CÉLI8TB
SUT la place de Téglise, aux deux cafés, à la promenade. Je serais tenté de croire qu'il est reparti pour Alger.
— Pourquoi ne pas venir directement ici? demanda Céleste.
— Je suppose^ répliqua Weber, qu'il ne s'est pas rendu à Tauberge de peur de nous gêner.
Ginesty ajouta :
— Quelques personnes ont vu passer M. Frestol^ eau* sant vivement avec M. Locart ; mais aucune d'elles n'a 8U nous dire où ils sont allés.
«— Ne seraient^ils pas allés chez M. Boissy ? s'informa madame Weber» à qui son fils répondit :
— M. Boissy n'est pas àÂpreval.
— Le pays n'est pourtant pas si long à parcourir^ fit observer Ginesty.
— Attendons, dit Céleste. Ne vous impatientez pas; il n'aura qu'un peu plus d'excuses à vous faire^ pour avoir tardé si longtemps.
— Je suis sùre^ s'écria Denise en rentrant, que vous ne savez pas où est M. Frestol.
Son mari lui répondit :
— Nous sommes au bout de toutes nos conjectures.
— Eh bien, il est avec mon père et avec beaucoup d'autres personnes qui ont voulu être témoins du
pari.
— De quel pari)
S78 GÉLBtn*
— Vous sarttqueM. Jules s'eét Mijdim bèantioiip moqué de votre cbemin de fer. Il ae s'àehèfverm pas^ di« sait il ; il n'ira pas, il n'ira jamais. •-^ Après, Deniae ?
•— n ajoutait^ ^ous vous en souvenez tons : c Ils s'i^ maghieiit ruiiier les i£l%ettce8 avee leur chedain de fer^ je leur prouterai le contmire. Le ttteOleur che^ min de fer, c'est un bon cheval de deits en deux lieueit h
«-«-U Ta aasec dit^ mmàiqua Weber^ pwt ^ne nous ne l'ayons pas oublié.
-^ Alûrs> vous H'avek pas oublié iidfl plns^ cohtinna Denise, qu^ prometfait de ramener^ à son premier re^ tour d'Alger, quelques-uni de ce^ petite chevaUx arabes qui eourent si rapidement, diiS^it-il) qu^il ne craindrait pas, avec eux, de défier de viteese les plus fiet* chemins de fer dii mondes
^ Fan&ro^nade de mattre de ^DStest murmiirâi Weber.
Denise continua :
— Sa fanfaronnade va se téafisèi*4 l*our eonfondré l'incrédulité de mon père, £[ti'il ^ i^etieodtré ear la ple«e au moment dû lë convoi allait partir, il a parié «iaquante louist avec lui d'être plôs iàt arriVô 6 Moulin-Néiif^ D^onté sity tm de ses petits «bevaax aitiiei^ et en se plaçant devant la locomotive, que le convoti la machine et les voyageurs,
ciiMtB^ 279
— Et p^sonne^ demanda Ginesly ayec une affreuse £Liixiété^ ne s'est opposé à cette extravagance?
^— Personne. Au contraire^ chacun ^e promet beaucoup de plaisir de ce spectacle.
— Et le convoi va partir? s^informa Weber.
— S'il n'est déjà lancé.
— Quelle imprudence 1 (Juelle imprudence I répéta Gîhesty.
-^ eumd Km { 8'éorià Céleste»
— Courons, dit Weber, empêcher ^eèttâ folie* ii'^^ft^il en est ooûote templB^ rét)giidiiGinestjr/ ^— Allez vitè^ xooti fi,l8| altez 4 . , . Pénétré de l'immense et de rimmiBa&t danger qUe
jQOurait Jules Fi'eBtol, Ginesliy Aféoxia :
— Sonnons la cloche d'alarme! Suivez-moi^ til€»»sieur Weber^ par ici l
Les tr(Ms femmes^ madame Webe^i*! Devise et Céleste^ étaient égarées par la ftayôur» Denise courut & la porte du fôiid^dàns 8on>rouhlfe agitiâf^ pour être Ja première à voir v^iir oeux ijpi. arriveraieirt. ESile en revint )nei^tôt en poussant un long cri de terceut.
