‹ La Comédie française. Première sér. NoticesChapitre 13 sur 22 · RAYMOND POISSON · texte numérisé non relu

RAYMOND POISSON

e même que Fiorilli et Dominique personnifiaient Scaramouche et Arlequin sur la scène italienne, ainsi Poisson devint synonyme de Crispin sur la scène française. Quoique plusieurs écrivains, en effet, aient affirmé que remploi de Crispin fut bien antérieur à Poisson parmi nous, et que cet acteur ne fit qu'en composer le costume, il est prouvé qu'il est également le créateur du rôle, emprunté maintenant non plus au théâtre italien, mais au théâtre espagnol.

Michaud , qui veut à toute force que les Crispins aient été introduits par un autre sur notre scène nationale, en donne pour preuve que la comédie de Crispin musicien s'est jouée bien avant les débuts de Poisson. Mais Michaud commet là une erreur qu'il eût facilement évitée en consultant les dates : Crispin musicien, comédie en cinq actes, en vers, de Hauteroche, fut représenté pour la première fois à l'hôtel de Bourgogne au mois de juillet 1674, et Poisson faisait partie de la troupe depuis i65i. Le

document authentique qui mentionne cette date ajoute même que la pièce eut quarante représentations de suite, quoique dans la plus mauvaise saison pour le théâtre.

La vérité est que Raymond Poisson fonda remploi de Crispin en 11:04, et la discussion ne peut s'établir que sur le titre de la pièce où il parut. Certains mémoires indiquent colier Je Salamanque, ou les Généreux Ennemis, tragicomédie de Scarron. Mais ils ignorent qu'au lieu d'une seule pièce il y en a deux : Tune, V Écolier de Salamanque, tragi-comédie en cinq actes, en vers, de Scarron*, l'autre, les Généreux Ennemis, comédie en cinq actes, en prose, de l'abbé de Boisrobert, qui avait indignement volé à son confrère et l'idée et l'arrangement de sa pièce.

Maintenant, comme le Bachelier de Salamanque a été représenté sur le théâtre du Marais et les Généreux Ennemis à l'hôtel de Bourgogne, où jouait Poisson, il y a tout lieu de croire que c'est dans cette dernière comédie que figura d'abord notre acteur. Cela, d'ailleurs, ne modifie en rien notre opinion, puisque l'abbé de Boisrobert, en rusé compère, hâta de telle sorte les répétitions de sa pièce que le plagiat précéda de quelques mois l'apparition de l'original (1654).

Reste le costume, dont bien certainement Poisson fut le père, et qui nous est parvenu tel que l'imagina ce comédien. Il en prit le modèle, écrit-on, sur les déserteurs espagnols qu'il eut occasion de rencontrer dans le midi de la France, au temps de ses tournées théâtrales, et, en vérité, le travestissement noir du Crispin avec son chapeau bas, sa large collerette et ses. manchettes de dentelle, son justaucorps à courte basque, son petit manteau et ses jarretières à boucle de cuivre, était bien celui de cette sorte d'individus,

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qui, réfugiés alors dans notre pays, se mettaient au service des gens riches pour y vivre à leur aise et leur prêter, à l'occasion, le secours de leur poigne. Sans vouloir nier absolument cette assertion, il est certain qu'à l'époque où Poisson faisait partie d'une troupe de province, les Crispins n'étaient point encore introduits au théâtre, et que, par conséquent, il ne pouvait en combiner l'habillement. Disons, pour être juste, que, vers 1664, Scarron, Boisrobert, Thomas Corneille, etc., ayant emprunté le personnage à la scène espagnole, il fallait un valet jdu cru, et qu'alors Poisson mit ses souvenirs au service de ces auteurs pour leur fournir le costume obligé. Encore y introduisit-il un complément tout parisien : les longue et larges bottes que portaient à cette époque nos domestiques pour ne point se crotter dans les rues mal pavées de la capitale. Quelques écrivains, et d'Allainval en tête, ont prétendu que Poisson les avait imaginées pour cacher l'insuffisance de ses mollets. Mais, s'il en était ainsi, le comédien les eût adoptées dans ses autres rôles. Au reste, il est prouvé que l'usage des bottes au théâtre existait bien antérieurement à lui.

Maintenant que nous avons présenté Poisson-Crispin au lecteur, nous allons fournir quelques renseignements sur cet excellent comique, le premier d'une famille qui a illustré le théâtre français pendant plus d'un siècle.

Raymond Poisson, autrement dit Poisson l'Ancien, était fils d'un mathématicien plus savant que riche, qui habitait dans le voisinage du Palais le cinquième étage d'une maison de pauvre apparence. 11 se livra d'abord à l'étude de la chirurgie, et nous trouvons intéressant, à ce propos, de cueillir dans le jardin poétique du comédien-auteur un

fragment cTépître à M. le vicomte ***, où le spirituel Poisson fait allusion à son premier état et à la position peu fortunée de son père :

...Je reviens à mon histoire.

Nous fûmes donc, sans page ni laquais,

Chez mon père, auprès du Palais,

Qui logeait au cinquième étage;

Ne pouvant monter davantage

(Car sa chambre était un grenier),

Nous entrâmes, moi le premier,

Pour prendre la meilleure chaise,

Croyant vous y mettre à votre aise ;

Mais mes soins furent superflus,

Le temps s'était assis dessus,

Et, comme à tout perdre il travaille,

Il en avait usé la paille.

Cependant je vous y saignai,

Et je crois que je vous tirai,

Dans une petite terrine

Qui tenait environ chopine,

Trois palettes de sang d'agneau ;

Le corail n'était pas plus beau.

J'en avais. quelque conscience,

Mais c'était de mon ordonnance;

Je n'en voulus pas tirer moins.

Pourtant, par mes ignorans soins,

En huit jours l'affaire en fut faite :

Je vis votre santé parfaite,

Et tout le mal alla si bien

Que Monsieur n'en vit rien.

Sans doute la chirurgie alla mal ou fut peu dans les o-oûts de l'artiste, car nous voyons Raymond Poisson abandonner la lancette après la mort de son père, et entrer au service du duc de Créquy, gouverneur de Paris et premier gentilhomme de la Chambre. Là n'était pas non plus la réalisation de ses rêves : une irrésistible vocation le poussait vers le théâtre, et si ardente se fit bientôt sa passion que, pour la satisfaire, il se sauva de chez son pro-

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tccteur, et courut s'engager dans une troupe de comédiens ambulants.

Tous les hasards et toutes les tribulations d'une existence d'aventure l'attendaient dans sa nouvelle carrière. Poisson s'y soumit pourtant avec joie, et peut-être se fût-il contenté de la province toute sa vie si Louis XIV, qui eut occasion de le voir dans je ne sais quelle ville, ne se fût montré tellement ravi de ses talents qu'il l'agréa sur le champ parmi ses comédiens et le fit venir à Paris, où son premier soin fut de le réconcilier avec le duc de Créquy.

Poisson, il faut le remarquer, n'avait pas fait un long stage parmi les acteurs ambulants : né en 1 633, admis à l'hôtel de Bourgogne en i65i, il avait dix-huit ans seulement à cette dernière époque. Depuis il ne quitta pas le théâtre. Lorsque les troupes du Marais, de l'hôtel de Bourgogne et du Palais-Royal, furent réunies en une seule (1680), il fut désigné pour en faire partie, et, devenu acteur de la Comédie française, il continua d'y figurer jusqu'en février i685, moment où il prit sa retraite après trente-quatre ans d'exercice. Poisson ne devait point profiter longtemps d'un repos si bien mérité. Le 9 mai 1690, il succombait sur la paroisse Saint-Sauveur, où son corps fut inhumé.

