L^OISEAU EN CAGE
Depuis longtemps il n'ét^ question isim les salons de Paris qiie des débuts d*a?ne jeune «ctricc sur la scène, très-célèbre alors, de la Comédte-Italienne. C'était en 1774 eaviroïi. On racontait des «nerverllos des facultés de la débutante : elle devadl parler, «hanter et danser dans h nsême pièce; et la pièce avait été composée exprès peur elle par le spirituel Favart, en compagnie d*uîi musicien et d'un ^chorégraphe aimés du public. QuîftiTïe jours avaint cette attrayante représentatioïi, tous tes billets aient été vendus à des prix exagérés, tt plus d'une place revendire à des conditions encore plus folles. Le roi et toute la cour avaient profmis, il est vrai, d%o^«rer le spectacle de lew présence, faveur remarqtiable, déférence rare,
même en ces temps de mœurs faciles où la royauté se prodiguait assez volontiers dans les fêtes publiques. Par un calcul fort adroit, dont quelques futurs directeurs ne devaient pas perdre la formule, celui de la Comédie-Italienne avait eu l'ingénieuse prudence de ne laisser voir son trésor qu'à quelques personnes sûres, indispensables témoins des répétitions d'usage. Aucune femme du théâtre n'avait été admise à partager le secret ; aussi disaient-elles, sans penser à mal, que la merveille ne pouvait manquer, tout en étant fort belle, d'avoir quelque défaut dans la taille, quelque imperfection notable qui finirait un jour par se dévoiler. Les poêles de l'époque remuaient déjà dans leurs têtes des monceaux de comparaisons pour la mettre au moins au-dessus des étoiles ; et les jeunes marquis se demandaient sans plus de façon quel serait celui d'entre eux qui, le premier, ferait cette superbe conquête. Il n'en fallait pas davantage pour occuper tout Paris en 1774; Paris, encore plus alors que maintenant, était la France, et la France sans le fardeau embarrassant du peuple. Il s'agissait tout simplement de ne pas en être crotté sur son passage quand on se rendait au spectacle par les tortueuses et vilaines rues qui entouraient la Comédie-Italienne dans le quartier Mauconseil. Depuis les Frères de la Passion jusque bien après l'Empire, les théâtres de Paris ont toujours eu une grande propension, on le supposerait, à se placer dans des endroits impossibles et i
s^élever, par reconnaissance sans doute pour le tombereau de Thespis, là où Thespis a vidé son tombereau, qui ne contenait pas seulement le berceau de la tragédie.
Uu soir que Paris était beau, comme cela lui arrive parfois en automne, quand les rayons obliques du soleil ne sont à son coucher radieux ni trop chauds, ni trop froids, ni trop faibles, ni trop blessants ; quand tous les monuments vous sourient comme s'ils avaient un visage, tant vous leur prêtez votre joie en passant ; par une de ces soirées privilégiées, les chaises à porteurs du faubourg Saint-Germain, celles du quartier du Louvre, celles du Marais, se dirigeaient, en se heurtant dans la main gantée des valets et en remplissant les rues de la Ferronnerie, Saint-Eustache, Saint-Denis, vers la rue Mauconseil, où était la Comédie-Italienne. Nos équipages modernes sont des machines brutales, des inventions meurtrières, comparés à ces jolis palanquins doublés à Tintérieur de satin blanc à croissants d'or, de damas cerise glacé, d'étoffe de Perse, de tissus de llnde tout mouchetés, répandant par leurs quatre croisées à cintre ou à ogives de bois doré des nuages de douces odeurs, parfums de toilettes exquises. Boudoirs au dedans, ces charmantes maisons mouvantes étaient faites à Textérieur de bois fin des îles délicieusement ouvré. Aux quatre coins s'arrondissaient des couronnes de comtesses avec une folle aigrette de plumes blanches
courbées sur la couronne; aux panneaux s'encadraient des peintures dues aux pinceaux des meUleurs maîtres du temps : aUégories ni.yth0tegÎGpies, scènes de paysage, épisodes de bataille, tableaux de volapté, empruntés aux rojttans e& vogue ; et, entre toutes ces fragiles, mais riches frivolités;,, se balançait, souriait, avec une mouche h la teoEiipe, s'inctinait, pour yoir ou pour éviter de voir, quelque jeune duchesse, qui ondulait aux o&dulations de soa éventail de dentelle, au fréaûssemeuit de ses rubans et au flux et reflux de sa blanche poitrine, peu soutenue dans son corset, qui la faisait tenir droite comme un portrait de ist* mille. Et c'était à la fois un ensemble grave et vivant, beau et respectueux, une réalité charmante et un portrait, que cette alliance die la jeunesse et du plaisir avec le rang et Tétiquette. Puis, rien n'avait un caractère franc et arrêté comme celte domination d'une classe sur toutes les autres classes : le duc avait hautement le pas sur le marquis ; le marquis sur le simple chevalier ; et marquis, chevaliers et ducs, pesaient sur les bras du peuple qui les portait à pied. La ro^yauté était le monument, la noblesse les statues et les lé^ gères cariatides, le peuple le dur pavé, soutenant le mmument de la base au faite.
Tout ce monde doré, on le devine, se rendait à, la Comédie-Italienne, où l'on allait d'habitude k la pre^ mière heure de la nuiu La salle s'emplissait avee de graads mouvements, plus agités que broyants ; o'àlait
une tempéle de bon goût, une confusion décente. Ainsi que la lueur froide du phosphore, les galons des hâèits ée pirinoe et de oomamandeur, les colliers en diasKuits des grandes dames 'couraient au bord des galeries encore sombres de la salle, et permettaient de distinguer en traits de feu les endroits pleins de ceux qui ne Tétaient pascncore, mans qui allaient rêtre. On reconnaissait aussi que l'intérieur se combbkil; de minuite en minute écodée, au bruit ^des tabourets qm roulaient à tous les étages, au dépiloiement des éventails, ailes d'oiseaux épanouies dans cette vaste volière, à tout ce qu'il y a de confus dans la respiration de personnes qui arrivent et qui sont satisfaites d arriver. A mesure cpie les bougies s'allumaient autour des colonnes et dans leur longueur, «n r^aarquait, au hamt des lointains horizons et dans le parcours des coiïrbes iconcentriques, que ces objets, jusqu'alors vaporeux, s'assuraient des formes i»écises; des saluts révérencieux accusavent à toutes les distances ces apparitions graduelles. Les grandes familles s'envoyaient des hommages, et les fils de toutes ces maisons, réunies dans le commun besoin de se montrer autant que de venir voir un spectacle nouveau, r6daient dans les couloirs, et dégageaient avec force excuses leurs petites épées prises toujours quelque part dans ce grand buisson d« robes traînantes le long des escali^s.
£nfin il fit frand jour dans la salle, et cela doit
s'entendre dans la proportion des ressources dont disposait, il y a cent ans, une salle de spectacle privée du gaz, privée même de l'effet des grands lustres alimentés par l'huile, que l'art du lampiste n'avait pas encore su amasser dans un seul réservoir pour lui faire parcourir, selon les lois de la pesanteur, tous les méandres d'un vaste luminaire, gloire réservée aux célèbres frères Quinquet. Mais si la clarté n'avait pas la vivacité égale et continue des lumières répandues depuis dans nos théâtres modernes, elle plaisait par une certaine surprise solennelle qui faisait de la fête, revêtue de cet aspect, autant une cérémonie qu'une réjouissance. Le plaisir, là comme ailleurs, comme partout, avait un caractère élevé, et le théâtre n'était qu'un vaste salon où la France nobiliaire s'amusait en famille en présence du roi. Cette régularité absolue, introduite plus tard dans la coupe des théâtres, afin que le peuple, relégué aux galeries basses et supérieures, ne fût pas empêché par Torgueilleuse saillie des places intermédiaires réservées à la richesse, cette uniformité n'existait pas. Chaque loge offrait un avancement somptueux, un entablement soutenu par des colonnes d'une architecture de fantaisie, portail massif et doré, au fond duquel on découvrait des figures empreintes de la dignité de la naissance.
Enfin le roi, suivi de toute la cour, entra dans la salle, et le rideau s'enroula lentement sur lui-même.
Le spectacle commença.
Prévoyant la juste impatience du public, Favart ayait commencé le rôle de la débutante avec la pièce : dès la première scène elle se montra. Fidéline fut trouvée, à cette soudaine entrée, encore plus jolie, plus jeune, plus gracieuse qu'on ne Tavait espéré. Trois saints d'applaudissements, dont le roi eut l'initiative, marquèrent sa présence devant les feux de la rampe. Intimidée, elle ne put dire tout de suite les premiers mots de son rôle ; elle s'arrêta. Pendant sa charmante immobilité, la foule la contempla et la détailla avec une rare et unanime satisfaction. Les jeunes marquis convinrent que la Comédie-Italienne, cependant si riche en jolies femmes^ n'en avait aucune à comparer à Fidéline, qui, plus rassurée, commença à jouer. Au premier acte elle devait parler, et c'était le moins important de ses trois essais dramatiques dans l'esprit du temps; au second acte, chanter, épreuve plus difficile, et, au troisième et dernier acte, danser un pas espagnol créé pour elle. Comédienne, Fidéline se fit applaudir par les esprits les plus difficiles, par les plus attachés k la belle diction et à l'intelligence du geste. Sa place fut marquée au premier rang.
Assis sur les banquettes en velours qui entouraient la scène, comme il était encore d'usage à cette époque, trois jeunes marquis admiraient Fidéline avec un sentiment d'enthousiasme d'une égale exaltation.
