, en fût chargé. J'ai vu ce que je vous dis. M, Lucien travaillait au soleil ou à la neige, au vent ou à la pluie, et cela dès cinq heures du matin. Son compas & la main, il sautait comme un chamois de rochers en rochers ! Allez, Céleste et moi le savons bien, nous qui chaque jour lui apportions des fraises à déjeuner.
— Tête légère I lui dit madame Weber, qui donc voudrait ravir à notre cher Lucien, que personne n'aime plus que nous, sa part de gloire dans l'exécution du chemin de fer?
— Et qui oserait contester^ continua stDn fils, qu'il lit avec un charme incomparable les vers de nos poètes, à la ferme-modèle de ton père, près de la fontaine, quand de petites paresseuses l'écouteut bouche béante?
— Bien I ceci est pour moi, n'est-^je pas? Croyesvous que je n'aime pas mieux Ure, et je ne m'en oache pas, que d'aller voir à la ferme de mon pore si les ananas ont besoin d'eau? Allez-^vous dire comme lui du mal, beaucoup de mal de ces livres si agréables à connsdtre? Quel tort cela fait-il à personne? mais j'enr tends le char-à-banc de mon père qui s'arrête à la porte. ChutI
D^se se tut. £Ue prit ua air &rt gv«Ye auftiid dto
432 CÉLBSTR.
ne douta pins que la voiture de 9ou pèi*e s'arrêtait à la grille de la maison de M. Weber. Quoiqu'elle fût très* brune et très-forte pour son âge, Denise avait des éclairs de distinction et de finesse dans le regard et dans le langage, qui auraient surpris ceux qui auraient eu rintention de l'étudier à ce premier âge de la jeunesse. Elle s'était développée à la grâce de Dieu ; et la grâce de Dieu Tavait déjà faite jolie^ robuste, saine et savoureuse. Un jour^ on laisse tomber un noyau de pécbe dans les champs^ quinze ans après, on passe an même endroit, et Ton trouve un arbre, des pêcbes rondes et dorées de Tombre et beaucoup d'oiseaux qui chantent autour des pèches. Denise avait été ce noyau. La bonne terre et la liberté en avaient fait une enfant qui plaisait à tout le monde par sa naïveté et sabelle venue. ( Sa mère ne lui avait jamais dit : Tiens-toi droite^ Denise; son père ne lui avait jamais recommandé de ne pas aller au «oleil ou sur les pierres^ stupides obligations qui donnent des enfants^ fruits toujours verts, à des pères, troncs d'ariires toujours moisis. Sortir quand elle voulait, dire ce qui lui passait par la tète, lui était permis^ comme d'être à son gré, et quand le eaprice le voulait, demoiselle de ville, portant assez fièrement le châle sur les épaules, ou fille de fermier^ jetant avec une grâce infinie^ mais avec une expérience consommée aussi, le grain à ses poules. Ce qui la relevait sans cesse ôt la repla^t à tm niveau régu«
CÉLESTE. 4âS
lier^ ce qui la caractérisait enfin^ c'était la conacieace de Tautique aiSance de ses parents.
Ua éléphant sait, dit le poète arabe^ quand il porte sur sa croupe de la poudre d'or ou du vil sable de mer. INous sommes tous un peu éléphants en cela; nous connaissons, nous devinons en naissant la valeur de notre charge. Denise, comme toutes les filles de riches fermiers^ décelait Topulence sans en être plus orgueilleuse. Élevée à Vermoutier avec Céleste^ elle portait une montre à répétition à huit ans; on n'était pas pressé de la marier; signes divers, qui sont tous intelligibles^ se traduisent vite et prouvent.
Sa figure était ronde mais sillonnée d'accidents spirituels ; les deux dents incisives qui lui manquaient, l'une à droite^ l'autre à gauche, prolongeaient son sourire et le faisaient aimer, parce qu'il ne reculait pas devant le témoignage d'une défectuosité d'ailleurs assez commune dans les pays de montagnes. A bien les définir^ ses yeux châtains tournaient un peu au vert, non pas à ce vert transparent et faux des Irlandaises^ mais au vert tigré des fruits près de mûrir. Son nez était droit et bien ouvert à la base, ainsi que la nature des pays hauts les forme pour respirer avec force l'air subtil. Un tranchant de pierre calcaire lui ayant profondément déchiré le visage quand elle était enfant^ un jour qu'elle était tombée d'un pomnder sur un mur, et du miu* dans un ravin, la cicatrice lui était
4S4 CKLB8TB.
restée à la Joné gauche au-dessus de Vxm des coins de la bouche.
Ce petit croissant dessiné dans des conditions de bizarrerie qu'aucun artiste n'imaginerait, singularisait son visage d'une façon ravissante. On l'eût aimée sans ce défaut ; il fallait Fadorer avec ce défaut, si l'on venait à l'aimer. Jusqu'à douze ans, Denise, dans ses goûts, penchait plus quand elle était chez elle, c'està-dire en vacances, vers la vie et la simplicité rurales que vers la vie. infiniment plus épinglée de ses compagnes de pensionnat; mais dès qu'elle eut passé cet âge, le partage commença à être inégal en sens opposé; Céleste influença beaucoup sur la partie aimante et arrêtée de son caractère, tout en ne ralentissant pas cependant la mobilité de l'autre partie. Rêveuse, Céleste attira peu à peu sous les ombrages de sa solitude la vive Denise ; elle la fit asseoir près d'elle, et, de journée en journée, d'ombre en ombre, de lecture en lecture, elle en fit la complice de ses sympathies romanesques. Elle prit Denise par la curiosité, comme on prend un oiseau au miroir.
— Monsieur le maire, criait M. Locart en se rapprochant de Weber, car Weber était le maire d'Apreval, je vous ramène votre adjoint, et ce n'est pas sans peine. Je pourrais tout aussi bien dire que je vous le rapporte ; sans moi^ on lui aur^^it fait un mauya^
CiLSSTB. 435
— Je le dirai toujours, je le répéterai sans cesse, je le crierai sur les toits, comme homme, si ce n'est comme adjoint, qu'on ruine le pays, qu'on le dégrade, qu'on déshonore Apreval l pauvre Aprevall
— Figurez-vous, monsieur Weber, essaya de dire M. Locart, figurez-vous...
— Allez-vous présenter l'événement sous des couleurs partiales? interrompit M. Boissy. Laissez-moi parler : n'abusez pas de mon trouble.
— Parlez : je me tais.
— Chacun le sait, poursuivit donc M. Boissy, j'ai le courage de mon opinion. EUe n*a jamais été favorable à votre chemin de fer, qui altère profondément la physionomie historique du pays, j'ose le dire non comme adjoint, mais comme homme.
— Encore une invention de Paris, ajouta mademoiselle Boissy, la sœur de l'adjoint.
— Paris, répondit M. Locart, n'a pas de chemin de fer, mademoiselle Boissy.
— En ce cas, monsieur Locart, que ne lui envoiet-on le nôtre ?
— Je poursuis, dit M. Boissy, Apreval est ou plutôt était un trésor d'antiquités pour les amateurs. Si nous n'avons pas encore déterré, comme Arles, une Vénus, nous ne pouvons manquer d'en trouver une quelque jour. Au reste, j'avais donné à mon pays le droit d'aV te^^dw m^ Vénus, jVais décqurert,.,
— Quoi ! une seconde mine de charboul oontinua ^ M. Weber.
— Vandale! s'écria M. Boissy, je ne m'exprime pas comme adjoint. J'avais découvert une voie romaine parfaitement conservée, voilà que le premier embranchement de cet exécrable... M. Boissy se reprit aussitôt : de cet utile chemin de fei* anéantit, déshonore ma voie romaine.
Madame Weber sourit, et, s'adressant A l'exeeUent adjoint indigné :
— Avouez, monsieur Boissy, qu'on ne se serait guère servi de voti*e voie romaine pour aller d'Apreval à Vermoutier.
— Mais, madame, les antiquités ne doivent servir à rien du tout.
— Je n'aurais pas osé le dire, murmiu'a M. Locart.
— J'ai^ réclamé, poursuivit M. Boissy; mais que peut l'organe méconnu d'un seul I La voie romaine était à jamais perdue.
— Puisque c'est un malheur irréparable, dit Weber, n'y pensons plus. Tâchons plutôt à notre tour de léguer de bonnes routes à nos petits-neveux.
Boissy continua :
— Ce malheur n'est pas le seul ; il n'est que le commencement d'un plus grand. A force de prières adressées au conseil municipal, j'avais enfin obtenu qu'un
oâiiip de César, parfaitement indiqué an lioiit de la voie romaine, ne serait point entamé jMir le parcours du chemin de fer. Le pays, après tout, y était aussi intéressé que moi. Qu*ai-je vu aujourd'hui, il y a à peine une heure, en allant remplir mes fonctions d'adjoint à la tête du pont? Vous riez, monsieur Locart, vous riez ! je ne ris pas pourtant, moi, des prétendues merveilles agronomiques de votre ferme-modèle, de vos choux de Zélipde, par exemple, qui, à vous en* tendre, ne tiendraient pas dans mon camp de César. *— Je vous en ferai manger^ répliqua M. Locart.
— Je vous remercie. Je poursuis : qu'ai-je vu? Mon camp de César transformé en un carrefour au milieu duquel on lit sur un poteau : Ici les wagons peuvent s* arrêter et tourner. Appelez-vous César, après cela I Comment comprimer ma colère? j'ai dit mon opinion là-dessus, hautement, énergiquement et à tous, toujours comme homme et non comme adjoint. J'ai failli être assommé.
— Comme homme et comme adjoint, remarqua M. Locart.
— Sans M. Locart, continua M. Boissy qui ne s'arrêta pas à l'interruption peu ohligeante; sans M. Locart, qui a sottement pris ma défense, je périssais victime de mon amour pour les antiquités de mon pays.
— Sottement?
4 s 9 CliLBSTB.
— (M, trèfl-sottemeût ^
— Mon bon monsienr Boissy^ dit Weber^ ponsser la vénération envers des pierres jusqu'à vouloir détourner de sa ligne un chemin de fer, ou plutôt exiger qu'il ne soit pas^ parce qu'il rencontre un camp de César dans son développement^ c'est, convenez-en, de l'exagération.
— Oui, c'est de l'exagération, appuya M. Locart. Le siècle, la marche de l'industriei vous n'enfendez rien à cela.
Locart prit Weber à part :
-. Est-il vrai, entre nous, que la partie du èhemin de fer qui traverse la Plaine^Vertê vous donne ijuclques inquiétudes sur sa solidité ? i
— Aucune, répondit Weber. On l'a refaite, c'est vrai, mais c'est une raison de plus pour que je réponde de tout accident. N'écoutez pas ainsi les alarmistes.
— Ils ont encore répandu le bruit que la machine ne tournerait jamais les Trois-Buttes. Je n'en crois rien au fond, mais je vous rapporte ce qu'on dit.
Ainsi que toutes les personnes qui ne croient rien an fond, M. Locart ne doutait pas de ce qu'on lui avait dit.
— Sans doute, fut obligé de répliquer Weber, il y avait là une énorme difficulté à vaincre. Je ne comprends pas ces terreurs sans fondement.
^^ Ni moi non plus, dit M» Locart oui les admef
tait et les compreuait fort bientet je me suis récrié avec indignatioD, et cela/ pas plus tard que ce matia^cou^ tre ceux qui ont parié que si la machine ne se brisait pas au carrefour de leiCroix, elle ne franchirait jamais le tunnel de la Roche-Noire.
Une profonde affliction se lut sur les traits de Weber, découragé de ces bruits pleins d'une malveillante vraisemblance.
— Voilà, s'écria-t-il, comme on arrête les efforts des gens de bien. La Roche-Noire sera franchie^ c'est moi qui vous le dis. Mais^ je vous le conseille, ne vous faites pasTécho de tous ces préjugés^ monsieur. Locart^
— Moil répliqua M. Locart avec emphase^ je suis le plus sincère partisan des chemins de fer. Oui^ je vous le répète^ monsieur Boissy^ votre passion ^our les pierres est du fanatisme. On sait à Apre val que vous laisseriez plutôt tomber le clocher de Saint-Saturin sur nos tètes, que de le réparer. Cela, pour avoir une ruine romaine de plus.
n n'y eut que du dédain dans le regard de M. Boissy •
— Je ne réponds qu'à monsieur Weber, dit-il. U peut y avoir de l'exagération dans mon affection pour les ruines; mais quel besoin avait M. Loeart de dire^ je ne sais trop dans dans quel but, au moment de ma crise avec la populace, qu'il engagerait la conmiune à acheter l'autre moitié du camp de César pour y fonder un institut agricole à l'instar du sien?
446 céLitiTg.
— Dnns le gc»àt de iebit de Grignou I ajouta M. Locart.
— Et vous appelez cela, s'écria M. Boissy, prendre ma défense !
Ce fut au tour de M. Locart d'être blessé. En se mettant en face de l'adjoint il lui dit :
— Savez-vous ce que c'est qu'un institut agricole, pour en parler? Que diriez-vous si dans trois mois je vous faisais manger des ananas mûris à Apreval, des dattes aussi savoureuses que celles d'Alger? Si je vous
' montrais du coton plus beau que celui de la Nouvelle- Orléans? Vous goûterez de mon café, du café planté, récolté dans mon institut agricole.
— Dieu m'en garde ! dit M. Boissy en se reculant.
— Mais vous n'êtes donc pas abonné, revint M. Locart,. à V Abeille de Virgile, aux Annales de CérèSj à la Flore française ou Manuel de F Agronome, au Recueil de Triptolème, au...
— Je ne suis abonné à rien du tout. Dieu merci !
— Vous avez tort. Moi, je suis membre du conseil du joiu'nal des Agriculteurs français^ et j'y ai puisé tous les procédés d'horticulture, d'agriculture, dont j'enrichis mon institut agricole. Après-demain il s'y tiendra ime réunion d'agronomes sous la présidence de M. Weber. Je vous y invite, monsieur Boissy, je vous y invite; d'ailleurs votrti préaelice est Un devoir^ vous
GR1.BSTX. 444
êtes meiubro de notice accadcniie, sectiou des inscriptions et belles-lettres.
I^ dispute élevée entre ISI. Boissy et M. Locart cessa j une rumeur extraordinaire appela tout le monde au bord de la montagne «jui s'était d'heure en heure garnie de paysans. Quelle était la cause de ce bruit formidable, imiversel, menaçant ?
^ On ne distinguait encore que de grosses bouffées de poussièt*c arrêtées et divisées par Tinterposition des quartiers de roche, piais qui se formaient plus épaisses, plus compactes, à mesure qu'elles montaient vers le plateau. Chaque ravin s'emplit, chaque sinuosité se dessina, comblée à Tinstant par Tirruption de cette cendre ardente, et les hurlements s'épanouirent sur une étendue illimitée.
On eût dit un assaut exécuté par une troupe de sauvages furieux. Weber et les personnes dont il était entouré distinguèrent bientôt derrière ce rideau circulaire des poings fermés, dressés avec menaces, des milliers de bâtons en mouvement, des visages empreints de cette férocité de paysan, si brute, si aveugle, si sourde à toute pitié.
Un groupe de ces hommes en colèffe arrive enfin au sommet, traînant sous des ongles de fer un jeune homme tout pâle, tout indigné; il était froissé, mis en lamlxîaux,ihsulté,à demi assassiné. Tandis que deux d'entre eux le tiraiept par la cravate, d'autres, pour le faire arri-
442 CKLBSTK.
ver plus vite aux piods de Weber, to pousi3aient par lei épa'ules.
— A la fin ! je vous trouve, s'écria Lucien en tom^ bant tout meurtri dans les bras de Weber.
Toutes les personnes réunies auprès de Webeï an moment de Témeute des paysans, avaient reconnu Lucien.
--* Vous vous êtes grossièrement trompés^ mes amis, dit Weber aux paysans ; M, Lucien n'est pas un malveillant^ il n'est pas un étranger. Yos craintes étaient très-mal fondées. Comment, lui qui a tracé et fait exé- . cuter en grande partie notre chemin de f er^ aurait-il eu rintention de nuire à Tessai auquel il vient assister comme un ami du pays^ conune un ami de ma famillet Je lui ferai pour vous des excuses.
Les paysans étaient consternés. Weber reprit:
— Vous pouvez maintenant retourner à votre poste. Que chacun soit rigoureusement au sien.
Les paysans et les ouvriers se retirèrent.
-*- Je ne m'étonne pas qu'on ne vous ait pas reconnu^ dit Denise dès que Lucien fut un peu remis. Comme vous êtes changé!
— Précisément, notre cher Lucien, nous parlions de vous il y a qu'un instant avec Weber; je me plaignais de votre long silence, et je disais que cette fête était trop de votre goût pour que vous n'y vinssiez pas si vous vous trouviez dans le départemwit»
CiLBSTB. 44S
— ^ Merci de votre bon souvenir, répondit Lucien. Tous aviez raison de compter sur ma promptitude à pro&t«r de cette occasion pour venir vous embrasser; je serais venu sans cela.
— Gomme il s'est développé ! remarquez-vous , ma môre?
«— n a un peu maigri, mais notre air d'Apreval lui rendra ses belles couleurs.
-— n a pâli en e£fèt , ajouta Denise après madame Weber , et en terminant tout bas par cette réflexion i mais il est bien mieux.
— Et d*où viens-tu , Lucien t
— De bien loin, Weber.
— Avez-vous vu Paris ? s'informa Denise. — *• Oui, Denise.
— Est-ce que cela se demande? dit mademoiselle Boissy. Il n'y a qu'à voii» sou teint.
M. Locart, qui était là, riposta obliquement :
— Votre j&^e, mademoiselle Boissy, n'est pas déjà si rose, quoiqu'il ne soit jamais sorti du département.
— Et je m'en félicite. Ne vous occupez pas du teint de mon frère, monsieur Locart.
— J'oublie, interrompit Weber, peu jaloux de voir recommencer la dispute entre Locart et les Boissy, que je ne '^suis pas dans le costume de mes fonctions. Vous m'excuserez de vous quitter un instant pour aller le revêtir.
4ÂÂ CBLSSTB.
— C'est nous qui vous laissons, dit M. Locart, pour revenir bientôt. Denise, donn&-moi ton bras. Monsieiu: Boissy , soyez des nôtres. Allons examiner dans quel état on a mis votre camp de César.
— Quand je ne vous parle pas de vos cannes à sucre, ne me dites rien ^ au nom du ciel , de mon camp de César.
— Je ne suis pas fèché, Lucien , d'être seul un instant avec toi. Je leur ai fait un petit mensonge pour l'entretenir librement pendant le peu de minutes qu'ils vont nous laisser. Mon costume est complet ; je n'ai que mon écharpe à mettre. Ta sais que ma mère est presque la tienne ?
— J'en ai mille preuves, Weber.
— Sais-tu^ Lucien^ que si les voyages forment l'esprit, ils ne contribuent pas toujours à égayer le caractère. As-tu été malade? as-tu échoué dans quelque entreprise? Tu viens de Paris : auraia-tu sollicité sans succès quelque emploi ?
. — Je ne suis pas malade , et je n'ai pas été rebuté. Je souflfre.
— Inquiétud^î de jeunesse , Lucien ; ton printemps te tourmente.
— Je pense comme mon fils.
. — Triste printemps, madame Weber: ses fleur» n'ont pas un éclat bien vif.
— Tu m'affliges, Lucien. Tes lettres m'annonçaient
GJÊLKSTE. 445
cette langueur dont tu es attciut; mais j'espéi-ais que tes paroles démentiraient Vexagération d'une douleur passagère inspirée par l'aspect des ruines de tant de vieux manoirs de notre Touraine.
— J'ai vu des ruines plus désolantes encore.
— Et où donc, Lucien ?
— Partout.
— Rêverie de poète.
— Nous oublions peut-être, mon cher Lucien^ que votre peine est un secret : alors vous êtes doublement à plaindre.
— Ma douleur n'est pas un secret, car je la partage avec des milliers d'autres qui languissent depuis plus longtemps que moi. Si peu s'en plaignent, c'est que peu jusqu'ici ont su la guérir. J'en éprouvais comme un pressentiment avant même de quitter Apreval ; j'en recevais des atteintes sourdes par le contact de tout ce qui m'arrivait du dehors^ livres^ idées, opinions, récits d'événements ; l'air même que je respirais sur nos dures montagnes, où il s'épure comme l'eau dans le fer ^ en était imprégné. Mon corps et mon âme souffraient; je crus au besoin du changement, je partis. Deux ans se sont écoulés depuis. J'ai passé un an à Vermoutier, l'autre année en voyage. Oui, j'ai voyagé; j'ai vu beaucoup de villes, et à chacune d'elles j'ai laissé un peu de mon désir de connaître, et j'ai dérobé une portion d'ennui* Gomme l'existence ressemble
446 CéLISIB.
partout à Texistence I En tous lieux^ tout ^Tttonde attend quelque chose qui n'arrive janHÉ* On regarde fixement le rivage , comme si un vaisseau chargé de bonheur, venu on ne sait d'où^ était sur le point d'en, trer au port. Fatigués d'attendre, quelques-uns vont . au-devant de cette arche mystérieuse^ et né reviennent plus. Entre Tours et Blois , dans Tendroit le plus ravissant de la France , au milieu de la campagne, derrière un rideau de platanes^ ou m'amontré un presbytère abandonné. Savez-vous pourquoi il est abandonné? Depuis deux ans, les trois jeunes prêtres qui Font habité se sont doimé successivement la mort. J'ai voulu, par curiosité, passer une semaine dans ce presbytère.
— Heureusement, interrompit avec e&oi madame Weber, vous n'étiez que de passage.
— C'étaient, continua tristement Lucien, trois jeunes gens pleins de sagesse. Je continuai mon voyage. H m'avait été dit que je devais me créer une occupation dam le monde, me ménager une place, avant de songer à quelque établissement sérieux, à un mariage, par exemple. Docile à cette loi des nécessités j'ai voulu tout de suite connaître le monde à son foyer, à son centre principal. Je me suis rendu à Paris, d'où je viens.
Ce n'est pas le contraste brutal de la misère et de la surperfluité qui m'a choqué le plus à Paris ; la Iqji de
Uieii veut peiit-étpe qu'il en soit ainsi ; le pauvre est peut-^trè le remords qui suit le riche; ce qui m'a bouleversé, épouvanté, et vous m'en voyez encore tout défait, e'est rindifférence de cette immense population, li'agitant sans but» se parlant sans s'écouter, ayant des croyances sans ferveur, des opinions sans dévoue* ment, vivant sand qu'on le sache, mourant sans qu'on daigne s'en apercevoir.
C'est à faire pitié en tous sens. Ils ont des églises ruisselantes d'or, mais vides de chrëtieàs; quand ils ne les transforment pas en boudoirs , ils les changent en passives. De monuments? Paris en fourmille; Jamais Rome n'en eut autant. Mais, comme Paris n'a ni dieux, ni héros, ni grands hommes, quand ces monuments sont finis, il les démolit, faute de locafaires.
Déjà atteint de ce mal qu'on respire partout^ je vous l'ai dit, un ennui plus profond m'a envahi en présence de cette surabondance de choses entassées où aucun rayon pur de conviction ne pénètre. Par un retour sur moi-même, je me suis dit alors : Comment escalader tout cela pour arriver sans blessure au sommet? Prendre une prof ession ? Mais les coureurs d'emplois sont les uns sur les autres; on voit vingt avocats ronger l'os d'une afiaire.
I Enfin je n'ai marché que sur des déceptions. Dans ))otre paisible solitude, nous nous peignons Téinulation
^48 CÉLB&TS.
des lettres, <le la tribune et du théâtre comme m\ noble combat dont le prix est une palme toujours verte. Les lettres, savez-vous ce que c'est? Une arène bruyante, tumultueuse, au fond de laquelle cinq ou six hommes de mérite se dévorent pour le plus grand plaisir de deux ou trois mille autres, dogues émoussés qu'amusent des lions. Et la tribune \ Figurez-vous des gens mal vêtus qui parlent mal devant des gens qui dorment. Le théâtre ? Une seule et même pièce qui se joue depuis quinze ans sur vingt théâtres, et sous des titres différents.
Quand j'ai vu, quand j'ai eu entendu tout cela , je me suis dit : Faire comme tout ce monde, être un grain de sable dans ce désert, une goutte d'eau dans cet océan , ce n'était pas la peine de naître ; faire autrement, ce n'est pas même s'exposer à la lutte du martyre. Le martyre ! et pour convaincre, pour sauver qui? Dès ce moment j'ai perdu tout noble désir de gloire, toute ambition honnête de fortune; il s'est brisé ime corde en moi , et ma vie a pâli comme mou
visage.
Ma poignante amertume s'est accrue lorsqu en toiupnant les yeux autour de moi, j'ai reconnu que je n'étais pas seul à souffrir. Mon découragement en a connu d'autres. J'ai compté une à une, sur mes doigts soucieux , les victimes du monde : chaque soleil en se retirant emporte les siennes dans les replis de son
CÉLBSTB. 449
ombre ; chaque reflux de la rivière en dépose gur le
sable , jeunes gens cassés sur leur tige ^ jeunes filles
tuées dans leur bouton.- On sort de la vie par des
portes inconnues : il y a foule. La mort gagne la via
de vitesse : on Taime par-dessus tout^ plus que V<Nr,
plus que la science, et dans la science^ datis les fleurs^
sa contagion s'insinue. Les rôles sont changés. On a
peur de la vie. Et c'est un cortège magnifique à suivre,
cette ronde funéraire qui va de la terre au eiel et où
s'enlacent la main dans la main les plus beaux, les
plus purs, les plus braves, les meilleurs ; ceux-ci allant
chercher là-haut la liberté de lliomme, celles-là la
dignité de la femme opprimée.