Louis XIV ressentit un véritable chagrin de la mort du comédien. Comme à quelques jours de là, raconte Lemazurier, on pariait de Poisson au lever du roi : « C'est une perte, dit le monarque, il était excellent acteur! — Oui, reprit Boileau, pour faire un D. Japhet : il ne brillait que dans ces misérables pièces de Scarron. » Cette brusque réplique déplut fort à Louis XIV, qui estimait Poisson et portait, comme on sait, quelque intérêt à la veuve de Scarron. Racine, témoin de cette étourderie de son ami,

en fut affligé et lui dit en sortant : « Je ne puis donc paraître avec vous à la cour, si vous êtes toujours si imprudent! — J'en suis honteux, répondit Boileau, mais quel est l'homme à qui il n'échappe pas une sottise? »

Non seulement la critique de Boileau était maladroite et impertinente envers la mémoire de Facteur, mais elle était encore injuste. Poisson plaisait autant au public qu'au monarque, et, si Ton considère que le naturel, la verve et l'originalité furent les premières qualités de ce comédien, on s'explique la grande réputation dont il jouit durant sa vie et qui entoura longtemps son nom après sa mort.

Ouvrez les chroniques ou les ouvrages de l'époque, vous y verrez que Poisson avait tant de succès au théâtre que ses camarades et ses successeurs s'imaginèrent de le copier et de lui prendre même ses défauts, afin de s'attirer par ce moyen les bonnes grâces du spectateur. « Il parlait bref, dit d'Allainval, et, comme il n'avait pas de gras de jambes, il imagina de jouer en bottines : de là tous les Crispins bredouillèrent et se bottèrent. Je m'étonne qu'ils ne poussèrent pas l'extravagance jusqu'à s'agrandir la bouche, parce que Poisson l'avait énorme. »

Ce n'est pas tout, constate Lemazurier, le public s'était si bien habitué à ce défaut de bredouiller qu'il le vit avec plaisir passer de Raymond Poisson à son fils Paul et à son petit-fils François-Arnould, qui se succédèrent dans son emploi.

Dans l'éloge que je fais de Raymond, je ne vais pas jusqu'à prétendre qu'il faille considérer ce comédien comme une de nos gloires théâtrales. Son jeu, qui n'était ni fin ni distingué, avait le mauvais ton de nos farces de tréteaux. C'est la faute d'une époque dont Poisson, acteur de transi-

tion, conservait les défauts, et nous ne saurions Pen rendre responsable. Ce qui est évident, c'est que la vivacité de sa réplique ou de ses saillies, la façon burlesque avec laquelle il débitait les grosses plaisanteries de ses rôles, lui gagnèrent les suffrages de la cour et de la ville, et que, parmi les grands seigneurs qui le goûtaient le plus, figura au premier rang le grave Colbert.

Et serait-il le seul, n'est-ce pas un titre suffisant à l'attention de la postérité que celui d'avoir créé un personnage, de s'être identifié avec un type jusque-là inconnu, de lui avoir donné un corps, un caractère? Crispin, ce valet fanfaron, bourru et vantard, Espagnol par la jactance et Gaulois par l'esprit, s'est véritablement incarné dans Poisson, qui en a transmis l'original à ses successeurs. Il faut convenir aussi que son physique le prédestinait à l'emploi : une taille élevée, de larges épaules, un cou épais, une face ronde et joviale; enfin une bouche assez grande pour loger toutes les énormités de son grotesque répertoire! Ajoutons que, dans les scènes ou un rire franc et sonore venait le dilater encore, cet orifice prenait des proportions fantastiques. C'est pour cela, nous apprend d'Allainval, que dans la petite comédie intitulée le Deuil on fit dire à l'acteur :

Je vous réponds, Monsieur, d'une bouche assez large.

Montfîeury ne manqua pas non plus de faire allusion à cette amusante particularité dans la Femme juge et partie . Poisson-Bernadille s'étant écrié :

Pour mon visage, il a, sans être trop farouche, Quelque chose de grand.

Gusman de répliquer :

Oui, Monsieur, c'est la bouche.

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On a dit et répété que Raymond Poisson fatiguait ses protecteurs de ses suppliques, cela est parfaitement exact. Mais quelques écrivains ont ajouté que ces morceaux rimes témoignent d'aussi peu de talent que de dignité : la seconde assertion est erronée. — Le lecteur jugera au contraire, d'après les échantillons suivants, que Poisson maniait le vers avec autant d'originalité que d'esprit naturel.

11 devait jouer dans la Mère coquette de Quinault, dont la première représentation eut lieu en octobre i665, et il n'avait pas de costume. Rien de plus simple que de s'en épargner les frais en le faisant payer à Tun de ses protecteurs! Ce fut sur le duc de Créquy qu'il jeta son dévolu, et voici quelques passages de sa requête :

J'y joue un marquis, et je gage

De faire rire comme il faut.

C'est un marquis de conséquence,

Obligé de faire dépense

Pour soutenir sa qualité.

Mais, s'il manque un peu d'industrie,

Il faudra, malgré sa fierté,

Qu'il s'habille à la friperie.

Vous, des ducs le plus magnifique,

Et le plus généreux aussi,

Je voudrais bien pouvoir ici

Faire votre panégyrique.

Je n'irais point chercher vos illustres aïeux, Qu'on place dans l'histoire au rang des demi-dieux. Je trouve assez en vous de quoi me satisfaire : Toutes vos actions passent sans contredit

Ma foi, je ne sais comment faire

Pour vous demander un habit.

Colbert recherchait Poisson, dont l'entrain l'amusait; il le prit même en telle affection qu'il le combla de ses bontés et accepta d'être parrain de l'un de ses enfants. De là l'opiniâtreté du comédien à le poursuivre de ses vers inté-

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ressés. C'était un déluge de placets à fatiguer le ministre le plus débonnaire. Un jour que l'artiste solliciteur se présentait devant lui armé de ses éternels compliments : « Vous n'êtes faits, vous autres, s'écria Golbert impatienté, que pour nous incommoder de la fumée de votre encens. — Monseigneur, reprit Poisson, qui ne se laissait jamais démonter, je vous assure que celui-ci ne vous fera pas mal à la tête; il n'y a rien qui approche de la louange. » Et il

commença d'une voix sonore :

Ce grand ministre de la paix, Colbert, que la France révère, Dont le nom ne mourra jamais

« Assez, assez, interrompit le ministre, vous voyez bien que c'est toujours la même chose! — Pardon, Monseigneur, encore un mot, s'il vous plaît. » Et, prenant tout à coup un ton badin, il continua :

Eh bien, tenez, c'est mon compère.

Fier d'un honneur si peu commun, Est-on surpris si je m'étonne Que, de deux mille emplois qu'il donne, Mon fils n'en puisse obtenir un?

La chute parut si ingénieuse à Colbert qu'il en rit de bon cœur et accorda sur-le-champ une place à son filleul.

Poisson, qui tournait fort bien le compliment, à rencontre de l'opinion précitée, ne se marchandait pas la satire à lui-même, quand l'occasion se présentait. J'en donne pour exemple son épître dédicatoire à Franchin, auquel il offrit sa pièce le Poète basque.