><^ Un homme bleâsé qu'oh apporte..
— Un homme mort^ dit GÎAesly en indiquant aui: quatre hommes qui poïtaiffit .te. boi^s mutilé de. Jules Frëstol rehdDoît pu ils dôVaieiït la déposer^
^ Mon mari I ma fille n'a j^lua et. pàr^ ! . liB. Yont vous tfcompet^ dit Wfibett.
S90 citLitn.
— Céleste est venve^ ajoata tout bas Denise. Weber en levant les yeux au ciel :
— OùestLueieiiî
— Et il est de retour I et il vous a éerit ! ne cessait ile répéter Denise.
— Voilà sa lettre, lai répondait madame Weber. ^- C'est à ne pas y ordre» disait Denise en déployant a lettre.
€Ma chère dame Weber... •— Ahl c'est à tous qu'il écrit.
-^ Il m'a toujours aimée comme une mère.
— Mais je* ne me trompe pas! Est-il possible! sa lettre est datée de Vermoutier I
— Oui^ Denise^ de Vermoutier mème^ d'où il m'a écrit hier au soir. Nous allons voir paraître Lucien d'un moment A l'autre. Mais Usl
— Je ne reviens pas de mon étonnement, fît Denise en reprraant sa lecture.
€ Ma chère madame Weber^ € Soyez la première à qui je t^oignerai la joie, Tinexprimable joie d'être de retour parmi vous^ c'est-àdire au milieu de tout ce qu'il y a de bon et de vrai
sur la terre : la reconnaissance et le souvenir. Oui^ je suis à Vermoutier depuis deux heures seulement. J'avais le projet de vous surprendre ; mais c(»nment ai* tendre jusqu'à demain sans vous dire que je suis ici, À quelques lieue» de chez tous, de l'autre côté de la rÎTière qui sépare Vermoutier d'Apreval? Cette pa« tience est au-dessus de mes forces. Et si je n'étais retenu ici par le devoir, par la dernière volonté d'un ami qui m'a chargé en mourant d\me commisdon sa- -erée, je ne vous aurais pas écrit, je serais maintenant dans vos bras. Vous ne comprenez pas ma joie : oui, TOUS la comprenez I J'entends sonner les cloches d'Àpreval, je distingue la fumée de vos toits ; je mourrai cette nuit, ou je serai demain matin à Apreval !
« D'après le long silence que j'ai gardé, et vous en savez la cause, vous m'avez cru tué, n'est-ce pas? Vous avez pleuré sur moi, vous et d'autres, excellents cœurs que vous êtes et que j'attriste depuis si longtemps.. .
-— Qu'as-tu donc, Denise?
Ce qu'avait Denise, c'étai^it deux larmes qui grossissaient sous sa paupière.
— Rien, madame, quelques mots mal écrits. Je poursuis:
« J'ai bien couru quelques dangers, j'ai reçu quel* ques blessures, mais qu'estrce que cela 7 Un sang nouveau m'anime ; je suis maintenant plein de résolution
et d'énergie. Vous oe me reconnaltrex plus ; votre xmvrage voag étoimera et vous ne regretterez pae la peia» qull YOUB a donnée, je respère*
-^ Quel ehangement dans son las^ege I remiu*qii& De niie, qui s'arrêta une seceiide fois. La joie oninu» cbacune de se» phrases 3 e'efit un- autre hon»ae 1 ea effet.