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Ils étaient tous les trois jeunes, beaux, illustres par leur naissance et fort riches. Une préférence pour Tun d'eux ne se fût expliquée dans une femme que par la bizarrerie de Tamour et par la difficulté d'être aimée de tous les trois à la fois. Si un compliment partait des lèvres du marquis d'Arqués, une galanterie non moins directe s'échappait aussitôt de la bouche du marquis de Yillerieux, ou décelait k Fidéline Testime passionnée du marquis de Ponteuil. On devine que ces éloges, quoique exprimés assez haut, ne franchissaient jamais la rampe, s'ils parvenaient sans obstacle aux oreilles de la divine débutante. Vers la fin du premier acte, le marquis d'Arqués, entraîné par l'ivresse toujours croissante de son admiration , s'écria :
— Si Fidéline veut m'écouter et souffrir mon amour, car je l'adore, je lui offre, pour l'aider dans sa carrière, deux mille livres par mois.
Fidéline fit semblant de n'avoir rien entendu, ou elle n'entendit réellement rien, car une actrice applaudie ne tient plus à ce monde par aucun lien. Son père sortirait du tombeau qu'elle ne répondrait pas. Au moment suprême et effectif du succès, elle n'a de père, de mère, d'ami, d'amant, que le public. Le marquis redit sa phrase, mais cette fois ses deux amis le prirent chacun par un bras et lui dirent :
— Tu es fou, tu extravagues ! Deux mille livres par mois , c'est vingt-*quatre mille livres par an ; c'est
beaucoup plas de la moitié de ce que te donne ton père pour tes dépenses de l'année.
— Cq que j'ai dit est dit : deux mille livres par mois à Fidéline. 11 n'appartient qu'à Tintendant de ma maison de me faire l'observation que je vous dois, et, s'il me la faisait, je le chasserais sur-le-champ.
Une amitié trop sincère unissait les trois jeunes gens pour que ces paroles d'une aigreur délibérée jetassent de la froideur entre eux. Ils se turent, et le premier acte s'acheva comme il avait commencé, c'està-dire à l'éclatante gloire de Fidéline.
Cependant son triomphe ne laissait pas sans anxiété ceux mêmes dont les encouragements l'avaient le mieux soutenue. Elle avait trop réussi peut-être. Comment la cantatrice s'élèverait-elle à la prodigieuse hauteur de la comédienne? Moins surprenante d'abord, elle eût appelé moins d'exigence de la part d'un public toujours disposé à grossir ses prétentions de toutes les générosités dont on l'a accablé. L'intelligence est si souvent inutile à la perfection du chant I Et combien la timidité n'est-elle pas plus à redouter pour la voix qui chante que pour la voix qui parle I
Au son d'une musique écoutée en silence le rideau monta de nouveau, et Fidéline parut en costume oriental ou presque oriental, car, à cette époque peu docile à la fidélité des costumes, le turban n'excluait pas l'anachronisme de la poudre, et le croissant de Mahomet partageait son éclat avec les mouches pla«-
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cées au coin de la bouche. La révolution introduite par Lekain luttait pied à pied avec les reflux opiniâtres de la réaction. Dès les premiers morceaux de chant la jeune actrice enleva toutes craintes h. ses admirateurs. Après l'effroi était venu le recueillement; après le recueillement , le plaisir ; après le plaisir, Texaltation; et ce fut l'exaltation qui se prolongea, de démonstration en démonstration Jusqu'aux dernières notes de Tacte lyrique.
Fidéline chantait sa dernière scène, la plus énergique, la plus touchante, quand le. jeune marquis de Villerieux ne put s'empêcher de dire, et même plus haut que ne l'avait fait le marquis d'Ârques :
— Si Fidéline consent à me distinguer des autres hommes , je désire qu'elle accepte une pension de trente mille livres sa vie durant.
Au moment où le marquis adressait cette proposition, la charmante Fidéline se baissait pour recueillir de ses deux mains émues les couronnes lancées de tous les points des galeries sur le théâtre. Pour qui aurait-elle eu des oreilles dans un pareil moment?
—11 est plaisant; répliqua le marquis d'Ârques en parlant â Villerieux, que tu me traites de fou pour avoir offert deux mille livres de pension à Fidéline la comédienne, quand tu viens de proposer k Fidéline la cantatrice, à titre de rente perpétuelle, une somme beaucoup plus forte I Est-ce donc si sensé ce que tu fais là? Le fou d'une année Temporterait-il en extra-
vâgance sur le fou qui se condamne k Tétre toute sa vie? Marquis de Villerieux, je reste ton débiteur.
Le ton du marquis d'Ârques était beaucoup plus ironique et railleur que le fond de sa remarque.
Aussi le marquis de Villerieux eut un mouvement de dépit qui se fût aisément changé en colère, malgré sa tolérance en amitié, saiis l'intervention du marquis de Ponteuil. Celui-ci avait bien le droit, lui le plus raisonnable de tous jusqu'ici, de se placer entre les deux amis pour leur faire entendre combien ils étaient aussi insensés l'un que l'autre de ne pas user de la même indulgence réciproquement.
-:-Si c'est de la rivalité amoureuse, attendez que Fidéline vous connaisse tous deux et fasse un choix. Si ce choix ne doit pas être dicté par le cœur, ce qui n'étonnerait bien fort aucun de nous, mais par l'avantage qu'elle trouveilt dans une préférence fondée sur un autre motif, eh bien! dans ce dernier cas, l'un de vous doit se résigner k feiire de plus grands sacrifices pour la posséder ou cesser de disputer inutilement la victoire.
On ne sait les propos qu'auraient échangés d'Arqués et Villerieux si, pour la troisième fois, le rideau ne se fût levé sur le ballet où l'on allait voir figurer Fidéline, la fortunée comédienne, k qui le roi, le roi lui-même ! pendant Tentr'acte, avait envoyé son portrait entouré de diamants.
Rien ne porte bonheur comme le bonheur, surtout
au thé&tre, où les coups se décident sur Theure, k la minute et avec la vivacité d'un fluide. Tout ou rien : on est au ciel ou plus bas que terre; on a tout de suite vingt mille livres de rentes ou Ton est presque chassé par la porte de derrière; par la fenêtre, ce serait trop long. Sans doute à la fin du dix-huitième siècle on ne payait pas les actrices, il serait singulièrement inexact de l'avancer, avec la prodigalité assez peu réfléchie d'aujourd'hui ; mais, comme compensation à la médiocrité de leurs appointements, elles contractaient hor%du théâtre d'autres engagements très-profitables, sinon à leurs mœurs, du. moins k leur position dans le monde. Il y avait peu d'exceptions à l'usage. L'inviolabilité de la coutume expliquait pourquoi deux jeunes gens de haute naissance marchandaient en ce moment la débutante de la Comédie-Italienne, et aussi pourquoi ils négligeaient tou% trois de faire précéder de la qualification modeste de demoiselle le nom de Fidéline.
Après les deux triomphes de la jeune actrice, il semblait impossible que la salle eût encore des applaudissements en réserve pour Taccueillir dans le dernier genre de spectacle où elle se produisait. Ce doute ne, tarda pas à s'évanouir. Jusqu'ici Tintelligence et le goût avaient été seuls flattés par le talent de Fidéline; les sens n'avaient pas été éveillés : ils allaient l'être maintenant par des attitudes étudiées d'après les plus voluptueuses fresques d'Herculanum ;
par des sourires venus, de statue en statue, depuis Phidias jusqu'à Coustou et Girardon ; par des danses si lines et si suaves qu'il faudrait les pieds de celles qui les exécutent pour les décrire. Tous les spectateurs élançaient le corps hors de la rampe de leurs loges, et ceux qui étaient derrière se projetaient périlleusement en avant pour mieux participer à la joie de voir, sans perdre un seul mouvement, toutes les ondulations, tous les gestes harmonieux, tous les mouvements de Fidéline. Personne n'était plus assis ; le roi lui-même était debout, plus attentif que touille monde à suivre du fond de sa loge en velours celte créature merveilleuse, qui était maintenant papillon après avoir été rossignol il n'y avait pas encore une heure.
Parmi les spectateurs privilégiés assis sur les banquettes circulaires de la scène, les trois jeunes marquis d'Arqués, de Villerieux et de Ponteuil se faisaient remarquer par le délire de leurs cris et de leurs battements de mains : c'était une frénésie. Leur poudre odorante s'envolait; leurs jabots, leurs dentelles clapotaient comme sous une bouffée de vent; ils perdaient leurs cravates; leurs gants et leurs chapeaux étaient sous leurs pieds. C'étaient trois maniaques. Ponteuil lui-même avait tellement cédé au torrent qu'il s'écria encore plus fort que d'Arqués et Villerieux :
— Oui, j'adore Fidéline, et, si elle ne repousse pas l'aveu de ma flamme, je mets à ses pieds mon titre
de marquis de Ponteuil, tous mes biens présents cl à venir : je lui demande enfin d'accepter ma main.
— Ah çà! mais, répliquèrent avec un égal étonnement Villerieux et d'Arqués, tu veux donc en faire ta femme, Ponteuil? Toi qui nous aurais fait conduire tantôt k Bicêtre pour lui avoir promis quelque cent mille livres si elle voulait bien devenir la maîtresse de Tun de nous deux ! Ta femme ! Fidéline ! marquise de Ponteuil ! Quel est donc le plus* extravagant de nous trois?
, — Je ne l'avais pas encore vue danser, se borna à répondre le marquis de Ponteuil.
Dans la soirée même on sut que le marquis de Ponteuil aimait déjà tellement Fidéline qu'il lui avait fait proposer le mariage dans une lettre écrite sous la brûlante impression de la représentation qui avait eu * lieu devant la cour et toute la grande société de Paris.