« Je vous dirais bien, écrit-il, que la grande réussite et

l'empressement des libraires méritaient un nom aussi

fameux que le vôtre -, mais je ne saurais mentir, elle a eu

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un destin tout contraire. La vérité est que je croyais faire une pièce admirable; que je vous l'avais destinée avant que d'en avoir fait un vers, et que je ne puis encore m'empêcher de l'enrichir de votre nom. Excusez, je vous en prie, et mon audace et mon obstination, et ne vous en chagrinez

pas davantage Quoique je ne sois qu'une cinquième

partie d'auteur, j'ai plus d'amis libraires qu'un auteur tout entier. Ils sont tous infatués de ce que je fais; ils me disent sans cesse que mes pièces ne se peuvent payer, et je vois bien qu'ils ont raison, car personne n'en achète; et, si eux et moi n'en faisions des présents, nul n'en aurait que nous. Ce n'est pas faute qu'ils ne crient de toute leur tète quand je suis à leur boutique : « J'ai les comédies de M. Poisson, i .Messieurs, voyez ici»; et c'est là que la joie secrète d'un petit auteur de rien ne se peut exprimer. J'avoue aussi qu'entendre son nom éclater dans le Palais, par la bouche d'un libraire, est quelque chose de bien glorieux. J'ai, grâce à mon génie, reçu cet honneur et goûté la joie de me voir imprimé; mais je crois que celle de se voir vendre est tout autre; et c'est celle-là que je n'ai pas encore sentie, quoique j'aie exprès été quatre ans de suite fort souvent au Palais. Je me souviens pourtant qu'un matin je pensai bien avoir entière satisfaction là-dessus : il ne s'en fallut presque rien. Un honnête homme voulut donner trois sols du Baron de la Citasse, et le libraire, en me montrant, lui dit : « Tenez, voilà l'auteur, qui sait bien que je ne puis « les donner à moins de cinq; la reliure m'en coûte deux. » Dès aussitôt, cet homme, quoique mal vêtu, ne manqua ni de civilité ni d'esprit. Il m'aborda, me traita d'illustre et d'admirable; me dit qu'il avait mille fois remarqué dans mes ouvrages le plus beau génie du monde; enfin il m'ac-

câbla de tant de louanges que je ne pus m'empècher de lui faire présent de la pièce qu'il voulait acheter... »

Il est impossible de se moquer plus agréablement de ses propres œuvres, et nous avons dit, quand il s'agit de Baron, combien ce dernier était loin de cette modestie de bon aloi. Mais, si nous rendons à notre artiste la justice qu'il mérite, il ne faut pas fermer les yeux sur ses défauts, et nous devons à la vérité de confesser que souvent ses épîtres témoignent d'un caractère peu digne. J'insisterai sur une seule, non que je veuille en critiquer la forme comme j'en condamnerai le fond ; elle est au contraire amusante en ce que Poisson s'y exprime avec une liberté de langage assez étrange vis-à-vis d'un roi. Mais à ses côtés curieux elle joindra le double avantage de mettre en lumière un fait demeuré obscur jusqu'ici, et de corriger une erreur accréditée chez les anciens biographes, relativement à une prétendue pension que Louis XIV aurait octroyée au comédien.

Voici, à ce propos, comment s'exprime Lemazurier, auquel nous empruntons notre citation : « Les stances suivantes que Poisson adressa au roi furent récompensées d'une pension de 400 livres ; elles prouvent qu'il en faisait une de 1,000 livres à la veuve de l'acteur Bellerose, nous n'avons pu découvrir pour quelle raison. * Bien entendu, je pratique de nombreuses coupures dans le morceau que la Galerie du Théâtre-Français donne tout au long :

A ceux qui se mêlent d'écrire On dit que vous donnez de quoi; Cependant je m'en mêle, Sire, Et vous ne pensez pas à moi.

Me ferez-vous passer pour buse?

Souvent les enfants de ma muse Par d'heureux cas fortuits vous ont désennuyé.

Ah! Sire, que votre suffrage De ma veine tremblante eût enflé le courage Si vous ne m'eussiez oublié !

Oui, Sire, donner tous les ans

Mille francs à la Bellerose,

C'est trop pour moi, j'ai six enfants ;

Grand Roi, donnez-en quelque chose.

Je ne sais pas comment ma main

Mit mon nom sur ce parchemin; Je ne pourrai jamais plus chèrement écrire : Mille livres par an ! J'avais perdu l'esprit. Ah! n'était que mes vers vous ont diverti, Sire. Je souhaiterais bien n'avoir jamais écrit.

Quand je mis la main à la plume

Pur griffonner ces maudits trrits,

La Bellerose avait un rhume

Qu'elle avait fait venir exprès.

Qui l'aurait cru, Sire, je signe

Sur la bonne foi de sa mine, Qui dans sept ou huit jours promettait son trépas :

C'était ma flatteuse espérance ; Mais, Sire, elle et le rhume étaient d'intelligence :

La traîtresse n'en mourut pas.

Pourtant, si vous vouliez, Grand Roi, Comme elle n'est point ma parente, Que sa vie ou sa mort me fut indifférente, V jus n'auriez qu'à payer pour moi.

Je n'attendrais plus d'heure en heure Celle où j'aspire qu'elle meure; Vous changeriez mon triste sort :

Oui, triste, je le puis bien dire, Car si je n'espère en vous, Sire, Je n'espérerai qu'en la mort.

En dépit de quelques phrases triviales, de plusieurs expressions communes, les stances de Poisson méritaient d'être citées, à cause de leur naturel et du piquant de leurs saillies. Il est fâcheux que l'esprit dont elles sont animées soit loin de correspondre à l'innocent badinage de la forme. Je ne parle point du goût douteux des plaisanteries sur le trépas de la pauvre Bellerose, qui reviennent à tout mo-

ment. Mais cette répugnance de la part du comédien à s'acquitter d'une obligation est d'autant plus coupable que la dette était parfaitement régulière et qu'il l'avait consentie dans son propre intérêt.

Un arrêt du Conseil, conservé aux Archives nationales, nous servira à rétablir en même temps qu'il répondra à la question laissée pendante par Lemazurier.

Nicole Gassot, mariée en secondes noces au comédien Bellerose, jouait comme lui sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne, et se retira en 1660 par suite d'un arrangement passé avec Poisson, arrangement qui stipulait que cette actrice abandonnerait son emploi avec tous profits et avantages à la femme de son camarade, moyennant quoi les Poisson lui serviraient une rente viagère de 1,000 francs. Quant aux conséquences de la supplique rimée dont nous venons de transcrire différents passages, elles ne furent nullement une pension de 400 livres accordée à Raymond Poisson par Louis XIV, mais bien une réduction de 400 livres sur la rente viagère de 1,000 francs souscrite librement par le comédien au profit de Nicole Gassot, femme de Bellerose.

Voici la pièce in extenso :

1670 — 28 juillet.

Arrêt du Conseil, réduisant à 600 livres la pension faite par Raymond Poisson à Nicole Gassot, femme de Pierre le Messier, dit Bellerose.