Blessé de la flèche qu'on n'arrache pas, j'ai quitté Paris, je suis revenu^ demander en courant à mon pauvre pays mes rêves, mes illusions d'enfance. Oh \ ma. joie a été grande quand j'ai vu croître à lliorizon Apreval, et poindre et monter dans le ciel sa tète brumeuse; quand j'ai distingué le toit de mes amis, votre maison, Weber, j'ai baisé la terre. Enfin je suis arrivé. Eh bien! je ne sais pourquoi, mais je regrette déjà d'avoir quitté Paris.
Quand Lucien eut fini, Weber s'approcha de lui, le regarda longtemps sans parler, puis il lui dit en lui posant la main sur l'épaule :
— Tu ne m'as pas tout dit.
4 90 c^ifSTp.
— Savez-yous ce qui arrive, monsieur Weberî s'écria Ginesty, le chef des ouvriers mineurs, en se jetant au milieu du silence 'qui régnait entre madame Weber, son fils et Lucien, depuis le récit de ce derpier,
— Quoi donc, Crinestyî
r» Nos g^ put arrë^ deux hommes occupés à faus&er 4 coup^ de faarjieau ini Tsài\ du cl^eipin de fer.
— Les malheureux \ fit Wel^er, poujp pousser h "wa^^ons hors la yoip et c^uçpf f{uel^e affireux accident }
— Nos ouvriers assurent que ee sont des hommes i dp 1^ i?ime 4e Courcy qui, par jalpusie, ont tenté ce coup.
— ^ Qu'on les arrête, ordonna Weber; inais qu'il ne leur soit fait aupun p^al ;je les interrogerai ce soir.,
Cette fliversion a^^ tristes paroles do Lucien M\ continuée par l'arrivée en masse des personnes i^vi• téea 4 la cérémonie par madc^e \Veber et son fils* C'étaient madame Fre^tol et son fils^^ Jules frestol, àon\ la mauvaise réputation avait été ^appplée ^ n'y avait pas une heure; madame Tenièrp qt sa charmante BUe Céleste, les familles Ilouhaux, Grandval et tous les pa*
ciLBSTS. 434
rents de la Ferme-Rouge ; et à tout ce beau monde d'amis s^étaient joints, afin de prendre définitivement place sous Tare de triomphe et les tentures, Denise, son père M. Locart, sa mère madame Locart, M. Boissy l'adjoint, et sa sœur mademoiselle Boissy.
— Arrivons-nous à temps? s'informa madame Tenière^ en embrassant madame Weber.
— On n^attendait plus que vous, chère madame Tenière, et sans vous cette journée de bonheur n'eût pas été complète pour vos meilleurs amis.
— Nous comptions sur votre bon accueil, car nous sommes toujours de votre pays par le cœur.
— Je présente mes amitiés à madame Frestol, dit madame Weber, à laquelle il fut répondu avec la niême cordialité.
— Et monsieur Jules, le maître de postes, interrompit M. Locart, qui avait envie d'entamer la conversation avec le fils de madame Fre^tol^ a donc été assez bienveillant, assez généreuse, assez désintéressé pour venir voir comment nous allons apprendre à nous passer de ses chevaux?
La main de Jules Frestol, fièrement çantée, tomba sur l'épaule de M. Locart; sa tête, toute bouclée et pommadée, s'inclina sous le poids de la haute opinion d'elle-même, et il répondit à M. Locart :
— Vous raillez, monsieur Locart ; eh bien » je ne gujs ici cjue pour cela, Fraoïchepaçut, je ne croirai que
452 CiLBSTB.
lorsque j'aurai vu. En théorie tout e^ 't»eau, tout est possible^ direction des ballons, tiU^raphes sous Tean, mouvement perpétuel; en pradque c'est une autre affaire. Voyez un bel exemple entre mille : les joumaiu sont pleins des merveilles d'Alger^ d'où j'arrive; bien ! Les journaux disent : Alger produit du sucre, du coton, du café, du tabac, de Tor ; c'est rAmériqne; c'est l'Asie, c'est le paradis terrestre.
— Est-ce que cela n'est pas vrai ?
— Vous voilà comme les autres, monsieur Loeart Dans les terrains qui m'ont été concédés par la colonie, j'avais planté du coton, toujours sur la foi des journaux ; devinez ce que j'ai trouvé au retoiur, quaod je suis allé faire la récolte ?
— Du coton, probablement.
— J'ai trouvé des Bédouins.
— Je vous crois, dit M. Loeart qui ne savait pas aa juste si Jules Frestol ne se moquait pas de lui ; mais 3 ne s'agit ici ni d'Alger ni de journaux^ mais du chemin de fer que voilà. Il nous délivrera de vos chevaux, de vos conducteurs et de leurs pourboires.
— Ne chantez pas encore victoire, monsieur Loeart Je vous prépare encore une concurrence de ma façon. Au retour de mon prochain voyage je ramènerai une collection de petits chevaux roux... Je ne vous disque cela : dix lieues à l'heure.
Le mouvement d'orgueil et de confiance que fit Jules
CKtKSTE. 453
Frestol agita les anneaux de sa belle chevelure, hérissa son jabot et monta d'un cran son pantalon gris-clair.
— Ils courent dix lieues à l'heure ! répéta M. Locart. E^ ce cas, je vous conseille d'en atteler quelques-uns à vos diligences de Glermont. Ce sont bien les plus fiéres pataches que je connaisse.
— C'est que cela sert un peu plus que vos fenhesmodèles et que votre institut agricole.
— - Encore un ennemi de l'agronomie! se contenta de penser M. Locart^ entraîné^ par le mouvement des autres groupes^ à saluer d'un mot flatteur la présence de Céleste. La fille de madame Tenière était en ce moment la surprise et l'adoration de madame Weber, qui lui disait :
— Que je vous embrasse encore une fois^ ma chère enfant. Comme vous voilà toute belle et grandie I Et vous ne lui dites rien, Weberî
— Ma mère, laissez-moi revenir de ma surprise. J'ai peine à reconnaître dans mademoiselle la joyeuse enfant de l'an passé.
— ^Embrassez-moi donc, lui dit Céleste; vous vous étonnerez plus tard, mon ami.
Cet étonnement de Weber n'était point de la flatterie. En un an la fiUe de madame Tenière avait perdu le caractère primitif de l'enfance, sa naïveté qui se prolonge souvent trop loin dans les petites villes.
L'extrême finesse de sa peau, dont rien n'égalait la
43b CBLBSTB.
blaucbeur, s'était raffennie, et on ne pouvait plus sujh poser, comme autrefois^ que cette excessive délicatesse de teint était en oUe la preuve d'une santé débile. Sons la nuajQce péÀe^ s'était étendue la couleur d'un sang pur, sain et frais ; sescbeveux blonds, à leur plus belle crue, doraient de mille reflets tendres l'ovale de sa figure^ qu'éclairaient par moments et selon les ondulations de la pensée, des yeux couleur d'eau qui passe sur des joncs : déjà bleus quand on croyait les avoir définis au^ trement. La réflexion nageait au fond de cette belle eau changeante. Son nez, sa bouche, son froùt étaient d'une déUcieuse finesse de lignes j Céleste rappelait une de ces Vénitiennes d'origine patricienne, une de ces jeunes filles à la chevelure rouge, non de ce rouge odieux, abhorré avec tant de raison, mais dé ce rouge qui ne mériterait pas ce nom, et dont on voit les arden* tes analogies dans un coucher du soleil. Du reste, tout n'avait pas en elle subi d'aussi riches développements ; sa poitrine ne s'était pas encore dégagée de la maigreur de l'enfance; ses mains manquaient de l'embonpoint qui accompagne le second âge.
Quoique Céleste, par sa simplicité, ne pût jamais fceaucoup tomber dans les travers ridicules des modes provinciales, elle avait adopté pour venir à la fête une robe blanche d'une forme trop recherchée. Ses pieds se dérobaient sous une cascade de mousseline et de rubans d'un effet lourd et peu gracieux. Le blanc n'admet pas la super*
GÉLSSTB. 455
fluité dWnemeut ; il est la couleur dés ànges^ Ses eh* fants et des femmes pieuses. On devine Tinexprimable avantage que prêtait à son visage délicat cette r6be dont la blancheur^ quoique exposée â la netteté lumineuse de Tair des montagnes, s'efEaiçait devant le teint de Céleste.
En se retournant^ elle poussa un cri.
— Lucien est ici, dit-elle, Lucien I
— ^Tu ne me parles donc pas, vînt lui dire heureusement Denise; c'est moi qui aurais raison dé ie botider, oublieuse. Mes dernières lettres restées âânâ réporise.
— Pardonne-moi, Denise, si je né t'ai pâS écrit : mais j'ai tant à te dire. Il est ici, murmutà entouré totit bas Céleste.
— Céleste, répfii madame 'teniére, n'at j[Jas éfe la moins lieùreuse de venir â la grande cérémonie d'Apreval. Cela a fait tout à coup diversion à je ite saîtf quelle tristesse romanesque dont je nétienâ pas â savoir la cause, car je ne la suppose pas fort sérieuse.
— Quelque petit chagrin, dit Weber, qu'elle rafcontera à ma mère, la meilleure des confidentes.
Céleste prit dans ses mains celles de madame Weber.
Si Ton avait été prés de Lucien, on lui aurait entendu dire tout bas ces paroles : La présence de Jules Frestol ici me déplaît. N'est-ce que le hasard qui Fa conduit à Apreval en société de la famille Tenière?
456 csuniB.
n se tat. Madame Weber continua de dire à madame Tenière :
— Vous devez vous féliciter d'avoir rencontré en route madame Frestol. Le voyage vous aura paru mmns long.
— Mais^ chère madame Weber^ nous sommes parties ensemble de Vermoutier. Pouvais-je choisir une plus agréable compagnie que celle de madame Frestol et de son fils, monsieur Jules t
— - Ce n'est pas le hasard ! dit Lucien dans une sombre concentration.
£n allant de l'un à l'autre^ en courant de place en place pour faire jouir chacun du spectacle de s^ personne^ Jules Frestol aperçut Lucien retiré dans un coin.
«—Eh I bonjour, Lucien. Ce cher Lucien, que je suis aise de te voir ! On ne m'avait pas dit que tu étais à Apreval.
— Je n'y suis que depuis ce matin.
Jules reprit, en serrant Lucien dans ses bras :
— Je me réjouis de te rencontrer ici. Me voilà dis- ' pensé de t'envoyer ma lettre de faire part. Je te présente donc sans plus de cérémonie ma femme, mademoiselle Céleste Tenière. On pourrait plus mal choisir dans le département, n'est-ce pas?
— Ta femme I ta femme I dois-je y croire î .
— C'est-à-dire, Lucien, celle qui sera ma femme dans quatre jours.
CiLBSTI. 457
— Es-tu bien sûr de ce que tu dis, Jules?
— Comment si j'en suis sûr! Sûr comme il est vrai que Je reviens d'Â]ger, et que ma femme et moi nous y retournerons après la noce. Et tu en seras^ Lucien.
— Assurément.
Tandis que ce coup de poignard entrait dans le cœur de Lucien, qui ne pouvait en mourir devant tout ce monde^ les deux amies Céleste et Denise causaient de leur aftectueux passé à quelques pas plus loin.
— Que pensez-vous, ma mère, reprit Jules Frestol, de la surprise de Lucien, qui ne veut pas croire à mon mariage avec mademoiselle Tenière ?
La qéponse dé madame Tenière se borna à ces mots assez froidement exprimés :
— Céleste pourrait aisément confirmer la surprenante nouvelle à monsieur Lucien.
De rironie sur le cœur saignant de Lucien ! Il répondit cependant :
— On exagère mon étonnement^ madame^ je suis loin de nier ce mariage; n'essayez pas, je vous en prie, de raffermir ma persuasion.
Lucien se pencha vers Weber.
— Mon ami , cherchez , trouvez dans votre tète un prétexte pibur me renvoyer d'ici. J'y suis mal , trèsmal. Il y a un homme de trop parmi nous. Au nom du ciel I faites que je sorte.
— Voilà donc son secret I murmura Weber. Ton
458 GÉLBSTB.
départ^ mon ami, serait eilcore plus remàrqa?qti& a/ bouleversement de tes traits. Tu es compris; mais demeure, crois-moi. Dans quelques instants tout sera fini et la foule se sera écoulée. Tu me parleras alors^ tu me parleras.
Weber s^adressa a madame Ténière :
— Jules plaisante toujours, tl a prêté un sens exagéré à Texpression naturelle d'un étonnement que nous partageons tous à quelque degré.
— Moi la preiùière, dit mademoiselle Ëoissy^ qui était aux écouteâ . Nous n'étions pas préparés à voir s'établir si vite une si Bonne intelligence entre les Frestol et les Tenière. *
— Mademoiselle Boissy en serâït-éile fâctée pour' son compte ? s'informa assez justement piquée la mère de Jules Frestol.
— Pas plus que d'un miracle, répliqua la sceur de M. l'adjoint ; mais ce n'en est pas moins un miracle, puisqu'on disait que ïorsqùe les Frestol et les Tenière se rapprocheraient, le clocber d'Apreval et celui de Vermoutier se feraient la révérence.
— Âh ! l'on disait cela I Eh bien , ils se sont fait la révérence.
— Ces dames, interrompît madame Weber, voudraient-elles prendre place sur les gradins, afin de voir plus à leur aise le départ de lâ macbine ?
— Que ne suîs-jé le prenrier objet qu'eïte broiera
CÉLXSTS. 459
seras s^a rotie f C'était le sonhait <pie se faisait Lttcien. La demi-confttsiôn qnî précède tôujôrfrsun spectacle longtemps déârîré régnait sur la taété esplanade pavoîsée, quand, poirf rfltugmeiïter, M. Boîssy, Tadjciînt de Weber, se précîpîta au mffieu dé la ftmie émue, en s'écriant :
— Yikifi ne vouliez pas me èroîréf f Ne vàttÈ âi-fë pAÉ dit ^e ià jotumée ifè se passerait psfe sians/ malhetit ?
-^ Qtt'y a-t-ilî de cfae! malïtéitr pàrléit-voQsff i'îrifonte Wéfcer.
M; Bôfesy bégaya :
— En cïièrcïtant à cRégagef uiïe roUé de ïa iriâcîdiàe, M. Gînesty s^est fracturé lé bras.
— Je cours m'sfôsurer rfe la gravité de FaCcidcnt. AK î VoUa 6ines*y !
— Rassurèz-votis, dît Grûiesty ioiït lé btas était en écharpe. Bfa blessure n'^est pas dangereuse. îlaîs tout est prêt; léà wagons sont attachés à Ist màôliïtïé <iu'ori mettra en mouvement dès que vousf f aiurëa^ ordonné, monsieur Weber^
n se fit un grand silence sur Peaplanadey et cette tranquillité se propagea de place en place , de coUine en colline , jusqu'au point le plus reculé de la vallée, toute mouvante de tètes, toute bài'ïoTée de couleurs, toute frémissante d^impâtiénce.
Weber, debout atï milieu de la touïe, iïe découvrît et prorioûça isrtins embase cei^ pate^iieUcs paroTés :
460 CÊLESTB.
— Mes amis , je vous renouvelle ma prière. Qu'aucun de TOUS, il y ya de la vie, ne se jettei par curiosité ou par un zèle inutile , sur le passage de la machine lorsqu'elle sera en marche. Ne changeons point en une scène de deuil la journée la plus mémorable pour notre pays, auquel j'adresse mesremerclments pour m'aYoir secondé dans raccomplissement.du bienfait dont nous le dotons aujourdliui. Dût ce chemin de fer n'abrégœ que d'une heure les travaux des braves ouvriers de nos mines, nous aurons fait une œuvre louaUe« Apre* val en recueillera d'autres avantages. Ce chemin le liera à toutes les viOes dont il était autrefois séparé par des barrières qu'on croyait insurmontables. Il s'unira à elles par des nœuds de voisinage^ destinés à devenir plus tard des liens de famille. C'est là le
caractère ^'vai progrès vraiment utile : étendre le bonheur de quelques-uns au bonheur de tous. Maintenant, que l'événement nous soit favorable I Ginesty^ donnas le signal du départ.
On entendit le bruit des cloches de toutes les églises paroissiales de la commune mêlé au bruit de quelques détonnations.
— Monsieur Weber, répondit Ginesty, je ne puis donner ce signal qu'après que vous aurez trouvé quelqu'un pour me remplacer. Blessé à la main droite, il me serait impossible de diriger la machine avec pré-
CÉLB8TS. 461
cision. J'aurais peur de mettre^ par mon impnidence, notre expédition en péril.
— Vos scrupules sont trop justes , Gînesty ; mais je suis péniblement affecté de la nécessité de confier à d'autres qu'à vous une pareille tâche. Dans cet embarras impréTU, je fais un appel aux plus dévoués d'entre vous qui se croiront le plus propres à remplacer M. Ginesty.
Après cet appel de Weber^ les groupes se consultèrent ; mais chacun, avec raison, paraissait se récuser. Quelle responsabilité I
— Monsieur Boîssy^ dit à l'adjoint sa respectable sœur^ faites-moi Tamitié de ne pas réfléchir un seul instant sur cette proposition. Cela ne vous regarde aucunement ; ce n'est point votre partie le courage.
— Ma sœur^ je ne réfléchis pas.
-* Si, vous réfléchissez. Ne (juittez pas mon bras, entendez-vous ?
— C!omme ces femmes ont peu de courage 1 Sexe timide ! murmurait M. Boissy.
On entendait encore un mineur qui disait : —-J'aimerais mieux me charger de conduire un vaisseau à trois ponts aux Grandes-Indes^ moi qui n'ai jamais vu un bâtiment^ que de prendre sous mon bonnet de mener abonnes fins cette voiture du diable. Elle beugle comme un taureau et fait feu des quatre pieds.
462 GÉLBSTB.
— C!onsaltez-vcni5, disait Weber, profondément afifecté du contre-temps; personne n'est fôrcié de se charger de cette responsabilité.
Vînt le tonr de Jules Frestol.
— Ce n'est pas moi, dit-îï, qui m^bflfrîraî ; que dîi^aîenf ines cônftèj'ès les malfrcs de postes 1 D'aîlïeurs, je ri'aî ahlctine confiance dans* cette Èfrvefrfion, qui ne multiplie la vitesse qu'en multipliant les accidents* On né vefse pins, c'est tral, vtiàié on saàitB â dent cents pîéis d'élévatîotf; c'efàt pkis heët : ot voit le paysage;
Ce fut à madame Locart à s'effrayei^ pouf iàé Mwcij atr fond tôtrt aussi peà décidé que M. Éoîs^y.
^- Qd'avez-tous, Aon&icttr It^bart, ^e voàsr rie pouvez f enî^ eit placet Vous kteÉ père Ste faJnnHe ; je n'entends pais çfàé votis aflÎBez chéréher le dàngei^ ait vous n'avez que faire ' il Vrenf àséez âe M-métoe. j*
— Afcî sî je t'étais jîa^ marié, répondit Ht. Lôcàrt, il y a longtemps que toute indécision serait levée. Vous faîtes bien d'e me retenir. Ah ! sî j'étais' gàafçon.
— On ne doute pas de véti^è' dévouement, monsieur Locart, maîis dans votre position, la pruidence est nécessaire.
— Vous entendez ce que je viens de dire â Bf . We* berî
— Oui, ma femme.
Weber reprit :
— Plutôt que d'engager inconsidérément la vîé ffô
GBLBSTB. 463
qui que ce soif, j'aîmeraîs mieux remettre ndtte expérience à un autre jour.
- Des paysans se présentèrent.
— Dame ! s'il ne faut que du ccetir, notts sommes là, monsieur Weber. Choisissez le plu^ malin d'éntrô^ nous. Voilà gros Gîeorgês, un rùcïè' bûcteron f voilà Simon le vacher, il est plus fin qu'il ri'éii à* t^âir; voilà moi, le vigneron dé Blareuît. C?est-i( plùg difficile à gouverner qu'une charrue, cette machine dit Ik)n' Dieu?
— A^erci, nies amis^ lûais ié zHé ne siïfiËt pas tou* jours, quoique ce soît une belle quaCté. Aveè lé temps], cette machine sera, piour' f os miains hdS>féuèeâ, ausi^ aisée à diriger qu'une ôhàrnte, iasSs liïâaitténant un' apprentissage est indispensable.
— Alors, rtpondîrén^ ïes paysans^ nôtfô û'àvons rien dit.
— Éh Bien, mes âmîs, s^écria* Weber, ptlîdquè vous avez tous des motifis légitimes pour vous récuser^ je mWre à mon tour. Je dirigerai lai mac&ine. Sbùhaitez-moi un bon voyage.
tous les spectateurs s'écrîèi^ent : Notf, ûon, non. Et au-dessus du tumulte on distiûgt^ait la vois! dé M. Boissy qui disait :
— Comme adjoint, je vous prie au nom de Tadministration da pays, de ménager vos joùts, monsieur Weber.
I 64 CKLBSTI.
Un jeune homme écarta brusquement la foule, et s'approcha de Weber, prêt à exécuter sa détermination, malgré les prières des habitieuits. C'était Lucien.
— Restez, Weber. Monsieur Ginesty, ajouta-t-îl, quelle est l'étendue du chemin à parcourirt
— Trois lieues : la distance d'Apreval à Moulin-Neuf. — - En combien de temps faut-il les faire ?
— En ving^eux minutes au plus, et quinze au moins.
— Je serai rendu à Moulin-Neuf en quinze minutes.
— Lucien , intervint madame Weber , quelle idée ayez-vous là ! ne vous exposez pas à mille dangers possibles. L'expérience sera renvoyée à un autre jour; on attendra que M. Ginesty soit guéri.
Denise dit à demi-voix :
— Insistez , madame Weber , pour qu'il ne parte pas.
— Tu es donc bien résolu ? demanda Weber à Lucien.
— Je stds honteux en vérité, répondit Lucien , de soulever tant d'intérêt autour de moi pour si peu.
Céleste murmurait à l'oreille de Jules Frestol, en s'efforçant de réduire une prière à une simple sollicitation :
— Puisque vous êtes Tami de M. Lucien, persuadezle, monsieur, de ne pas donner suite à sa détermination.
CÉLB8TE. 465
— Pourquoi cela? répondit Jules Frestol. Si l'avais
ici un de mes petits chevaux arabes, je parierais cent lotiis d'or contre un écu de six francs d'être plus tôt arrivé que lui à Moulin-Neuf.
Céleste ne se permit que ces paroles :
— Je vous demande pardon, monsieur^ de vous avoir adressé une prière si déplacée.
Après avoir serré la main à Weber, Lucien monta ^a la machine, et se plaça à l'endroit réservé au mécanicien.
Un drapeau agité du haut de la montagne par Ginesty annonça le départ.
— Bon voyage, monsieur Lucien !
— Bon retour I
— Sainte Vierge I ne Tabandonnez pas I Les cloches continuèrent à carillonner.
— Vive monsieur Lucien ! vive ! vive monsieur Lucien!
La machina part. Elle est partie.
— n va le vent, dit Ginesty^ placé sur la hauteur pour suivre les moindres mouvements de la machine.
Que Denise est pâle! Elle dit :
— Mon Dieu ! qull ne lui arrive rien ! Céleste est encore plus pâle que Denise.
— Comme je soufire I murmure-t-elle.
Ginesty tend sa lunette d'approche, regarde et dit :
— H s'arrêta.
466 GBLB8TB. !
Weber i'interroge.
— Et pourquoi î
— Quelque misérahley suppose M. Locart^ qui aura jeté des pierres sur le chemin.
On tremble.
— Que voyez-vous, Ginesty? s'informe Weber. Ginesty répond :
— Je me trompais. J'ai pris l'extrême vitesse pour le repos. Tout va bien I
Les visages s'épanouissent.
Ces mots échappent à Denise :
— Qu^il soit bientôt arrivé 1 Et ceux-ci à Céleste :
— Je tremble. J'ai besoin de m'asseoir. Ma vue se I trouble.
Céleste s'assied.
Mille regards consultent Ginesty. 11 répond :
— C'est un éclair en ce moment; il parcourt la Plaine Verte.
— La Plaine Verte I répète avec eflfroi M. Locart.
— ri l'a déjà traversée.
— Il est donc au pied de la montagne ? s'informe Weber.
— Il n'y est plus. Les Trois Buttes sont franchies. Le voilà au carrefour delà Croix.
— Qu'il le passe vite, dit M. Locart. Je suis en peine.
— Que dites-vous, mon père?
GBLBSTB. 467
— Rien, Denise, rien.
— Passée le carrefour de la Croix*
— Je respire 1 s'écrie Denise.
Et Céleste se dit :
— Comme c'est long, quinze minutes !
Weber interroge :
— Eh bien l Ginesty î
La question meurt dans un long silence.
— Eh bien I Ginesty ?
Ginesty étend le bras.
— Silence , le voici à Tentrée de la Roche-Novre: il y entre, il s'enfonce sous le tunnel. Trois minutes... une demi-lieue sous terre.