Démise poursuivit :
« Je Bais par <iuel épeuvaMaUe aecident madame Erestol est restée veuve» le jour môme de son retour d'Alger à Apreval» le jour où je vous quittait
-^ Ah I il Ta su l s'inteirrompil Denise^
« Qôlestê^ peËmettee-^ilMÂ de la itommer de ce nom autrefois lamiliet eâtre iious> a durem^it été épreuvée depuil son mariage^ €e detaier jhalkeur a dû ra0DaUer> quoii^ue sa peine^ j'en suis sûr» ait été ressetolië et partagée p&t ceuxqui^ comme vdus^ ]a ehé* rissent à tant de tibes«
Denise, après s'être arrêtée un instant, se ^tà dire :
^^ Ne trovTBB-ToajB pas> madame Weber, que la douleur de Lucien à Tégard de H» i^restel est trèsHBo* dérée dans les exi^ressieBs 1
— Dans une lettre, on ne dit jamais tout ce qu'on éprbuvë, répondit madame Welïer^
«^ Malâ, au cotitaraite^ réfOiqim Demsi^ «'est oe qu'il éphïUVe ^ je rêmàn^. Bafin^ achevons;
« Céleste est dme libre maintenant ! Passe le ciel
ae désoTmais chaonne de ses déterminations^ et qne
i plus grave de toutes, si elle la prend une seconde
>is, tourne tout entière au bonheur de son existence î
J-je besoin de ftmmir des gages de la sincérité de
ues vœux f Céleste n'a-t-elle pas des droits à espérer
l'un second mariage la réparation des chagrins qu'elle
i soufferts pendant le premier î Mais elle se bornera
peut-être à goûter pour le reste de sa vie la joie d'un
veuvage tranquille au milieu des caresses de son enfant...
— Ce passage, madame Weber, ne vous paralt-il pas plus expressif que celui que je vous ai désigné tantôt?
Denise regarda madame Weber.
— Pas davantage; c'est que la manière de lire ajoute à certaines phrases une valeur qu*elles n^ont pas toujours.
— Il m'avait semblé pourtant, dit Denise, que M. Lucien était moins affligé de la mort de M. Frestol qu'il n'était content du veuvage de Céleste. Au fond ce se-
Vrait bien naturel ; qu'en pensez-vous?
\ — Sans doute ; mais achève, je t'en prie. Cette Denise a le secret de donner par sa curiosité la tournure d'un mystère aux choses les plus simples.
— J'achève, madame.
a Si vous n'avez pas disposé pendant mon absence
S84 cétnn*
de mon ancionac petite chambre qui donne sur les filas» je TocGaperai de nouvean avec la satisfactioii que j'éprouve à revoir tout ce qne j'ai une fois aimé. De la croisée de cette chambre on découvre Vennoatier Si vous en avez dbangé Tameublement^ Denise, qui allait si souvent y prendre des leçons de dessin, vous le rappellera. Je me rqK>se sur elle du srâi de remettre chaque chose à sa place*
c Lucien. »
c P. S. Je garde pour notre prochaine entrevue, c'est-à-dire pour demain, la coniidenee entière des projets que j'avais formés en retournant à Apreval. Vous les encouragerez, j'en suis sûr. Hais à demain. »
— Ses projets ne sont pas difficiles i prévoir. Puisqu'il n'ignore pas que Céleste est libre comme lui, le reste se devine. Cette fois, du moins, vous serez de mon avis. Vous voyez sans doute le bonheur de M. Lucien là où je le vois avec lui. Et peut-il être ailleurs pour lui ?
— Oui, nous contribuerons tous, répondit madame Weber, à le lui rendre, et nous y parviendrons cette foiS; puisqu'il vient à nous avec tant d'espérance et d'ardeur. Le pays où il a si amèrement souffert ne ]ui sera pas avare de compensations. Jeune encore, audessus des préoccupations de la fortune, libre et en-
GKLB8TB. 285
touré d'amis, il ne se souvieadra d'un passé orageux que pour mieux goûter le calme de sa vie nouvelle. Ah ! je crois retrouver un fils aujourd'hui et pour ne plus le perdre.