Le Rov, s*étant fait représenter le contrat passé le 3o avril 1660 entre Nicole Gassot, femme de Pierre le Messier, dit Bellerose, ci-devant comédienne de la troupe royale de l'hôtel de Bourgogne, d'une part, et Raymond Poisson, aussi comédien de ladite troupe, d'autre part, par lequel contrat ladite Gassot, autorisée de son mari, a cédé ia place qu'elle occupait dans ladite troupe à Victoire Guérin, femme dudit Poisson, pour en jouir aux gages., appointe-

mens, droits et profits accoutumés, moyennant la somme de mil livres de pension viagère que lesdits Poisson et sa femme ont promis solidairement de payer par chacun an à ladite Gassot de Bellerose. Et d'autant que les appointemens donnés par Sa Majesté aux comédiens de la troupe royale sont destinés pour leur subsistance personnelle et leur donner les moyens de suivre Sa Majesté dans tous les lieux où ils sont commandés, pour rendre Les services auxquels ils sont obligés, et qu'il n'a pas été loisible à ladite Bélier :i quittant le service, d'exiger dudit Poisson la

pension de mil livres, ni à lui de la stipuler sans la permission de Sa Majesté; que d'ailleurs, étant excessive, elle ôterait audit Poisson les movens de subsister; à quoi Sa Majesté désirant pourvoir : Le Rov. étant en son Conseil, sans s'arrêter au contrat entre ladite Gassot de Bellerose et ledit Poisson, le 3o avril lôôo, que Sa Majesté a déclaré nul et résolu, sans restitution, néanmoins, des arrérages reçus par ladite Bellerose ou qui lui sont dus ou échus jusqu'au dernier décembre dernier, a ordonné et ordonne que ladite pension viagère de mil livres sera et demeurera réduite et modérée à la somme de 600 livres par chacun an, qui sera pavée et continuée par ledit Poisson à ladite Bellerose, pendant sa vie, de quartier en quartier, par forme d'alimens, à commencer du premier janvier dernier.

Du 28 juillet 1670.

Signé : Séguier, Colbert.

Ainsi, contrairement à l'opinion de Lemazurier, les 400 francs que gagna annuellement Poisson ne sortirent point de la cassette de Louis XIV \ ce fut la pauvre Bellerose qui fit tous les frais de la libéralité royale, et le comédien, peu scrupuleux observateur de ses engagements, eut Findélicatesse d'accepter les clauses d'un jugement injuste qui frustra sa camarade d'une grosse somme de 4,000 livres. En effet, Mlle Bellerose, n'étant morte qu'en p:*o, dut subir pendant dix années la notable réduction de sa pension.

Je quitte l'homme, que je tenais à présenter en toute sincérité, pour revenir à l'écrivain, qui a bien sa valeur. Poisson fut dans ses ouvrages ce qu'il était dans le monde et sur la scène : un esprit agréable, facile, pétillant de bons mots,

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mais un esprit trivial et grossier, qui personnifiait bien, je le répète, le théâtre d'une époque où Facteur comique était doublé d'un bouffon de parade ; aussi les plaisanteries de ses pièces sont-elles, la plupart du temps, de mauvais goût, et, si j'en reproduis une, c'est uniquement pour donner au lecteur la mesure de toutes les autres.

Nous assistons à la représentation des Femmes coquettes. — Madame vient de sortir, et deux pipeurs l'ont suivie pour lui voir prendre un lavement, car madame va ce soir dans le monde, et elle a imaginé ce remède, qui lui éclaircira le teint. Alors Crispin de s'écrier :

La courante à présent ne se danse pas mal, Si chaque dame porte un lavement au bal.

Il paraît qu'à cette aimable facétie le public faisait éclater sa belle humeur. Aujourd'hui elle serait moins favorablement accueillie. Réjouissons-nous-en; mais, jugeant fauteur selon le goût de l'époque, ne soyons pas étonnés si ses pièces eurent une certaine vogue au XVIIe siècle , si quelques-unes, et notamment le Baron de la Crasse et V Après-souper des auberges, demeurèrent longtemps au répertoire , si enfin l'ensemble de son théâtre , réuni en 2 volumes in-12, eut les honneurs de la réimpression (1687-1743).

Il ne m'est point venu à la pensée d'analyser l'œuvre dramatique de Raymond Poisson. Cependant j'ai cru intéressant de nommer au moins les différentes pièces, et j'en donne ici la liste, avec la date des premières représentations et quelques renseignements succincts.

Ces comédies sont au nombre de dix ; les voici par ordre chronologique :

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i° Lubin, ou le Sot rangé sic . comédie en un acte et en vers de huit syllabes, donnée à L'hôtel de Bourgogne, — février 166] .

2° Le Baron de la Crasse (souvent repris au théâtre), comédie en un acte en vers, dédiée au duc de Créquy et représentée à l'hôtel de Bourgogne en juin 1662. Poisson y avait intercalé une petite pièce en vers de huit syllabes intitulée Zigzag.

Le Fou de qualité, eu le Fou raisonnable, que la Bibliothèque des Théâtres, trompée parle double titre, a le tort de séparer en deux pièces, alors qu'il n'en existe qu'une seule. Comédie en un acte, en vers, donnée en 1 664 et dédiée par Fauteur à L'Angély, fou de Louis XIV. 40 U Après-souper des auberges, comédie en un acte, en vers, représentée à l'hôtel de Bourgogne en i665, et dédiée au prince de Rohan. Ce n'est, dit le Dictionnaire desThêâtrès, qu'une conversation dénuée de toute action. On Ta reprise cependant de temps en temps.

5° Le Poète basque, comédie en un acte, en vers, donnée au commencement de juin 1668 et dans laquelle est enchâssée la petite pièce de la Ménagère amoureuse, également en vers. Poisson, nous l'avons vu, avait dédié l'œuvre à Franchin, conseiller au parlement de Toulouse.

6° Les Faux Moscovites, comédie en un acte, en vers, représentée au mois d'octobre 1668.

7J Les Femmes coquettes, comédie en cinq actes et en vers, représentée à l'hôtel de Bourgogne, — 1670, — et dédiée au duc de Longueville. Cette pièce, la plus importante de toutes, fut reprise le Ier octobre 1692 sous le titre Fructus belli.

8° La Hollande malade, comédie en un acte, en vers,

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jouée au mois d'août 1672, à l'hôtel de Bourgogne, et inspirée par la guerre que la France soutenait contre les Hollandais.

90 Le Cocu battu et content, comédie représentée à l'hôtel de Bourgogne, également au mois d'août 1672, et qui n'a pas été imprimée.

io° Les Foux divertissanSy comédie en trois actes, en vers, avec trois divertissements, donnée au Théâtre-Français le 14 novembre 1680, et qui se passe aux Petites- Maisons. C'est la dernière pièce de Poisson , et l'opinion de Lemazurier, qui prête encore à notre auteur le Bon Soldai, ne me paraît pas justifiée. Voici en effet comment le Dictionnaire des Théâtres s'exprime à cet égard : a Le Bon Soldat, comédie en un acte, en vers, tirée des Foux divertissans, a été donnée séparément pour la première fois le mercredi 10 octobre 1691, accommodée par Dancourt. » C'est donc bien à Dancourt, qui Ta signé et mis au théâtre dix-huit mois après la mort de Poisson, qu'appartient l'acte remanié dont il est question. Ajoutons cependant, à la louange des Foux divertissans, que non seulement ils inspirèrent le Bon Soldat, mais qu'ils servirent aussi de thème au Soldat magicien, opéra-comique de Philidor, qui eut beaucoup de succès quatre-vingts ans plus tard (14 août 1760).

Si maintenant on tient à compléter par une onzième comédie le bagage dramatique de notre auteur, on peut nommer V Académie burlesque, petite pièce que Poisson ne fit point imprimer dans son œuvre, mais dont la paternité lui revient de toute évidence.

Nous n'avons pas à nous occuper des ascendants de Raymond Poisson -, de même que cet artiste fut le père de

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tous lesCrispins, de même il fit souche de comédiens, et sa postérité, sans le surpasser, soutint dignement l'honneur de son nom.