Denise pousse un cri qu'elle étouffe aussitôt dans son mouchoir.
— Cher enfant I peut dire tout haut madame Weber, que Dieu Tassiste ! Je ne Tai jamais tant aimé.
Et dans son cœmr , la fille de madame Tenière exprime ce vœu :
— Ma vie l ma vie ! pour que ces trois minutes soient écoulées.
— ^Ginestyi quoi de nouveau? demande encore M. Weber.
— Rien, répond Ginesty. Le passage est long.
— Et bien obscur, bien étroit, ajoute M. Locart.
— Ginesty?
Ginesty tire sa montre.
4 68 GÎLBSTC.
— Rien. Gela m'inquiète.
— Ginestyî
— Comme il tarde , dit-il à Weber , comme il tarde i reparaître 1 Le temps est écoulé : quatre minutes.
— Ginesty?
— On fait un signal t
— Quelque malheur I s'écrie Weber.
— - Un malheur I répëte-t-on de toutes parts. Céleste n'a que la force de dire : Je meurs.
— Sauvé^ s'écrie Ginesty, sauvé ! Il a reparu. Il court vers Moulin-Neuf.
— Vive, vive monsieur Lucien !
— Que dit-on î qu'est-ce que j'entends T demande Céleste.
— Brave enfant, brave enfant , ne cesse de redire Weber.
Et Ginesty d'achever :
— Il est arrivé ! il descend I on le porte en triomphe!
Ces derniers cris d'enthousiasme arrivent à peine aux oreilles de Céleste; elle s'est évanouie; on s'empresse de la ranimer.
Une seule personne est restée à l'écart; c'est Denise.
Denise se dit tout bas :
— Elle l'aime donc, elle aussi I
CBLBSTB. 469
M. Locart et sa fille Denise étaient assis auprès du feu dans la principale pièce de la fermc^ vaste chambre de campagne, meublée avec une richesse mi-bourgeoise, mi-rustique. Au bord du manteau de la cheminée on apercevait des chandeUers d'argent ciselés, un peu d'église par certaine lourdeur, des carafes garnies de fleurs^ des cornues de verre et quelques plumes de paon. Chaque objet offrant son côté utile : les tableaux de Tappartement renfermaient des plantes desséchées et des papillons. A la forte empreinte de la vie prise au sérieux dans ses moindres manifestations^ on reconnaissait M. Locart; à une propreté hollandaise, attestée par l'éclat du parquet, les reflets vifs et sombres des meubles, tous en bois de chêne, on sentait la présence de sa femme; et à mille petits désordres^ à im gant à terre^ à un ruban avec lequel jouait le chat^ à des Uvres miarqués au coin de la négligence des cabinets de lecture^ on devinait Denise.
— Je te répète^ disait M. Locart à sa fille Denise, que ces coups de théâtre ne sont pas de mon goût ; chacun en pense ce qu'il lui plaît, et le mal est presque toujours ce qui plaitaux esprits étroits des petites villes. Conçoit-on une pareille scène devant tout le pays assemblé? Mais à quoi songeait donc mademoi-
470 CBIASTB.
selle Céleste? et toi, à quoi penses-tu avee ton air de vendredi-saint depuis quelque temps, et particulièrement depuis que je te parle?
— C'est que j'ignore, mon père, si j'ai le droit d'expliquer mieux que vous réyano^iissement de Céleste, quoiqu'un sentiment d'intérêt, bien naturel pour ^. Lucien, ait pu le produire.
—; On ne te deipiande pas d'excuser mademoiselle Tenière.
— Je ne la justifie pas non plus; mais vous me questionnez d'un ton si pressant...
— D'ijn ton fort simple, d'un ton à te demander poprcppi le danger, que ne courait peut-être pas Lucien, a causé une défaillance à mademoiselle Tenière, et pourquoi le véritable mal qu'a eu Ginesty ne fa pas fait éprouver une grande émotion ?
Denise fut im instant interdite.
— J'ai pris ma part de la peine que chacun a ressentie en apprenant la blessure, heureusement peu grave, de M. Ginesty, mais il n'a pas dépendu de moi d'être plus émue que les autres. Après avoir blâmé l'évanouissement de Céleste, nae reprocheriez-vous, mon père, de ne m'être pas évanouie ?
— Ne confondons pas, s*il vous plaît; Ginesty va être ton mari, il est déjà ton fiancé. C'est un fait connu de tout Apreval; or, de ta part, un peu plus d'intérêt pouy lui ne t'efit pas compromise, — M^us nous arri-
CBI.1S8TE. 474
yons tout naturellement , reprit M. Locart , au grave sujet de conversation que je désirais amener entre toi et moi depuis plus de deux ans au moins.
— Vous m^eflfraieriez , mon père , si ma conscience n'était parfaitement tranquiUe,
— Ta conscience est tranquille, oui, mais ton esprit, ton iQiaginatîon^ non.
-r- Qui vft^s ^ donné lieu de croire çpla , h^oïi père ?
r-r. Qui ? mon vieux bqn sens ; toi-même la première. Ne cherclions pas à nous deviner,
— ÂUez-vous de nouveau me parler de Céleste?
— Premier détour: tu prévois bien que non. Non; mais je te parlerai de toi à propos d^elle. Céleste et toi vous vous ressemblez par plus d'un côté, et je ne puis envisager cette conformité d'opinion et de goût avec indifférence.
— Nous nous ressemblons ! Céleste, la fiUe unique de la première famille du pays, de la plus riche après la famille Frestol, et moi la fille d'un fermier, d'un fermier à l'aise sans 4oute , mai§ enfin d'un fermier I Céleste, née pour être une grande dame, ainsi qu'elle va l'être en se mariant avec monsieur Jules Frestol, et moi résignée à prendre pour mari monsieur Ginesty; nous nous ressemblons ! Céleste , enfin , élevée par les dames Lauriol, dont le pensionnat n'a rien à envier à ceu5{ de Paris, dit-on, et moi, qui ai appris à lire chez
472 CBLMTl.
les sœurs, qui ne sais ni la musique, ni la danse^ ni le dessin. '\
— Tu ne lui ressembles pas parce qu'elle chante et danse à ravir^ ce que je ne savais pas le moins du monde; mais parce que tu aimes ce qu'elle aime^ parce que tu te passionnes pour ce qui la passionne, parce que tu répètes ce qu'elle dit^ parce que tu n'es jamais si heureuse^ et ta mère elle-même m'en a fait faire la remarque , que lorsque tu es habillée comme elle.
Mon père n'a pas que cela à me dire^ pensa Demse^ qui répondit:
— Quand cela serait^ mon père^ quel mal trouvezvous à ce que je me plaise à imiter les bonnes qualités
de Céleste, comme une sœur imite une sœur bien-
aimée? Si je suis son ombre, et je ne puis être que -. cela.
— Tu prends un vol de rossignol, mon enfant, où je ne te suivrai pas. Je te dirai simplement, et c'est le point essentiel , que tu viens d'avouer clair et net que tu lui ressembles beaucoup. Je ne chercherai point à présent si c'est elle qui t'a appris à voir ta conditk>n avec de certaines idées de l'autre monde, ou si c'est toi, et cela me parait moins vrai, qui lui as mis dans la tète des pensées peu faites, il s'en faut du tout, pour aller au monde carré au milieu duquel nous vivons, et où, bon gré, mal gré, il nous faut vivre. Au fait, si ce
GBLISTB. 473
n'est toi ni elle , c'est toujours quelqu'un. C'est peutêtre , quand j'y pense ^ ce rêveur de M. Lucien. Je ne Ten remei*cierai pas. Quoi qu'il en soit de mademoiselle Tanière, je ne m'occuperai que de toi; que chacun veille à son troupeau. Toi^ ma fille^ tu n'es pas raison* nable.
— Mon përe^ vous ai-je donné occasion de vous plaindre de ma conduite envers vous ou ma mère t de mon exactitude à tenir vos comptes de fermages en règle ? N'est-ce pas moi qui paie vos hommes de peine chaque samedi? qui repasse votre linge fin? qui...
— Je sais tout. Oui t tu as des qualités ! Il faut bien que tu ressembles un peu à ta mère. Le jour des noces, son père me dit en me frappant sur l'épaule : Je vous . donne un trésor^ Locart; prenez sans compter. C'était la vérité.
Une fois maîtresse au logis , elle dit à mes paysans : « Enfants I je suis sa femme. ËUe le leur prouva bien. Dès le matin elle était au champ pour voir distribuer la soupe aux travailleurs ; à huit heures elle enfourchait Brillant, notre vieux Limouî^in, qui n'était pas vieux alors, et elle allait vendre au marché. Du haut de la porte, je la voyais trottiller avec Brillant à travers les blésx^mme une hirondelle. Le soleil de nos montagnes est dur^ il la brunissait un peu^ c'est vrai^ mais l'hiver lui rendait son teint de santé. Elle n'avait pas ton écriture ; mais avec des croix et des barres la fine ména-
iO
474 ciiusTB.
gère ne se troqopait jamais. Et aa bout 4e huit ani d'ordre, de travail et d'économie, notre vin, notre bléj nos foins, avaient triplé de valeur sur les marcbés d'Apreval,
Je reviens à toi. Tu n'es pas heureuse, tu p41is sans maladie, tu sou&es sans douleurs. Je t'observe parfois : quand tu vas au bois, ce n'est pas pour compter les baUyeam^, mais pour t'asseoir langoureusement au pied des arbres, et rêver je ne sais à quoi. Tu lia en allant & la garennej tu lis ei) allaat h la métairie, tu lis, maL^ que lis-tu ? A coup sûr , ce n'est pas le Parfait JardÀniw? Tu lis des livres; j'ai voulu une fois y mettre le ne? ! grand Dieu I des livres verts, jaunes, bleu tendre^ où il 7 a dçs imagées de femmes qui pleurent, qui souffrant. Voilà de quoi je me plains ; et ce n'est pas tout.
— Ah ! mon père, s'écria Denise, si vous parcouriez ' ces livres , vous y ajçrendriez combien la solitude apporte au cœur de douces pensées.
•<— Le cœur I les pensées ! quel jargon ! Ta mère et moi avons des pensées aussi, mais nous ne perdons pas notre temps à lire. Le ménage irait bien, si elle cueillait des marguerites^ et si j'en tressais des couronnes I
— Puisque vous m'avez assuré un avenir, puisque, grâce à vous , le besoin ne m'atteindra jamais , pourquoi recopimencerais-je péniblement le chemin que vous avez parcouru pour moi?
— C'est ceja l Tu laisseras tomber ep ruine ce que
uoiis avons bâti avec tant de peine. Suis-moi bien : Tu vas te marier, tu auras des enfants; cela te fait faire la grimace , beaucoup d'enfants ; réfléchis. Avec quoi soutiendras-tu tout cela ? avec les rentes de ton capital? mais ton capital, ce sont des moutons, deâ bœufs; situ les vends, adieu le capital, et si tu ne les fais pas travailler, ils te mangeront ta ferme.
Au comble du dépit, Denise répondit :
— Eh bien, mon père, je travaillerai, je distribuerai
la soupe Qnx' ouvriers, j'irai au marché sur Brillant; j^irai au soleil. Est^e tout?
— Je n'exige pal tant, mais ta te marieras bientàt ^ tu veilleras alors à la fortune de ton mari. Tu ne seras pas fenoière^ mais tu aideras tan mari^ ce boa Oinesty, à être heureux.
— Monsiètir Oinesiy !
— Tes soupirs me révoltent* Est-ce (jae monsieur Gînesty, qui n'est déjà plus Uû ouvrier, qui eât déjà contre^maitre, qui tl^valllera dans peu pour son eomp* te, qui aura une usine à Itii dans im an, he té coovient pas pour mari?
^- Je ne dis pas le contraire, mon père.
— N'est-il pas fort bien comme homme ? Deux pouces de plus que moi.
— Je n'ai pas remarqué sa taille.
— Tu as eu tort. N'a-t-il pas une figure agréable?
176 CiLItTB.
— Quand on peut la voir : elle est toajonrs cachée derrière ane conche de fumée.
— C'est Tair du pays. Enfin, n'est-il pas probe, actif y honnête, aimé 7
— Quand je ne conviendrais pas, ce dont je suis loin y de toutes les bonnes qualités que vous lui reconnaissez, je ne me marierais pas moins avec lui. Vous { devez être satisfait.
-» Non, je ne le suis pas ! Je veux que le cœur parle, et non la bouche.
— Puisque vOus comprenez, mon père', l'étendue de mon sacrifice, je ne vous laisserai pas supposer que je ; hais absolument monsieur Ginesty I I
— Tu fais un sacrifice I haïr Ginesty I j
— Mais j'espérais mieux de ma destinée de jeune ; fille.
— Destinée de jeune fille, quel langi^e I
-* Je comptais sur une sympathie commime.
— Dans quelle langue me parles-tu ? Ah ! ce smi j tes maudits livres qui t'ont perdue. Pourquoi en ai-je permis l'entrée dans ma maison ?
— Mon père, ne vous emportez pas!
— Ah I reprit avec désespoir M. Locart, ah I les livres, ^ les romans, les poésies, les Uvres bleus, les livres roses, : les cabinets de lecture que Dieu ccmfonde ; malheureuse enfant ! (^
— Où allez-vous, mon père? Gahnez-vous, restez,
GBLBSTI. 477
n'allez pas irriter ma mère contre moi, eh bien ! j'épouserai monsieur Ginesty.
-^ Non^ laisse-moi. Je reviens, et tu vas voir.
Denise^ restée seule, éprouva mie vive douleur.
— Je suis perdue, dit-elle. Il va retirer la parole donnée à monsieur Ginesty; il lui rapportera notre conversation, et Ginesty, qui est honnête, bon, consentira, j'en suis sûre, à rompre. Mais demain, tout le monde saura notre rupture. Je deviendrai la fable d'Apreval.
Efiectîvement^ M. Locart, ainsi que Tavait craint Denise, s'était rendu auprès de sa femme.
Ils rentrèrent dans la pièce où était Denise en tenant chacun par une anse ifne grande corbeille pleine de livres.
— Pourquoi, mon ami, avoir déplacé ces livres de l'armoire où ils étaient si bien pour les porter ici ? Allez-vous lire tout ça ?
— L'événement vous donnera l'explication. Où vastu, Denise? Reste. Tu n'es pas inutile ici. Et maintenant, écoutez-moi. Quand, dans mon jardin, il pousse im arbre au milieu de mes vignes, et que cet arbre, au lieu de fruits, ne me rapporta que des oiseaux criards, qu'est-ce que j'en fais ?
— Eh bien I vous l'arrachez.
— Voici l'arbre malfaisant qui a porté malheur à ma vigne. Ma vigne, c'est notre fille.
4 7S civBsa.
•^ Je ne com^nds encore rien à tant deei*
— n va faire clair dans mes discours. A rtfwvre l d'abord; passez-moi ce livre mignon qui vous tend les hras^ madame Locart. «
— Il est frais, remarqua madame Locart, conmie une rose pompon ; qu'est-ce donc? Mélodies étoUées.
— J'ai son affaire, ma femme.
— Par une âme ravie. Que c'est galant !
.— Tout à fait galant. Passez-le-moi. Ainsi soit des autres comme de celui-ci. Ce n'est pas moi qui te re* gretterai.
— Que faites-vous ? s'écria madame Iiocart en voyant son mari jeter le livre au feu.«
•—Ma femme, ne nous laissons point atteodnr. Donnez-moi le suivant.
— Comme U est joUment façonné 1 remarqua eneore madame Locart, Des anges aux quatre eoiasl Daw xtotre temps, on mettait des amouars.
~ C'est tout un, madame Locart.. Il n'y a fiie ïea^* seigne de changée.
-^ Locart \ ahl quel drôle de titeo: Hewe» sereines, par Tauteur des Contemplatiom dans la soUiude.
— Fainéant ! dit Locart. Au lieu de dormir après avoir bien travaillé. Au feu les Steu/res sereines.
— Mon père ! mon père ! j'ai laîâsé des tarines dans ce livre.
-*- Kl je Teù pimfe ^^ùtt tes âvcfic ftdt 6otil€fr, VoJ^eMû» } à xtà autre, taiïdii? qpte h ted est ]l)orï.
— ' Je votts demaûde grâce pour ceïuî-d, Locart. Adie» ùii inonde, par un ange dééhu, chez tous Uè marchands de nowceautés*
— liiiez-yous aussi ces aj0faîres-lâ f vous, madame Locart?
-^ Non, mon àmf, Mâi^ otten fireraitde magnifiques patrons de bonnets.
-— VniSMë ne compensant pas ïès désavaùtages, j«ticer est faite !
— luclen, murtriuïa Denise, y avait enfermé une feuille de laurier cueillie .en Grèce, par Vxm de ses amis, sur le tombeau de lord Byrori.
— Oh I les jolies images ! Locart, Voua iie les tïrûlerez pas; c'est moeQelit connue du satin , Mais fl y en a partout, tl^est le ragoût du plat.
— J'amnistie les images, puisqu^eties sont de votre' goût; arrachez-les, et livrez-moi le reste. Voilà <Jue je ne comprends plus du tout; et vous, madame Locart f Pianto; qu'est-ce que cela veut &e Pianto ?
— Tu sais donc le latin, Denise ?
— Ma mère, cela signifie gémissement. C'est un titre italien. L'auteur al traduit nos sou&ances.
* — Mon amî, dit la femme au mari, allez doucement; c'est peulr^tre un Oitvrage de religion. »- ftettgîon dés poètes, fnadûme Locart; quelle
480 ciusTB.
bouflbonerie I Ne perdons pas davantage de temps. Au feu I et à nn autre : Couverture noire et larmes blancheSf et pour titre : Désespoir et résignation, par une âme qui cherche une âme. Voilà donc celui qui apprend aux jeunes filles à chercher une àme au lieu de chercher des maris. Je suis bien «dse de le connaître et de le rencontrer. Ce monsieur cherche une àme.
— - Auriez-vous eu quelques rapports personnels avec lui^ monsieur Locart t
— Très-personnels; n'est-ce pas, Denise? Je reconnais ta phrase, n n'est pas un de ces grimoires qui n'ait semé dans sa tète quelque sottise. Quelle heureuse idée j'ai eue !
— Cervantes l'avait eue avant vous, mon père^ dans , son Don Quichotte.
— Tu te venges : c'est bien ! Qu'importe qu^ l'ait eue 7 Si Cervantes ne l'avait pas eue avant moi^ je h lui aurais conseillée.
— En voilà assez, mon ami; finissez-en avec ces livres.
•— Vous avez presque une idée, madame Locart; elle vient un peu tard seulement. A quoi bon, en effet, épiloguer sur chacun de ces livres ? Brûlons en masse nos ennemis I Au feu I au feu ! Aimer ^ avoir quinze ans et mou/rir^ par Carolina, dlndre-et-Loire. Carolina! elles ont des noms inouïs, faits exprès.
— Coinme eUe a fait parler les douleurs de la femme!
CSI.B8TB. 4SI
roucoula tristement Denise. Tu es bien heoreusê^ péleste, de n'être pas ici T
— De quelle femme parles-tu, Denise ?
— Rien, ma mère.
•— Au feu ! poursuivit M. Locart, to Nuit dans le cimetière 9 par les auteurs du Saule pleureur; au feu, Je loeux mimriri par le comte deLemery; jusques aux comtes qui s'en mêlent ! au feu la Lampe du doute^ par Elle et Lui.
•— Modérez-Tous^ mon ami^ s'écria madame Locart, modérez-vous I C'est peut-être l'histoire de Pyrame et Thisbé; vous allez trop vite.
— Ne m'interrompez-pas, protesta M. Locart, Ut Dernière minute du suidde, et sous presse. Rêveries d'outre^tombe, par le même. Ahl celui-ci est trop fort; il se tue, et nous promet un livre aprôs sa mort. C'est de la frénésie. Allons ! allons I au feu tous les autres. C'est fini. Requiescant in pace.
Denise se jeta dans les bras de sa mère.
— Je suis bien malheureuse, ma mère, croyez-moi: ce que j'aimais le plus, après vous et mon père, vient d'être détruit. Tout mon passé était dans ces'livres: mes souvenirs d'enfant et mes consolations de jeune fille. Vous m'avez séparée de mes meilleurs amis. «Tai besoin de pleurer, laissez-moi pleurer !
— Voyons, mon enfant, disait madame Locart, sois raisonnable, ton gros chagrin se passera; distrais-toi,
182 CELB8TB.
c'est le meilleur remède. Je f emUiènera! avec moi h la foire aux bœufs^ demain^ veux-tti^ ma mignonne? Lo^ cart, ce n'est pas bien : cette enfant était sage malgré ces livres: elle m'obéit bien. Si elle manque toujours ses fromages à la crème, c'est un peu sa faute ; maïs il faut avoir de Tindulgence dans ce monde , et vous en avez manqué, monsieur Locart ; vous en avez manqué ! Ma fille pleure, je ne connais plus rien.
— Allons ! donnerez-vous tort à son père, maintenant? Croyez-vous avoir pour Denise plus d'amour que moi î Rassurez-vous : j'ai de quoi la consoler^ sans courir bien loin encore. Attendez-moi un instant, je reviens.
Moins préoccupée que sa fiUe^ madame Locart distingua le pas de la personne qui entrait dans la ferme au moment où M. Locart partait pour exécuter sa promesse.
Ginesty parut.
— M'excuserez-vous, dit-il, de vous apporter moimême de mes nouvelles ? J*ai pensé que la meilleure
manière de prouver à monsieur Locart que ma main allait mieux, c'était tout simplement de venir la lid tendre.
"— Et vous avez bien fait, répondit madame Locart : mon mari sera, comme nous, très-heureux de vous voir. Denise, approche donc... Pour ma part, je vous remercie de ne pas nous avoir laissés plus longtemps en
CÉtBSTB. 1 83
peine sur votre état, qui nous a donné de sérieuses inquiétudeg. Ma fille a éprouvé une douleur...
-^ Je ne pouvais douter que mademoiselle Denise eût pris quelque intérêt au danger que j'ai couru.
^-*-Eii cela, je n'ai suivi, répliqua Denise encore tout émue, que l'exemple de tout Apreval.
■p^ Cette attention m'est bien chère de votre part, mademoiselle Denise ; je regrette seulement d'être venu vous remercier dans un moment où quelques petites contrariétés semblent se lire sur votre visage,
— Ne remarquez pas cela, dit madame Locart: vous save% que les enfants ont des caprices. C'est comme le temps au mois d'avril. Asseyez-vous et causez, tandis que je vais chercher M. Locart.
Madame Locart se tourna vers sa fille :
•f«- Denise, ma fille, tes yeqx sont encore bien rou«
ges.
Après avoir tourné autour de toutes les chaises, 6i-
nestj se trouva tout près de sa fiancée.
— Dans deux mois, osa-t-il dire, il ne me sera plus permis de vous voir si triste, sans vous démancher la cause de votre peine, supposé que dans deux moîISrous ayez encore quelque peine* '
— Je ne sais, monsieur Ginesty, si dans deux mois je serai plus heureuse qu'aujourd'hui, mais je ne le suis pas du tout depuis quelque temps. Il n'y a qu'un ios-* toirt aurtQut'M
4 84 cÉutsTS.
— Voulez-vous^ mademoiâelle, que celui gui sera bientôt votre mari commence par être votre ami ? Vous avez pris quelque intérêt i ma blessure, n'est-il pas juste qu'en retour je prenne part à votre cbagrin?
— n estdes douleurs, dit.Denise, d'a&euses douleurs, et vous semblez l'avoir deviné, monsieur, que tout le monde ne peut pas apaiser^ parce que tout le monde n'a pas l'instinct de les comprendre, même avec les plus généreuses intentions.
Ginesty aurait pu sans crime sourire d'ironie à ces paroles de Denise.
— S'il fallait tant de science^ répondit-il^ pour soulager nos semblables, la compassion s'apprendrait, et les plus simples seraient les plus durs.
—Vous avez un cœur dévoué, monsieur Ginesty, je n'en doute pas ; mais vos goûts, votre manière de juger les choses, d'un point de vue positif, comme mon père, comme ma mère, en un mot, comme tout Apreval^ vous empêcheraient de vous intéresser à mon mal.
— Ma manière de penser n'est pas au-dessus de celle d'un ouvrier; mais à cause de cela^ suis-je moins porté à aimer le bien où je le rencontre, et à écouter la plainte, même lorsqu'elle a la fierté de me repousser ?
— >Que vous m'avez mal comprise! monsieur Ginesty; je n'ai pas eu Tintention de vous blesser. Ne trouvez pas offensant que je me taise. Si Ton disait à un sourd que la flûte de l'artiste est tombée dans la rivière,
GÉLESTl. 'If^5
quelle doidettr voudrait-on, en conscience, que le sourd éprouvât I
— M. Locart refuserait-il de vous donner un professeur de piano? Est-ce là le motif de votre tristesse? Je serais content de Tavoir deviné, parce que je n'aurais bientôt laissé à votre père que le regret de ne vous avoir pas satisfaite le premier.
Uétonnement de Denise fut grand.
— Quelle idée il a eue ! Vous aimez donc la musique?
— Cela parait vous étonner beaucoup.
— Je l'avoue. Dans votre état, on a si peu de loisir à donner aux arts.