On était alors en pleine époque philosophique; on n'avait jamais été plus tolérant en France, plus facile à toutes les opinions politiques et littéraires. Oh! mon Dieu! on aurait soupe avec le grand-turc et le pape ! On savait YÉptire è Uranie par cœur et
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bien d'autres poésies du même genre; on marchait à Tég^lité k grands pas ; et voilà pourquoi le marquis de Ponteuil ouvrit» quelques jours après que la nouvelle de sa proposition de mariage se fût répandue dans les salons» plusieurs lettres d'avertissement ainsi conçues. La première disait :
€ Monsieur mon neveu,
c Si vous tenez encore à mon estime, faites taire les mauvais propos qu'on débite sur votre compte. Vous vous seriez amouraché, dit-on, de la jeune saltimbanque qui a débuté Fautre jour à la Comédie- Italienne, et vous, pousseriez , ajoute-t-on, l'égarement jusqu'à vouloir... Je n'achève pas. Il est des choses qu'on ne doit pas écrire, même pour les flétrir conune il convient.
c En attendant une prompte rétractation de votre part, je suis encore votre dévoué oncle.
c Baron de Troivàl. >
Dans la seconde lettre que décacheta le marquis de Ponteuil on s'exprimait de cette manière :
c Monsieur mon neveu,
€ Par la mort-Dieu I qu'on aime une sauteuse et qu'on s'en fasse bien venir, j'ai trop longtemps été jeune pour le blâmer; mais d'une Colombine faire sa femme, ce serait agir comme un Pierrot et non comme
un marquis de Ponteuil. Le frère de votre père espère que vous ne vous enfarinerez pas de cette belle fa-
c Adieu, .mûusieur mon ne^u, et ne prêtes pas à nvù.
€ Votre oncle,
c Chevalier de Ponubdil. > Autre exemple de tolérance contemporaine :
c Mon cher cousin,
t Vous êtes original dans votre première intrigue. Donner votre nom à une bohémienne ! mais c'est tout à fait de l'imprévu pour vos parents et vos amis. Je suis de vos parents, s'il vous en souvient, et Ponteuil comme vous. Si vous vous obstinez à réaliser votre ifigénieux projetd'épouser la divinité du Théâtre- Italien, je vous serai bien obligé de vouloir auparavant vous couper la go^e avec moi.
€ Toujours votre bon cousin,
t Louis de Ponteuil. »
Sous un autre cachet armorié le marquis lut encore:
c Monsieur le marquis.
c Ne comptant pas cet hiver réunir mes amis dans aiÊg galons, j'ai rbonneor de vous prévenir die cette
détermination si pénible pour moi. Vous vous dédommagerez aisément, monsieur le marquis, d une privation qui m'aUeioit seAile dans mes plaisirs les plus chers, c A^f'éjee T'^xpiesstioin de meg respects profonds.
c Comtesse de Rîlle. i
Ceci voulait dire que la comtesse de Rille chassait de ses «alo^s le marquis de Ponteuil.
Parmi ces agréables protestations, le marquis lut encore les saîvanteSy pemarquables par leur laconisme :
c Monsieur mon fils, ( Je vous maudis.
€ Votre père,
€ De PONTEUIL. >
t Monsieur mon fils,
< le vais ^ous maudire.
€ Votre mère,
« De Ponteuil, née de Troival. »
t Monsieur mon frère,
< le vous maudirais si...
^ Votre frère,
Enfin il n'y eut pas un Ponteuil, grand ou petit, proche ou éloigné, qui, ne voulût se donner le plaisir de maudire, sous forme d'épttre, le marquis de Ponteuil, leur fils, firëre, neveu at cousin, comme on dit dans les lettres funèbres, de mariage et de mort.
Après avoir tout lu, le marquis se permit cette réflexion : c II est midi, je puis donc me présenter chez Fidéline. *
Il est bon de remarquer en passant que Ponteuil n'avait pas encore parlé à la délicieuse actrice de la Comédie-Italienne, lorsqu'il recevait ces lettres marquées au coin d'une si touchante tolérance. Il allait la voir chez elle pour la première fois. On attela et il partit.
Quand Paris adopte une actrice, il n'est pas de folie qu'il ne fasse pour elle : c'est une fièvre de Saint- Guy. Il surgit tout à coup des vieillards galants et musqués qui frustrent leurs héritiers pour lui envoyer des conseils pleins de sagesse dans des manchons de Russie, des tapis des Gobelins, des pendules en porcelaine, les œuvres superbement reliées de nos classiques et des regrets de n'avoir à mettre à ses genoux que d'aussi stériles hommages. On voit des dames
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haut titrées lui envoyer des bracelets, des diadèmes, des colliers, avec prière de s'en parer le jour où elle paraîtra dans tel rôle qui leur a causé le plus de plaisir. Viennent en même temps les lettres d'invitation pour les soirées. On n'ose pas compter sur le bonheur de posséder, ne fût-ce qu'une simple demiheure, la grande comédienne que tout Paris envie; cependant, si quelque considération peut la décider, on doit lui dire qu'elle sera attendue par le célèbre général V..., par l'illustre musicien D .., par le fameux poëte R..., qui lui donnera la réplique. Sa vie est une fête, une représentation glorieuse.
Cette existence était déjà celle de Fidéline : de Ponteuil s'en convainquit en mettant le pied sur le seuil des marches de l'escalier, voûte parfumée d'arbustes rares, de fleurs encaissées dans des jardinières en palissandre. C'étaient des cadeaux sans importance, qui arrivent sans qu'on sache qui les fait*. La première récompense que méritent ceux qui les adressent, c'est d'obtenir le silence sur la part qui leur revient dans ces envois différents. Dans l'antichambre de Fidéline, de Ponteuil s'embarrassa au milieu des meubles de fantaisie que lactrice en vogue était sup^ pliée d'accepter. Arbustes et meubles étaient des objets d'un très-gFand prix, et c'est pour cela qu'il était tout â fait permis d'une part de les donner et de l'autre de les recevoir. Offrir une montre d'argent de trente francs serait mériter un affront impossible à
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laver; mais une montre^e cinq cente franco s'accepte et s'oublie.
Ce ne fut pas sans peine que de Ponteuil parvint jusqu'au boudoir oit Fidéline achevait ou recommençait sa toilette. Le valet de pied et la femme de chambre opposaient quelques difficultés; ils* avaient déjà l'air de mentir. •
Le premier orgueil que satisfait en elle une actrice qui vient de réussir, c*est de prendre ë. son* service un domestique en livrée et une femme de chambre, bien qu'elle ne sache pas encore s'en foire servir. Elle supplie sa femme de chambre de lui^ acheter des épingles noires; elle parle à son valet de pied comme elle parlerait à son père; elle Tappelie : c Monsieur, i
Quand le jeune marquis fut introduit dans le boudoir, Fidéline recevait les adorations de tirois ou quatre de ces vieillards gris-perle qui envoient des manchons et d'une nuée de très-jeunes gens, petites mouches excessivement gourmandes du premiei* miel que répand une actrice, une musicienne, une artiste de quelque renommée; chérubins pleins de lait, dont les ailes n'ont pas encore mué. Ces beaux innocents sont tout à la fois poètes, journalistes, grooms, commissionnaires, amants, cabaleurs : que ne sont-ils pas encore I
De Ponteuil, sans faire attention à eux, alla complimenter Fidéline en termes peut-être préparés, mais élégants et précis; il rougit cependant quand il eut
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dni de pairlec. Get embarras naissait chez hii( dte la vive impression qu'il venait d'éprouver en voyant de près la belle actrice de la Comédie-Italienne, et en découvrant, au grand danger de son ccsur, combien elle était encore plus éclatante et plus fraîche au grand jour» pouTitant si funeste aux beautés du théâtre, qu'à la lumière. Sa figure avait le caractère de son talent : il en était, pour ainsi dire, le précieux étui ; son front ofirait la largeur voûtée des grands talents lyriques, et son regard s'arrêtait souvent avec réflexion ; tout enfin en elle eût paru tourner au grave et au studieux sans la gentille témérité de son nez, tout à fait parisien; puis elle était trop blanche de teint pour être complètement acceptée comme une personne sérieuse.
Un excellent moyen connu de faire comprendreaux gens qu'ils nous gênent, c'est de n'entrer par aucun coin dans leur conversation^ parlassent-ils de la chose la plus curieuse de l'univers : fussent-ils gais, bavards> pleins de verve, vous les glacez ; vous produisez en vous taisant autour d'eux, en vous appliquant étroitement contre eux, Teffet du sel sur le vin de Champagne. Bientôt leur mousse s'abat, ils diminuent ; ce sont des hommes frappés de glace.
Ainsi arriva-t-il dans le boudoir de Fidéline : tout le monde en sortit, excepté de Ponteuil.
Les compliments dus- à l'actrice étant épuisés, de Ponteuil demanda à Fidéline si elle avait eu la corn-
plaisance de lire le petit billet qu'il loi avait envoyé par un domestique^ le soir même de son début aux Italiens.
— Je suis le marquis de Ponteuil, ajouta-t-il avec un grand air de modestie.