De sa femme il y a peu de chose à dire, sinon qu'elle ppelait Victoire Guérin , qu'elle entra au théâtre en mai [66o, par suite du contrat rapporté plus haut, et qu'elle figurait encore dans la troupe de l'hôtel de Bourgogne au mois de juillet 1673. Lemazurier s'étonne de ne point la trouver sur la liste de la réunion en 1680. La raison en est simple : elle était morte depuis le 17 septembre 1678I Comédienne assez médiocre du reste et chargée des seuls rôles de confidentes et de secondes amoureuses, elle ne mérite guère les vers très élogieux, mais détestables, du gazetier Loret :

Poisson et Brécourt, confidentes, Font des mieux et sont très brillantes.

Parmi les six enfants que Victoire Guérin donna à son époux figurent Marie Poisson, dont le contrat de mariage avec Etienne Cuvillier fut passé le 4 septembre 1676, en présence du roi, de la reine et de toute la famille royale*, Paul Poisson, qui succéda à son père dans tous ses rôles et dont nous allons dire quelques mots; enfin Poisson de Grandville , frère cadet de Paul , triste comédien , qui , après de mauvais débuts au Théâtre-Français (8 février 1694), se réfugia dans la troupe du roi de Pologne, où il mourut obscur et ignoré.

Digne, au contraire, de maintenir la réputation paternelle, Paul Poisson, dont la naissance remonte à Tannée 1 658, débuta en mars 1686, après avoir abandonné une charge de porte-manteau de Monsieur, frère de Louis XIV, à laquelle

POISSON QO

il ne trouvait nul attrait. Chacun de ses rôles fut un succès; mais , comme son père , dont il avait pris d'ailleurs les gestes, les allures et même le bredouillement, il excella dans les Crispins.

Cet acteur se retira pour la première fois du théâtre en décembre 171 1. Telle était cependant l'affection du public à son égard que Dumirail et Moligny, ses successeurs, furent repoussés, et que la duchesse de Berry, chargée à cette époque de la haute direction de la Comédie française, invita Paul Poisson à reprendre son emploi , proposition que ce dernier accueillit au mois d'octobre 1715. Il avait alors cinquante-sept ans, ce qui ne l'empêcha point de faire les délices du parterre durant neuf années encore. Le jour de sa retraite définitive fut le samedi ier avril 1724. Mais il dut, sur un désir de Louis XV, remonter une fois sur les planches, le 23 mars 1729, pour y jouer M. Jourdain du Bourgeois gentilhomme, rôle où il avait excellé jadis et qu'il interpréta d'une façon merveilleuse, malgré ses soixante et onze ans !

Paul Poisson, ayant dignement couronné sa carrière d'artiste, ne quitta plus Saint-Germain en Laye, où il vécut six années encore avec sa femme, Marie Angélique Gassaud du Croisy, qui avait renoncé au théâtre dès 1G94. Celle-ci appartenait à l'ancienne troupe de la rue Mazarine, et mourut presque centenaire; Paul Poisson l'avait précédée dans la tombe le 29 décembre 1705. Il laissait deux fils : Philippe et François-Arnould, et trois filles dont l'aînée, Madeleine, épousa un gentilhomme espagnol du nom de D. Gabriel de Gomez. Cette dame, qui habita Saint-Germain en Laye depuis son veuvage, se fit une réputation au Théâtre- Français d'abord , où elle donna trois tragédies, puis aussi

dans les lettres, où elle se signala par différents ouvrages, entre autres: les Journées amusantes, les Anecdotes persanes, ['Histoire secrète de la conque le de Grenade, etc., etc. Des deux fils de Paul Poisson, François-Arnould est le

plus célèbre; néanmoins il nous paraît logique de parler en premier de Philippe, parce que celui-ci est de quatorze ans l'aîné de son frère.

Comédien, à l'exemple de toute sa famille, Philippe Poisson en différait pourtant de deux façons : d'abord il jouissait d'un beau physique, et ensuite il ne se fit connaître que dans la tragédie et dans le haut comique. Encore ses succès y furent-ils fort relatifs, puisque, refusé à ses débuts, le 4 août 1700, il ne fut agréé, le samedi 20 décembre 1704, que pour les seconds emplois. Son goût, du reste, ne le portait point vers les émotions fiévreuses du théâtre; amoureux de la vie paisible, il passait la majeure partie de son temps à Saint-Germain, et ne se montrait jamais avec grand plaisir sur la scène, où de modestes encouragements étaient insuffisants pour le retenir. Aussi les lacunes sont-elles fréquentes dans sa carrière d'acteur. mis en 1704, il se retira le 1 G décembre 171 1, en même temps que Paul Poisson, et lorsque, cédant aux conseils de son père, il eut consenti à reparaître avec lui, le dimanche 20 octobre 171 5, il ne tarda point à le regretter et prit définitivement sa retraite le 1 4 avril 1722. Sur une existence de soixante et un ans, Philippe Poisson avait exercé la proton de comédien quatorze années seulement. Né à Paris le 8 février 1G82, il mourut à Saint-Germain en Laye le 4 août 1743.

Auteur dramatique assez médiocre, cet artiste laissait pourtant deux volumes de pièces en vers qui toutes furent

POISSON IOI

jouées de 1728 à 1736; elles sont au nombre de sept. Il composa en outre : V Amour secret, V Amour musicien, et enfin l'Actrice nouvelle, non représentée parce qu'on crut y voir une satire contre Mlle Lecouvreur.

Nous fermons la galerie des Poisson sur François- Arnould, second fils de Paul, et tout à fait capable, par son talent, d'ajouter un nouvel éclat à un nom déjà illustré par deux générations de comédiens. Né à Paris le i5 mars 1696, il vit sa vocation pour le théâtre méconnue de son père, qui lui obtint un grade dans l'armée et exigea son départ. Mais la volonté d'Arnould ne fléchit point. Sans se soucier des obstacles semés devant lui, il quitta le service, et, après un voyage aux Grandes-Indes, il fut s'engager dans une troupe de province, d'où il revint à Paris solliciter clandestinement un ordre de début. Paul Poisson, cependant, qui eut connaissance de ces démarches, courut chez le duc d'Aumont, premier gentilhomme de la chambre, lui demandant de ne point permettre que la gloire de sa famille fût ternie par un indigne rejeton. Il fallut toute la courageuse persévérance d'Arnould pour triompher d'une résistance aussi acharnée. Il pria, supplia et obtint finalement, par l'entremise d'un ami, que son père consentit à l'entendre dans un rôle. Cette expérience fut décisive. Paul Poisson, les larmes aux yeux, se jeta dans les bras de son fils, et désormais il n'apporta aucune entrave à l'accomplissement de ses vœux.

Le 21 mai 1722, François-Arnould Poisson débutait dans le personnage de Sosie : il y gagnait les suffrages du public, et, le 5 mars 1726, il était reçu parmi les pensionnaires du roi. En dépit d'un physique disgracieux et laid, son jeu ne manqua jamais d'exciter les applaudissements de la salle, tant il y mettait de verve et de naturel. Comme son aïeul,

il bredouillait, et cela d'autant mieux que, la sobriété n'étant point son fait, il entrait souvent en scène dans un état d'ébriété complète. On raconte à ce propos que le soir de la première r tentation de la Colonie, il avait si bien fêté la bouteille qu'il ne se rappelait pas son rôle et ne craignit point de le remplacer par une improvisation tant soit peu risquée. Trompé par l'aplomb du comédien, le lieutenant de police fit demander la pièce à Sainte- Foix, qui en était l'auteur, afin d'en interdire les représentations. Mais il reconnut bientôt son erreur et revint sur sa résolution, inutilement du reste, car Sainte-Foix, blessé dans son amour-propre, refusa de rendre sa comédie aux acteurs.