— Que se passera-t-il dans le cœur de Céleste^ fit remarquer Denise, en apprenant ce retour miracu* leux ? Ah ! je me mets à sa place ; toutes mes forces n'y suffiraient pas. M. Lucieo ne m'est rien ; cependant ridée de le revoir^ je ne le cache pas, me fait un bien... Ah I ce jour est le plus beau de ma vie I Giuesty n'est pas là pour m'enteudre, et d'ailleurs il me pardonnerait Mais que sera-ce de Céleste ? Quelle que soit aujourd'hui sa vie si profondément rendue au repos par les soins paternels de M. Weber, et il a été admirable pour elle de tendresse. Céleste, à la vue de Lucien, ressaisira le bonheur plus grand d'être à lui, d'être sa femme, et dans le cri de surprise qui éclatera sur ses lèvres, elle s'étonnera d'avoir consenti à vivre presque heureuse, quand eUe n'espérait plus en lui. Ah I je voudrais être témoin d'un tableau qui ne démentira pas mes prévisions.
— Puisque tu sens si vivement, reprit madame Weber, l'impression que va produire sur Céleste la présence de Lucien, je te laisserai le plaisir de lui annoncer ce retour. D'ailleurs, il faut que j'aille faire préparer cette chambre que Lucien désire tant habiter. Si je suis embaiTassée pour lui rendre cette phy-
tt6 ciutn.
flionomie quil tient à y retrouver, je t*app^erai à mon aide. Céleste ne tardera pas à rentrer ; elle est sortie avec mon fils pour aller voir si l'on aehève les travaux qu'il fait exécuter à la Grange -uux- Tilleuls, cette charmante propriété qu'il a nouvellement achetée.
— Que je vous remercie, dit Denise à madame Weber, de m'accorder la faveur de faire paj't de cette bonne nouvelle i Céleste ! On n'a pas beaucoup d^occasions semblables dans sa vie. Céleste m'en aimera davantage. Denise ajouta plus bas :
— Et je serai là quand Lucien se présentera.
En se retirant, madame Weber laissa Denise seule.
Comme dans un instant, pensa-t-elle, je vais jouir de leur embarras à tous deux, à Céleste et à M. Weber ? Oui, je les laisserai longtemps se creuser l'esprit, avant de leur dire le nom de celui que nous croyions tous mort, et dont je leur annoncerai le retour. Puisque vous ne devinez pas, ajouterai-je, c'est M. Lucien, oui, M. Lucien lui-même. Vous y attendiez-vous ? Et je vois la surprise se peindre sur leurs visages et leurs regards cherchant dans les miens si je ne m'amuse pas de leur crédulité. Ils ne me croiront pas d'abord; puis, ne me supposant pas Todieuse légèreté de faire un tel mensonge, ils se laisseront convaincre à demi. Alors moi, pour prolonger cette heureuse inquiétude ou plutôt pour métt^^r Texplosion de leur joîe, Je
leur dirai : Non-seulement M. Lucien est vi^ant^ mais il est en France. — Oui, en France. — Et tout près d^ci, à Vermontîer même. SSIs répliquent : *-r Tu nous trompes, Denise. — Je tous trompe! Regardez { Et je counrai Ters la p(»rte, que jVmvrivai à deux battants^ et je m^écffierod : « Le voilai »
Au moment même où Denise achevait son proverbe et qu'elle pousssait les deux battants de la. porte, Weber et Cé(lestQ> \o\^ deux en cp&tume du mAtinj parurent devant elle. jSa surprise (ut grasde*
Weber lui d^pia^da si elle étudiait quelque rôle de comédie.
En tout cas, réfléchit-elle, j'ai oublié ma principale scène. Je n'en ai plus une idée : par où m'étais-je promis de commencer ?
Enfin elle dit :
^— Mon parrain, j'allais voir tout simplement si vous ne reveniez pas ; je perdais patience.
— Nous avons mis en eflfet plus de temps que nous ne pensions dans notre visite à la Grange-aux-Tilleuls. Nous sommes en retard d'une heure. C'est un peu de
la faute de Céleste ; elle n'a pas eu le courage de passer devant la maison de la nourrice de JuHe, sans embrasser son enfant.
En souriant Céleste ajouta :
— C'est vous qui m'en avez fait venir l'idée.