Au fond de son cœur, de Ponteuil avait extraordinairement compté sur Teffet qu'il produirait en déclinant son titre ; en cela il s'était presque abusé. Fidéline avait encore trop Tesprit de son âge pour ne pas préférer le visage d'un beau jeune homme k la qualification la plus haute du royaume. D'ailleurs elle n'avait guère reçu jusqu'ici que des barons, des comtes et des ducs. Ce qui la toucha, sans l'émouvoir profondément toutefois, ce fut Taccent sincère que de Ponteuil donna à ses paroles en peignant ce qu'il éprouvait pour elle. Il n'y avait rien de bien neuf dans rhistoire de ses maux : depuis Daphnis et Chloé; et même beaucoup avant l'existence de ces deux types charmaldts, les doux tourments d'amour se ressemblent : langueur, ennui de la vie, dégoût de toutes choses, insomnie, désespoir, envie de mourir. La passion seule rajeunit ce vieux vocabulaire et TemploiT toujours avec avantage. De Ponteuil affirma que rien ne le retiendrait, qu'il partirait immédiatement pour les Grandes*Indes, ainsi qu'on désignait autrefois l'Amérique, si Fidéline ne consentait pas à devenir sa femme. Il était épris de sa jeunesse, de sa beauté, de son esprit, de son inimitable talent, de sa
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grâoeiiàii^; H, f\ein de respect ^p«nir T^bjet 4e isen addralîdR, il «e voulait poeséAcEr tant de perfecJlkms qu'en échange d'oai titre swié. Sa ftnle, «i FiAéKne le rédcHsait à<^t4e dootouMiise déÉemimstion, «eraH le malheur de sa famille ipour^Bétt^ Mestôt le désespoir^ •car il DftOfiriattt dans r«aB»i de cet exil ; il le souhaitait du moks. Ëi^le le jeine marquis lée PoQieuil tomba à genoux, piJt et 'Ooim-it de larmes la maÀn de FidéUne, émue, malgré elle, «de ces ^iiianifestations rapides et brûlantes. De nou\"ea«i il protesta, daas l'attitude suppliait oii il é(»C, fie son irrévocable intention de légitimer par le maria^^ l'eiicès d'un attachement supérieur à tous ies préjugés humains. Le front baissé, le visage p&le, lesjèwes tremblantes, il attendit, le regard levé au ciel, la réponse de Fidéline;
En véritable enfant, Fidéline avait «pris plaisir à écouter une confidence qui commençait à caresser son orgueil, si elle n'éveillait ^core en elle aucun écho de sensibilité. Elle était debout, et sa main gaudie jouait avec les gros plis de la .portière ^en lampas parfilé d'argent qui tombait devant la porte de son boudoir. Surprise au milieu de sa toilette par Tarrivée du jeune marquis, son gracieux corps était encore enveloppé d'un peignoir orné de dentelles. L eau fraîche, ses dix- sept ans, la blancheur de sa toilette négligée, les vagues parfums de son boudoir, son étonnement d'entendre ainsi parler un beau jeune
homme k ses pieds, lui prêtaient une séduction dont l'homme le plus froid aurait subi Tinfluence. Ses grands yeux bleus s'ouvraient tant qu'ils pouvaient, afin de mieux comprendre, car sa naïveté lui semblait une honte dans un moment où on lui parlait, comme à une grande personne, d'alliance, d'attachement légitime. li ne manquait à tant d'heureuses dispositions qu'un peu d'amour : l'amour manquait ; il n'était pas impossible qu'il vint, mais il n'était pas encore venu.
De Ponteuil attendait toujours la réponse de Fidéline.
Entre les mille raisons qu'une femme un peu habile aurait su employer pour se débarrasser d'un amant importun, ou pour donner de l'espoir, sans trop Tencourager cependant, à un amant aimé, Fidéline ne rencontra que ces paroles :
— J'ai un engagement pour trois ans avec le directeur de la Comédie-Italienne. Relevez-vous, monsieur, je vous en prie.
On ne sait pas la réponse qu'aurait faite de Ponteuil à cette phrase en apparence recherchée, et, à coup sûr, fort naturelle au fond, si Fidéline n'avait été brusquement appelée par une personne dont la voix impérieuse semblait venir de la pièce voisine.
Fidéline souleva le rideau de la portière et laissa de Ponteuil tout seul dans le boudoir.
Celui-ci, ne sachant s'il lui convenait de sortir ou
de rester, prit le parti que prennent toujours les amants en pareil cas : il resta. Il s'assit sur la bergère, où il se mit à creuser la réponse de Fidëline : c J'ai un engagement de trois ans avec la Comédie- Italienne. >
— Quest-ce que cela veut dire?
Il répétait pour la dixième fois cette phrase, quand il distingua fort bien les mots de la conversation qui avait lieu dans l'autre pièce, ce qui lui fournit au même instant Toccasion de remarquer que Fidéline, en se retirant, avait négligé d'éloigner un tabouret placé sur son passage, en sorte que le rideau de la portière n'était pas tombé exactement; le tabouret s'était interposé; de sa place, par Técart qui s'était fait, il apercevait vis-à-vis dans la glace, et sans être vu, la personne avec laquelle Fidéline causait.
Il voyait un peu et il entendait tout.
— Eh bien I disait cette femme à Fidéline, il parait, mon petit loup, que nous prenons goftt à la chose; tu vas de triomphe en triomphe, comme les empereurs romains. Hier soir on t'a jeté un déluge de couronnes.
— Oui, maman ; le public a tant de bonté pour moi!
— Tu appelles cela de la bonté, merci ! c'est de la belle et bonne justice, mon petit agneau. Il n'y a qu'une voix làrdessus. Je n'entre pas dans une maison, vrai comme je suis ta mère et marchande à la
260 LA COMÉDIK
toilette, sans qu'on me dise : « Madame Pomelm, servez-DOus biei^; nous allons ce soir ^im. Italiens, voir la débutante. > Ta es à la mode, mon petit mouton, cowue les. mantelets à la mi&rédiate. ^ofitiey »ois- ^nne quand il y a du blé. Parlons de tODa^cour* Tu es engagée ponf treis ans?
— Et ^'aurai deux eon^s.
— C est beau I Te Yoilà rielie, sots toujours boa* nête. Ton père est toujours où tu sais. Oui t sois toujours honnête, imite ta mère. J'espère que, lorsque tu auras besoin de matines ou de guipures, ou de quoi que ce soit, tu t'adresseras à madame Pomelin, ta mère.
— Vous me disiez que mon père était toujours en I>rison ; le malheureux I
— Entre nous, Tantenr de tes jours et de mes mat» heurs est un tonneau. Oublier d'allumer tout un quartier le soir où le roi allait aux Italiens I Hais à toi la puissance : tu parleras pour hii au ministre, mon petit pigeon, afin qu'o» le laisse le plus longtemps possible où il est. De quoi parlicâns-nous?
— De mon père.
— A ce {NTopos, je te dirai que ton frère est un monstre : il veut s'engager dans la marine; il me demande trois cents livres pour aller à Brest, et croistu qu'il a ajouté : « Si vous ne me les donnez pas, je ferai siffler ma soaor Fidélinev je la sifflerai w^ même* >
— Tenez I voilà trois cents livres, dit Fidéline en allant à son secrétaire ; qu'il parte I
— II me semble, réfléchit de Ponteuil, que Fidéline n'est pas heureusement partagée en famille.
— Quant à ta sœur, reprit madame Pomelin, tu ne l'imaginerais jamais ce que la bestiole s'est mise en tête avec sa taille des* tours Notre-Dame et son nez fait comme Saint-Christophe : elle veut débuter à la Comédie-Française, et son espoir est de réussir comme toi, mieux que loi, parce qu'elle s'appelle comme toi. Elle te couvrirait par Ik de ridicule. Fais-la mettre dans un couvent : tu as de belles connaissances maintenant, tu as des protecteurs et tu protégeras bientôt; je connais cela. Avec ta figure, avec tes talents, et tu en as jusqu'au bout des ongles, on a ce qu'on veut. Tu plais, tu charmes, tu ravis; reste honnête, et nous serons bien heureuses toutes les deux.
— Mon plus grand bonheur, maman, sera toujours de m'occuper de mon art, que je préfère à tout depuis que j'y ai réusssi.
— Tu parles comme un oracle. Vois-tu, c'est qu'il existe des gens mal intentionnés pour les jolies débutantes au temps où nous vivons. Us te diront mille et mille compliments bien habillés, comme ils savent les faire : ils iront même jusqu'à t'accabler de promesses,
— G'^stpar là^qtf ils<5omfflcnccHt, je crois, ma mère.
— Oui , mon oiseau. Évite , évite ces dangereux
enjôleurs. Mon Dieu! pas plus tard qu'hier, aux Italiens , je m'amusais de mon coin à considérer les beaux marquis qui te mangeaient de la prunelle. C'était un assaut, une bataille de Fontenoy. II est vrai que tu étais olympique ! Ne porte pas ton buste si haut; tu perds trop par Ik les grâces de la taille. Tu es jolie; sois belle! il vaut mieux faire envie que pitié, et envie surtout par son honnêteté. Rappelle-*toi cette vérité si simple et si pure : sois honnête !
— Oui, maman. Mais quelqu'un m'attend ; si vous permettiez...
— Elle pense à moi, dit de Ponteuil.
— Votre mère vous importuncrait-elle, que vous ne pouvez seulement demeurer une demi-heure avec elle, mademoiselle? On devient fière, il me semble; on me fait comprendre que je suis indiscrète. Je crois, Dieu me pardonne^ que votre femme de chambre m'a toisée I
— Âh ! ma mère, vous vous êtes trompée ; je suis bien contente quand je vous vois. Tout le monde vous respecte comme moi-même ici.
— Bien sûr ? Alors donne-moi un petit verre de liqueur des tles pour me remettre de mon trouble. Je reprends mon récit. Parmi ces gentilshommes qui, hier, pas plus tard qu hier, te perçaient de leurs yeux, il y en avait un surtout que le hasard m'a fait remanfuer.
De Ponteuil écoutait avec une extrême atteation.
ET LBS COMÉBISNS. 168
— Tu l'as remarqué sans doute toi-ménue, car il n'est pas défendu de regarder en passant ceux qui vous trouvent bien. Soyons honnêtes, mais pas bégueules ; c'est la devise du sa^.
—Si vous saviez, lorsqu'on est en scène, ma mère, combien il est difficile de distinguer la personne que mous connaissons le plus. À-t-on assez de sang-froid pour se préoccuper d'une autre idée que du soin qu'on apporte k bien rendre son rAle?
— Alors j'ai été seule à voir le grand personnage qui t'admirait tant.
— Vous avez donc reconnu tout de suite que c'était un grand personnage ?
— 11 est fort beau encore I C'est que je trouve beaux tous ceux qui t'applaudissent ; il ne se faisait pas faute de t'encourager : c'est grand de sa part. Je voudrais pouvoir le lui envoyer dire.
— Ce serait assez original, répliqua Fidéline ; vous plaisantez, je pense?