Le défaut de continence d'Arnould ne l'empêcha pas cependant de briller au premier rang parmi ses camarades. Il avait joint à l'emploi de Crispin, son triomphe, les marquis ridicules, les caractères outrés ou plaisants, et icquittait à ravir. Jamais on n'avait vu plus d'entrain ni de gaieté. Citons parmi ses rôles à succès : Bernadille, dans la Femme juge et partie, jouée d'origine par son grand-père en - : Pourceaugnac, le Roi de Cocagne, Turcaret, le Mari sans femme, et enfin le Glorieux, une des rares nouveautés qu'il créa, et dans laquelle il remplit le personnage de Lafleur.

François- Arnould Poisson, après avoir durant trente et une années fait le 'lices du public, mourut à Paris le samedi 2 5 août 17? 3. Sa femme, une assez jolie comé-

nne, avait pris sa retraite dès le 3 juillet 1741. Elle lui survécut neuf ans.

La famille Poisson inspira de nos jours une ravissante pièce en un acte à notre grand comédien Samson. Grâce à un ingénieux anachronisme qui prête la vie à Raymond

Poisson trente-deux ans après sa mort, les trois Crispins y sont en scène, et c'est l'aïeul qui favorise les débats d'Arnould, malgré les résistances de Paul, qu'il traite de basse jalousie :

Ton orgueil à mes yeux se révèle.

Tu crains dans la famille une gloire nouvelle; Prends-y garde, en dépit de toi-même je veux Le servir dans ses goûts, et l'aider dans ses vœux. C'est à moi que tu dois ton talent, que l'on prône ; Instruit par mes leçons, je veux qu'il te détrône. Le public, transporté, dira qu'Arnould lui seul, En effaçant son père, égale son aïeul.

Le manteau de Crispin, sa fraise, sa rapière, Si bien portés par moi dans ma longue carrière, Cher Arnould, si tu veux a moi t'en rapporter, Je peux montrer encor comme il les faut porter.

Mais ces durs reproches sont de fantaisie, et Samson en témoigne lui-même lorsque plus tard il exalte la joie et le triomphe paternels de Paul Poisson :

Oui, d'un acteur nouveau la famille s'augmente : C'est un Crispin de plus qu'ici je vous présente, Et de ce joyeux Cid je suis lier, j'en conviens ; Son premier coup d'épée égale tous les miens.

Dieu! quel étonnement et bientôt quel orgueil!

Sa figure, son jeu, tout était a merveille,

Et ses inflexions enchantaient mon oreille.

C'était d'un naturel et d'un comique... Enfin,

N'y pouvant plus tenir, sans attendre la fin,

Pour embrasser mon fils, d'un seul bond je m'élance.

Il se fait dans la salle un moment de silence ;

Puis on me reconnaît, et le public alors

Rit, et fait éclater les plus bruyants transports.

C'est, j'en dois convenir, ma plus belle soirée :

Aussi, l'âme de joie et d'orgueil enivrée,

J'ai cru devoir, après ce triomphe flatteur,

Offrir à vos regards l'heureux triomphateur

Dans le même costume où, radieux de gloire,

Il vient de remporter sa première victoire.

Voilà qui est conforme à la vérité. Nous savons, en

effet, qu'après s'être opposé aux débuts de son fils Arnould, qu'il croyait incapable, Paul Poisson applaudit le premier à ses succès. Quant à la prophétie que Samson met dans la bouche du vieux Raymond, elle s'est pleinement réalisée : « En effaçant son père, Arnould a égalé son aïeul ! »

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n simple coup d'oeil jeté sur les portraits du temps \ prouvera que Mlle Raisin était une des plus jolies i^b==Ëb^ actrices de la Comédie française, et la gravure

très fidèle qui accompagne notre brochure confirmera ce jugement au lecteur :

« Mlle Raisin, écrivent les frères Parfaict, était belle, grande et bien faite et pleine de grâces naturelles; ses yeux étaient charmans. On dit qu'elle avait la bouche un peu grande, mais ce défaut était réparé par la blancheur de ses dents, qui étaient parfaites de tout point. »

Née en 1662, Françoise Pitel de Longchamp était fille d'un directeur de comédiens nomades et nièce de Jean Pitel de Beauval, qui épousa par ruse la demoiselle Bourguignon, connue plus tard sous le nom de la Beauval, et dont nous dirons quelques mots tout à l'heure.

Pitel de Longchamp, père de notre actrice, la façonna

de bonne heure à la scène et profita d'un séjour qu'il fit

à Londres avec sa troupe pour la produire tout à fait. «La

jeune demoiselle, âgée alors de quinze ans, disent encore

les frères Parfaict, brilla beaucoup à la cour d'Angleterre par ses grâces naturelles et son talent pour le théâtre, et s'attira même l'attention du roy Charles II. » Les historiens ne nous apprennent point de quelle nature fut cette attention, et rien ne nous autorise à être moins réservé qu'eux. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'après un séjour d'environ quinze mois à Londres la troupe revint en France, et que la jolie comédienne y épousa un acteur déjà en vogue, Jean-Baptiste Siret-Raisin, attaché au théâtre de Rouen.

Les nouveaux époux se contentèrent d'abord de jouer dans cette ville*, mais, leurs talents les poussant vers de plus hautes destinées, ils ne tardèrent pas à venir débuter à rhôtel de Bourgogne, où ils furent reçus ensemble au mois d'avril 1679. L'année suivante (1680), ils étaient compris tous deux sur la liste de la nouvelle Comédie française.

Nous ne manquerons point de revenir sur Jean-Baptiste Raisin, qui mérite une place distinguée dans nos biographies. Mais que le lecteur nous permette tout d'abord de nous occuper exclusivement de sa femme; elle aussi est digne de son intérêt.

MIle Raisin , comme nous l'appellerons , puisqu'au XVIIe siècle il fallait être femme de qualité pour mériter le titre de Madame, Mlle Raisin donc se classa dès ses débuts parmi les meilleures artistes du Théâtre-Français. Désignée par ses dispositions naturelles pour jouer dans la tragédie et dans le haut comique, on la chargea des jeunes princesses et des premières amoureuses, emplois où elle eut tant de succès que les auteurs furent jaloux de lui confier leurs ouvrages, et que Campistron composa à son intention une partie des grands rôles de ses pièces.

Il serait surabondant de citer les nombreux personnages

de l'ancien répertoire que Mllc Raisin interpréta pendant sa trop courte carrière; mais nous croyons utile de donner ceux qu'elle créa et dont elle se fit le plus d'honneur-, la liste en est assez longue pour témoigner de la haute valeur de l'artiste. Ce sont, par ordre chronologique : Irène, dans Andronic, de Campistron (8 février i685); Lucinde, dans V Homme à bonnes fortunes, de Baron (3o janvier 1686); Cidalise, dans la Coquette, du même auteur (28 décembre 168G) ; Mmc Blandineau, dans les Bourgeoises de qualité, de Hauteroche (26 juillet 1690); Clarice, dans le Grondeur, de Brueys et Palaprat (3 février 1691); Érinice, dans Tiridate, de Campistron (12 février même année) ; Zaïde, dans le Muet, de Brueys et Palaprat (22 juin même année); Angélique, dans le Flatteur, de Rousseau (24 novembre 1696); enfin Isabelle, dans le Distrait, de Regnard (2 décembre 1697).