— Je ne vous crois, dit Denise, ni l'un ni l'autre ;
imos aTex ea cette idée tons les deux à la fois. Voilà U Térité. Et, grandit-elle, Julie) C'est une charmant^ eabnty j'en suis sûre. Annonoerai-je ma grande non- Telle t se demandait Denise.
•— Oui, channante, mais gàlée par monsieur qui lui donne tout ee qu'elle désire et même ce qu'elle ne désire pas.
— - Vous n'aurez que jAus de mérite à lui inspirer^ quand elle sera en âge de raison, réfdiqua Wéber aîasi attaqué par Céleste, votre excellent esprit d'éoimomie.
— Denise, sals-tn pourquoi M. Weber est si gracieux pour moi ?
— Parce qu'il est ainsi avec tout le monde, répondit Denise.
— Sans doute ; mais pourquoi il Test plus particalièrement aujourd'hui avec moi? C'est qu'il craint mes reproches. N'en méritez-vous pas, je le demande à ' Denise, pour avoir tant dépensé à la Grange-anx- Tilleuls ! Après m'avoir loué cette propriété pour dix ans, à raison de cinq cents francs par an de loyer^ monsieur en a fait un château.
— Un propriétaire est bien le maître de faire plaisir à ses locataires.
— Avoir fait planter une avenue de marronniers d'une lieue, comme à Tentrée d'un parc royal !
— C'est de l'ombre pour vos promenades.
CÉLESTB. 38f
— Avoir élové d'uii étage une maisou déjà si commode I
— On la verra de plus loin : je n'ai pensé (ja'à mot en y ajoutant cet étage.
— Et n'aTez-votts encore pensé qu'à tous en la disposant avec tant de luxe ? Salon dliiver, salon d'été, bibliothèque, serre chaude.
— Une jeune femme dont l'esprit n'est pas toujours tourné vers des pensées riantes ne doit-elle pas trouver dans la solitude quelque compensation aux joies du monde qu'elle fuit? Sans cela elle y creuserait son tombeau ; et nous voulons que vous viviez longtemps, n'est-ce pas, Denise 7
— Mon parrain, je suis d'avis qu'on ne fait jamais trop quand on veut être agréable à ceux qu'on aime. Je crois, se dit encore Denise, que le moment est venu de parler.
— C'est trop pourtant ce que vous avez fait pour moi, monsieur Weber, reprit Céleste, car a arrive qu'on blesse la générosité la plus pure en acceptant des bienfaits dont on ne sent pas assez vivement le prix. Il y a des âmes qui semblent manquer de reconnaissance parce qu'elles colorent tout de leur pensée chagrine*
— De qui parlez-vous 7 demanda Weber.
— Mon ami, sercz-vous jamais payé de ces sacrifices? Comment le seriez-vous? est-ce par un enfant dont la reconnaissance ne s'exprimera avec intelligence
ïdO CfiLBBTB.
qae dans un avenir Icmg de quinze ans, on par une mère dont le passé protestera souvent par sa tristesse, respectée^ sans doute, apaisée^ j'ai besoin de le croire, mais par sa tristesse enfin contre tant de mouvements nobles, bons, ehaleureux ?
' Idf madame Weber, embarrassée sans doute d'arranger convenablement la cbambre de Lucien^ appela Denise à son aide : Denise \ Denise f
— Allons, pensa celle-ci, je ne parlerai pas. Madame WeBer continua d'appeler : Denise l
'Denise I
• — J'y vais i j*y vais ! -^ Après tout, tant pis, se ditelle en s'en allant : Lucien va les surprendre comme un coup de foudre.
— Que cette réconnaissance, reprît Weber en prenant la main de Céleste, ne vous soit pas un souci. Soyez heureuse, je serai assez récompensé,
-— Mon ami, vous croyez que vos bienfaits gagnent tous les cœurs qui en sont témoins, ou plutôt vous croyez que ces bienfaits n'ont d'autres témoins que votre mère et moi.