— Comme tu le dis, ma tourterelle ; il est trop haut, et tu as trop d'honnêteté pour que la demande ne fût pas trouvée légère. Tiens I qu est^e que tu as donc d'accroché à ta glace? Montre-moi cela I
^ C'est le portrait de Sa Majesté ; le roi Louis XY lui-même me l'a fait remettre dans ma loge le soir de mon premier début.
De Ponteuil quitta brusquement sa place, commesi un plaque de fer rouge eût passé sous pieds.
— Déjà le roi ! murmura-t-il en broyant le pommeau de son épée.
— Comme cela se rencontre I s'écria madame Pomelin en admirant le médaillon donné par le roi à Fidéline; ce gentilhomme dontje te parlais, c'est le roi Louis XV lui-même. Ton talent Ta captivé. Sois donc fière de son suffrage ; mais, crois-moi, sois honnête, toujours honnête, pour que 'nous soyons heureuses toi et mo). Je sais tout ce qu'il y a de profit à plaire à un front couronné : les honneurs, les grandeurs, les splendeurs, Tor ! mais comme on se compro' meti II faut y regarder à deux fois. Nous n'avons rien de comparable à l'honneur. Tu sais, l'honneur est une ville escarpée et sans portes. Laisse-le t'aimer en silence ; il nous en estimera davantage. N'affecte pas surtout de repousser son regard : il prendrait cela pour une ruse. Agis comme s'il te plaisait et demeure honnête. Nous reparlerons de cela. Adieu, ma pintade. Je t'ai mis de côté ces gants brodés, cette mantille et ces parfumeries : tu n'en as que pour trois cents livres. Je m'inftmole moi-même pour toi.
— N'est-ce pas un peu cher, maman ?
— Tu me manques de respect, je crois ?
— - Trop de dépenses finiraient par excéder mes appointements.
— Ceci est un cadeau maternel que je vous fais. Vous ne payerez que dans huit jours. Adieu, ma fiile, adieu.
BT LBS COMÉDIENS. SS5
— Une idée me vient , se dit de Ponteuil après avoir entendu les derniers mots de Texcellente madame Pomelin.
Il descendit rapidement l'escalier derrière les pas de la revendeuse à la toilette :
— Madame, lui dit*ii quand ils furent tous deux à qydkpie distance de la maison de Fidéline, j'ai f^xié cent loujs, avec un ami qui m'attend l^bas sur la place, que vous aviez vendu pour plus de deux, cents livres d'objets de toilette à mademoiselle FidéUne,, de chez qui vous sortez.
— Xai vendu pour trois cents livres, répondit madame Pomelin, comme je suis votre servante.
— En cas» madame, puisque vous m'avez fait gagner deux mille quatre cents livres, vous aurez la générosité d'accepter de ma main les trois cents livres que vous aurait comptées mademoiselle Fidéline. Vous la tiendrez quitte. Je compte que vous lui tairez la liberté de ce pari tenu par deux gentilshommes qui onl son talent en grande estime. Leurs respects vous sont acquis.
De Ponteuil salua profondément madame Pomelin et se retira.
— Toi ! dit madame Pomelin en sa propre personne» tu étais dans le boudoir, de ma fille , d'où tu as tout entendu ; mais vous ne nous convenez pas, mon beau petit marquis. Ton denier à Dieu v^m sera pas «m)mi$ ya|iorisé,
C'est par Tâmour qu'on commence à aimer une des femmes éparses sur le globe , c'est par la jalousie qu'on commence à aimer une actrice. Avant qu'elle ne vous connaisse, vous avez pour rivaux mille ou douze cents spectateurs par soirée, qui viennent, à prix d'argent, jouir de k vue ou de ses bras, ou de sa taille, ou de ses épaules, sans vous accorder le droit de le trouver mauvais. A vos côtés vous entendez circuler les critiques. les plus violentes de son talent ou des éloges plus blessants encore que ces critiques. On n'a pas de destinée meilleure k espérer du jour où l'on a voué de l'attachement à une beauté de théâtre. Jetez donc le gant à l'univers 1 Appelez en duel les populations I
Avant de savoir si Fidéline l'aimait, de Ponteuil avait éprouvé ce sentiment, dont l'analyse ne nous a pas coûté grands frais d'observation. Trop heureux si cette jalousie particulière, banale variété de l'espèce, n'avait été couverte et dominée par une autre jalousie, la grande et légitime jalousie de tous les temps, dans le cœur de l'amoureux marquis. Depuis la conversation de madame Pomelin avec sa fille, il redoatait que Fidéline, mal conseillée, n'écoutât des pro-
positions agréables à son orgueil. Un amour exclusif est seul capable d'empêcher une jeune'femme de céder aux séductions infinies de la richesse. Fidéline a-t~elle cet amour, se demandait de Ponteuil en passant en revue dans sa mémoire les actions et les paroles de la merveille de la Comédie-Italienne. Quel chapitre confus que celui-lk ! L'encouragement d'hier s'efTace sous le mot froid de ce matin, qu'un geste bienveillant, — et cela suffit, car tout est amour dans Vamour, — fait ophlier pour jamais. Jamais signifie quelques heures, car, si le geste bienveillant se répète en faveur d'un autre, vous vous en voulez d'avoir para heureux. C'est à recommencer, à reprendre sans cesse.
Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis la visite du marquis de Ponteuil à Fidéline, qui avait fini par lui expliquer tout naturellement le véritable sens de la réponse qu'elle avait faite à la demande de sa main. Dans son ignorance naïve, elle s'imaginait que son engagement dramatique s'opposait à tout autre contrai plus sérieux et beaucoup plus long. Heureux donc de se voir accepté, le jeune marquis, le premier assez hardi parmi ceux de son rang pour épouser une comédienne,^ comprenait combien l'objection était peu grave. Tranquille sur ce point, il s'abreuvait d'espérance et d'amour en allant écouter chaque soir Fidéline et en lui apportant chaque malin des jonchées d'éloges. Il se disposait, comme de coutume, à lui
fvm M miHty lorsque ^tt deat «nî&, 4' A^rap^s ^ de Vi1>IerîeBi[9 entrèrent dans ison sqppartemieiii et le •fer* cèreDt de diffàr^r de qoel^foes miBctteâ k movieiit de S0& bonheur.
— Nons^vencms tous êexa , 4it le marqms d* Arques , dans le même btEt ; il impm*te que ta nous entendes. Assieds-toi.
De Ponteuil dompta sm inqjKatience ; il s'^^.
— Nous n-avoQs pa^ eu l'occasion de nous reaicontrer, reprit ViHerieux, depuis le fameux début de Fidéline à la Coniédie-4ts^ienne.
— Messieurs, interrompit de Pogatenrl, ce m'est un vif regret de m'en faire souvenir.
D*Ârques continua :
— Allons au fait tout de suite. Marquis, 4a conduite nous a indisposés contre toi.
«*«» Messieurs, ma conduite aaira le déplaisir de se passer de votre agrément.
— Nous n'en doutons pas, répliqua d'Arqués ; mais elle n'a pas que nous pour c^seurs. Ëpouse qui bon te semble, c'est ton droit. Ce qui est moins ton droit, c'est de nous enlever, par une fantaisie sans exemple dans nos mœurs galantes, la plus divine actrice des Italiens. C'est un fait brutal, sans esprit, au-dessous même du despotisme d'un financier.
De Ponteuil , sans se déranger, tendit le bras et sonna ; une figure de valet ^parut entre les deux bat* tants de la porte à demi ouverte.
— Que désire monsieur le marquis ?
— Préparez-moi deux épées de combat : allez ! Continue, dit de Ponteuil a d'Arqués, qui reprit avec le même sang-froid poli :
— Où en serions-nous, marquis, si tu allais faire nattre la mode d'enlever les actrices par le guet-apens du mariage ? II n'y aurait bientôt plus de théâtre à Paris. Nous ne souffrirons pas qu'un tel usage s établisse.
— Cependant, messieurs, chacun est libre, sous le règne de Louis XY le Bien-Âimé, de se marier avec la femme qui lui plait.
—C'est précisément ce qui est en question, marquis.
De Ponteuil sonna de nouveau ; le même valet montra soii visage soumis.
— Vous descendrez les épées dans la voiture jaune, que vous tiendrez à ma disposition.
— Oui, monsieur le marquis.
— Vous voulez donc, messieurs, demanda de Ponteuil à Villerieux et à d'Ârques, m'empêcher de donner mon nom à Fidéline?
Ce fut de Villerieux qui répondit :
— Pas exactement cela. Fais-en une marquise si cela t'arrange, quand tu Tauras.
— Comment I quand je l'aurai? Me la disputeriezvous? Où sont vos pouvoirs?
—Si tu es tué, répondit d'Ârques avec un beau
270 LA COMBDIK
calme, nous anroits prouvé, taeneoBYielis, que nous avions le pouvoir d'enipècber ce mariage?
— J'en conviens.
— Si tu tues Yillerieux ou moi, tu auras conquis Fidéline, que nous t'aurons du moins disputée aux yeux de toute la jeune noblesse, froissée comme nous de ton action.
— Et si je blesse Tua de vous seulement?
— Celui-là, comme toute défaite entraîne un gacrifice, signera à ton contrat de mariage, où toute la noblesse, tu le présumes, n'a pas Tintention de courir se faire inscrire.
— Soit! dit de Ponteuil en souriant avec une politesse impertinente au propos impertinent de ses deux amis.
— Mais, si c'est toi qui es blessé, ajouta de Yillerieux, tu ne te maria*as avec Fidéline que dans trois mois.
— Soit encore I s'é(^ia de Ponteuil, qui aurait pu repousser du haut de ses épaules ces différentes propositions, s'il n'avait songé qu'il était en face d'un premier duel, qui est toujours un marché onéreux. Refuser les conditions, c'était refîiser la rencontre. Le traité fut accepté.