Depuis cette dernière date, nous ne saurions porter aucune création à l'actif de Mlle Raisin, qui cependant n'était alors âgée que de trente-six ans. La cause en est dans une auguste passion à laquelle sa vanité ne fut pas insensible, et qui interrompit brusquement sa carrière théâtrale. Le grand Dauphin, fils de Louis XIV, devint amoureux de la jolie actrice, et il en fit sa maîtresse.

Hâtons-nous de déclarer néanmoins, à l'excuse de notre artiste, que les relations dont il s'agit sont postérieures à la mort de son mari, qui remonte à 1693.

Louis XIV ne désapprouva pas le goût du Dauphin ; mais, trouvant peu convenable qu'une femme distinguée par un aussi haut personnage « continuât à servir à l'amusement du public », il fit proposer à la Raisin de renoncer au théâtre, lui laissant le choix entre une somme de i5o,ooo

livres comptant, ou une rente viagère de r 0,000 livres. Mllc Raisin préféra la pension et, à la clôture de Pâques 1701, elle quitta la scène pour ne plus y reparaître. Eutelle lieu de se féliciter d'une détermination qui l'arrachait en plein succès aux bravos du parterre? Nous ne le pensons point, car le grand Dauphin, homme aussi peu intelligent qu'il était auguste, lui rendit son amour insupportable, et, pour être d'or, la chaîne dont il l'enlaça n'en fut pas moins lourde.

Pris de fréquents retours vers la religion, il persuadait à sa maîtresse, disent les mémoires, d'expier les fautes qu'ils commettaient ensemble, et alors « il faisait garder à Mllc Raisin un jeûne rigoureux , qu'il observait lui-même, et souvent ils passèrent plusieurs jours renfermés tous deux sans autres provisions de bouche que du pain, de l'eau, des noix et du fromage. »

La mort du Dauphin, en 171 1, rompit ce commerce bizarre; mais des soucis d'argent remplacèrent pour la comédienne les contraintes de toutes sortes et l'absence de liberté qu'elle avait subies depuis sa disparition du théâtre. Sa pension fut supprimée, et ce fut seulement cinq années plus tard, en 1716, que le duc d'Orléans, régent, pressé par d'incessantes sollicitations, consentit à lui octroyer une rente de 2,000 livres, qui, après sa mort, nous apprennent les frères Parfaict, « fut partagée entre ses deux fils par égales portions». De ces deux fils, consignons en passant qu'il n'est guère question dans les biographies, pas plus que de la fille qu'elle aurait eue, dit-on, de ses relations avec le grand Dauphin.

Il nous reste à noter sur Mlle Raisin que, vers la fin de 1718 ou le commencement de 17 19, elle quitta

Paris pour aller habiter en basse Normandie, chez sa sœur, Mlle Durieu, qui vivait dans sa terre de la Davoisière, auprès de Falaise. Un accident ne lui permit point d'y jouir plus de deux années des charmes de la famille et de la campagne. Un jour qu'elle revenait de faire une visite dans les environs, son carrosse versa, et la contusion à la tête qu'elle ressentit de la chute détermina un abcès qu'on ne put résoudre et dont elle mourut en peu de temps.

Le Mercure de France du mois d'octobre 1721 annonce en ces termes le triste événement à ses lecteurs : « On écrit de Falaise, en basse Normandie, que Mllc Raisin y étoit morte le 3o septembre dernier, dans la soixantième année de son âge, extrêmement regrettée, surtout des pauvres, qu'elle assistoit en toute occasion,))

La charité était en effet une des premières vertus de notre artiste. Ce qu'on la vit à la Davoisière, on l'avait également trouvée à Paris, et la pièce authentique que nous fournissent les Archives nationales en sont une preuve entre mille. Nous lui donnons place ici en manière d'oraison funèbre :

Année 1702. — 17 Juillet.

Par-devant les conseillers du Roy, notaires à Paris, soussignés, fut présente damoiselle Françoise Pitel, veuve du sieur Jean-Baptiste Raisin, vivant officier du Roy, demeurant à Paris, rue Neuve Saint-Honoré, paroisse Saint-Roch. En faveur de Jean-Baptiste Girard, pauvre enfant orphelin, dénué de parens et de biens, fait donation, en raison de l'affection qu'elle lui porte, volontairement et irrévocablement, d'une somme de 2,000 livres, une fois payée, que ladite dame a promise et s'est obligée de fournir et payer savoir: 1,000 livres au donataire, tant pour le mettre en apprentissage en telle profession qu'il lui conviendra choisir de l'agrément de ladite dame, que l'y faire recevoir maître lorsque le temps de son apprentissage sera accompli, et les 1,000 livres restant, entre les mains des enfants qui naîtront de lui en légitime mariage lors

de leur majorité, toutefois, après le décès d'icelui donataire et non plus tôt. Et cependant, ladite dame a promis de lui payer annuellement, sur ses simples quittances, l'intérêt par forme d'usufruit de ladite somme de 2,000 livres, sa vie durant, de trois mois en trois mois, à compter du premier jour du présent mois de juillet... Bien entendu que ledit usufruit diminuera et sera réduit à proportion de ce qui aura été payé pour ou sur ladite somme principale de 1,000 livres, destinée pour l'apprentissage et la réception en la maîtrise dudit donataire etc

Nous venons de nommer Mlle Durieu, sœur de M,le Raisin, et nous lui devons quelques lignes, ainsi qu'à sa fille, Mlle Godefroy, parce que toutes deux appartinrent à la Comédie française, bien qu'à un titre très secondaire.

Anne Pitel de Longchamp, épouse de Michel Durieu, était de dix ans plus âgée que sa sœur Mlle Raisin. Elle fut reçue au Théâtre-Français en i685, pour les rôles de confidente et de mère, et se retira en 1700, avec la pension de 1,000 livres. Sans être une artiste remarquable, Mlle Durieu eut cependant une certaine notoriété, grâce à son agréable physique autant qu'à son jeu. Son mari, Michel Durieu, avait aussi débuté à la Comédie française en iô85, mais, après un essai malheureux, il accepta une charge d'huissier du prince de Condé, qu'il remplit jusqu'à sa mort (1701).

Mlle Durieu habita La Davoisière depuis l'époque de son veuvage et s'y éteignit à l'âge de quatre-vingt-cinq ans (janvier 1737). Elle avait une fille : Marie-Anne Durieu, qui épousa un maître à danser du nom de Jean Godefroy, et qui entra comme sa mère au théâtre, où elle n'eut pas non plus une place très brillante. Ses débuts datent du 17 décembre 1693, dans la Fille du capitaine, de Montfieury, elle fut reçue pour jouer les confidentes, les ridicules et les travestis; on ajoute même que les leçons de

son mari lui valurent d'être quelquefois employée dans les ballets, et, entre autres, dans le divertissement du Retour des officiers (1697).

Mlle Godefroy, que ses camarades surnommaient Pierrot bon drille on ne sait trop pourquoi, tenait de sa mère, et surtout de Mlle Raisin, sa tante, une taille gracieuse et une jolie figure.

Dans le congé que le duc de La Trémouille, premier gentilhomme de la Chambre, avait accordé à Mlle Durieu, le 27 mars 1700, il était stipulé qu'on allouait la moitié de sa part à sa fille, qui, par conséquent, aurait à l'avenir part entière. Mlle Godefroy mourut le mardi 5 mars 1709.

De la nièce de Mlle Raisin, nous revenons à sa tante, MIIe Beauval, femme de Jean Pitel de Beauval, qui luimême était frère de Pitel de Longchamp, père de notre actrice.