— J'ai longtemps travaillé aux mines de TAlsace. Longs et pénibles, les travaux ne permettaient aux pauvres ouvriers que de voir une fois par mois leur famille. Pour adoucir la rigueur de ces privations, les femmes et les enfants des mineurs se réimissaient chaque soir après nos travaux à l'entrée du puits d'excavation, et enfants et femmes chantaient; du fond de notre souterrain, les mineurs leur répondaient aussi en chantant, et c'était attendrissant de les entendre ainsi se parler et se répondre, les uns sur la terre, les autres dessous. C'est de cette manière que j'ai appris à aimer la musique. Mais parlons de vous. Aurais-je deviné la cause de votre petite douleur, mademoiselle Denise?
—Pas encore. Si vous savez lamusique, moi je ne la connais pas ; mais j'ai des goûts aussi chers, aussi éle-
4 S6 CJLtSTfi.
vés: j*adope la kcture. Et mon père, voyez, voyez, monsieur Ginesty, a brûlé tous mes livres, tous !
— C'est à ne pas y croire!
— Cela vous fait donc de la peine? Vous lisez donc quelquefois ausfii des poésies 7
La réponse de Ginesty fut :
— Je lis peu la poésie; mais quand j'ai secoué la poussière de mon charbon, quand je remonte sur la terre, je suis heureux de lire en plein air quelques passages d'un bon livre. Cela me fait du bien comme à vous, mademoiselle, ces livres que vous regrettez.
— n sait un peu la musique et il aime 1^ laetiire : je ne l'aurais jamais mi^ pensa Denise. On a souvent de? opinions singulières, injustes.
*-^ Oui, l'action de votre père est des plus ifréfiéchies ; vous me permettez de lui dire mon avis là-dessus, n'estce pas?
«^Mais à quoi, monsieur Ginesty, servira votre géiiéreuse intervention, maintenant que les livres sont bridés?
i— On peut encore les remplacer. Qui oserait vous refuser ce dédommagement? Ne faut-il pas qu'une femme ait ses heures de repos après ses heures de travail? Croyez-moi, mademoiselle Denise, on peut remplacer vos livres ehéri$«, on les remplacera.
La conversation si bien établie entre Dem'se et Gi-
GBLSSTB. .|S7
T)0sty fut coupée par le brusque et bruyant retour de M. Locart. Il criait:
— Enfiq je Fax trouvé, jje le tiens, le gran(} consolateur I Ah ! vous voilà, Ginesty ! Je me félicite doublement de yotre bonrie présence; je vois que vous allez mieux, et vous allez être témoin d'un cadeau, d'un véritable cadeau que je fais à m^ fille.
— J'ai brillé tous tes livres, Denise; mais en yoici un qui les vaut tous, parce qu'il les contient tous, qui les surpasse tous, qui les efface tous.
Collection du Jourfial des Agriculteurs français ^ Indiquant à tous les hommes qui savent lire leurs devoir^, leiu's droits, leurs intérêts ; leurs devoirs comme père de famille, garde national , utilitaire, juré ; leurs droits comme contribuable, électeur, conseiller municipal, maire ; leurs intérêts comme consommateur, producteur, propriétaire , fermier, fabricant, ouvrier.
Hein! en voilà, j'espère.
r- Mais, monsieur Locart, en quoi cela peut-il être agréable ^ lire à une jeune personne comme mademoi-
sella Denise ?
— Mais ce journal ne dit pas qu'il est agréable.
— Soit. Mais encore de quelle utilité sera-t-il à votre filte, qui n- ôst et ne sera ai maire m conseiller piunioipal?
— Vraiment I at son ro^ri ^ ]^^est-il pas de rigueur qu'elle partage la connaissance des choses qui lui se-
48S CiUSSTB.
ront indispensables. D'ailleurs^ il y a dans cet admirable livre tout ce qu'on y chercbe et même tout ce qu'on n'y cherche pas. Moyen de faire du pain avec des pommes de terre gelées. — Moyen de conserver Fappétit aux porcs. — Moyens simples et expérimentés pour arrêter le sang. — Page 303. — Voilà un fameux article : Pour arrêter le sang^ on emploie de la charpie^ de la toile d'araignée, de Tamadou ; à défaut on appellera le médecin.
— Le simple bon sens^ monsieur Locart, indique à chacun ce qu'il faut faire en pareil cas.
— Le simple bon sens I ahl Vous croyez au simple bon sens? Eh bien, vous allez voir.Soyez juge. Denise, par quel procédé empèche-t-on Thuile de rancir? Tenez le livre, Ginesty, la réponse s'y trouve.
Le dépit dicta cette prompte réponse à Denise :
— Mon père, en la répandant.
— Bon 1 qu'avais-je dit ? vous l'avez entendue, Ginesty. Voilà une fameuse ménagère.
— Je crois, monsieur Locart, que ce journal, tout bon qu'il vous parait, n'irait guère aux goûts de mademoiselle. Vous me permettrez de remplacer quelques-uns des ouvrages dont vous l'avez privée.
— C'est votre aflfaire , puisqu'elle doit être votre femme. J'ai besoin, je le vois, de vous convertir aussi au Recueil des Agriculteurs français. Soyez demain à la grande séance d'agronomie qui se tiendra à mon
GÉLBSTB. -I S9
institut agricole en présence des principaux horticulteurs du département. Je vous promets des miracles. Du dehors on entendit madame Locartqui disait :
— Mais non^ vous ne nous dérangez pas^ monsieur Weber : n'étes-vouspas toujours le bien venuchez nous?
— C'est que je viens toujours exprès pour vous déranger. J'ai besoin d'être seul avec un de vous.
— C'est-à-dire, reprit M. Locart, que vous donnez congé aux autres. Et à qui en voulez-vous?
— A votre charmante enfant^ à Denise, à ma filleule. La réponse de M. Locart fut :
— Je m'en vais, je pars I Si c'est pour quelque affaire sérieuse, pensa-t-il^ il est bien tombé. — La maison est à vous, monsieur Weber, disposez-en. Partons, ma femme; venez, Ginesty.
— Maintenant, Denise, écoute-moi.
— Je vous écoute, mon parrain.
— As- tu là, Denise,du papier,de l'encre, une plume?
— Voici l'encre, voici la plume et du papier.
— Très-bien, assieds-toi là à cette table.
— Oui, mon parrain. Est-ce ime lettre ?
— C'est une lettre. Écris : Ma chère amie.
— Ah I ce n'est pas à un monsieur ; mais ce n'est qu'à Céleste que j'ai l'habitude de donner ce titre dans mes lettres.
— C'est aussi à Céleste que tu écris.
— A Céleste !
490 CBLSSTK.
— Continue : Aussitôt que tu auras reçu ce billet, viens au plus vite chez nous. J'ai â te comihuniqtier une nouvelle qui t'intéresse, et dont le bonheur de toute ta vie dépend.
^ Son bonheur!
— Écris toujours : Que le mauvais temps qu'il fait ne soit pas un obstacle, je t'en prie. Viens vite, viens seule ; je t'attends. Signe maintenant. Bien ! donne.
Weber cacheta la lettre.
— Écris Tadresse ; fais parvenir ce billet à Céleste par un garçon de ferme. Va 1
— La lettre est partie, se dit Weher. Dix minutes. Céleste l'aura reçue.
— Denise, reprit-il, tu n'es plus une enfant? Je lui fais beaucoup d'honneur, ajouta mentalement Weber,
— Non, mon parrain, vous voyez.
— Céleste est ton amie î
--7 Je n'en ai pas de meiUeiire.
— Elle se marie dans quelques jours avec M. Jules Frestol.
-— Je l'ai su l'autre jour, comme tout le monde, à la fête d'Apreval. Jamais Céleste ne m*en avait clit un mot dans notre correspondance; cela est même bien étonnant
— Mais en revanche il était toujours question de Lucien dans cette correspondance, n'est-ce pas î
— Lucien nous aimait également toutes deux.
CBLESTI. <I94
— ^,Sans doute, mais son ^mour était pour Céleste, et son amitié pour toi. Tu n'as pas l'intention^ je pense^ de me persuader du contraire.
— Moi, mais je ne veur rien vous obliger à croire, mon parrain, si ce n'est la vérité, et la vérité est que jamais Lucien n'a paru plus a£fectueux pour Tune de uous que pour l'autre dans notre intimité d'autrefois. Je n'ai rien oublié de ces jours heureux. Ainsi Lucien, . au retour de ses voyages, ne rapportait jamais un pe* tit présent à Céleste que je n'en reçusse un semblable* S'il avait une lecture à faire, il attendait que nous fussions réunies. Mais qui vous a dit que ^Lucien préférait Céleste ? En quelle occasion a-t-il montré cette préfet rence ? Il y a des gens qui savent tout, qui supposent tout. Cela n'est pas impossible, assurément, mais cels^ n'a pas été.
Une ironie douce courut sur le front pensif de Weber,
— Je ne m'attendais pas, réfléchit Weber, à trouver ime rivale de Céleste dans Denise. Denise ?
— Mon parrain.
— Je vois que je puis tout te dire : apprends d'abord que Céleste aime Lucien.
— Je n'aurais pas cru cela d'une amie ; pensa Denise. Elle répondit à son parrain :
— Eh bien ! c'est possible, je ne dis pas non. Mais Lucien n'aime pas Céleste.
— Tu te trompes encore, Denise : ils s'aiment autant Ton que l'autre.
— Comment le savez-vous?
— Par révanouissement de Céleste.
Au fond de son cœur^ Denise se dit : C'est vrai; je b'osais pas me Tavouer.
— Et par Taveu de Lucien, de Lucien, qui est désolé •du maiiage de Céleste avec Jules Frestol, qui ne veut plus vivre, qui ne s'est exposé à l'expérience de l'autre jour, quand chacun reculait, que dans l'espoir d'être broyé en route. Et n'as-tu pas vu dans ce moment la contenance de Céleste, sa pâleur? N'as-tu pas entendu ses cris ?
— Je n'ai remarqué, parrain, que la périlleuse résolution de Lucien.
— Lucien, continua Weber, m'a tout confié. Quand Céleste partit d'Apreval, elle était déjà dans la pensée de Lucien, qui, sous un prétexte qu'il me fit trouver plausible, nous quitta aussi pour la suivre.
— Et pas un mot de cela dans les lettres que Céleste m'écrivait I
— Ensuite, des occupations réelles, je suppose, des affaires de famille, l'éloignèrent de Vermoutier. Il s'écoula un an pendant cette absence de Lucien, et pendant c(îtte année, Céleste ayant achevé ses études, sortit du pensionnat, rentra chee sa mère, et son mariage avec Jules Frestol fut arrêté.
CKLE8TB. 493
— Ce cri échappa à Denise :
— Ah ! tant mieux !
— Sans doute, tant mieux; mais ce mariage n'est pas conclu.
— Il se conclura, n'est-ce pas, mon parrain î
— Oui, pour l'honneur, pour le repos de Céleste et de sa famille, quoique pour Tétemel malheur de Lucien, car ils s'aiment plus que jamais.
— Comme ce que vous me dit^s m'étonne I
— Et depuis que Céleste a revu Lucien, elle ne veut plus, dit-on, se marier avec Jules Frestol; elle le fuit, elle pleure : elle à tout avoué à ma mère, qu'ellp. aime mieux, tu le sais, que sa propre mère, et de son côté Lucien est venu tout triste et tout triomphant me dire : Weber, j'espère que ce mariage ne se fera pas.
— Il faut qu'il se fasse pourtant, reprit Denise. C'est douloiureux, je le^is, de se marier avec un homme qu'on n'aime pas. Pauvre Céleste ! Cependant elle a tort, M. Jules n'est pas mal. Il ne vaut pas Lucien, sans doute, mais Lucien n'est pas riche, et madame Te* nière veut un gendre riche. Céleste se consolera.
— Tu sais, Denise, que ce n'est pas parce que Lucien est peu riche qu'il ne se marie pas avec Céleste : tout ce que je possède n'est-il pas à la disposition de Lucien? Le hasard a tout fait en ceci. Or, ils vont venir tous les deux ici.
— Tous les deux, Céleste et Lucien!
•194 GXLBBTJI.
— Oiii, Denise, et toi et moi, leurs amis, leurs vrais, leurs seuls amis, nous allons, prenant sur eux l'autorité de Tamitié, leur faire comprendre le danger auquel ils s'exposent en ne cédant pas à la nécessité. Devant nous, ils se promettront de ne plus se voir, de s'oublier, ou du moins de ne ^us chercher à se rencontrer dans le monde de peur de réveiller une affection qui, après avoir fait leur bonheur, ferait leur honte. Te sens-tu la vertueuse résolution de me seconder?
— Oui, mon parrain, mais si vous êtes là.
— Eh bien, mon enfant, tu auras remph une œuvre dont tu porteras la récompense toute ta vie. Une amie te devra le bonheur; ime femme la pureté de son ménage ; et une mère, en te présentant son enfant, te dira un Jour, lorsque tu auras aussi ton enfant dans les bras : Qu'ils s'aiment comme nous nous sommes aimées> et l'existence leur sera facile? Mais voici déjà Céleste.
Les deux amies étaient dans les bras Tune de l'autre* •^ Rassure-moi vite, ditCélesteenjetant sur un fauteuil son manteau et son chapeau parsemés de flocons de neige. Ton billet, b^me amie, m'a toute troublée.
— C'est moi qui ai prié Denise de vous écrire.
— C'est donc un secret à trois?
— Va, Céleste, il sera fidèlement gardé. Mais comme tu es bien, bonne amie ! Tu as grandi. Quel joli teint, tes cheveux sont encore plus doux. Tu ne
GBUSTB. 4d^
m'avais pas dit cela dans tes lettres* Il est vrai que ta ne m'as pas tout dit.
— Toi, tu as bruni; tu es mieux cependant, Denise. ' — Une paysanne agréable, n'est-ce pas!
— Une excellente amie toujours. Nous n'avons presque pas eu le temps de nous voir l'autre jour. Que je t'embrasse encore! J'avais à la pensiottune camarade qui était tout ton portrait, vive, bonne, causeuse, sentimentale aufesi ; l'es-tu toujours un peu?
— Pourquoi pas?
Weber était enchanté du gazouillement de ces deux oiseaux.
Une interruption brusque arrêta ces deux voix de jeunes filles : c'était madame Locart qui revenait.
— J'ai oublié, monsieur Weber, de vous demander si M. Lucien ne devait pas plus être admis que les autres.
— Lucien ! s'écria Céleste,
— Mais, au contraire, ma bonne dame Locart, puisque c'est lui précisément que nous attendons. Qu'il monte au plus vite.
— Denise, est-ce tm plaû arrangé? que Ta-t>41 se passer?
— J'ai fait ce que M. Weber a exigé. Chez moi as-tu i craindre? Pourquoi tremMer ainsi, bonne amie ?
Afin de diminuer les embarras de la suq^riite, Weber
•195 CBLEBTB.
alla an-deyant de Lucien, passa le bras autour de sou cou et lui dit :
— • Je te remercie, Lucien, de t'être si exactement rendu à mon invitation. Cependant tu as été devancé par mademoiselle.
— Vous ne me disiez pas dans votre lettre, Weber, que j^auraisle plaisir de rencontrer ici mademoiselle Tenière ; peut-être vous-même ne le prévoyiez-vous pas. , Dois-je remercier le hasard avant tout? U ne m'a pas toujours été aussi favorable. Oui, j'aurais pu venir encore plus promptement : mais il y a des matinées d'hiver si belles qu'il faut s'arrêter en chemin pour les admirer.
— Le spectacle de l'hiver sur nos montagnes ne devrait pas cependant beaucoup t'étonner, toi qui as parcouru avec moi les mers du Nord, où nous avons été pendant neuf mois enfermés entre les glaces : tu étais bien jeune, il est vrai.
— Mon ami, sous ces glaces il n'y avait aucun souvenu' pour moi ; c'étaient des magnificences muettes ; Dieu les poussait et je les regardais faire. Là où l'homme n'a pas vécu, là où il n'a pas souffert, il n'y a rien ; le spectacle ne vaut pas le regard ; mais sous cette neige d'Apreval, il y a des chemins par où j'ai passé, des buissons à l'ombre desquels j'ai écouté des heures entières le murmure de la Baigneraie. Sons cette neige, six ans de ma jeunesse sont ensevelis, six
ans de ma vie^ triste déjà alors, mais calme ôepen* dant. Voilà pourquoi je me suis un peu attardé en route. Ces demoiselles me le pardonneront.
— Je te dois et je vais te donner dans un instant, Lucien, l'explication du billet que je t'ai envoyé pour que tu vinsses au plus vite.
— Vous eussiez tout aussi bien fait, interrompit Denise, de nous cueillir quelques pervenches au pied de la Rocke-Perdne. Vous les aimiez beaucoup autrefois.
— En voilà plusieurs, Denise, que je suis allé chercher dans la neige bien au delà de mon chemin ; non pas au pied, mais au sommet de la Roche-Perdue; elles seront plus fraîches ; je n'étais pas le seul à les aimer, puisque vous avez la mémoire si bonne.
— Et vous ne m'en offrez pas ? dit Denise à Lucien.
— Prenez-les toutes, Denise ! prenez I
— Toutes ! J'eusse préféré, murmura Denise, qu'il ne m'en eût offert qu'une seule.
Madame Locart reparut ime seconde fois pour susprendre les doux propos de Tentrevue.
— C'est encore moi, dit-elle, je cours vous prévenir que madame Tenière est en bas, causant avec M. Locart, qui m'envoie vous demander ce qu'il faut faire. Elle arrive à l'instant même.
Weber fut contrarié.
— Quel contre-temps fâcheux ! dit-il. Voilà moH
498 CBLXSTl.
plan renversé. Et madame Tenière art-elk dit le motif qui ramenait ?
— Sa fille étant venue chez nous sans ravertir, elle voulait savoir si nous avions quelqu'un de malade.
— Ma mère a su que j'étais ici !
— Pourquoi ne pas lui dire , maman , que nous n'avions pas Céleste chez nous ? C'était si simple.
I — Que dis-tu là, Denise ? Vous avez très-sensément agi^ madame Locart, en ne cachant pas à madame Tenière que mademoiselle était dans votre maison. Descendons, madame Locart*
— Avez-vous remarqué comme moi Tair extraoiv dinaire de ce bon Weber? Mais pourquoi nous a-t-îl réunis tous les trois ? Sa lettre est bi^i pressante ?
-^ J'ai un pressentiment pénible au fond du cœur, dit Céleste.
-— Et moi aussi, reprit Lucien avec tristesse. Peutêtre est-ce le temps qui contribue à ce malaise dont je suis pénétré. A mesure qu'on avance dans la vie^ on s'assimile plus étroitement aux sauffrspices de la nature.
— Vous parlez comme si nous éûom vieux, reprit Denise fort embarrassée de l'absence de Weber. Il n'y a guère plus de deux ans et demi que bous allions tous trois voir la trace des loups sur la neige, là-bas, là-bas, dans le grand bois ; n'est-ce pas Cétetii ?
— Comme tu n'oublies riçn, Denise !
CSLBSTB. 499
— Est-ce que tu ne te souviens pas non plus de cette matinée où la neige vint à tomber avec tant de violence que nous fûmes obligés de nous arrêter^ la respiration nous manquant ?
Entraînée par ses souvenirs, Denise se mit sous le manteau de Lucien.
— Nous étions ainsi ; Céleste, prends Tautre côté du manteau. Gomme nous étions plus petites, nous tenions mieux dessous ; et Lucien nous disait : N'ayez pas peur! n'ayez pas peur ! cela va passer. Tenez-vous bien à moi. Et de ce petit coin je regardais passer la tempête.
— Tu oublies, Denise, que, pendant l'avalanche, Lucien perdit son chapeau.
— C'est vrai, bonne amie ; mais tu paraissais d'a^ bord ne te souvenir de rien.
— C'est que je crains tant de me rappeler I C'est si doux, mais si triste !
— Vous avez raison, ajouta Lucien ; la mémoire, c'est l'immortalité de l'àme sur la terre ; elle fait qu'on souflBre pour tout le temps qu'on a vécu.
La pauvre Denise se laissait de plus en plus aller au courant sans s'en apercevoir.
— Et moi, continua-t^elle, je serais fâchée d'oublier le passé. J'ai toujours une joie nouvelle à me rappeler la soirée où nous atteudions que vous nous apportassiez ce nouveau volume de poésie que nous détûrioas
200 GKLBSTfi.
tant connaître. Madame Janet ne Tavait pas encore ]*eçu de Paris.
— J'allai à Rochebruue pour Tacheter.
— Vous deviez être de retour à Apreval, continua Céleste, vers huit heures; c'était un jeudi : il y avait soirée chez madame Weber, où nous vous attendions.
— J'arrive à Rochebrune ; l'ouvrage n'y était pas encore. Ne voulant pas retourner les mains vides, car vous m'auriez tué, je crois, je cours le chercher à Clermont.
— Je n'y tenais plus d'impatience, dit Denise. Que n'aurais-je pas donné pour que la soirée fût finie I
— M. Boissy, ajouta Céleste, avait une toux perpétuelle, et sa sœur achevait de tricoter une paire de bas près de la cheminée.
— Vous, Céleste, vous aviez ce jour-là une robe grise mouchetée ; et, comme vous craigniez l'air de la porte, votre mouchoir, passé autour de la tète, était noué à votre cou.
— Comme c'est exact ! s'écria Céleste.
— Et moi, Lucien, quelle robe avais-je ?
— Pardonnez-moi, Denise, je l'ai oublié.
— C'est bien extraordinaire, car elle était de la même couleur que celle de Céleste.
— Enfin, neuf heures sonnent !
— Comme tu te souviens. Céleste ! Oui ; et madame Weber se levait pour sortir.
GSLB8TS. 204
— Et moi, je descendais en ce moment sur la place de règlise, ajouta Lucien. Sans même prendre le temps d'attacher mon cheval, je cours chez Weber.
Émue et sentant son cœur voler sur ses lèvres à ces lieureux souvenirs, Céleste reprend rapidement :
— Je vous vois encore, Lucien : vous entrez ! Son amie continue :
— Vous aviez le volume à la main.
Céleste ajoute :
— Que vous étiez fatigué !
— Enfin, dit Denise, votre voyage avait réussi. Et Céleste :
— En vous voyant si pâle, Lucien, je regrettai de toute mon âme que vous Teussiez entrepris.
— Eh bien, n'est-ce pas là, Lucien, un souvenir des plus agréables à se rappeler ? Pourquoi vous plaigniezvous tantôt du malheur d'avoir de la mémoire ?
— Vous me demandez pourquoi, Denise? Vous avez raison, vous Tignorez, car vous êtes paisible, vous ! vous gardez vos souvenirs dans un pieux reliquaire où aucune agitation ne les trouble. À vos heures de quiétude vous les en retirez im à un, et vous vous en composez une parure, une chaîne précieuse qui vous ramène doucement en arrière ; et cela vous plaît. Mais avoir vu ce qui s'est montré une fois pour ne plus revenir, mais avoir été deux à se dire qu'on est seul Tun pour l'autre, et pui» tout perdre ! Oh ! se
202 CBiisTi.
rappeler alors c'est soufiErir^ c^est manquer d'air^ c'est étouffer sOTis le del.
Cette inierruptioû âôrtit dé la poitrine fatiguée de Céleste:
^^ Ne Vous plâigneî pas ainsi, vous feriez croire, que YotLS ti^aVez contiu que des ingrats. Étes-vous seul à souffrir t Croyez-vous que pendant votre absence on ne vous ait pas regretté î AccuSez-Vous un peu vousmême, Lucien. Pendant Un an, vous ne nous donnez pas de vos nouvelles.
— Un an, il est vrai, c'est si long ! Quelle affection résisterait à une telle épreuve !
— Denise, il m'accuse maintenant I II faut donc que jô parle ) car toi aussi, Denise, tu ne sais pas l'événement dont nous avons été frappés dans ma famille, il y a dix mois, un peu après votre dépâii;, monsieur Lucien.
— • Je n'en ai pas entendu parler une èeulé fois, dit Denise. H n'a. été question que de la maladie de ta sœur Henriette.
•^ Cette maladie se rattache â cet événement , et Henriette est à peine sauvée. A ma sortie du pensionnat, je la trouvai mourante. On en désespérait. Gomme chacun se taisait mystérieusement autour de moi quand je demandais la cauàe probable de son mal, je l'interrogeai elle-même. Quoique Henriette et moi nous soyons feœurs de deux lits différents , nous avons un
CXLISTK. 20S
profond attachement Tune pour Tautre, peut-être est-ce  câlise de ûotrè ressemblance. Au milieu de S6à larmes Henriette ihe dit î
— a Céleste, je suis déshonorée ! Un jeune homme avait promis de me demander en mariage ; sand Taimer l)eauc0up, plutôt poiir m'assùter Un avenir, j'avais espéré sa pt'omesse. U ne m'aimait pas , lui, non pliis ; mais deviries-tu alors pourquoi il me poursuivait? Nous croyant sœurs du même lit, il supposait que j'auraiâ pour dot la moitié de la fortime qu'a laissée ton père, tandis que je n'ai que le peu que m*a laissé le mien, presque rien. Je l'avertis de son erreur, il me quitta. »
— L'infàtoô t s'écria Lucien.
— Ce jeune homtne, reprit Céleste, c'est M.Jules Frestol.
— Celui qui sera ton mari?
-^ Lui-même, Denise.
^ Est-ce un rêve affreux que tout ceci ? dit Lucien avec désespoir.