— Quel est celui de vous qui me fera Tfaonneur d'être mon adversaire?
— Moi, répondit le marquis d'Arqués : j'aivifigt ans let deux mois ; je suis par conséquent de quatre
ET LSS C««K»I1SNS. t74
grands noîs l'ataé de notre ami ^llerieax» qui sera mon second.
— Les deux choix me conviennent parfaitement, dit le marquis de Ponteaii, qni ajouta :
— En passant par le Boale, je prierai Duménil de m'assîster. Je le sais à cette heure ches lui. Vous agrée-tni?
— Parfaitem^it aussi.
— Au parc de Monceaux I dit de Ponteuii à son cocher quand ses deux amis d'Arqués et Viilerieux fii« rent montés en voiture.
Deux heures après ce duel, consommé dans toutes les formes de politesse établies entre de vrais gentilshommes, de Ponteuii, d'un pas lent, peu naturel à ses habitudes vives, montait les marches de ThAtel de Fidéline. On voyait sur son visage pâle et riant Tef* fort d'une souffrance contenue. Son mal luttait en lui avec une joie fière. Pendant le peu de minutes qu'il fut laissé seul dans le salon d'attente par le valet chargé de l'annoncer, il retira son bras droit, caché à demi entre louverture de son gilet, il regarda sa luain, tout alourdie par la douleur et la double enveloppe d'un mouchoir brodé, et ce mouvement, quoi-
372 LA COMÊDIB
que exécuté avec délicatesse, lai arracha un cri aigu. Pour en étouffer le retentissement il se mit k marcher avec bruit, et, afin d'éviter le même accident et ses suites, il replaça plus soigneusement son bras sous son gilet après s'être assis au fond d'une encoignure dans un grand fauteuil. Là. il se plut, comme on réprouverait dans un rêve, à se peindre rétonnem6nt glorieux et mélancolique qu'il causerait à Fidéline en lui racontant les dangers courus pour elle, la blessure reçue pour elle, témoignages rigoureusement vrais de son amour pour elle. Il serait modeste dans son récit, juste envers son adversaire; il dirait avec une égale résignation les dures conditions imposées à sa défaite. Fidéline apprendrait de sa bouche qu'une loi bizarre, mais sacrée, de cette rencontre, voulait qu'il ne s'unît pas ix elle avant trois mois. Le délai était pénible, affreux ; mais il n'emploierait que mieux cet intervalle à lui prouver combien sa résolution de l'épouser était profonde dans sa volonté, combien, d'un autre côté, l'affection qu'il lui portait, affection méritée, gagnée, attendue, était à l'épreuve du temps. Il y a de l'ivresse dans l'affaiblissement qui résulte du sang répandu par une blessure ; cette ivresse ressemble à la défaillance du jeûne : elle a son délire progressif, son exaltation, sa fièvre. Plus Thomme diminue, plus il devient léger en perdant son lest impur, et plus il s'élève et perce vers les régions subtiles de la pensée.
BT LES COMÉDIENS. 273
— Mademoiselle peut recevoir monsieur le marquis de Ponteuil, vint dire le valet.
Se faisant fort sur sa main gauche, de Ponteuil se leva et se dirigea vers la salle à manger, où Fidéline attendait à table qu'on lui servit à déjeuner.
— Vous permettez, monsieur le marquis? lui dît Fidéline en lui désignant un siège en face d'elle, à Tun des bouts de la petite table qui se couvrait de mets délicats. Comme il est près d'une heure, je ne vous ferai pas Timpertinence de vous inviter à déjeuner avec moi. Que je suis paresseuse ce matin I Le spectacle a fini si tard hier I J'avais demandé de la glace, il me semble I a]outa-t-elle en se tournant vers son domestique.
— Elle ne me demande pas pourquoi je me présente si tard chez elle aujourd'hui, pensa de Ponteuil. — Vous avez raison de prendre un long repos, réponditil à Fidéline; votre santé en a besoin. Jouer et veiller épuisent horriblement. La gloire, il est vrai, calme bien des fatigues. •
— Vous me rappelez, dit Fidéline en payant d'un sourire charmant le mot flatteur du marquis, que j'attends, avec le numéro de la Gazette de France, où il est, dit-on, question de mes débuts, la Gazette de la Cour et lô Mercure galant^ qui veulent bien aussi s'en occuper, à ce qu'on m'assure. Allez voir, dit-elle au domestique» s'ils ne seraient pas dans la botte. Je ne suis pas, au fond, très-curieuse de les lire.
274 LA COMÉDIS
Fidéline oubliait sans doate, si eik ne aillait pas,
que c'était la sixième fois qu'elk envoyait chercher les gazettes par son domestique.
— Elle ne s'aperçoit doue pai» de ma pâleur I pensa encore de Ponteuil, qni répondit pourtant k la eoinédienne : Si j'avais prévu un retard dans TenToi de vos ga^ttes» je me serais £ait un plaisir de les acheter en passant sous les galeries des Français. •
— Vous êtes trop bon; ce n'est pas si pressé» en vérité. Yersez-moi de ce thé, je vous prie, marquis.
— Quoi! elle n'a pas remarqué que je l'ai servie de la main gauche et en tremblant? Où donc a-t-elle la tête?
Le domestique posa sur la nappe, près du bras de Fidéline, les deux gazettes et le recueil qu elle attendait.
— Très-bi^l Nous lirons cela après le déjeuner ou dans la journée.
— Pourquoi ne pas les lire à présent? s'informa de Ponteuil. ,
— Ge serait me priver, monsieur lemarquis> du plaisir de causer avec vous.
— Non» je suis aussi intéressé que vous, Fidéline, à connaître ce que pensent de votre talent messieurs tes beaux esprits.
— Âurieï-vQus vraiment cette curiosité? dit Fidéline , qui mourait d'envie de dévorer ces gasettes, Puisque vous le désirez.^.
De Ponteoil sentait que la fièvre le gagnait. Fidéline poursuivit :
— Eh bien! lisez-ks-moi donc. J'aurai plaisir à vous écouter.
Dans rimpossibilité de faire usage de ses deux mains, de Ponteuil ouvrit, en Tappuyant sur la table, la Gazette de la Cour, et, après l'avoir étendue avec une pénible gaucherie dont Fidéline, dans l'attente de cette impatiente lecture, ne s'aperçut pas, il commença ainsi :
c Sa Majesté a honoré pour la cinquième fois de sa présence les débuts de mademoiselle Fidéline, cette actrice de si grandes espérances. Vers le milieu du spectacle, Sa Majesté, touchée du jeune talent de cette comédienne, a daigné l'encourager de quelques gracieux applaudissements, heureux signal des manifestations brnyantes qui ont immédiatement éclaté dans toute la salle. Une demi-heure avant la chute du rideau Sa Majesté a quitté sa loge pour rentrer aux Tuileries, où il y avait bal. »
— C'est très*-poli, mais très-froid, dit Fidéline; il est bien plus souvent question dans cet article de Sa Majesté que de moi. Au surplus, on m'a conseillé de rester parfaitement indifférente aux éloges comme aux critiques des gazettes.
— Entrer en partage de publicité avec la royauté, c'est dé]^ un assez beau lot, fit remarquer de Ponteuil, dont l«s douloureuses grimaces pendant la lecture do
ces lignes n'avaient pas une seule fois attiré l'attention de Fidéline.
— Peut-être, reprit-il, la Gazette de France aurat-elle consacré plus d'espace à l'appréciation de votre talent.
Et il dégagea la seconde gazette de son enveloppe avec plus d'embarras que la première.
— Ah! dit-il, votre nom est en toutes lettres en tête de l'article ; c'est important. Lisons :
c II n'y a pas d'exemple d'aussi beaux débuts au Théâtre-Italien. Jeunesse, beauté, grâce, talent, mademoiselle Fidéline les réunit en elle. Aussi quel succès se comparerait au sien? Aux suffrages des vieux amateurs elle a su joindre à son avantage les suffrages de la jeune noblesse, et, pour tout dire enfin, ceux de la cour. L'enthousiasme est si grand, pendant les mémorables soirées où elle joue, qu'on oublie presque la présence du roi et des dignitaires qui l'accompagnent. Où ira un tel talent, qui part de si haut et qui a tant de chemin à parcourir? »
— Que je suis heureuse, mon Dieu! de ces beaux éloges ! s'écria involontairement Fidéline, dont l'âme s'ouvrait à toutes les vanités de la joie.'
— Que je souffre ! Je sens que mon sang s'en va par ma blessure, murmura de Ponteuil.
Fidéline sonna.
— La Provence, prenez cette pendule, et portez- là sur-le-champ au rédacteur de la' Gazette de France;
BT LES COMÉDISIIS. 277
déposez-là chez son portier. Pas un mot sur celle qui l'envoie ; pas de nom. Rien. Faites-vous aider. Aillez vite. — Et que dit le superbe Mercure? demanda Fidéline au marquis.
On Tavait mise en goût d'éloges. Les éloges! On ferait venir du fond de TOcéan à la surface de Teau avec un éloge une actrice noyée depuis trois ans.
— Seriez-vous assez complaisante pour couper les feuilles du Mercure avec votre couteau? dit de Ponteuil à Fidéline en lui tendant, toujours de sa main gauche embarrassée, l'exemplaire du recueil.
Sans s'informer de la raison de cette prière étrange de la part d'un gentilhomme aux manières toujours exquises, Fidéline, avec une précipitation brusque, passa rapidement la lame de son couteau k fruits entre les feuilles du Mercure,
— Yoilà l'article qui me concerne : Comédie-Ita^ lienne,
— Tenez l'exemplaire ouvert, Fidéline; je lirai à côté de vous. — Est-ce que j'aurais jamais pu tenir ce livre? pensa de Ponteuil en se levant pour se placer, presque derrière la jeune actrice.