— Que voulez-vous dire T
■^ Le monde a des façons si sévères d*expKquer les intentions les plus désintéressées, qu'il faut prévoir ses moindres interprétations, et surtout quand on est porté comme vous à s'abandonner aux élans de sa générosité.
Ma mère m'iûSpira la même oraûite l(»:sqae je manifestai le désir d'adopter votre fille Julie, afia qu'elle fût un jour ma seule héritière*
»-^ NoUe ami^ voU» voyez «jtie mes sï^upulôs sonli àa fimd du ccsuc d6 toatea les lefiimes« Je ifô vous attristé ^as moins eaoL vous eatisalltrdes craintes ai rair sonnaUes» N'ébssie^rTous pas isouffert davi^tage si le^ briûtis du dehors fuâ&eni Y^ud vmis inâigery eomme une leçon de grudence, ce que je . ne yoiai adresse aujourd'iaû que comme à un bon père ? Mon ami^ je n'ai aucun titre pour accepter t^ut le- bien éi^sX ton* m'entourez. Accepter ouvertement, ce serait une faulsi. et atec mystère^ nue laute plus grave encore peutôtrè^
-^ Je né pois donc aimer votre enftmt ^ Me ver aiiprès de moi î lui souriréi lui donner mon âautié en att^idttat que je lui donUe ma fortune ?
— NVt-elle pas sa mère? Sa mère, direK-vous^» n-est nen Jsans vôtre protection. i. Oh ! je ne veux pas blesser votre cœur ; mais vous avez jusqu'ici donoé une main à Fenfant et l'autre & la mëre. Sans Vous, dans quel abime s^«ient4eUe0 tombées? ^ m^interrompez pas ! Sans vous que deviendraient-eHe* encore 2 "Weber, je ne repousse pas votre proteclîoa. Je ci^àitis le mondej je vous Tai dit ; ittaiig, de votas à inoi^ je n'ai pas tant de honte. J'ai une fîUe ; sojez toujouirs nlon t^ui, soyez sbn soutieh ; ee n'est |^ ce <{tie je
292 CÉIMTB.
rofnse^ c'est ce que je demande. Vous voyez que je ne yeux pas tous faire de la peine. Voici ma prière : que Aette protection dont je suis fière aille me tronver loin d'idj loin d'Apreyal. II y a à Clennont une maison tranquille où se réunissent des femmes qui , n'ayant plus de liens de famille avec le monde, vivent dans le couvent sans s'asservir à la contrainte des règles religieuses ; laissez-moi m'y retirer. Nous serons toujours près les uns des autres. Quand j'tiabiterai cette maison pieuse, vous ne craindrez plus qu'aux yeux du monde, vos bienfaits paraissent achetés au prix de ma réputation.
*- Ma mère, répondit lentement Weber, qui partage votre résistance sensée, a un autre projet ; elle m'en parlait hier encore ; je ne sais s'il est meilleur que le vôtre... elle vous le dira, j'aime mieux que ce soit elle, n concilie tout. Si vous l'acceptiez, vous ne nous ^ quitteriez pas.
-— Alors, dit Céleste, ce projet est le meilleur, mon amL
— Et vous ne vous sépareriez plus de votre fille. -— Je vais vite trouver votre mère : je ne fus jamais
plus curieuse. ,
Céleste courut auprès de madame Weber. |
— Elle a raison, dit Weber. Il ne faut pas que la
main qui répand le bienfait soit suspecte.
— 11 est donc arrivé T demanda Denise en entrant
CBtBSTI. 29S
dans le salon où Weber était seul. — Il est donc arrivé ? que Céleste a monté Tescalier comme m éclair.
— Arrivé? qui?
— Lucien.
— Lucien !
•— Mais oui^ Lucien. Est-ce que Céleste ne courait pas Tannoncer à votre mère ?
•^ Lucien est vivant ?
— Et il est à Vermoutier , mon parrain ; il vient à Apreval. — Vous allez le voir. Lisez !