— Henriette ajouta en me pt^essant sui^ elle : a Je vais mourir, ma sœur, non de regret, mais de honte. À Theurè qu*il est, tout Vermoutier rit dé mon abandon. — Comment Vermoutier peUt-il en aVoir connaissance ? dis-je en interrompant ma sœut".-^ Écoute, acheva-t-elle, j'eus le tort très-grave de ihe rencontrer deux fois à là sortie de l'église, la nuit, àVec M. Jules
204 CSLB8TS.
Frestol. Un soir qu'il me ramenait^ le vent souleva mon voile^ et des jeuues gens du pays, de ceux qui sont toujours assis sur ^esplanade, me reconnurent. Le lendemain je fus mise au rang des scaudaleuses conquêtes de M. Frestol. — Quel voile avais-tu t demandai-je à Henriette. — Un voile long. — Comment était ta robe T — En soie. — Tu ne mourras pas, disje à ma sœur ; tu vivras^ sèche tes larmes. »
— J'écrivis à M. Frestol le lendemain qu'une jeune demoiselle l'attendrait à huit heures du soir sur les' glacis de l'esplanade, et qu'il se gardât d'y manquer. Il y vint. Là, je lui dis : a Je suis mademoiselle Tenière ; des*deux sœurs de ce nom, je suis celle qui est riche. Me voulez-vous pour votre femme ? d Après avoir attendu sa réponse, je relevai mon voile et laissai voir mon visage à tous les jeunes gens de l'esplanade. Huit jours après, nos bancs se publiaient^ et l'on croit aujourd'hui dans tout Vermoutier que M. Jules Frestol épouse celle qu'on supposait d'abord > avoir été abusée par lui : Henriette vivra I
— Et moi ! cria Lucien.
— Et moi ! répondit Céleste. Il est une seule personne qui eût ébranlé ma résolution.
— Si j'avais été là I
— Lucien, vous In'auriez ôté mon courage.
— Vous ne seriez pas la femme de Jules Frestol.
— Mais Henriette serait morte sous sou affront.
cAlestk. 205
— Non! car Jules Frestol Teût réparé. Oh ! vous ayez tendu la main à cet homme-là ?
— En lui disant : « La vie de ma sœur, s'il vous plaît;» mais cette vie, Lucien, Dieu me pardonne mon blasphème, je l'aurais sacrifiée pour vous ; mais vous n'étiez pas là, où étiez-vous?
— Pardon, pardon ! c'est moi qui suis injuste. Oui, Céleste, tout le mal vient de moi, de moi seul. Cette année passée loin de vous m'a été bien fatale. Malgré moi je me sentais entraîné hors de votre vue par im
' irrésistible orgueil de me comparer aux autres hommes dont l'élévation me semblait cependant plus digne de curiosité que d'envie. J'avais besoin d'apprendre à être heureux. Je vous dirai plus : il y avait en moi un instinct de tristesse que je brûlais de justifier pour avoir le droit de me plaindre. J'ai été servi à souhait. J'étais allé à la découverte mystérieuse de ce monde dont j'avais le pressentimeïit ; je croyais l'avoir manqué quand, en mettant lé pied sur le seuil d'Apreval, j'ai appris que vous étiez à la veille devons marier. Je sais maintenant qu'il ne faut jamais désespérer quand on attend le malheur.
Le visage de Lucien et celui de Céleste reflétaient leur pâleur.
— N'accusons donc pas que nous d'être les auteurs de l'événement qui nous frappe. Dieu voulait, Lucien,
206 GBLBSTK.
que vous ne fussiif pos près de ipoi et (p\e Henriette vécût.
— Céleste! Céleste! j'étais peut-être en route pour revenir !
— Ah ! mon Dieu, pensa Denise, la conversation prend une toiumure qui m*alarme.
— Et vous veniez, Lucien^ reprit Céleste, me demander à ma mère I
-^ Voir sa vie changée, répondit Luoien, renrersée par quelques lieues de poste qu*on aurait pu fr^nehir un peu plus vite*
s- Lucien, vous ne me reprocherez done jamais rien?
«-^ J'étais s&re que la réconciliation arriverait : elle arrive I... mon Dieu 1 mon Dieu \ Ah 1 voici M. Weber, à la fin.
— Céleste, votre mère est partie. Paillons mainte- &ant«
— Nous vous écoutons, notre ami, dit Lucien à Weber.
■-^ Vous me rassurez par ce titré qui me donne des droits à votre confiance. J'ai une pétiible tâche à remplir auprès de vous, mais aucun autre que ipoi ne pouvait s'en charger. Ma sollicitude est un devoir. Lucien, Céleste, yotre enfonce s'est p^ssé0 sqUs }e même toit, et d^ns ^n p^y» où l'amitié s'icprott, ^^ raffermit de toutes les privations de l'isolement. L'habitude de
CSLISTB. 207
(TOUS voir constamment et dç nç voir quç vqu^, ypus avait fait croire que vous ne seriez jamais séparés que par les accidents de la vie que nous dirigeons si peu à notre gré. Vous comptiez sur un avenir décevant,
— N'étiez-yous pas vous-même de moitié dans notre erreur, Weber ?
— Enfants, nous rêvions alor? pomme vous, Et quand donc la Joie du passé art-elle été un titre pour prétendre à une joie nouvelle ? Combien yous ave? be^ soin, au contraire, d'éviter, de fuiraes 30uveqûns dans ce moment d'impérieuse séparation !
— Nous séparer 1 Ab ! vous Taya;? dit, ce mot qui épouvante !
•^ Céleste, dans trois jours vous sereu p^ariée* Ce mot comprend tous yps devoirs, ci vos devoirs serqnt des sacrifices : Lucien ue doit pins être pour vous qu'un inconnu,
— Je m'efforcerai, répondit Céleste, de me rappeler vos paroles ; elles spnt bien amèrea ; mais je vous demande comme upe gr^ce, comme une cpudition à im engagement si pénible, monsieur Weber, Je vous demande, 4 vous, notre ami, à vous, le conseiller de ma mère, de lui dire combien j'ai besoin, pour ma santé, de m'éloigner de ce pays.
Ce cri échappa à Lucien :
— Quel que soit le lieu où vous allie?, j'y ser^i avant vous.
208 CÉLBSTX. i
— Lucien^ retire cette menace ; laisse viyre pom le repos celle ipie tu as trop aimée pour la vouloir malheureuse ; ne prends pas ton égoïsme pour un droit. Que le plus aimant soit le plus fort. Du bonheur de Céleste fais l'œuvre méritoire de ta vie. Il y a des récompenses tardives, mais qu'elles sont pures^ Lucien f J'ignore d'où elles viennent, moi dont la foi fut toujours chancelante, mais elles viennent, je le sais. Ainsi, souflre : lie tes pieds ici, tords ta douleur, bois tes larmes ! Donne-moi la main, je te retiendrai.
— Je n'ai point tant de force, Weber, je l'avoue; le lendemain de son départ, je serais, sans le savoir^ sur la route qu'elle aurait prise. Moi-même je ne croirais pas à la durée de ma détermination, et j'aurais pitié de m'infliger un supplice dont je prévois l'infaillible violation dans un temps donné, dans un temps prochain. Et quand je me condamnerais tout cet hiver à me tenir loin d'elle, au milieu de nos nuages où les heures semblent se condenser ; quand j'aurais fermé mes oreilles à son nom, ma porte au monde, mon cœur à son souvenir, comment, au premier rayon du printemps , aux premières senteurs des bois répandues dans l'air que je respirerais, aux clartés de ce ciel jeune comme moi, conmient tiendrais-je en place ! Je sortirais, je courrais, j'irais devant moi, appelant Céleste I Céleste ! Et si vous étiez encore sur la terre; vous me répondriez, n'est-ce pas ? n'est-ce pas ?
CBLBSTB. 809
La douleur arracha ces paroles à Céleste :
— Lucien^ je ne partirai pas, je resterai, je vivrai près de vous, afin que vous puissiez me voir parfois... quelquefois seulement... rarement... chez vous... monsieur Weber... chez toi, Denise.
Weber regarda Denise, et ce regard disait :
— Est-ce ainsi que tu m'aides? Parle donc...
-* Je préférerais, osa-t-elle exprimer enfin, que vous vous vissiez chez mon parrain, si cela vous était égal à tous deux.
— Imprudents ! dit Weber, pourquoi vous revoir T vous ne vous reverriez d'ailleurs qu'avec défiance, qu'avec remords, qu'avec effroi, et sans jamais pouvoir vous parler. Qu'auriez-vous à vous dire î
Ces paroles coulèrent avec les larmes de Lucien :
— Qu'importe ? nous nous verrons. Nos cœurs feront le reste.
— Denise, eut à peine la force d'exprimer la pauvre Céleste; Denise, donne-moi ta main; regardemoi, parle-moi.
— Comme elle souffre î murmurait Denise, et Lucien, qu'il est pâle !
— Encore une fois, dît Weber, vous ne pourrez vous rencontrer dans le monde. En présence de Jules, ce serait nue afireuse contrainte, loin de Jules, ce serait une faute.
— N'importe ! contrainte ou douleur, reprit Lucien,
Ât
240 CILISTX.
nous nous verrons. Je prometteraîs, je jurerais le contraire, que je violerais mon serment avec joie. Vous voir ! vous voir ! J'ai besoin de cette idée pour vivre ; je veux la savoir là, près de moi ; pouvoir, quand le désespoir me montera au cœur et me conseillera le mal, me lever, sortir, courir 4 sa porte, la nuit, et à trf^vers mes larmes, les pieds d^nsla J)oue ou dans la neige, pèle d'insomaic, je veux regarder passer son ombre derrière les rideaux, et exprimer dans i;n désespoir muet ce que je lui disais autrefois d^ns un sourire heureux : Demain ! demain, ce sera là ma vie. Et Céleste répétait tout bas, le front incliné, le regard anéanti, les mains suppliantes :
— N'aille jamais, Denise ; cela tue : tu le vois î Sur la tête courbée de Lucien, la voix touchante et
forte de Weber dit encore :
— Ami, aiepitiéd'elle, et puisque vous consentez Tun et Tautre, au nom de la raison, à ne plus vous parler, vous me Tavez promis, et c'est pour moi, pour vous, pour la raison que vous le faites, il est juste, n'est-ce pas ? il est naturel, il est de deux âmes honnêtes que vous ne gardiez pas avec vous des témoignages qui vous fourniraient malgré vous Toccasion de vous rapprocher. A quoi serveqt ces preuves et ces témoignages 7 A rallumer les regrets. Ensuite, une mère peut }es trouver sous la main, chose triste, source de honteuses remontrances ; un mari peut les rencontrer par
CiLESTB. 244
hasard : la tranquillité de toute la vie compromise par ce hasard I Lucien^ tu as le portrait de Céleste^ tu vas le lui rendre, mon ami.
•*- Weber I Weber ! vous n'avez donc jamais aimé ? Vous êtes cruel I
•^ Soit, Lucien, Regarde-moi comme un méchant^ comme ton ennemi ; mais je t'enprie^ ce portrait...
Toutes les souffrances de Tàme se peignirent sur le visage bouleversé de Lucien quatid il demanda à Céleste t
— Mademoiselle Tenière exige-t-elle cô portrait? Denise soufiQa à son amie !
-^ bis otiî, Céleste :
— Dis-le pour moi. Je n^feil aurai jamais le courage.
— Lé voilà ; mais c'est à Weber que je le rends, etjé suis sûr qu'aucun regard ne le souillera de son admiration. Depuis deux ans, il ne m'a pas quitté; partout il a été ma joie et ma consolation. Tenez, "Weber, je vous le donne. Vous êtes pieux envers de tels souvenirs, vous, Wëber, je lé sais. Sur TOcéan, pendant que nous naviguions eiisemble, nous fûmes liii jour sur le point de périr au milieu des glaces qui se fësserraient autour de nous. A ce moment siipremé, vous me prîtes dsLiis vos bras, et voiis teniez aussi un portrait î Weber, vous aimez votre mère !
— Il ignore le mal qu'il me fait, murmurait Weber.
24 2 GSLB8TB.
LaiBsons ces souvenirs. Et vous, Céleste, n'avez-vous rien à restituer à Lucien ?
— Je n'ai de lui que cette bague faite de ses cheveux^ et ces trois lettres. Que Denise les reçoive et les conserve !
— Je ne les veux pas î je ne les veux pas ! Je les lirais^ et cela me ferait du mal.
— Bien^ Denise I dit tout bas Weber^ et tout haut : Lucien^ elles sontàtoi^ reprends-les!
— Écrites lorsque je parcourais la Suisse , Weber. Lucien lut à demi-voix:
«Aujourd'hui il fait du vent; malgré les conseils a de mon hôte^ je veux voir les rochers de la Meille- « raie, où Saint-Preux écrivit à Julie cette lettre si «( belle et si désespérée. Je me mets en marche ; la 0 neige me bat le visage^ le vent m'agite les cheveux, a Me voilà à la place de Saint-Preux. Céleste! je pena se à vous, je suis triste et j'ai le pied sur le bord de « Tabime.
tt J'aurais été plus résolu que Saint-Preux, moi! »
— Lucien^ s'écria Céleste, quelle funeste pensée vous aviez là!
— - Un sombre pressentiment*
— Et maintenant, mes amis, acheva Weber, à qui cette scène déchirait le cœur, du courage, de la résolution, de la force : qui en veut en a, vous le saurez uu jour. Mettez rhonucur de moitié dans votre déter-
GBLBSTS. 243
mination. Jurez-vous que vous allez être inconnus l'un à l'autre, que par votre conduite vous vous rendrez dignes l'un de l'autre. . . Je ne sais plus ce que je dis : je me croyais plus fort. . . Vous vous le jurez, n'est-ce pas?
— Oui, Weber, exprima comme le souffle d'un mourant la voix de Lucien.
— Oui, Weber, dit Céleste en s'appuyant sur Tépaule de Denise.
— Qui a jamais tant souffert? répétait tout bas Lucien...
— Moi, pensa Weber douloureusement^
— Céleste, adieu donc I
— Adieu donc, Lucien !
— Partons, dit Weber.
— Demain, à onze heures de la nuit, soyez à la ferme de M. Locart. Céleste, il y va de ma vie.
— Lucien, j'y serai.
Lajpiéce généreusement cédée par M. Locart à l'Académie horticulturale d'Apvreval, se trouvait dans sa ferme-modèle. Destinée à plus d'une fin, elle avait à la fois Taspect d'un laboratoire de chimie et un peu celui d'une serre chaude. Au fond se voyait une flieminée dont le large manteau s'abbattait sur des fourneaux en maçonnerie recouverts d'un vernis verdâtre
2*14 GBLBSTI.
agréable à l'œil. Sur ces fourneaux oa apercevait des appareils distillatdires de toutes formes, et autour de la pièce, le long des étagères superposées eu retraite, on remarquait des centaines de pots de ileurs étroitement placés l'un près l'autre • Quelques expériences devant être faites par les académiciens réunis d'Apreval et de Vermoutier, trois réchauds allumés étaient placés à différentes distances de la cheminée. La porte du fond était vitrée et à deux battans ; la pièce recevait du jour par trois fenêtres dont deux en ce moment étaient ouvertes à cause de la vapeur du charbon^ malgré le froid d'un après-midi sombre d'hiver, et malgré la présence des principaux membres de rAcadémie.
— Vous avez eu votre triomphe avant-hier» j'aurai le mien aujourd'hui, disait M. Locart à M. Weber.
— Vous savez, monsieur Looart, que persoui^ n'apprécie plus que moi vos essais agroaoîhiquesét industriels, si je regrette parfois de ne pouvoir m'associera leurs témérités.
— De mon côté je le proclame en présence de tous 1135 collées de la société d'hortieuUuret vous êtes, reprit M. Locart^ non-seulem^t le plus fidèlô membie, mais voua êtes encore un des plus éclairés. Vous voils recommandez à Tagronomic par le modèle d'une nouvWle charrue dont Finvention vous vaudrait la woix d'honneur.
— S'il en restait encore , ajout» Jules Frestol, qui
GELBSTB. 2-1 5
n'avait pas voulu manquer d'assister à la réunion.
— Il me semble, murmura M. Boissy, l'adjoint de Weber, que, d'après Tarticle 3 de nos statuts, la politique doit rester étrangère à nos débats.
-— Je suis fâché, messieurs, continua M. Locart, de ne pouvoir vous communiquer dans cette séance les lettres que j'attendais des correspondants étrangers acsociés à notre institution agronomique. Elles sont en retard à cause sans doute du mauvaise temps. Ainsi nous serons privés du rapport qui m'avait été promis sur la colonisation d'Alger.
— Je demande la parole. Puisqu'on me Taccorde, dit avec une emphase bouffonne Jules Frestol, je dirai donc que je suis en mesure de tracer un tableau des plus vrais de la colonisation d'Alger. D'abord, dans nos possessions françaises en Afrique, quand on a le projet d'ensemencer un terrain, on commence par détacher cent tirailleurs en avant, afin d'empêcher les Arabes de troubler l'opération. On forme ensuite un carré de dragons tout autour du champ, et, à chaque angle, on place une pièce de canon chargée à mitraille. La charrue est suivie d'un groupe de carabiniers. Quand la semaille a eu lieu, on se retire en bon ordre, après avcâr eu le soin de construire des blokhaus destinés à veiller à la défense du champ. Comme il n'y a pas eu d'exesaple de moisson, je ne vous en parlerai pas .
En vérité, M. Locart ne savait que répondre.
2H CLLESIE.
— Monsieur Frestol, osa-t-il dire , plaisante sur les matières lesplus graves, n oublie le safran, le carthame aux belles fleurs rouges, le henneh dont les plaines d'Alger abondent^ et l'aloès^ le merveilleux aloès^ qui supplée par Futilité plus de douze arbustes d'Europe et d'Amérique.
— Probablement il s'est fait suppléer lui-même à Alger, car je ne l'y ai jamais aperçu.
— Pour nous prouver, intervint Weber, que vous n'avez pas exactement cberché» vous nous en rapporterez au retour de votre prochain voyage.
^Laissons cette question, interrompît M. Boissy. Je •demanderai si monsieur Locart, ainsi qu'il s'en était flatté à notre dernière séance, a enfin trouvé la rose noire. '
— Je l'ai trouvée.
— C'est ce que nous allons voir, dit un autre membre.
— Ou ne pas voir, grommela M. Boissy.
Après avoir pris sur une étagère un rosier dans son pot, M. Locart s'écria : — Voilà ma rose noire I examinez, messieurs.
Un premier membre risqua cet avis : Elle n'est pas précisément noire, elle est presque ponceau.
L'avis du second membre fut : Elle n'est pas même ponceau.
Quant à Jules Frestol, il ajouta : Et moi j'affirme que ce n'est pas même une rose.
— Je ne convicDs que d'une chose, répliqua à tous M. Locart, c'est qu'elle est verte : mais c'est la nuance forcée pour arriver au noir.
— Premières représailles ! rugit à part lui M. Boissy; Mon camp de César est vengé.
— Au reste, reprit M. Locart, nous avons à vous entretenir d'autres découvertes plus sérieuses. Regardez, messieurs, je vous, prie, la fleur qui est dans ce pot.
— Elle ne me parait pas très-rare.
— Monsieur Boissy, qui opinez si vite, savez-vous ce que c'est î
Jules Frestol répondit : C'est tout simplement une violette.
— Vous l'avez deviné, monsieur Frestol.
— C'est bien merveilleux alors.
— Ne m'interrompez pas, monsieur Jules.
— On peut discuter, dit M. Boissy, vos découvertes
comme les miennes.
— Attendez du moins de les connaître, monsieur Boissy. J'ai constaté dans cette fleur si modeste une propriété dont le monde savant sera surpris au plus haut point.
— Vous ne voulez-pas parler, demanda Frestol, de la tisane de violettes?
Weber s'interposa aussitôt.
— Mon cher monsieur Frestol, vous n'êtes pas indulgent.
24 8 CÉLBSTX.
M. Locart continua ainsi :
— Vous prenez la tige de cette fleur, vous prenez cent tiges, deux cents, autant qu'il en faut pour former un tout assez considérable, et tous les tordez ensuite les unes sur les autres, jusqu'à ce que vous ayez obtenu un câble de la plus grande solidité. Remplacer le chanvre par la violette, voilà ma découverte : le journal des Agronomes français en sera informé.
Le rire impertinent de M. Boissy et de Jules Frestol déconcerta un peu M. Locart, qui eut cependant l'énergie de leur demander :
— Cette découverte est^elle donc si risible î
M. Boissy, qui n'avait cessé de calculer sur son calepin pendant que M. Locart parlait, répliqua :
— Elle est admirable, au contraire. Seulement, il faudra, d'après mes supputations, huit lieues de violettes pour fournir un cordon de sonnette* La corde d'un puits ne coûtera que quarante mille francs.
— Monsieur Locart, dit ironiquement Jules Frestol, je vous fais mon sincère compliment* Vos inventions sont sublimes. Et qu'estrce encore que ce plateau?
— Encore une fois, monsieur Frestol, ne touchez pas si brutalement à ces objets-là I
— ^Vous le voyez, dit un des membres présents, c'est indiqué par l'étiquette : Forêt vierge^ modèle de boisement pour toute la France.
Boissy lâcha cet impitoyable commentaire :
— On dirait une salade de cresson.
— Messieurs, vous remarquerez ma patience. M, Boissy me raille depuis que nous sommes ici.
— Ne faites pas attention, monsieur Locart ; vous ne recherchez pas son suflErage, lui dit Weber.
En se précipitant vers ses fourneaux, M. Locart, presque en colère, s'écria : Monsieur Boissy, ne touchez pas à ces préparations chimiques qui sont sur le feu. Je ne vous pardonnerais pas de me faire manquer mon expérience œnologique.
— Et -que faites-vous donc bouillir de si précieux dans ces casseroles?
— Monsieur Frestol, vous allez boire du vin de Champagne obtenu par une décoction de racine de buis mêlée à des feuilles de chêne.
Lpcien entrait dans la salle : sa figure marqua Tétonnement de voir tant de monde là où il avait espéré être seul. Il alla vers Weber, qui parut surpris de sa présence.
— Du vin de Champagne fait avec des feuilles de chêne! répétait M. Boissy; quel est ce nouveau poison-là ?
— Un poison, mesurez vos expressions, monsieur IBoissy.
— Si les deux savants pouvaient se mordre, pensait
Jules.
11 s'adressa à Boissy :
220 ciIlestf;
— Il le prend bien haut avec voii?.
— Je ne goûterai pas à votre boisson pour tcmt un royaume.
— Et moi, je vous dis que vous en boirez. On n'insulte pas à la science chez moi.
— C'est un peu fort! vous me forcerez, vous, à boire de votre vin de chêne I Suis-je pris dans im guet-apens?
— Vous en boirez I railler mes découvertes quand j'ai pitié de ses antiquités I
— Allons, voilà qui promet, dit en lui-même Jules Frestol; l'agronome et l'antiquaire vont se preiidre aux cheveux.
— Messieurs, dit Weber, pendant que vous discutez, le Champagne est tombé dans le feu. Ainsi l'expérience est à recommencer. En attendant qu'elle soit renouvelée avec plus de bonheur, je vous invite à boire à ma table, dimanche prochain, du véritable Champagne. Jusque-là je demande une trêve. M. Boissy et M. Locart voudront bien l'observer et me la garan-
^ tir en se donnant la main. Votre président vous en prie.
— J'obéis au règlement, fit M. Locaii;.
— Et moi, dit M. Boissy, je me soumets à la hiérarchie.
En prononçant sa phrase conciliatrice, Weber avait placé l'une dans l'autre les mains des deux académiciens.
GÉLBSTB. 221
Frestol dit en soupirant :
— B y a des gens pour tout gâter.
Après avoir écouté avec une pitié ironique la dispute que Weber venait d'apaiser, Lucien lui parla ainsi :
— Dites-moi, Weber, comment vous pouvez vous plaire, vous homme d'une raison si difficile, à ces discussions oiseuses, à ces luttes des beaux esprits de province.
— Je conviens, lui répondit Weber, qu'elles n'ont pas un vif attrait pour ceux qui n'en ont pas l'habitude; mais cette habitude une fois prise, on les voit d'un autre œil. Comme toi, Lucien, j'ai repoussé autrefois les sentiers battus, les hommes simples, les pensées communes. M'en suis-je trouvé mieux? non. Je sais qu'on se résigne difficilement. Ce ne fut pas sans peine que je m'assouplis à ces vulgarités dont tu me demandes le mérite; mais dès que je sus m'en créer une nécessité, j'eus des heures légères, des nuits exemptes de mauvais rêves. On se fait son bonheur, et il entre tant de choses communes dans le bonheur, qu'il le faut prendre comme il est. Il est un peu avec ces hommes que tu vois là. Sais-tu qu'ils arriveront presque tous i quatre-vingts ans?
— Oui, Weber, mais sans avoir vécu.
— Tu te trompes, Lucien ; ils auront eu les joies de
222 CBLBSTI.
la famille, les avantages du bien-être et ils mourront sans douleur.
— Weber, quelle trace auront-ils laissée sur la
terre?
— Celles de leurs vertus modestes, de leurs bienfaits autour d'eux, celle de leurs travaux, enfin la trace que laissent les honnêtes gens.
Lucien exhala cette réflexion : De pauvres esprits.