Debout et faible sur ses jambes, il tâcha de lire.
c Chaque année la Comédie -Italienne s'impose le devoir, dont nous nous passerions fort bien, de faire débuter, dans l'intérêt assez mal entendu de nos plaisirs, quelque actrice longtemps louée d'avance. Quant à nous, nous avouons ne pas comprendre la nécessité
978 lA coifii>is
d'interrompre le cours régulier des représestaliMis ordinaires pour ouvrir un passage à des prétentinos eieessîTement exagérées. >
— Quel ton impertinent ! dit tout haut Fidéline.
De Ponteuil n'avait plus la consci^see de ce qu'il lisait. Cependant il {poursuivit :
c Assez bien de figure, quoique trop maniérée, mademoiselle Fidéline aurait dû s'exercer longtemps sur les théâtres secondaires avant de se montrer sur les planches du Théâtre-Italien. Elle n'a presque pas de voix ; le peu qu'elle en a s'échappe par éclats àè^ efairants. Sa méthode est mauvaise, ses gestes sont sans noblesse. Nous ne pouvons voir dans ses débuts que le fait d'une vocation menteuse et décevante autant pour elle que pour nous. »
— Misérable follie«lairel qui donc le châtiera? dit, dans un accès de colère, la conaédienne blessée.
De Ponteuil acheva presque sans haleine cette dernière phrase :
< Cependant mademcnselle Fidéline est encore assez jolie pour trouver à la Comédie-Italienne des succès qui n'auront pas absolument besoin du concours de sa voix. »
—Ceci est un outrage I s'écria-t-elle, et je serai vengée!...
Comme elle se retowrBait pour voir si te marquis partageait S(m indignation , de Ponteuil tombait à terre, évanoui» perdant abondamnient du sang par
Tendroit de sa blessure. Alors seulement Fidéline apprit que le jeune marquis de Ponteuil était blessé. Du reste, c'était une femme accomplie.
L'époque à laquelle se rattache cet(e histoire de coulisses était Tàge d'or des femmes de théâtre dans le sens réel et figuré du mot. Quel gentilhomme se respectant un peu ne sacrifiait une partie de ses revenus à satisfaire les goûts et les penchants d'une actrice ? Walteau no^s a légué des témoignages authentiques de la molle dissipation de ces jolies créatures, qui ont posé sous ses yeux pour la gloire de ses travaux et pour notre édification privée. Son pinceau de colibri nous les a représentées dans presque tous les actes de leur vie insoucieuse : — sur le gazon et tenant dans leurs petites mains de longs verres de vin d'Aï, premier baptême du vin de Champagne ; — promenées dans l'air sur une balançoire et livrant aux zéphirs leurs robes insuffisantes ; — à demi couchées sur leur sopha, et perdant dans un sommeil ingénieux leurs mules et leurs gants; — pinçant de la mandoline et ne s'opposant pas à ce qu'on prenne sur leurs épaules bien des choses qui ne sont pas sur la partition. — Enfin Watteau nous a transmis leur
280 LA COMÂDIE
biographie et leurs portraits, sans se préoccuper de la moralité de sa tâche.
Il n'a oublié que les mères d'actrices, et c'est h déplorer sa négligence; car elles s'en vont tous les jours avec les dieux, c'est-à-dire avec ceux qui faisaient des déesses de ces filles d'actrices. Madame Pomelin les contenait toutes. Sa fille avait été sa plus belle espérance depuis l'âge le plus tendre. A chaque charme nouveau qu'elle découvrait en elle, elle se disait : a Ceci est pour le Théâtre-Italien; voilà un pied qui vaut bien trois mille livres de revenu ; voilà des cheveux qui représentent le double. » Et, le jour où elle reconnut que Fidéline possédait une voix juste et agréable, elle s'écria : « Ma fortune est faite! Mettons-nous dans nos meubles, i
Il est juste d'avouer que madame Pomelin n'avait rien négligé pour l'éducation de sa fille; chaque disposition intelligente de Fidéline avait été développée, cultivée et perfectionnée par un maître particulier de musique ou de danse, de langues ou de dessin, de déclamation ou de grâce. On s'explique ainsi la vigilance qu'elle exerçait autour de sa fille et Texcès d'ambition où elle fut jetée par le succès de ses débuts à la Comédie-Italienne. Dès le lendemain de cette épreuve décisive, elle loua pour sa tille un bel appartement dans un petit hôtel élégant; elle prit à gages une femme de chambre et un valet de pied ; e!!v. loua pour trois mois un carrosse, deux chevaux
et un cocher qui s'appelait Flamand, quoiqu'il fiit né à Fontainebleau. Ce luxe était logique : il fallait poursuivre jusqu'au bout Tœuvre commencée ; mais comme il ne pouvait durer, quelque élevés que fussent les appointements de Fidéline, il importait \k madame Pomelin de réussir tout de suite, sous peine de voir périr dans un même naufrage ses espérances, ses peines et ses soins.
Si Ton se rappelle Tentretien de madame Pomelin avec sa fille, on sera parfaitement instruit de l'extravagance de son ambition maternelle. Le roi avait applaudi sa fille, le roi avait adressé son portrait à Fidéline, le roi voulait du bien à toutes les jeunes femmes, cela n'était que trop notoire : le roi convenait donc à sa fille. Elle planta son pavillon sur cette idée. Sa fille était donc dévolue au roi, comme les fruits des serres royales, comme les poissons de la première marée qui arrive à Paris. Elle eût volontiers peint sur les épaules de sa fille ces mots qu'on grave sur les canons anglais : King*s own (bien du roi).
Pour la défense de madame Pomelin, l'impartialité commande de dire qu'à l'époque oii elle florissait il était sans exemple qu'une comédienne se fiit unie autrement que par le cœur avec Thomme de son choix. On n'avait pas même un seul miracle à citer. L'état des mœurs expliquait donc» sans la justifier, ^'excellente madame Pomelin, obéissant à la faiblesse si peu morale de chercher un roi pour suppléer le
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mari qu'elle ne pouvait offrir à sa fille. Eu matière de pis-aller, le bon sens indique que c'est aa plus brillant qu'il faut recourir; et madame Pomelin avait prodigieusement de bon sens.
Elle n'avait pas vu sans une vive contrariété, pour toutes ces raisons fort bien déduites, les assiduités du marquis de Ponteuil auprès de sa fille : c'était le loup dans la bergerie. Dans sa sagesse, elle décida de frapper un grand coup avant que le mal ne devint plus grave.
Madame Pomelin se présenta chez le marquis de Ponteuil. Complètement guéri de sa blessure, celui-ci songeait en ce moment aux détails de sa toilette pour la soirée qui se préparait. Fidéline jouait dans un opéra nouveau composé par Sedaine; tout Paris assisterait à cette représentation, destinée à confirmer les succès obtenus par Tactrice sur le point de s'emparer de la vogue, ou à donner raison à ceux qui l'avaient accusée de n'avoir réussi que par sa jeunesse et le charme incontestable de sa beauté. Cette soirée, et l'on n'en était séparé que par quelques heures, absorbait toutes les pensées du jeune marquis, à qui rien maintenant de ce qui regardait Fidéline n'était indifférent : opinions sur son talent dans le monde, tracasseries de coulisses, rivalités de rôles, critiques des gazettes.
A ce propos, il est utile de dire que le rédacteur du Mereun, qui avait parlé de Fidéline en ternes si
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légagés, avait reça des coups de bâton sur les reins en pleine place publique.
De Ponteuil courut recevoir madame Pomelin, qui ne fit pas longtemps languir son impatience.
— Monsieur le marquis, vous ne m'attendiez pas? •
-— Je sois toujours prêt à recevinr les personnes aimables, madame Pomelîn.
— Vous me rassurez. Vos visites, monsieur le marquis» nous honorent infiniment, ma fille et moi, mais elles nous font le plus grand tort du monde.
— Je n'imagine pas le dommage qu'elles peuvent vous causer; il me semble, d'ailleurs, qu'elles n'ont pas déplu jusqu'ici à mademoiselle Fidélinc.
— Ma (ille est une étourdie; il est mal à elle de se prêter à vos insistances amoureuses.
— Je l'aime.
— Tant pis I
— Elle m'aime aussi.
— Tant pis I tant pis I
— J'estime son talent.
— Vous nous perdez.
— Je la respecte.
— Vous nous ruinez pour toujours.
— Je n'ai que des vues honnêtes.
— Vous nous réduisez à l'hôpital, monsieur le I marquis.
— Mais en quoi, expliquez-vous, madame Pomelin,
ma présence chez vous entratne-t-eile ta&t de malheurs?
— En faisant croire que vous êtes Tamant de ma fille.
— Oîi est le mal ?
— Voyons, monsieur le marquis, puisque vous voulez forcer une mère à vous dire toute sa pensée, raisonnons. — Ma fille doit demeurer toujours honnête, ou céder à la séduction dont elle n'est que trop entourée. Il n'y a pas de milieu. Mon vœu le plus cher est qu'elle se conserve pure et vertueuse.
Madame Pomelin éternua.
— Je m'enrhume, je crois, dit-elle.
Elle poursuivit :
— Mais si la fatalité voulait qu'elle oubliât ses devoirs, je dois désirer, comme mère, que son sort soit le plus heureux possible, malgré sa faute même.
— Je crois vous comprendre, madame Pomelin.
— Alors vous me plaignez.
— Je vous admire, au contraire, dit de Ponteuil, qui, rapprochant son fauteuil de celui de son interlocutrice, afin de pouvoir parler plus bas, ajouta : — Madame Pomelin, si je vous envoyais dans une de mes terres en Normandie, où vous passeriez l'existence la plus douce pendant toute rannée?...
— J'aime assez l'existence la plus douce, répondit madame Pomelin.
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— Et votre mari» continua de PonteuU, je le créerai gsurde de mes bois en Lorraine.