Denise étant remontée, Weber sVcria:
— Comment douter ! Dans un instant il sera là, devant moi, sur mon cœur. Ah! cette écriture, ces mots, ces preuves irrécusables de son existence, suffisent à peine à ma raison pour la convaincre. Où était-il? Il se bat, ses compagnons sont tués, exterminés; lui qui ne va chercher que la mort ne la trouve pas ! Il revient, il est vivant, il est ici! Le bonheur, l'étonnement anéantissent mes forces. Je voudrais courir à sa rencontre, je ne le puis; c'est inutile, il vient, il monte... Lucien !
— Vous ne m'attendiez plus, Weber!
— Ta ferme résolution de mourir au milieu d'une lutte impitoyable, ton silence pendant un an... Un an sans nous écrire!
— Quatorze mois, mon parrain, dit Denise qui était
promptement redescendue.
S9I CBI^TS.
^- Merci de votre bon sonvenir^ madame Giaesty,
^— n ne m'appelle pins Denise.
^-' Prisonnier des Rosses, gardé 4 vne^ comment an« rais-je pu vous domier demes nouvelles? Dès que j'ai été lîbre^ je suis accouru.
•— Ta as été pr^pnnier t
•— Vous avez été blessé aussi !
— J'ai fait mon devoir comme tout le monde;
•— Cefte fois je ne me tromperai pas, du moins je veux pouvoir me dire que je l'ai annoncé à quelç[a'Q%' s'écria Denise en sortant
— - J'ai fait mon devoir conmie tout le monde; beau* coup de volontaires étrangers n'ont pas été aussi heureux que moi, car nous étions là de toutes les nations: Espagnols, Français, Anglais^ Italiens, conune pour montrer^ chacun par sa présence, la part que prenait l'humanité à l'insurrection polonaise. Un exilé espagnol et moi sommes les seuls qui soyons restés debout de tout notre bataillon*
— Remercie le sort qui t'a permis de verser ton ^ang pour une si belle cause.
—C'est vous que je remercie, Weber, L'enfant égaré a suivi vos conseils, il a étouffé son mal, refoulé dans son cœur d'affreux nuages ; vous lui avez dit : a Avant de mourir, sois utile. » Il a été utile,ii ne veut plus mourir.
— N'inspire pas de l'orgueil & l'homme simple qui n'a pris aviç que de son coçur.
CELESTB. 2d5
•-^ Je Vous dois tout ce que je suis, laissez-le-moî répéter aujourd'iiui ; laissez-le-moi penser toujours; ce que je suis, c^est à vous que j'en suis reconnaissant, et si je suis, c'est à cause de vous. Vous m^avez communiqué le souiQe puissant de votre existence en l'introduisant peu à peu dans la mienne, comme une nourrice donne so& lait. D'autres partagent leur pain, vous avez partagé votre vie ; d'autres ont guéri des maladieâ faciles, vous avez lutté avec le suicide, ce noir démon de la jeunesse, et vous l'avez écrasé sous votre pied.
— Ne parlons pas de moi, Lucien.
— Je fais souffrir votre modestie, n'est-ce pas, Weber? Eh bien, je l'épargnerai ; je ferai plus : je vous dirai alors, Weber, que j'en ai vu que vous valez et sur lesquels aussi j'ai pris exemple. J'ai vii de nobles seigneurs, honneur de la vieille Pologne, dépossédés de leurs châteaux, de leurs titres, liés deux à deux, chassés à coups de fouet vers la Sibérie ; ils regardaient la terre et ne se tuaient pas ; j'ai vu de jeunes mères à qui l'on arrachait leurs enfants, leurs beaux enfants, pour en faire des esclaves ; elles emportaient des berceaux vides, et ne se tuaient pas; j'ai vu une contrée, enfin, une patrie, souillée, poignardée, mise en croix comme un seul homme ; elle a jeté son regard mourant vers le ciel, mais elle ne s'est pas tuée.
-— Je n'ai plus rien à te dire, tu es dans le chemin que tu t'es ouvert à travers des abîmes ; parcours-le