' — Ce ne sont pas de grandes capacités, tu as raison, Lucien, mais faut-il tant de génie? Tiens, regarde celui qui est près de M. Bolssy. 11 a planté trois lieues d'ormeaux dans sa commune, et il est aussi fier que Guillaume Penn après avoir fertilisé rAmérique. ^érile vanité, n'est-ce pas î soit, maïs aime-le ; sa plantation est la consolation du voyageur qui inarôhe à l'ombre pendant trois lieues. Aimerals-tu mieux, voyons, que tous ces gens-là eussent eu le génie de la guerre? Es auraient troublé le monde : ils ont enrichi leurs villages. Ne méprise pas la médiocrité utile; tends la maiti à ces braves gens. Veux-tu que je te fasse faire leur cotiHaissance?
— Pottr qu'ils me proposent d'être de leur Académie, n'est-ce pas ?
Désolé de ces réponses de Lucien^ Weber le quitta un instant pour se joindre au groupe où se trouvaient M. Locali; et M. Boissy. Il se disait : Quelle désespérante ironie il y a dans son Ame ee soir I que
ciLISTB. 22S
rient^il chercher? ses regards sont distraits, il les diige à chacpie minute vers la porte^ il a dix fois tiré ;a montre on me parlant : qui attend*il 7 il me désespère^ il me décourage.
— ^ Messieurs, s'écria M. Locart, il va être onze heO'^ res, il neige & flots; je suis d'avis de lever la séance. Nos femmes sont en peine.
•--^ Je conseille, dit Frestol^ de ne pas écrire ceci au prooès-verbal de la séance»
— *- Mauvais esprit I murmura M. Boissy.
•^ n n'aura pas le temps, ajouta M. Locart, de faire beaucoup d'épi grammes contre le mariage.
•^ J'ai jusqu'à demain et j'en profite.
Lucien pensa } voilà l'homme que Céleste épousera demain!
— Nous ferons route ensemble, partons ; je m'ap» puierai sur vous, monsieur Weber.
— Volontiers, monsieur Locart, voilà mon bras. M. Locart prit le bras de Weber, et, se tournant
vers ses collègues, il dit : — Messieurs, notre prochaine séance aura lieu dans un mois : nous aurons un rapport sur le café de haricots, sur les moyens de faire pousser des ananas en pleine terre, et vous entendrez tm morceau de notre collègue M. Boissy sur la dernière route romaine découverte à Apreval.
Pourquoi Lucien reste-t-il seul ici? se demanda yféf^f en quitteint la salle. Pourquoi?
S24 ciusTi.
Enfin, ils sont partis ! dit Lucien. Onze heures et demie; c'est à onze heures que je l'attendais. Seraitelle venue? Mais, efi^yée d'entendre le bruit de tant de personnes réunies dans un endroit où elle espérait me rencontrer seul, serait-elle retournée à Apreval? Ces coups du sort sont faits pour moi. Que venaient cherche^ ici ces braves gens? Ils vivent longtemps^ dit Weber* Est-ce quales corbeaux ne vivent pas trois cents ans? Il faudrait donc envier les corbeaux? Ah! dans cette minute d'attente qui oscille dans ma tête, dans cette minute de doute et d'espoir qui va décider pour moi tant de choses^ j'aurais plus réellement vécu que tous ces hommes ensemble. Mais Céleste ne vient pas, et demain 1 demain ! tout sera fini! N'est-ce pas le bruit des pas sur la neige que j'entends? Des pas rapides, haletants, oui I
Lucien s'approcha d'une des fenêtres ouvertes. Oui!... une ombre se glisse le long du mur*. .Ah! mon Dieu 1 faites que ce soit elle!... C'est elle!
i— Comme je suis émue, mon ami ! dit Céleste en entrant
— Je ne vous attendais plus; peut-être eussiez-vous bien fait de ne pas venir. Vous m'aviez promis de vous rendre ici et je vous ai toujours trouvée exacte dans vos promesses. Mais il y a des résolutions inspi' rées qu'on fait bien de suivre aussi.
— Vous ne voulez pas m'adresser im reproche, mon
CKIBSIB. 285
ami ; j'aurais été plus tôt rendue si je n'avais été obligée d'attendre que ma mère fut partie pour Vermoutier, où elle est allée faire quelques empiètes indispensables.
— Pour votre mariage, n'est-ce pas ?
— Lucien, je n'aurais pas osé vous le dire. Dès que je l'ai sue partie, je me suis hâtée de sortir* j'ai traversé le bourg où je n'aurais pas été reconnue, malgré la clarté éblouissante de la neige ; enfin j'ai atteint les ]>ords du lac.
— Bonne amie ! comme vos mains sont froides !
— Que je vous dise encore. En route, j'ai éprouvé une grande frayeur.
— Qu'est-ce donc? quelque fantôme?
— J'ai vu passer derrière les arbres dont la route est bordée plusieurs personnes enveloppées dans leurs manteaux, parmi lesquelles j'ai cru reconnaître M. Locart.
— Vous ne vous êtes pas trompée. Il sort d'ici en compagnie de quelques savants qui sont venus tenir séance à sa ferme.
— Mon cœur bat encore : s'il m'eût vue l
— Rassurez-vous, Céleste : s'il vous eût aperçue, il aurait été assez indiscret pour vous parler.
— Et voilà, Lucien, toutes les aventures de mon voyage.
— Vous n'avez plus rien à craindre maintenant;
M6 oéuMTS*
personne ne viendra voui tnrabler. La nnil est belle mais glaciale) lesbordidulaasontprisetnoiiirtBomnies à une demî-lieae de la ville»
— Auprès de vous, Lucien, je n'éprouve jamais de crainte, vous le savex* Vous me eonnnnniqnez votre force et votre volonté^ et si vous m'avez trouvée parfois sUencieuse et distraite en vous écoutant, c'est que je consentais à tout ce que vous diriec, croyant l'avoir dit
— Heureux les cœurs qui s'entendent si biœi ! la vie leur est légère, car ils sont deux à la porter» et quand l'un dit : Je désirerais voir d'autres deux, l'autre plie déjà la tente et dit : Partons I
— Oui; c'est ainsi, Ludeui que je vous suie attachée depuis ee jour où je mis ma main dans voti« main et vous dis ; Oui, et pour toujours I
-^ Demain pourtant, 'à la môme beure, un autre prendra cette main.
— < Elle sera glacée I
-^ Demain un autre vous dira : Céleste, vous êtes à moi I et vous répondrez : Oui, et pour toujours. A qui n'aurez-vous pas menti?
'-" A Dieu, qui sait combien tout ce que j'ai de sincérité en moi accompagna le serment que je vous fis, et qui saura demain avec quelle angoisse muette je me livrerai à un autre.
— Misérables que nous somme»] s'écria Lucien.
CBLBSTB. 227
Nous nous moquons avec orgueil de ces siècles grossiers oà la force était le droit, comme si le droit était quelque chose aujourdTiui. A quoi me sert donc d'être meilleur que cet homme à qui vous allez passer, d'être plus aimé, d'être plus digne de Têtre ? A rien. Si la force régnait, je me glisserais dans Tombre de l'égUse; de colonne en colonne, j'irais jusqu'à lui et je l'insulterais, et je le poignarderais, et je ne mourrais pas seul du moins. De nos jours, si je poussais un cri seulement au moment de votre sacrifice, le commissaire du quartier me saisirait et m'enverrait sous bonne escorte au poste voisin.
— A quoi bon lui disputer un cadavre? U n'aura de moi ni amour ni haine.
— Ahl je sais combien nous sommes lâches quand le temps se mêle de notre vie ! Il nous dompte, nous ploie et ne nous laisse que Tétonnement d'avoir douté de sa puissance. Dans six mois, vous verrez votre mari avec indifférence ; dans un an, avec quelque intérêt ; dans deux ans, vous aurez de la peine à me retrouver au fond de votre mémoire, et si l'on vous parle par hasard de moi, alors vous répondrez : Ah ! oui, je me souviens, je l'ai connu.
— Lucien I Lucien ! vous ais-je donné le droit de méjuger si cruellement?
— Le monde est-il fait autrement? D'abord vivre, c'est sa loi; la belle enfance est-elle écoulée, on se dit :
S2S CBI.B8TB.
Je viTrai pour la jeunesse; les fruits valent les fleurs ; la jeunesse a-t-elle fini son règne^ on regarde en arrière^ on soupire et Ton dit : Continuons à vivre; Tamitié remplacera l'amour^ et dorant ainsi chacune de nos ruines d'un nom pompeux^ nous allons^ cauteleux que nous sommes envers nous-mêmes^ de caducité en caducité jusqu'à la tombe. La vérité, le bonheur, c'est la mort avant Tàge : le plus tôt arrivé est le plus sage. Mais qui ose se condamner à ce bonheur? Un petit nombre au-dessus des faiblesses du reste de Thumanité. Moi-même si j'avais le courage de ma résolution... mais votre main ne tremble pas...
— Je vous écoute^ Lucien^ et je n'ai plus froid.
— Moi-même, Céleste, si j'avais le courage de ma résolution, je me déciderais avec hésitation, j'aurais le regret de quitter la vie...
— Tout seul, vous voulez dire, n'est-ce pas, Lucien?
— Céleste, vous n'avez pas dix-huit ans : votre pensée n'a pas tour à tour jeté la sonde dans les ennuis de la vie et les mystères de la mort pour avoir rapporté le désespoir du fond de celle-là et une conviction inébranlable de l'abîme de celle-ci. La beauté de la mort ne vous est pas encore connue comme à moi par une longue habitude. Je regretterais d'affaiblir à vos yeux les charmes de cette intimité en vous y invitant par des parles impuissantes. Il ne faudrait pas vous tromper
CÉLBSTB. 229
vous-même par un faux dévouement, séduite par mon exemple. Redoutez mon entraînement, ne cédez qu'au vôtre. Lamort^ cette mort des jeunes gens^ qui ne se présente pas à eux comme à la caducité^ une faux à la main et un linceul sur Tépaule^ cette mort toujours fraîche et adolescente se fait peu à peu sœur et amante de qui la désire sincèrement. Elle se rend d'abord familière à notre être par le sommeil, cet anéantissement de tous les jours ; par la rêverie le long des fleuves sous les saules quand ils secouent leur magné^ tique feuillage sur nos fronts ; par le vent continu dans la montagne ; par la solitude où Ton puise l'indifférence de toutes ces choses qu'on appelle gloire, fortune, ambition et qui ne sont que des chagrins dégui* ses. Voilà comment on s'y attache. Quand on l'a ainsi admise étroitement auprès de soi, quand on a grandi ensemble comme deux disciples, couru comme deux fleuves la même pente, on ne peut plus se passer l'un de l'autre, il faut qu'on s'unisse, qu'on se confonde, qu'on ne soit plus qu'un. On ne se cherche plus, on ne s'appelle plus. Là mort vous sourit en songe et vous dit tout bas : A quand donc? Elle vous attire du pied des tours par des aspirations magiques et de ses yeux bleus du fond de chaque rivière où vous vous arrêtez pour la regarder. Touchez une arme, vous sentez la mort qui en relève le tube jusqu'à votre front; enfin, partout vous la voyez, vous l'entendez, vous la respi-
S30 CBUSTI.
rez, et da haut des tours^ du bord des fleuves^ da liaut des torrents^ vous yous sentez tomber dans ses bras comme dans ceux d'une amante chérie après une longue séparation,
— Luden^ vos paroles sont pleines d'attraits pour mon oreille. Je n'en ai jamais entendu de semblables, de si persuasives. Est*ce parce que vous las dites? esi^ ce parée qu'elles répondent à une disposition de iqqb âme? je ne sais» mais je m'enivre à tes écouter. Pourquoi avoir cru un instant qu'elles m'effiraieraieol par leur sévérité? Continuez, Lucien^ et dites-m^^ nm ami^ croyez-vous que ceux qui s'en vont ensemble de | ce mcmde avant le temps se retrouvent quelque part réunis comme nous le sommes hà tous les deu^i 1& religion a des menaces efiârayantes.
— Si je le crois 1 j'en suis sûr comme de mon amour. Qu'importe à Dieu la porte par où l'on fiwrt, pourvu qu'on arnve à lui sans tache ? Dieu retranehera*t-il àe i son pardon les hoimnes que La ^uerre^ que les naufrages» que les accidents dont la vie est semée emportest avant le temps? Il dent se réjouir au contaire, s'il partage à quelque ctegré ne» satlsfeclions terrestres, de voir s'envoler de la boue ceux qui ne pourraient que s'y corrompre en y restant» Ra{^elez-voas nos traditions pieuses : tous les anges ne sont-Us pas des eU' fantsT
— C'est que je ppéféPM^ais, Lucien^ le malheur
GELESTB. 231
d'être sur la terre, quoique séparée de vous au bonheur d*ètre au ciel sans nous voii\ Sur la terre on espère, mon ami, au ciel on n'espère plus.
— - Cihassez ces craintes, mon amie. Voyez si chaque année les fleurs de nos prairies qui meurent avec l'ombre de l'hiver, ne renaissent pas avec le soleil du printemps? Cette fraternité ne s'égare jamais. Avec qui seriez-vous si vous n'étiez avec moi ? avec qui serais-je si je n'étais avec vous?
— Être toujours ensemble, Lucien, comme nous sommes là !
— Et toujours jeunes! Vous toujoiu^s belle avec vos longs cheveux.
— Vous toujours m'entourant de vos deux bras comme dans ce moment, votre regard dans mon regard.
— Vois, ma Céleste, comme cette nuit est silencieuse. Nous participerions de cette immense sérénité où Dieu et son œuvre se confondent. — Comme ces étoiles sont brillantes, ma sœur !
— On dit, mon ami, que ceux qui meurent les traversent toutes, se reposant un peu dans chacune d'elles. — Lucien, pourquoi regardez-vous ainsi ce lac, quand je vous parle du ciel I Est-ce le chemin qui y mène ?
-— Mon amie, je sais une mort plus douce, paisible comme le sommeil, chaste dans ses atteintes, qui as-
2)S CBLEftXl.
pire Vkme sans déranger l'harmonie du eorps, une mort inTentée sans doute par one femme ; elle tous laisse où tous Tayez appelée^ sans troubler autrement la beauté de la vie^ qu'en y ajoutant la nenne, k beauté de la mort.
— Luden^ je la yeux.
Et Lucien oourut fermer la seule croisée restée ouverte.
— Céleste, tu l'as déjà; tu la respires; elle est en toi.
— Où done se cache-t-elle? où est-elle?
Alors Lucien renversa un petit paravent qui cachait le réchaud dont s'était servi M. Locart pour ses expériences.
— Elle est là. Cette flamme dégage un air mortel qui n'a pas d'issue : je viens de fermer la dernière. Mais n est encore temps : Veux-tu vivre ou mourir?
— Je faime, Lucien. •
— Dans quelques minutes tu n'auras plus la force de te lever de ce siège où tu es assise.
— Tu seras près de moi^ n'est-ce pas, Lucien?
— M'y voilà.
— Plus près.
— Dans un instant, mon amie, ton regard brameux ne me verra plus qu'à travers un voile.
— Alors, un peu plus près encore, Lucien.
— Penche ta tète sur La mienne, mon amie.
GBLESTB. 233
— Est-ce bien ainsi ? Restons comme cela.
En s'envolant déjà vers les divines régions du inonde inconnu. Céleste perdait la voix de celui-ci. Sa langue balbutiait au hasard :
— Ce jour-là Denise me disait : Nous irons ensemble porter un panier de cerises à Lucien... Où est ta main, Lucien? Ce n'est pas ta main. Et Denise riait, riait... riait... Elle était sur Tarbre, moi dessous, mon tablier ouvert arrondi de cette manière.
Un geste analogue accompagna la pensée de Céleste.
— Sa raison s'en. va... la mienne résiste encore. Si je mourais le dernier!... Cependant je suis bien à Apreval ; je reviens de mon voyage... Voici mon bâton poudreux, je vois les platanes de Téglise, j'entends le bruit des cloches...
LucicD aussi était tombé dans le délire. Céleste reprit sa divigation.
— Et Denise riait parce qu'elle avait rempli un panier de pierres croyant avoir cueilli des cerises.
Dans son égarement Lucien ajoutait :
— Et moi je partirai ce soir, je quitterai le pays... il le faut... mais je veux voir Céleste avant mon départ... je ne puis pas partir sans la voir, àans lui dire adieu... et si elle voulait me suivre... que de pays nous visiterions... elle y consent... viens, ohl viens...
Tout à coup Céleste se mit à crier :
234 CÉLBSTB.
— Lucien î Lucien! Lucien!
— Je crois qu'on m'appelle.
— Lucien... j'ai froid, mon ami, j'ai bien froid... le lac est glacé !... Je ne te vois plus... Où es-tu, Lucien 7
Et, comme Françoise de Rimini et son amant, ils tombèrent l'un sur Tautre comme font les cadavres.
Au même instant, la porte de la salle fut secouée A rudement dtt dehors que la serrure tomba sur le parquet. Les deux battants ébranlés s'ouvrirent. Weber et sa mère entrèrent à pas précipités et comme conduits par Tinstinct du sinistre spectacle qui les attendait.
— Ouvrez partout, ma mère! ouvrez; ils sont là; morts tous deux, regardez !
— Mon Dieu! dit madame Weber, votre assistance 1 Morts tous deux I
— Ouvrez encore cette croisée ; elle donne sur le lac. De l'air, de l'air !
Tandis que Weber portait dans ses bras près de la croisée le corps de Lucien, madame Weber soulevait Céleste et essayait du même moyen pour la ranimer.
CBLB8TB. Î35
— Lucien respire encore, et Céleste, ma mêrel
— Soa cœur bat, mon fils; mais son front est froid comme le marbre.
Des lèvres de Weber tombaient ces mots :
— Ils ont voulu mourir...
Exposez bien sa tète & Tair... Il me semble que LU'* cien rouvre les yeux...
Ma vie pour la leur h.. Eh bien, ma mètel
-^ Rien enoorei mon fils ; je ne sens pas sa respl* ration... Ma fille, ma fille I
-^ La main de Lucien serre la mienhe. n y vient une espèce de chaleur... oui... peu & peu... Et vous ma mère, rien de nouveau 7
— Le sein de Céleste se soulève et ses joues se colorent : ne me parlez pas, mon fils.
-^ Un 4e sauvé, ma mère. Les yeux de Lucien se sont rouverts. Lucien, c'est mm, c'est ton ami. Il ne me reconnaît pas encore. Céleste est sauvée, car vous pleurez, ma mère.
— > Mon filS) oui, die est sauvée ; elle m'a reconnue, elle m'a embrassée.
— Laissons^les un instant^ ma mère, revenir d'euxmêmes à la vie. Le retour va s'opérer dans un instant.
— Dieu nous aime , mon fils ; sa main nous a conduits ici. Je le remercierai de cette grâce jusqu'à ma dernière heure.
216 CXUSTS.
— Maintenant^ ma mère, à nous deux à sauver ces deux pauvres créatures que la mort nous a disputées, n y a dix-huit ans que vous en arrachâtes une aussi au suicide. C'est à recommencer. Mais Tœuvre des forts est infatigable. Vous êtes plus âgée qu'alors, c'est vraij mais je serai là. Regardez, ma mère, il semble s'éveiller. Allons à eux.
Weber prit le bras de Céleste et le mit sous le sien^ pendant que madame Weber s'emparait de celui de Lucien.
La première phrase dite par Céleste, en regardant autour d'elle, fut :
— Que s'est-il passé?
Lucien balbutia:
— Où suis-je?
— Avec vos amis, leur répondit Weber.
£t dès que Céleste et Lucien s'aperçurent, ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre en poussant un cri.
— Toi et moi, Lucien! Suis-je vivante? suis-je morte?
— Sommes -nous au ciel ou sur la terre, mon amie?
Madame Weber était à peine écoutée en disant :
— Reconnaissez-moi, Céleste; appelez-moi encore votre mère, comme autrefois. Ne suis-je pas celle pour qui vous n'aviez rien de caché; celle qui vous a
CBLBSTB. 237
portée dans ses bras, qui tous a élevée comme une fille chérie? Me faire tant de mal pour tant de bien I
— Ah ! pardon^ madame Weber ! pardon ! La reconnaissance me vient avec la raison.
— Méchante enfant ! mauvais cœur I Vous n'avez donc pas songé à la pauvre vieille femme avant d'exécuter votre cruelle résolution? Vous vouliez donc la tuer? Oui, regarde-moi bien! accepte mes reproches! baise mes mains ! pleure ! désespère-toi ! cela me fait du bien.
De son côté Weber disait à Lucien :
— Et toi, pauvre ami! que t'avais -je fait pour me préparer un si amer chagrin au moment où j'espérais tant te voir accepter courageusement la vie, où toutes les places sont à toi si tu veux les prendre? Si les bons s'en vont, les mauvais auront donc définitivement raison !
— Quel funeste bienfait vous m'avez apporté, Weber! quel triste service!
— Lucien, j'en aurai rendu un très-grand à la société* C'est à la société que j'en demanderai un jour la reconnaissance.
— Deux erreurs pour me consoler. Vos résurrections ne sont pas heureuses, mon ami. Moi utile à la société ! et une société reconnaissante !
— Je ne te fais pas juge de ce que tu vaux. Les hommes comme toi sont toujours récompensés.
118 citBsn.
Lucien répondit aussitôt à Weber :
~ Si ce n'est par eux-mêmes, en vérité, je ne sais | par qui ils le seront.
— Et lorsqu'ils le sont par eux-mêmes, Lucien, à quoi bon qu'ils le soient par d'autres ? Quant à toi, à quoi te sert de t'apprécicr î Tu as trop généralisé tes sentiments et tes idées pour savoir ce que tu vaux isolément. Tu étais tout enfant que je t'avais deviné, et j'ai l'observation infaillible. Quel marin avait ton courage? Aucun. Dans les gros temps, au milieu des bancs de glace qui s'entrechoquaient avec des coups de tonnerre autour de notre navire, tu allais ,au bout du mât serrer la voile avec tes petits ongles de fer, et d'en haut tu nous criais, bercé sur la vergue : Amis ! une baleine I au harpon ! au harpon 1 Bravo î criait le capitaine ; l'enfant aura un verre de rhum. Et il s'essuyait les lèvres pour t'embrasser.
— • Temps de force et d'ignorance I enfance, insoucieuse ! que c'était beau t s'écria Lucien.
— C'est toi qui étais beau ! Et ce jour où nous fumes ôîTêtés par ce pirate de la Californie,* qui nous salua d'un pavillon noir et d'im coup de pierrier à mitraille par le flanc, quel est l'enfant qui se plaça à côté de moi sur la poupe, et me chargea dix fois mes pistolets?
— Weber! vous fûtes blessé à la main.
— Et toi à la joue, en voici la marque : montre-la
aveo orfueil. Toa sang a déjà doulé sont le pavillon de ton pays, -M« Le pays, Weber, ne sait jamais ees ehoses^ià.
— C'est possible^ mais voia^tu, nous ne lui tenons pas longtemps rascnne. Si demaia on te disait : les Autrichiens sont aux frontières ; si on ne les bat pas, dans deux jours ils seront en France^ tu sauterais sur ton fusil, tu prendrais mon eheval et tu m'écrirais de Metz. Te eonnais-je bien?
— Vous me faites trop généreux, Weber.
'^ Trop généreux, toi 1 pour en êonvenir^ 11 fondrait que le hameau de Saint-Andéol eût gardé le secret. J'ai su où passait ton argent à la fin» Monsieur faisait du bien sans me le dire> ma mère ; il réparait les maisons en ruine, envoyait du bols aux pauvres pendant les hivers rigoureux. C'est (pi'ils ont la reconnaissance comme leur cognée, ces gens-là : où ils l'enfoncent, elle reste» N'est pas ingrat qui Veut, monsieur.
— Diriez-vous cela pour moi, Weber ?
— Peut-être.
— Qui a pu le penser ? demanda Céleste.
— Vous, mademoiselle Céleste, on pourrait aussi vous mettre à l'épreuve,
— Ma fiUe, reprit madame Weber, j'aurai bientôt besoin de vous pour me conduire : ma vue baisse, mes pas chancellent. Ne rendrez-vous pas à la vieille ce
240 CiLBSTI.
qu'éUe a donné à Tenfant? Je vous ai soutenue, soutenez-pioû
— Ma bonne madame Weber, je vous serai dévouée
à toute heure de ma vie.
— Je m'ennuie parfois à la maison ; bon gré mal gré U faudra que vous me receviez chez vous, et je me mêlerai de votre ménage, je dirai mon avis sur tout : c'est que je suis causeuse ; quand je vous ennuierai vous me donnerez vos enfants à garder.
— Mes enfants !
— J'espère bien que vous en aurez : vous serez bonne mère^ j'en suis sûre; Talné sera tout votre portrait; les beaux enfants ressemblent toujours à leur mère. Nous le mettrons dans un petit chariot traîné par deux chèvres que Denise nous donnera. Voyezvous votre enfant, entouré de branches fleuries, un beau fruit dans des feuilles^ vous souriant tout endormi; et quand il vous appellera de loin : Maman Céleste ! maman Céleste I Et quand il marchera seul!
Ce cri de naïveté échappa à Céleste : — Ah I s'il allait tomber I
La réponse de madame Weber fut : — Eh bien, nous le laisserions à terre.