— Je n'ai aucone objection sérieuse à faire, répliqua madame Pomelin, à la distance où vous nous placerez l'un de l'autre.
— Votre fille aînée, la sœur de Fidéline, sera convenablement dotée par moi, afin qu'elle se marie l)ientôt.
— Ce jeune homme, pensa madame Pomelin, nous estime, je le vois, à notre valeur.
— Quant à votre fils. . . ♦
— C'est tout mon portrait, interrompit madame Pomelin.
— Quant à votre fils, il ira gérer les plantations de mon oncle à Calcutta. Il aura un traité de vingt ans, à six mille livres par an.
— Mais il me semble avoir ouï dire qu'on ne vivait pas plus de cinq ans dans ce pa]fs malsain?
— Il y a des'exemples qui confirment cette vérité, répondit de Ponteuil.
— Je vous rendrai réponse demain, dit madame Pomelin en se levant.
— Et demain je vous signerai tous les engagements avantageux que j'ai eu l'honneur de vous proposer, si vous les acceptez.
— A demain donc, monsieur le marquis.
— Mes très-humbles respects, madame Pomelin. La Pomelin sortit.
— Noble fille I s'écria le marquis en baisant le partrait de Fidéline, je t'arracherai à ce bourbier.
La porte de l'appartement se rouvrit.
— C'est encore moi, monsieur le marquis : vous n'auriez pas besoin de quelques douzaines de mouchoirs de batiste? c'est ce qu'il y a de plus fin.
— J'achète d^avance^ madame Pomelin, tout ce qu'il vous plaira de remettre à mon valet de chambre.
— Si cet hommeétait seulement maréchal de France, murmura madame Pomelin en descendant les marches de rhôtel Ponteuil, il aurait, je crois, la préférence.
Cette belle réflexion de madame Pomelin nous laisse pressentir le motif pour lequel elle avait remis au lendejipain la conclusion du traité proposé par le marquis de Ponteuil. Elle avait une dernière et magnifique chance k tenter dans la soirée. La soirée commençait.
L'affluence appelée à la Comédie-Italienne pour entendre Fidéline dans un rôle nouveau était encore plus grande qu'à la première soirée de ses heureux débuts. Deux comtes, qui arrivèrent en même temps devant la grille du vendeur de billets d'entrée, se prirent de si chaude querelle, pour avoir une seule et uni(]ue place de seconde galerie, qu'ils allèrent nn
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instant à Técart et tirèrent bravement leurs épèes. Le plus jeune fat blessé ; l'antre jouit de son entrée, achetée, on peut le dire, au prix du sang. Le désir d'emplir ses oreilles des sons suaves si délicieusement filés par la belle actrice n'était pas le motif absolu de cet empressement. Des esprits mécontents, des esprits foux, pour s'exprimer avec indulgence et pitié» des caractères malheureux, ayant, par des pro** pos de café, des écrits louches et railleurs, cherché à mettre en doute certaines parties de ses facultés musicales» le poivre répandu par leurs critiques sur tant de vives admirations avait exalté les plus raisonnables. La majorité voulait que son enthousiasme, en venant, fût solennellement ratifié; la partie douteuse, la partie faible, mais importante cependant, à cause de son audace, accourait pour que 1 événement lui donnât hautement raison contre le blâme accumulé sur elle. La crainte se mêlait ainsi au plaisir promis, car nul ne pouvait assurer que la malveillance, cette déesse née de l'accouplement monstrueux d'un auteur dramatique sifQé et d'une actrice repoussée, ne se manifestât par des actes odieux.
On se ferait difficilement une idée de l'éclat donné à la salle par la richesse des toilettes, aujourd'hui que nos habits sombres, d'une parfaite égalité et d'un parfait ennui marron, nous placent si loin de ces jours de splendeur aristocratique. Tout l'or, tous les diamants» passés d'I^érita^e ea liéritage, sans altér«n
tion, jusqu'à ces lointains descendants, étincelaient et rayonnaient. La richesse faisait cuirasse à la naissance, le beau métal enveloppait le grand titre, la France était montée en un diadème dont le roi était la grosse perle.
Quoique mourant, le roi, pour se distraire de ses souffrances, s'était rendu au spectacle; à son entrée, Torchestre avait fait entendre l'ouverture; le rideau allait se lever sur la pièce nouvelle et Tactrice tant souhaitée.
En ce moment, on ne pensait pas moins au marquis de Ponteuil qu'à Fidéline : on s'entretenait dans chaque loge de sa folie si bien soutenue, de son étrange projet de mariage, de ses querelles avec sa famille et tous ses parents jusqu'au dernier degré ; de la froideur de ses amis, honteux d'une union inouïe; de son duel avec le marquis d'Arqués, généreux vengeur de l'affront fait par un seul à tous. Excepté quelques esprits philosophiques élevés à Técole de J.-J. Rousseau et de Diderot, personne ne se sentait porté pour lui à l'indulgence. Il était unanimement convenu que toutes les portes lui seraient fermées, et on a déjà vu que l'imprudent marquis avait subi, dès le commencement de sa passion, les effets de ces menaces. Mais son parti était pris : riche, il se passerait de l'appui des autres; marquis, nulle puissance au monde ne l'empêcherait de créer Fidéline marquise en se mariant avec elle* Quelle ravissante marquise ne serait-elle
pas, elle si distinguée dans ses manières, si célèbre par son talent, si douce et si jolie I Pour la première fois, le génie s*alliait au rang; une révolution s'opérait : le marquis de Ponteuil en donnait le signal.
Fîdéline n'entrait en scène que vers la fin du premier acte, et cela avait été ainsi arrangé pour qu'elle n'épuisât pas ses moyens d'abord et qu'elle en gardât la meilleure partie pour le second et dernier acte de l'ouvrage de Sedaine.
Elle parut; la salle vacilla sous l'effort subit des battements de mains; il fut impossible d'attendre que le roi eût pris une initiative consacrée. Le roi ne s'en fâcha pas; il n'en applaudit pas moins. On remarqua qu'à son immense talent la jeune actrice avait ajouté l'appui si précieux de l'expérience. Même abondance, même expansion, même désespoir de moyens, si l'on peut s'exprimer ainsi ; mais de l'adresse à mesurer ses forces, mais de l'adresse, plus grande encore, à les diriger avec une admirable variété sur tous les points et de manière à ne laisser aucune note dans l'ombre. A son début elle avait réussi ; ici elle triomphait.
Le premier acte finit comme une victoire. A vrai dire, le second acte n'avait été écrit que pour Fidéline ; il reposait sur elle tout entier. Elle chante son grand morceau, on l'écoute, on est ravi; mais, profitant de ce calme extatique, une volée de coups de sifflets part tout à coup. Fidéline chancelle,
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pàlit et tombe. La moitié de la salle avait reçu le coup. Tons les jeunes gens portent la main à leur épée; les femmes s'indignent; )e roi s'est levé à demi : on a osé siffler en sa présence!
De Ponteuil court k Fidéline, la soulève dans ses bras aux yeux de deux mille spectateurs, et l'emporte au foyer des comédiens, où des soins lui sont donnés.
On répétait avec indignation dans la salle :
— C'est une cabale I cW une infâme cabale I On a sifflé de ce côté I
— Non, c'est de celui-ci !
— Non, c'est d'en haut !
— On vient d'arrêter les misérables.
— Non, ils se sont échappés I
— Vous vous trompez, on les tient.
Pendant cet orage de propos, la charmante Fidéline recouvrait ses sens, grâce aux médecins appelés autour d'elle par de Ponteuil ; mais sa raison, en revenant, lui rendait pins poignante la honte éprouvée. Elle eût préféré mourir sous le coup que de se sou-venir de l'aBront qu'elle avait reçu, si le choix lui avait été permis. Que ne lui disait pas le marquis pour la consoler! 11 lui citait tous les noms des grands artistes dont les débuts avaient été marqués par les mêmes outrages; il lui rapportait l'allliçtion de la salle entière, et enfin il ajoutait en lui baisant les mains :
— :Dahs trois jours expire Teiigagement anqnel mon malheureux duel m'avait forcé de souscrire, et dans trois jours vous serez ma femme, marcpiise de Ponteuil. Pourquoi pleurer et vous désoler quaud votre bonheur est à vos pieds?
Un page de Louis XV entra dans le foyer, et, en s'approchant de Fidéline, il lui dit :
— Mademoiselle, le roi, mon maître, m'envoie savoir de vos nouvelles.
Ces paroles, que peu d'actrices avaient méritées d'une bouche royale, inspirèrent cette réponse à Fidéline :
— Monsieur le régisseur, qu'on lève le rideau 1 Je jouerai ou je mourrai 1
L'énergie de l'enthousiasme public fut triplée quand Fidéline, courageuse et pâle, vint chanter jusqu'aux bords de la rampe. Elle fut touchante, elle fut sublime ; elle alla au cœur par tous les chemins qu'il lui plut de prendre. De Ponteuil était fou de bonheur et de crainte : si Fidéline allait succomber à tant d'émotions diverses I
Le rideau descendit à regret sur une si belle vengeance.
Enfin la salle se vida en quelques minutes; il ne resta plus personne.
Je me trompe : une seule personne n'était pas encore sortie. Cette personne se prit à rire comme une bienheureuse en promenant son regard autour
des galeries jsolitaires pour les reporter sur la scène.
Celui qui aurait lu dans l'âme de cette femme y aurait vu ces mots :
c Si je n'avais pas fait siffler Fidéline, je n'aurais jamais eu l'occasion de la faire rappeler. Le mal et le bien m'ont réussi, et tout est bien. Le roi a envoyé un page à Fidéline pendant qu'elle était évanouie au foyer; demain le même page sera chQz elle. »
Cette honorable •personne, cette femme, c'était madame Pomelin.
On lui doit l'usage de redemander les actrices.
C'est l'invention d'une mère, perfectionnée plus tard par les amants.