Ce propos bouleversa si fort et si promptement Lucien que la pâleur de son suicide lui remonta au visage ; Weber s'en étant aperçu, lui dit : — Causeries de femmes. Laissons Jcela, Lucien. J'allais te dire,
GELBSTB. 244
comme un correctif nécessaire à mes éloges^ que tu n'aurais peut-être pas pour moi le dévouement que tu as montré dans tant d^occasions pour les autres.
— Oui ! doutez de mon énergie, Weber. A qui serais-je utile sur la terre?
— A moi, d'abord. Mes travaux ont pris tant d'extension qu'ils échappent à ma surveillance : mon temps n'y suffit pas. Parfois mon zèle se décourage : mes contre-maîtres sont trop durs ou trop faibles ; j'aurais besoin d'un second moi-même.
. — Ahl ne pensez pas à moi, Weber : plus je prendrais sur moi de vous aider, plus ma trahison serait grande. Il faut aimer la vie pour en tolérer les fatigues, pour en accepteur les devoirs.
— Je suis convaincu, moi, Lucien, que si je te disais : Lucien ! demain il est nécessaire que tu sois à la mine avant le jour, sans cela notre expédition de charbons est manquée ; oui, je suis sûr que tu y serais, et tu serais là, sous ta blouse, la lanterne, la pioche à la main, travaillant comme un ouvrier. On ne plaisante
pas avec toi.
— Croyez-vous?
— Si je le crois I Et je te vois revenir le soir à travers Apreval, dans le dernier wagon, comme un roi dans son char. Tu auras ton peuple, de naïves familles d'ouvriers qui murmureront autour de toi : — Voilà le bon maître! le premier au travail, le dernier au
242 CILBtTB.
repos. Et moi» je t'attendit à table; de quel appétit tu mangeraa I Et nous nous dirons enBuite coude à coude le bénéfice de la journée. Vois-tu^ il faut que nous tuions la concurrence de Couroj; et comment cela, en doublant le salaire des ouvriers, nous aurons les meilleurs^ nous nous en créerons des amis ; c'est ton affaire. Quand tu veux, tu es si liant, si bon t
*-*- Eh bien ? quand vous serez plus riche, je Tadmets»*,
•— Tu le seras aussi.
•«* Et ensuite?
«^ Ensuite^ nous aurons Téon plus heureux.
«^ Nous aurcms yéeu t voilà totit^ toujours vivre 1
— Toujours vivre! redit Céleste ecmune un écho imprévu»
-»^ Ma mère, dit tout bas Web6r> i Votre ouvrage! -^ Il n'est pas ûhu
*^ fit je veux, reprit madame Weder en arrêtant dans ses deux mains la tête si Mbie encore de Gâeste, oui je veux que votre fils s'appelle Alfred ! ^-^ Pourquoi? parce que c'est mon goût : entendaa^vous retentir son nom dans une distribution de prix t Premier prix de rbétodque, Al&ed d'A|)reval, couronné pour la huitième fois.
Lucien s'écha^^a une seconde fois du cerde attentif oûL Weber s'efibrçait de le retenir, et il laissa partir ce jet de doulouj^uses paroles ;
GÉLBSTB. 248
— Ces propos me torturent! Oh! serais-je témoin de ce fatal bonheur promis à Céleste sans sentir mon cœur ulcéré me crier : — Tu n'en as pas ta part I meurs. Est-ce pour voir cela qu^il faut que je vive? Des enfants qui porteront le nom de Jules Freatol I des enfants dans les traits desquels je retrouverai^ par une raillerie faite chair^ la ressemblance odieuse de leur père et le regard chéri de leur mèrci ce regard qui était à moi, la grâce de leur mère, cette grâce qui était à moi| at je verrai ces enfants courir sur le gazon sans me jeter sur eux pour les déchirer at dite : Ceci m'appartient.
— Non, tu ne le diras paa, Luden« Noû^ Écoute I écoute-moi bien. Autrefois j^ai connu un jevme hoi&me qui avait ton âge quand il aima. C'était ton caractère. Il avait même beaucoup plus de raison que toi, je pense, pour se plaindre des torts de la fortune. Malgré sa pauvreté cependant il fut aimé; une femme, elle était beHe, elle était douce, réalisa potirlai tout ce que rimagination crée d^achevé dans Fesprit exalté d'un jeune homme» Mais écouteas^moi : des heures d'enchantement, des années de promesses s'écoulèreât pour eux. Je franchis des détails trop longs i Au retour d'un voyage qu'il avait été obligé de faire^ il apprit que eelle qu'il avait laissée toute baignée des larmes de la séparation était partie pour les États-Unis avec son mari. Elle s'était mariée. — Éeoutez-moi toujours! Ce Jeune
244 CBU8TI.
homme chargea na pistolet et se le déeliargea eii pleine poitrine ! '
— Weber ! c'était on homme^ celoi-là !
— n ne mourut pas, reprit Weber. Il fdt rappelé lentement à la yie.
— - Le malheureux I murmura Lucien.
Weber continua :
— Guéri de sa blessure, de celle du pistolet, il languit, il essaya de la consolation, de Tamitié, du travail, surtout du travail. Ses larmes furent graduellement moins amères.
— Weber, vous ne mentez pas 7 -— Je parle devant ma mère.
— Ckmtinuez, Weber.
— Oh ! mon Dieu ! dit Céleste dans un long soupir.
— Un jour, reprit Weber, au bout de plusieurs années, celle qui Tavait oublié revint en France, dans son pays, dans celui de ce jeune homme : et ce jeune homme la revit : ce fut un moment pénible. Un homme était à son bras.
— n y a, s'écria Lucien, des courages surhumains ! Weber ajouta :
— Un enfant était aussi à la main de cette femme ; ime fille. Eh bien!... ce jeune homme embrassa cette enfant; plus tard il Tappela sa fiUe, il éleva cette fiUe, dont le père mourut dans un état voisin de Tindigence ; il fut le protecteur de cette fille.
CÉU8T1. 245
— "Weber ! demanda Céleste ayec un doute plein de Bndresse et de larmes; Weberl il embrassa^ dite»- 'ous, cette enfant^ Tentant d'un autre 7
Les deux bras de Weber se fermèrent sur le corps remblant de Céleste.
— Et je Tembrasse encore !••• Eh bien! àyotretour^ faites pour moi ce que je fis alors : aidez-moi^ je suis [-uiné!
— Qu'avez-vous dit, Weberî
— Vous, ruiné ! s'écria Céleste.
— Voilà le secret que vous me forcez à dire, vous qui n'avez pas su le lire dans les prières que je vous faisais tantôt de vivre. Et ma détresse, si elle n'est pas réparée, entraînera celle de toutes les familles d'Apreyal. Ce chemin de fer a engagé tous mes capitaux; si je ne double pas mon exploitation, je ne puis pas y sufSre; et comment la doubler sans une direction à laquelle je n'ai pas la force d'atteindre seul, déjà accablé de ma tâche ?
— Weberl
— Mon ami !
— Je n'ai pas d'argent à vous ofifrir, mais que voulez-vous?... Ce bras, cette tète?
— Tu me sauves, Lucien ! Llntelligence c'est de l'or. Tu es à moi.
— Et Céleste? demanda tristement madame Weber, nefera-t-elle rien pour la pauvre vieille mère Weber î
24 A citBSTB.
Weber reprit : Enfant, yods voulez ttonc nous se verT I
— A une condition, répondit Lucien. j
— Laquelle 1 j
— Cette condition, la voici, "Weber. Lejour oùvons < aurez regagné votre fortune, le jour où vous serez ré- j tabli dana vos affaires, ce jour-là, il me sera encore | permis de disposer de ma vie.
— Lucien, dit Céleste, ce jour-là, vous ne m'oubUe* rezpas.
Après une minute de réflexion, Weber serra contre son cœur Lucien et Céleste et il dit : J'y consens.
vu
Assis devant la porte de son pavillon, Weber pensait avec une satisfaction secrète que Ginesty serait Won content en apprenant la nouvelle qu'il avait à lui était à son w. n venait de lire dans un vieux numéro — 11 y a, 8'écri«titut avait décerné à son chef d'a- Webcr ajouta : '-.r pour avoir perfectionné la — Un enfant était aussi vette lampe si utile aux une fille. Eh bien!... ce jeune ^at il allait le voir enfant ; plus tard il l'appela sa fiWy viendrait reme> dont le père mourut dans un état vois» xie devait qu'à il fut le protecteur de cette fille.
CiLBSTB. 247
U était encore si ému de la joie de cet événement, îu*il avait oublié d'achever la lecture de son journal, D. traversa de part en part les nouvelles étrangères^ VEspaffne, le Portugal, V Angleterre, pour arriver aux Colonies d'Afrique. Que se passe-t-il en Afrique î se deinanda Weber ; et il lut ceci ; a Environs d'Alger. Nous avons encore à gémir sur les suites d'une imprudence commise par Tun de nos aventureux colons. Méprisant nos sages avis, M. Jules Frestol avait établi sa dernière station de poste aux chevaux au delà des limites gardées par le cordon de nos troupes. Étrange témérité I La nuit passée, lorsqu'il croyait reposer en pleine sécurité» les Arabes de la plaine ont envahi sa ferme» enlevé ses chevaux et incendié ses granges. Tout a été détruit en quelques heures. Éveillé par la clarté des flammes, M. Jules Frestol a eu à peine le temps de se sauver par un sentier ignoré des Arabes et de gagner Alger, où sa femme et sa belle^mère étaient restées. Ce coup qui a frappé notre infortuné compatriote ne devait pas être le seul. En apprenant la ruine complète de son gendre^ madame Tenière, déjà malade du climat, a succombé de douleur. »
Interrompant sa lecture, Weber s'écria : — Morte ! Oh! c'est trop en apprendre à la fois. Toutes les larmes de ma jeunesse me viennent aux yeux.
Le eceor brisé, il reprit son journal : f M. Frestol et sa femme se sont embarqués sur la frégate mouillée en
248 GÉLBSTB.
rade qui appareillera dans deux jours pour Toulon. Puisse cette effrayante leçon ne pas être perdue pour les colons ! »
Ainsi Jules Frestol était ruiné.... et l'avenir de Céleste ? Ce mariage s'était fait sous de tristes auspices. Weber apprendrait-il cette fâcheuse nouvelle à Lucien, qi}i allait se rendre auprès de lui, après lui avoir fait demander la veille uiie entrevue?
S'U allait retrouver sa passion ! murmura Weber au fond de sa pitié. Non I il ne saura rien, rien, jusqu'à ce que Céleste soit de retour à Apreval. Mais je ne l'avais pas remarqué... oui... j'y p^se à présent. Ce journal a déjà vingt jours de date ; Jules et sa femme étaient sur le point de partir pour la France quand ce journal a fait connaître l'événement qui les y ramène. Qui m'assure qu'ils ne sont pas déjà arrivés î On va vite d'Alger à Toulon, et, de Toulon à Apreval, on vient encore plus vite. Chaque instant peut nous les montrer. Que d'événements en quelques mois ! Combien ma mère sera affligée de tout ce que j'ai à lui apprendre ! Weber fut' distrait de ses réflexions par la présence de son adjoint, M. Boissy.
— Vous m'avez fait demander, monsieur Weber?
— Oui, j'ai besoin de vous pour une mission jusqu'au chef-Ueu.
— Voilà dix ans que je n'y suis allé pourtant, la dernière fois, c'était, je m'en souviens, pour expliquer
GSLBSTX. 249
une inscription latine en style lapidaire, gravée au pied d'une statue gauloise ; les plus fins archéologues de l'endroit y avaient renoncé. J'arrive, j'examine la statue et son inscription^ et j'ai l'honneur de prouver que cette inscription était indéchiffirable.
— Cette fois vous irez au chef-lieu dans un but moins savant mais aussi utile. M. le préfet désire avoir des notes détaillées sur les nombreux travaux qui, depuis un an, ont été exécutés à Apreval.
Boissy balbutia avec dédain : ^
— C'est bien moderne tout cela.
— M. le préfet, continua Weber, vous demandera assurément le nom de l'architecte quia dressé le plan de notre nouvelle église.
— - Un beau morceau ! enfin ! oui^ monsieur le maire. Je lui répondrai, en un mot^ que celui qui a construit l'église , la fontaine^ planté notre promenade , c'est vous, le maire d'Apreval.
— Monsieur Boissy, vous répondrez à M. le préfet que c'est un jeune homme de la plus rare capacité, du plus louable caractère, qui se nomme Lucien.
Allons, pensa tristement M. Boissy, il veut le faire nommer maire ! c'est son protégé ; et moi, qui espérais tant le devenir pour sauver nos pauvres restes d'antiquités ! C'est cela , M. Lucien maire et M. Weber député, on me l'avait déjà dit. — Vous voulez donc que M. Lucien ait la gloire de toutes les améliorations ?
250 ciutn.
— Je veux qu^il ait la gloire de son ceuTre. Depuis un an, n'est-ce pas lui qui a dirigé sans relâche les travaux d'édification de cette église dont le pays avait le plus urgent besoin depuis son accroissement de population? N^est-ce pas lui qui a creusé un puits artésien au milieu d'un roc, au centre de notre bourgs donnant ainsi de l'eau aux habitantSi à la ville de la fraîcheur et un gracieux monument? N'est-ce pas encore Lucien qui a dessiné^ avec un goût dont notre chef-lieu serait fier^ cette charmante promenade pour laquelle le pays, qui en manquait, ne saurait exprimer trop de remerciements ?
— Soit I mais puisque vous renoncez à voire part de gloire dans ces embeUissem^its^ laîssess-moi vous dire ce que je pense. Votre église n'a aucun taractère. Je préfère une pierre druidique. Votre fontaine n'est bonne qu'à désaltérer ; votre promenade a l'air d'un jardin de manufacture.
M. l'adjoint partit pour sa mii^on, et Weber se leva pour aller prévenir sa In^e de l'artivée prodiâiïie de Céleste.
-— Si Luciem se rend ici, comme il më l'a promis, il ne m'attendra pas Idhg-temps, pensà-t-U.
En eflfet, à peine Weber avait quitté sa place, que Lucien parut sur la terrasse du pavillon.
U s'assit et respira avec la longueur d'un soupir, Û
CBLBBÏB. 254
crut être venu trop tôt ; Weber n'était peut-être pas encore levé. Il se disposa à Tattendre.
Quelle ravissante matinée promettait le lever du soleil sur les montagnes ! la belle saison revenait ; d'un arbre fleuri à un autre arbre étaient tendus ces fils diaphanes qui sont comme le duvet du printemps. Fidèle et féconde bature I hier encore l'herbe des plaines était voilée pëx la brume de HÙTer^ les eaux engourdies coulaient à peine> les feuilles étaient reter nues daaâ leurs nœuds d'écfxi^ce, on n'entendait pas la voix d'un seul petit oiseau, eh bien^ après une nuit^ une «eule nuit, l'herbe des champs a crû, Teau murmure et Toiseau chante. H n'en est pas ainsi de nous^ la belle jeunesse^ ses vertes espérsuices, ses joies en fleur, ne renaissent plus. Comme nous vieillissons vite et pour toujours !
— On croirait que c'est la voix d'une jeune fille qui chante, se dit Lucien : oui, j'entends chanter ; et cette voix qui se rapproche m'est connue..... Denise î
— Monsieur Lucien !
— Et quelle si pressante affaire vous a fait sortir de si bonne heure î •
^^ — Vous le voyez; je viens chez M. Weber, que j'ai hâte de voir.
— Alors , madame Ginesty , nous l'attendrons ensemble. J'ai aussi à lui parler. Mais rassurez-vous, vous
852 CKLBSTS.
le verrez la première^ je vous céderai mon four» charmante solliciteuse.
— Oh ! je n'ai rien à lui demander. Je viens le remercier d'un événement heureux.
-— Et quel est cet événement heureux, Denise?
— Apprenez donc la grande nouvelle : Ginesty^ mon mari, a été récompensé d'une médaille d'or que lui envoie l'Académie des Sciences. Nous avons appris cela ce matin par une lettre de M. Weber. Malgré moi je chantais en venant. Vous m'avez entendue^ n'est-ce pas? Vous qui ne croyez pas au bonheur^ cela vous surprend.
— Je prends une partsincère à votre contentement^ Denise. Ne pas croire au bonheur pour soi^ ce n'est pas nier celui des autres. Le vôtre ne peut m'ètre indifférent
Le son de cette voix^ pensa Denise> ne me laissera I jamais tranquille. Pourquoi Ginesty s'est-il arrêté en chemin? elle reprit pourtant :
— n y a bien longtemps que nous ne nous sommes vus, n'est-ce pas ? Mon mari parle souvent de vous. C'est qu'il vous aime^ mon mari ; d'ailleurs, qui ne vous aime pas à Apreval? A nos dernières veillées d'hiver, il me disait encore :
— Ce bon M. Lucien est vraiment infatigable. Mon
mari est un brave homme ; il rend justice à tout le monde. Il ajoutait : — Je gagerais que M. Lucien a au fond du cœur quelque chagrin qui le ronge. — Non, i lui disais-je, c'est son caractère. — En ce cas, repli-
GÉLBSTB. 253
4iuait-il^ il ne se distrait pas assez. Que ne vient-il nous ^oir ? Invite-le. — Moi je n'osais pas. — Nous ferons la partie d'échecs ensemble. Crois-tu qu'il accepterait à dîner? Essaie^ Denise. — Moi je n'osais pas. Mais c'est toujours bien mal à vous de n'être jamais venu.
— Vous vous^trompez, Denise. Une fois je partis pour me rendre chez vous. C'était vers la fin de l'automne, à répoque des vendanges. J'allais m'inviter au souper de famille. Ne me remerciez pas de ce bon mouvement : j^avais besoin de voir d'anciens amis, de leur serrer la main. Cette pensée me rafraîchissait l'ame, et pourtant à chaque pas qui me rapprochait de votre ferme, j'éprouvais un serrement dont je n'étais pas maître. Le vent m'apportait des senteurs connues. De chaque bouquet d'arbre, de chaque plante s'exhalait un souvenir qui m'enchmnait. Arrivé enfin sous les marronniers...
— Sous les marronniers où nous lisions autrefois, près de la fontaine, n'est-ce pas ?
— ^Arrivé sous les marronniers, je fus obligé de m'asseoir pour ne pas tomber.
Denise regarda autour d'elle avec embarras, et elle murmura : — Ah ! pourquoi Ginesty n'arrive-t-il pas ?
-— Je parvins cependant, continua Lucien, à me lever et à me diriger vers la grille de votre ferme, d'où partaient les cris joyeux des vendangeuses.
— Oui, je me souviens, j'avais invité quelques amies. Lucien reprit :
254 CBLBSTB.
— A travers la grille, j'aperçus les trayailleurs^ ks jeunes filles eu cheveux, toutes ruisselantes des feui du soleil, qui couraient entre les vignes, la serpe à la main, se montrant les plus belles grappes, se défiant I de vitesse à remplir les corbeilles. J'allais entrer, quand je reconnus parmiles vendangeuses une d'elles qui s'était abritée du soleil sous un mûrier ; les rubans verts de son chapeau de paille flottaient ; elle était rieuse ; elle était pensive ; ses longues manches de toile rayée, qu'elle aVait relevées jusqu'aux coudes, laissaient voir la blancheur de ses bras, et, dans cette simplicité cha]>mante, elle ressemblait à une personne. ••
Ce cri sortit de la bouche de Denise :
— Ah î elle ressemblait à Céleste, et c'était moi !
— Je rentrai en ville, désespéré. Mais vous ne direz plus, Denise, que j'ai oubhé d'aller vous voir.
— Lucien, j'ai plus de raison que vous, quoique je sois plus jeune de trois grandes années. Il faut vivre un peu pour la vie, comme dit mon père. Dans les beaux livres que vous nous lisiez, il y a trois ans, les hommes ne sont jamais vieux, les femmes jamais grand' mères. On le devient pourtant, et je ne crois pas qu'au fond on en soit toujours fâché. J'avais beaucoup de préjugés contre le ménage ; me voilà cependant comme tout le monde ; si bien que je ne crois presque plus aux romans. Une fois marié, c'est fini.
— C'est fini pour vous, qui n'avez jamais aimé, De-
GÉLBSTB. 255
xii^e^ cela est vrai. Ah I si vous eussiez aîmé et que "VOUS retrouvassiez la place où une main serra votre main; si celui que vous distinguâtes entre tous les liommes revenait un jour, toute mariée que vous êtes, et vous regardât comme je vous regarde, vous parlât comme je vous parle, vous montrât sa figure mourante et vous dit avec son souffle brisé : M'aimez-vous encore? Oh I alors, Denise, vous ne diriez pas : C'est fini I
Denise était à bout de pa résistance ; Témotîon la suflfoqjiait : pour ne pas la laisser paraître, elle fit semblant d'entendre la voix de son mari qui la cherchait ; elle ^tta Lqcien en courant et en disant ;
— Ginesty î Ginesty ! j'y vais. C'est mon mari qxii m'appelle. Vous ja'entendezdQno pas? Meyoilà, Adieu, monsieiir J-iiicien, Mais, j'y vais !
Quelques minutes après la fuite de Denise, Weber reparut, en achevant mentalement cette phrase: Je suis plus tranquille. A tout hasard, ma mère est allée au-devant de Céleste. — Ah ! te voilà, Lucien ! Il n'y a pas longtemps que tu es ici, je présume. Nous avons à causer. Rentrons dans le pavillon.
— Que de combats avec mol-môme, Weber, avant de vous demander cet entretien !
— Voyons, ami, qu*as-tu à me dire?
— n y a un an, Weber, qu'un dérangement dans le cours de votre industrie vous alarma subitement, moiiuf
256 CÉLESTB.
pour vos intérêts propres que pour ceux des nombreux ouvriers qui n^ont d'exLstence que par vous.
— Je me souviens de cet échec, Lucien, et je n'ai pas oublié que sans ton aide, je ne l'aurais jamais réparé. Ma reconnaissance est là. En désires-tu d'autres preuves?
— Oui! puisque vous êtes riche aujourd'hui, et plus riche que vous ne l'avez jamais été, puisqu'aucon événement ne peut désormais mettre en péril votre crédit^ dégagez-moi, c'est là le but de notre entrevue, du contrat que j'ai passé avec vous sous la garantie de l'honneur.
— Pas encore, le bien qui m'est venu par toi, c'est avec toi qu'il faut que je le partage.
— Consentez-vous, Weber, à retirer votre proposition, et je consentirai de mon côté à ne pas l'avoir entendue?
— Ma franchise n'admet pas ces sortes de transactions ; ce que j'ai dit est juste, je ne rétracterai rien.
Un sourire d'incrédulité précéda ces paroles de Lucien:
— Alors je vous répondrai que votre franchise est un mensonge, mon ami. Vous n'avez jamais été ruiné, vous n'avez jamais ressenti la plus légère altération dans votre fortune. J'ai fait semblant de croire à votre mensonge, parce qu'il méritait le respect d'une bonne
CiftBSTB. 257
iction ; maïs en vivant avec vous, en pénétrant dans e cœur de vos affaires, j'ai acquis chaque jour des preuves de votre généreuse fausseté.
^Weber fut confondu,
— Me blàmes-tUy ami, de f avoir trompé ? Cette année écoulée dans le travail, dans un travail utile à ta fortune et à ton pays, te la reproches-tu ? Je t'ai trompé, mais Apreval, grâce à toi, a une houillère de plus en exploitation. Je f ai trompé ; mais l'habitant pieux quiprie à couvert, mais le passant qui se désaltère en traversant notre bourg, mais ceux à qui tu as donné deTombre pour les heures de repos, savent ton nom maintenant ; tu es à eux tous par le bienfait; tu leur appartiens, qu'ils te délient!
■ — J'ai fait un peu de bien, il est vrai, mais c'est votre volonté qui l'a produit; je n'en ai été que l'instrument inerte. Soyons francs: vous avez pensé qu'en brisant mon corps à la peine, vous assoupiriez la douleur de mon âme. Je l'avoue : quelquefois vous avez réussi;' j'ai goûté parfois des heures d'engoiu*dissement qui ressemblaient au repos ; et, sur mon front en sueur, sur ma poitrine haletante, le sommeil descendait alors. Étonné moi-même de cette trêve, je me suis surpris à croire qu'il n'y avait tant de guériaons impossibles, peut-être, que parce qu'on n'essayait pa3 d*y croire.
288 civun.
— Achève, ami| achève* Verse le fond da ton &me : n'y laisse rien.
— C^est tout. La douleur, qui avait sommeillé, s*éveiUait bientôt menaçante et comme irritée d'avoir été apaisée pendant quelcjues heures. Alors tous mes e{* foHs pour regagner mon calme évanoui ployaient et se 1l)rîâaîent. J*àvals beati jeter tout le poids de la Volonté àui* mon obsession ; j'àvaiâ beau triple^ léâ Hen§ de ma tâche, m'iûonder de sueUr; nié xûeâtif'et* aVec les heures les plus moMelles du Jôtir, tiiât^her, courir, me meurtrir de lassitude, c'était en tàih *, tei^rassê par mon ennemi, je tombais épuisé lâUr la terfê, les Mains ensanglantées, criant dans la pouââière et âahs lèâ larinès, ce nom, ce nom, qui flie blrtlllè les léi^^es et que j'ai juré de ne pas prononcer.
IQette réflexion se fitdanë la tète pensive de Weber: La victoire n'est pas complète. Ne ùiaespétaxïB pas cepen&nt La défaite du moins a été retardée. 11 élen iavoik:
^«- Lueien^ ta peine ne êera pas perâue» N'est-ce pas te sdrt de toutes les Vertus de combats ici-i>as pour fi'étàbiîrf Les uHs luttent aved la calomnie^ les antrâs -âtec la pauvreté» Ceseombâts énnôbliëséiit; Et ôomme mÉÀ mat dignô quahdi au haut de sa eai^ière, on ëompte une à utte les fatigues de la route, et qu'on se liit t Je suis arrivé tout seul l — Mais encore, répliqua Lucien doulouretîsfemeiit,
[kut-il ûiniBr lâ gloiUs pbur 86 IftiâscTi^ Tivte si lông^ temps»
•^^ NOtts Ytàoionê tous, Lticieil^ 6i jô te disd» qtte le pt'ennét' Magistrat Au payis m'ttéerlt bier potir ootinaitre le nom dé l'architecte qtli a tatïl éonhlbité Cette annôé à l'emtellièsement de la tille^
•-^-^ Et que M avezi-Y0U9 rtiJond« î
<^^ tl ëatlfa âujdàtd'hui mèâie (|tie cet àt^ohitèâie^ quô cet hotiltne d^aeiibtf^ dé goât et âë {>d^$otijsme> «é nomme Lucien.
— ' Youë avez eu tort^ fflôh fttnlj de. d^mto â« l'ifii^ portance à ces traVaul. ''
-^ Tori 1 c'eiat à èet honànie de bieô à ôpprécier %éê services et ô les pointer à la eénnaislsàiKîedû tQiïiistî*etf
Entre deûk gestei^, Tùn dlndîîférëhce et TAtitre de résignation, Lucien répllqtia î -^ Etle niinîâtre> ce qui me console, laissera jaunir mes titres dans les eartoâSy si tant il y ë que j'aie des tUre^^ dé même qUe dbs^édécesseurs laissèrent périr dans Toubli la lettre où l'il&imortel Papin apprenait à lâ ÏFifailcè qu*U aVAil découvert les bateftut à Tapeur*
--^ Admettons que le gouvèr^iemeât le néglige, car je ne tiens pas à tâe rendre M eautite) le peuple dô moiBè âaura ton nom pdftr âe ^Iwd l'oublier^ Le peuple n'a pas de commis paresseux : il traite sesafikilM laûmèmej
IViitte la têttQ d'aitentioà de Lueieb isë oonoet)trafl
MO CiSLfBTB.
sur le front de Weber qai se disait : — Coin me il m'écoute attentivement! Si la popularité le séduisait !
— Oui t reprit-il, effbrce»(oi d'aimer le suffirage de la jfoole et il ne te manquera pas. Tu as en politi<iue des eonnctions ardentes ; qui t'empêche de les répandre ? Si tu n'as pas Tàge pour être député, si tu n'as pas même celui qu'on exige pour être électeur, tu as déjà celui où Ton se fait écouter avec autorité, quand on a ta conscience et tes lumières. 4 ton âge, Pitt était mijdstre de la Grande-Bretagne depuis deux ans. A dix* neuf ans il fut porté en triomphe dans Londres, an milieu de la population entière qui battait des mains au bd enfant, ministre du roi George. Aime la gloire, aime le peuple, Lucien; il n'est pas d'iiqustices, pas de maux dont il ne console. Le peuple est la famille de ceux qui n'ont plus de famille ; le peufde c'est la vérité, c'est Dieu 1
Un bruit lointain surprit soudainement Weber et Lucien.
— D'où Tient ce bruit, Lucien ?
Weber courut vers la croisée et l'ouvrit.
— N'aperçois>tu pas, Lucien, comme des tourbillons de poussière là-bas du côté de nos houillères? R^;arde.
— Oui, et ces bruits et cette fumée se' dirigent vers nous.
-* Serait-il arrivé quelque malheur dans nos mines? se demanda Weber : une fuite d'eau, une explosion!
GKI^JISTI. tNM
— Je cours m'assnrer da caractère de Tévéucmeut. Ces gens qui passent tout près de votre maison et qxd arrivent parle chemin des mines nous donneront peutêtre des détails.
— Va^ Lucien. Cette agitation me trouble au denûer point. Reviens au plus vite.
Lucien descendit^ et la confusi(m augmentait. Weber distinguait maintenant ses ouvriers. Leurs bras étaient levés. Leur attitude indiquait une résolution violente. On eût dit une armée. De la croisée, Weber vit que Lucien, après avoir interrogé les paysans, avait Tair de s'étonner ; il frappait du pied.
— On lui annonce à coup sûr quelque accident sinistre.
Ce terrible doute ne pesa pas longtemps sur la poi* trine de Weber. Lucien rentra.
— Eh bien, mon ami ?
De quelle ironie la réponse de Lucien ne fut-elle pas empremte!
— Eh bien ! Weber, ce peuple si généreux, si grand, ce peuple qui est la familte de ceux qui n'en ont plus, ce peuple accourt ici pour vous assassiner.
«^ M'assassiner I moi, leur ami?
— Vous, leur ami.
— Moi, leur père?
— Vous leur père !
— Pourquoi ce crime, que leur ai-je fait?
^62 ctiÉsn.
— Dans une réunion où l'ivresse n*& pas été la plus toftle eonselllëre, ils ont juré que leurs salaires seraient j -doublés ou qu'ils tous tueraient sur place. U$ viennenti exécuter leurpromesse. Vivez pour le peuple maintenant.
-*Lueien/tes prophéties sont sinistres, l'esprit de découragement que tu as en toi gagne les autres. Moi le fort^ moi le patient, serais-je ébranlé aussi! Ces hommes en veulent à ma vie^ moi à qui ils doivent la leur t Non^ on t^ menti, on fa trompé.
— Écoutez ! votre nom est prononcé au milieu des nccents du plus farouche désespoir.
— C'est vrai! Auras4;u donc toujours fatalement raison contre le monde, contre la vief
— Eh bien, qu'y a-t-il de vrai au fond de cette exécrable vîet Amour, measonge ou déception! Reconnaissance, mensonge! Voyez votre grand allument du peuple si généreux; le peuple, c'est la vérité I c'est Dieu!
— Oh ! tais-toi ! tais-toi ! Mourons assassinés, mais ne faisons pas de notre malheur une funeste maxime. Laissons encore douter après nous.
L'ironie de Lucien était sombre et triomphante.
— Vous tiendrez donc à votre erreur jusqu'au dernier moment?
— Jusqu'au dernier !
— Eh bien, il est venu, Weber! Ils ne sont plus qu'à quelques pas de la porte. Écoutez leurs hiu'lements.
CliLBSVfl. i9^
• Les cris redoublaient en se rapprochant.
Au milieu d'une affreuse joie, Lucien criaà Weberr
r^ Leur donnerez-TOus la joie de vous enlever lâchexnent la vie quand vous pouvez encore en disposer en maître?
«— QueHe est ta penséef que dîs-<uî
D'un mouvement prompt et d'autorité, Lucien mît dans les mains de Weber un pistolet que celui-ci retint machinalement.
— Un pour vous, un pour moi de ces deux pistolets qui ne m'ont jamais quitté.
— Je ne te comprends pas, tu me fais frémir; ne me tente pas, Lucien.
Au même instant la horde des ouvriers mineurs entra et se précipita sur Weber et Lucien. Ils les entourèrent tous dcux.Ginesty était dans les groupes tumultueux.
Un ouvrier s'écria :
— Non I vous ne vous en irez pas, monsieur Weber ! Et les autres répondirent :
— r Nonl il m s'enira pas!
^ Il oe partii^a pas d'ici 1 •-»U restera ici I Ajoutant :
-^ Pourquoi voulez-vous nous quitter? N'ètes-vous pas content de nous ? Après nous avoir donné du pain^
de Faisance, du travail, pourquoi nous laisser retomber dans la misère ?
— On vous a trompés^ leur répondit Weber, qui . n'était passé que par degrés de la terreur à rétonne- J ment, de rétonnement à une joie sublime : on tous a trompés^ je ne vous quitte pas, je n'ai jamais eu lldée de m'en aller d'Apreval.
. — C'est pourtant^ dit un des ouvriers, ce qu'est venu nous dire votre adjoint de malheur M. Boissy.
Ginesty répondit pour Weber :
— - M. Boissy s'est amusé de votre crédulité : je vous l'ai bien dit.
— n ajoutait que vous vous en alliez d'Apreval^ que vous vendiez vos mineS pour être député.
— Cela n'est pas^ mes amis. Mon ambition n'a plus rien à désirer ; vous m'avez rendu plus riche que je ne l'espérais. Assez d'autres sans moi et mieux que moi défendent les intérêts du pays. D'ailleurs^ je ne suis qu'un homme de travail comme vous; mes deux mains^ voilà ma science. Rassurez-vous donc; nous ne nous quitterons jamais.
— En ce cas, dirent les ouvriers en pressant les mains de Weber^ nous nous en irons plus contents que nous ne sommes venus. Adieu donc, monsieur Weber.
— Adieu, mes eiifans.
Après cette scène, Lucien et Weber se regardèrent
longtemps sans essayer de se communiquer leurs
CBLBSTB. 265
pensées. Quelle éclatante objection elle opposait à la détermination sinistre de Lucien, offrant à son ami de sortir violement de la vie par le suicide 1 Elle réduisait à un acte insensé sa proposition de désespoir. Dans le même silence, mais avec un mouvement de triomphe tranquille, Weber lui rendit le pistolet.
— C'est moi qui pars t fut le premier cri qui sortit de la poitrine orageuse de Lucien.
— Toi?
— Ne me détournez pas de ma résolution ; elle mVst inspirée par la scène dont je viens d'être témoin. IL y a des exemples, Weber, plus forts que toutes les paroles; et je Tavoue enfin, il y a aussi des hommes condamnés à vivre pour faire le bien. Vivez donc, vous, car vous êtes de ce nombre.
Oui! le bien attache à la terre: quelques-uns, les aines, doivent amour, pitié, protection aux plus faibles et ne pas les abandonner. Vous ne pouviez pas livrer à la faim, au désespoir, une population entière, la tuer.
i Meure celui qui est seul ! mais non celui qui est tous ! Un rayon a traversé les ténèbres de mon âme depuis quelques instans, et ma détermination est arrêtée. Vons me disiez un jour : Il y a dans le nord, Lucien, un pcu-
, pie brave qu'on insulte, un peuple libre qu'on enchaîne, il se débat, et personne ne l'aide. Si je n'avais que
, vingt-cinq ans, ajoutiez -vous, j'irais défendre la Polo-
t gne. J'ai vingt-trois ans. Je vais en Pologne ! je suis
26$ C^LBSTl.
soldat^ Weber; mais je prends devant Dieu et devant TOUS Rengagement de choisir dans la bataille les points les plus meurtriers. A ce titre, me permettez-vous de| mourir?
— Oui! îl ne veut déjà plus se tuer, pensa Weber; il veut mourir. Pars, Lucien, sois soldat ; couvre da noble prétexte de la gloire toutes tes mauvaises pensées. Sois tué ; tu seras pleuré par quelqu'un, car en mourant tu auras été utile à quelqu'un.
Denise entra au milieu de Tépanchement des deux amis.
EHe dit :
— Mais savez-vous, monsieur Weber, que le seuil de notre porte est encombré de malles et d'effets de voyage? Attendriez-vous quelque voyageur?
— Moi? personne. Oh! mon Dieu! pensa Weber, c'est Céleste qui arrive; et Lucien est ici ! Il ne voudi^ plus partir s'il la voit.
— Il est étonnant, reprit Denise, que vous n'attendiez personne ! C'est donc une surprise que vous ménage quelque ami, ou plutôt quelque amie, car il ms semble que plusieurs de ces effets déposés là-bas ap-
cbIéBstb. 26T
partienneiit à une femme : il y a des cartons de eha-* peaux.
•— Qui peut ainsi vous surprendre? demanda Lucien à son tour.
-** Que cette Denise me met dans un singulier embarras!
— C'est peut-être, demanda de nouveau Lucien, quelqu'une de vos parentes d'Orléans?
— Nous en avons tant! répliqua Webcr. Au surplus, puisque Denise est si curieuse, elle n'a qu'à s'asseoir et à attendre le retour de ma mère, qui est sortie pour aller probablement au-devant de la perîsonne à qui ces malles appartiennent.
— Eh bien ! moi, je vous dirai, mon parrain, je vous dirai quelle est cette personne.
Weber frémit. — On ne te le demande pas. Pourquoi compromettre ainsi ta perspicacité?
— Je le dirai. C'est votre nièce d'Aurillac, mademoiselle Ernestine.
Weber fut sauvé.
— Puisque tu as deviné si juste, ma filleule, tu ne ferais pas mal, je crois, d'aller rejoindre ma mère. Elle a attendu mademoiselle Ernestine un peu avant l'entrée du bourg, où elle a dû descendre pour venir à pied jusqu'ici, ce qui t'explique pourquoi les paquets ont devancé la voyageuse ; va, Denise ! va!
En s'en allant, Denise murmura : — Mon par-
M8 cAum.
rain est charmant, mais je crois qu'il me renvoie. Quand elle ne fat plus Ih, Lucien, animé d'une résolution terrible^ cachée sous une dignité calme en apparence, dit à Weber : — Je n'ai plus rien à faire ici; je n'ai pas une minute à perdre, et d'ailleurs je tiens i ne pas voir votre mère ; les femmes g&tent les meilleures résolutions. Adieu, Weber I
— Dans mes bras, Lucien !
— Encore une fois, Weber î
— Dis-moi, enfant! que nous nous revenons.
— Où donc ? demanda Lucien.
— Sur la terre où nous sommes.
— Où il plaira à Dieu, Weber !
Lucien revint pour dire à son ami :
— N'est-ce pas, j'ai été fidèle à mon serment? Depuis un an je n'ai pas prononcé une seule fois le nom de Céleste. Adieu !
Le cœur de Weber était déchiré ; c'était presque un fils qu'il perdait. Il lui semblait pourtant, malgré la profondeur de sa tristesse, qu'il ne pleurait plus en Lucien qu'un exilé. Sa vie, qu'il avait reprise et renouée fil à fil comme une trame brisée en mille endroits, sa vie, quoique irrésolue encore, n'avait plus contre elle que les chances de la guerre, et combien elles sont diverses! Ah! que je le voie encore une fois! s'écria Weber en courant à la croisée. Grand Dieu ! trois femmes se croisent avec lui sur son chemin : ma
GXI.RSTH. m
mëre ! Denise et Céleste I Ils passent sans se voir! Lucien poursuit son chemin^ la tète basse ; ils ne peuvent déjà plus se voir. Â quoi tiennent les plus graves événements de la vie ! Mais Céleste va paraître. Quel changement son voyage aura-t-il produit en elle? Ma mère anra-t-elle été plus heureuse que moi? J'entends des voix.
Céleste était déjà dans les bras de Weber.
— Notre ami, disait-elle, qu'il me tardait d'être auprès de vous, et avec vous, mes amies madame Weber, Denise !
— Je sais déjà, lui dit Weber, ce qui vous ramène en France ; vos malheurs ont acquis une pénible publicité par les journaux.
— Ma mère est morte I
— Une fille vous reste ; elle sera votre consolation* Avec un soupir, Denise ajouta après madame Weber : Elle n'est pas heureuse, cette chère Céleste ! et moi qui l'enviais tant le jour de son mariage ! Ton mariage te promettait pourtant un bel avenir ; c'était du moins ce que chacun disait. Mais M. Frestol relèvera sans doute sa fortune compromise, n'est-ce pas ?
— Compromise I
— Il est jeune, continua Weber, et les revers ne sont pas de longue durée pour ceux qui ont la volonté jointe à la jeunesse.
La réponse de Céleste fut triste : Avec vous je n'ai
270 CILSSTS.
rien à cacher. Vous n'êtes point de ceux qui prodigaent leurs consolations à condition qu'on amusera leur curiosité. Les secrets de mon passé sont à tous, pourquoi TOUS ferais-je un mystère de mes ûrafntes si raisonnables pour rarenir t Et cet avenir sera bien otBgeoi s'il doit ressembler aux jours qui se sont écoulés depuis mon mariage.
La folle Denise s*éeria :
•— J'étais sûre qu'il en serait qnestic».
Céleste reprit son récit.
— M. Frestol ne mérite aucun reproche* Je n'attribue point nos mall^eurs à sa seule légèreté, ainsi que beaucoup de personnes ont osé le faire. N'ayant réussi dans aucune des entreprises commerciales qu*il avait tentées, il fut forcé de se rejeter sur une industrie qui lui permettait d'utiliser son expérience. Q obtint une ligne de poste aux chevaux depuis Alger jusqu'aux dernières limites militaires de l'occupation française. C'est dans cette entreprise qu'a été englouti ce que possédait encore ma mère. Je ne sais si cette tentative aurait eu des conséquences plus avantageuses que les autres : la catastrophe qui nous ramène en France ne nous a pas permis de le vérifier. En tout ceci, vous le voyez, mon mari n'a eu que le tort d'être malheureux, et je le partage sincèrement avec lui.
— Elle est bonne comme elle est belle, dit madame Weber, et toute sa raison lui vient du cœur.
W^p eut eette pensée : Jules Prestol est un étourdi ; à travers rinâuJ^nce de sa femme j'aper* çois son iacuxable légèreté. Formeje un établissement aux limites d'un pays mal gardé 1
Il se tourna ensuite vers Céleste.
— J'aurai à causer longuement avec votre mari. Il y a en France, nous} avons ici de quoi exercer son activité, s'il y coBisent,
— J'y pensais en môme temps que vous, mon fils. •— Il n'est pas de reconnaissauce <juç je ne vous
devrai.
Weber reprit : — Le pays n'a pas de fonderie ; cette industrie lui manque. Il en aura une cette année. Jules en sera le chef. Oui, j'attendais une occasion ; elle se présente. Mais où est-il donc, votre mari, que je ne le vois pas ici ?
— Il s'est arrêté sur la place pour causer avec M. Locart, qui lui a demandé avec ironie, aussitôt qu'il l'a îiperçu, s'il avait ramené avec lui d'Alger ces fameux petits chevaux dont il parlait toujours. Jules n'a pas résisté à cette espèce de défi pour lequel il avait une réponse toute prête, car quelques-uns de ces petits chevaux qui n'ont rien de fort rare en vérité, sont •arrivés en même temps que nous à Apreval. Ils étaient aUés à petites journées de Toulon à Clermont.
•— Il trouvera peui-ètre mauvais, réâéehît Weh^, ifiB je fie sois pas allé i sa r^acoiitie. C^est bien le
t7t cÉuMn.
moins que je fasse les honneurs de la maison. Je vais aunleraDt de lui, et tous le ramène.
-—Je TOUS demande TOtre bras^ mon parrain; je sors aTec vous. Céleste a besoin de repos.
— Mais je n'ai éprouvé aucune fatigue^ objecta amicalement Céleste. Reste, Denise^ je t'en prie.
— Je ne le puis. Le couToi va partir , et j'ai besoin de charger un voyageur d'une conunission pour Moulin-Neuf. Je reviendrai dans la soirée. Adieu, amie.
— Au plus tôt^ Denise.
Restée avec madame Weber, Céleste dit^ après quelques minutes d'hésitation :
— Non, il n'est pas de maux que n'apaise la vue du pays natal. On ne sait combien on l'aime qu'après en avoir été éloigné.
— Voilà pourtant un an, chère Céleste, que vous êtes absente d'Apreval. Oui, un an.
Céleste passa par cette voie à un sujet de con-* versation que madame Weber voulait éviter. EUe lui répondit :
— Que d'événements se succèdent dans ce temps, si long pour celui qui sou£Ere ! Effirayée des change^ ments que j'ai éprouvés moi-même dans mon existence^ je n'ose vous questionner sur mes amis. On est rarement récompensé pour ces sortes d'indiscrétion.
— En étant d'un avis contraire au vôtre, je craîn-
CSVESTI. 271
ârais d'être la première à tous aimoneer quelque mauvaise nonvelle.
— Cependant; bonne madame Weber^ tout le monde en un an n'est pas miu't à Apreyal.
— Grâce au ciel 1 non.
Les craintes de madame Weber grossissaient.
— Ainsi, reprit Céleste, je vous demanderai avec coofiance ce que sont devenues quelques-unes de mes camarades de pension, par exemple, Ânastasie.
— Mauvais détour^ pensa la plus âgée des deux interlocutrices. — Anastasie ? Elle s'est mariée avec son cousin, qui a acheté une charge de notaire à Blois.
— Us s'aimaient depuis long-temps; celle-là est heureuse^ du moins. Et Julie de la Haye, la plus rieuse des pensionnaires ?
Le danger approchait.
— Mariée également. Sa vieille tante, qui s'opposait à son union avec M* de Lafare, est morte il y a six mois. Libre et riche, elle a disposé de sa main en faveur de ce jeune homme, dont on dit beaucoup de bien.
— Jusqu'ici, ma curiosité, convenez-en, madame Weber, n'a pas à se repentir de vous avoir interrogée. Loin de là. Chacun de vos renseignements m'a procuré une douce satisfaction, et me voilà presque enhardie à vous adresser d'autres questions semblables. Il y a tant de personnes que j'ai autrefois connues.
S74 ciiMn.
ie péril élall maiiiUtiaiit méyitaMe.
— Elle croit que je ne comprends pas oi!i tendent ses diseotirs. Panvre Céleste 1 Parles^ je vous dirai tout ce que je sais. Qui peut encore vens intéresser? Est-ee M« Adolphe Lusigny?
— Je le confiais pen.
— Est-ce M. de Bressacî
-— M. de Bressac était, je crois^ le parent de M.... La phrase de Céleste demeura en suspens.
— De M. Lucien, répondit madame Webcr, et M. Lucien n'est pas marié.
— C'est vous, madame Weber, qui m'avez parlé de lui. Je ne vous demandais pas s'il était vivant, sil était ici, s'il était marié, s'il s'était informé quelquefois auprès de vous de ma santé, si j'étais heureuse. J'étais heureuse, vous le lui avez assuré, n'est-ce pas? Je ne vous ai rien demandé, moi !
— Rassurez-vous. Sa tète est plus tranquille.
— Ah ! tant mieux!
— Il a pris exemple sur votre résignation; et il a obtenu du travail une consolation que personne ne poa« vaît lui donner.
— Je vous écoute, madame Weber, puisqu'il von» plaît de me parler de lui.
— C'est toujours vous qu'il a imitée pour arriver à cette tranquillité d'âme où vous êtes si complètement parvenue. On lui a dit que la sainte autorité des de-
ciusTi. 175
Yoirs de la famille tous avait ramenée à Tsmom^' de la vie, et comme vous il s^est rattaché peu à peu à la vie par le joqg du devoip. Céteste ibit ainsi, setnblait-il dire, je ferai comme elle.
••— Mon Dieu I que Je vous remercie l sî c'est par mo4 qu'il a vécu. J^ai bien soufifert, mai9 je sfnài^ bien ré- QOmpensée.
— Quelques compatriotes à qui vous avie« donûé à Alger une hospitalité généreuse lui rapportèrent au retoiu» que vous étiez d*une activité infatigable au milieu de votr^ maison ; que votre mélancolie, dont aucun d'eux n^avait pénétré la cause, disparaissait dans les piille occupations utiles dont vous vous entouriez. Vous parcouriez à cheval vos plantations, disaient-ils, vous ordonniez, vous dirigiez la tâche des travailleurs inieux que personne. On avait plaisir à vous voir. Et Lueiei^, après avoir écouté ces voyageurs avec avidité, vint trouver Weber et lui dit : Je veux travailler aussi ; donnez-moi de l'ouvrage. C'est encore vous, ma chère, qui lui inspiriez cette résolution.
— Si cela ne vous fatigue pas, achevez.
" — Il s'est rendu si utile, sî indispensable à mon fils, que Weber l'a associé à son commerce. Lucien est riche aujourd'hui.
— Oh î ne lui dîtes pas que j'ai cessé de l'être !
— Dans ce moment Lucien n'est pas à Apreval, il voyage pour mon fils.
%H CitgtTB.
— Ah 1 M. Locicu est parti?
— Depuis ce matia.
n y eut bien de la coatrainte dans ces paroles de Céleste : Eh bienl je n'en suis pas flUshée ; ma Yue eût peut-être retardé sa guérison^ et vous me la dites si avancée que c'eût été un tort très-grave.
D'où vient, se demanda ensuite Céleste, que je doute de la sincérité de madame Weber?
S'interrogeant aussi de son côté, madame Weber murmurait :
•— Si je n'ai pas dit la vérité, est-ce que ma conscience ne me pardonnera pas ? Ainsi, ma chère Céleste, ne remerciez que vous seule de la paix inaltérable que, par vos combats, que, par vos vertus, vous avez fait descendre dans votre cœtur et dans celui d'un jeune homme qui a puisé sa quiétude dans la vôtre. .
Mécontente au fond d'elle-même, de son peu de sincérité dans sa manière de répondre à madame Weber, Céleste s'écria, en passant la main sur son front : — Pourquoi n'ai-je pas ici ma fille à embrasser !
Elle fut aise et fâchée, à la fois, de rintcrruption qu'apporta à la conversation l'arrivée deGinesty et de Weber.
— Ce Jules est introuvable, dit Weber avec un ton de surprise. Ginesty que j'ai rencontré en reconduisant Denise, et moi, qui avais promis de vous le ramener, nous Tavons inutilement cherché partout : au mail,