Nous aurons résumé la carrière dramatique de Pitel de Beauval en disant qu'il eut à la Comédie française la spécialité des niais et des travestis, rôles dont il s'acquittait fort bien d'ailleurs, et que, retiré du théâtre le 8 mars 1704, il mourut le 29 décembre 1709.. Ce qui le signale tout particulièrement à notre curiosité, c'est la façon originale dont il devint l'époux de la demoiselle Bourguignon.

Celle-ci, née en Hollande, avait été abandonnée, puis recueillie par une blanchisseuse qui réleva jusqu'à l'âge de dix ans, et la céda ensuite à un nommé Filandre, directeur d'une troupe ambulante, lequel, n'ayant point d'enfant, l'adopta et lui fit jouer la comédie.

De Hollande, étant venu en France, Filandre s'arrêta à Lyon où un confrère du nom de Paphetin faisait merveille avec sa troupe. Ce dernier vit la petite Bourguignon, et en

fut si enchanté, qu'aussitôt il lui proposa de l'enrôler avec des appointements; ce que L'enfant accepta sans donner le moindre mot de regret à son premier bienfaiteur.

C'est peu de temps après cet engagement que M1,e Bourguignon s'éprit de Beauval, simple gagiste et dont l'unique emploi au théâtre consistait à moucher les chandelles. On conçoit que Paphetin témoigna peu de goût pour F union projetée. Aussi s'en fut-il chez l'archevêque de Lyon et obtint-il du prélat un ordre portant défense à tous les prêtres du diocèse de bénir ce ridicule mariage.

Mais la jeune comédienne était impérieuse, volontaire, et voici, d'après les frères Parfaict, comment elle se comporta pour en arriver à ses fins.

« Un dimanche matin, elle se rendit à sa paroisse, accompagnée de Beauval, qu'elle fit cacher sous la chaire où le curé faisait le prône, et, lorsqu'il l'eut achevé, elle se leva et déclara qu'en présence de l'Église et des assistants elle prenait Beauval pour son 'égitime époux. A l'instant parut Beauval, qui dit également qu'il prenait la demoiselle Bourguignon pour sa légitime épouse. Après cet éclat, on fut obligé de les marier, et, quelque peu de talent qu'eût Beauval pour le théâtre, Paphetin le reçut au nombre de ses acteurs. »

Un an après cet incident, le roi, sur la proposition de Molière, appelait M1Ie Beauval dans la troupe du Palais- Royal, où elle débuta au mois de septembre 1670.

Robinet nous apprend, dans une lettre en vers assez plaisamment grotesque pour être citée, que la nouvelle pensionnaire partait le même mois pour Chambord où se préparaient des fêtes superbes :

Ainsi, le Roy va à Chambord, Joyeusement prendre l'essort.

FRANÇOISE RAISIN Il3

Avec sa cour si florissante,

Et pendant des jours quinze ou trente,

Molière privilégié,

Comme seul des talents doué,

Pour y divertir ce cher sire,

Et prend, ce me vient-on de dire,

La route, sans doute, lundi,

Le matin ou l'après-midi,

Avec sa ravissante troupe,

Qui si fort a le vent en poupe ;

Et même, ou par Vordre royal,

On voit depuis peu la Beauval,

Actrice d'un rare mérite,

Qui de bonne grâce récite,

Ainsi qu'avecque jugement,

Et qui, bref, est un ornement,

Le plus attrayant qu'ait la scène :

C'est une vérité certaine.

Malgré ces aimables compliments, Mlle Beauval eut peu de succès quand elle joua pour la première fois le rôle de Nicole à Chambord, et le monarque invita Molière à confier le personnage à une autre.

C'était là, évidemment, un jugement prématuré, puisque la comédienne réussit à souhait le même rôle à la seconde représentation du Bourgeois gentilhomme. Mais, quoique Louis XIV, alors satisfait, fût revenu sur sa décision et eût accepté Mlle Beauval, il n'aima jamais cette actrice, à laquelle il reprochait une figure peu avenante et une voix désagréable.

Quoi qu'il en soit et malgré ces royales antipathies, Mlle Beauval avait un talent incontestable pour les rôles comiques ou tragiques, et le public ne cessa point de lui prodiguer ses applaudissements. Passée dans la troupe de l'Hôtel de Bourgogne à la mort de Molière, elle fut comprise, avec son mari, dans la réunion de 1680.

Nous savons que l'actrice créa un grand nombre de péris

I i.| FRANÇOISE RAISIN

sonnages à la Comédie française. Notons, parmi les plus importants, ceux de Marton, dans l'Homme à bonnes forlunes et dans la Coquette; de Martine, dans le Muet; de Nérine, dans le Joueur; de Lisette, dans le Distrait; de Rosine, dans le Double Veuvage; de Mysis, dans VAndrienne; de Fatime, dans Zaïde; d'Orithye, dans Oreste. Excellente à la scène, il paraît que Mlle Beauval était insupportable dans la vie privée. Son mari eut cruellement à souffrir de son naturel acariâtre*, ses camarades s'en plaignirent souvent, et les auteurs y firent plus d'une fois allusion dans leurs pièces. C'est ainsi que Regnard, ayant à mettre en scène les comédiens français dans le prologue des Folies amoureuses, où Mlle Beauval remplissait le rôle de Lisette, trace de cette artiste le portrait qui va suivre. Nous le reproduisons, après plusieurs biographes, à cause de son intérêt littéraire :

Mademoiselle Beauval, à Dancourt.

Comment donc! s'il vous plaît, que veut dire cela ï

Ma foi, Monsieur, je vous admire!

Il semble aux gens, parce qu'ils savent lire, Qu'on ne saurait parler aussi bien qu'eux!

Vous êtes de plaisants crasseux!

Dancourt.

Mille pardons, Mademoiselle;

Je ne prétends pas vous fâcher.

J'en sais la conséquence, et je ne veux tâcher Qu'à finir au plus tôt la petite querelle Qu'assez à contre-temps vous paraissez chercher.

Mademoiselle Beauval,

Qui? moi, chercher quereller Hé bien, la médisance!

Parce que, naturellement, Avec simplicité, je dis ce que je pense ;

Que j'avertis le public bonnement Qu'une pièce n'a rien du titre qu'on lui donne

Dancourt.

Oui. vous êtes tout à fait bonne !

FRANÇOISE RAISIN I l5

Mademoiselle Beauval.

Hé bien! Monsieur, pourquoi me chagriner?

Vraiment, je vous trouve admirable!

On me fait passer pour un diable, Moi qui, comme un mouton, suis facile à mener.

Dancourt.

S'il est ainsi, laissez-vous donc conduire, Rentrez dans les foyers, songez à commencer.

Mademoiselle Beauval.

Commencer? moi! Non, vous avez beau dire.

Dancourt.

De grâce...

Mademoiselle Beauval.

Là-dessus, rien ne peut me forcer.

Dancourt.

Mademoiselle!...

Mademoiselle Beauval.

Ah! Oui! Vous saurez m'y réduire!

Dancourt.

Quoi!...

Mademoiselle Beauval.

Je ne jouerai point, Monsieur.

Dancourt.

Mais on dira

Mademoiselle Beauval.

Mais on dira, Monsieur, tout ce que l'on voudra.

Dancourt.

La bonne cervelle!

Mademoiselle Beauval.

Il est drôle!

J'aurai chaussé ma tête, et l'on me contraindra! Ah ! Vous verrez comme on réussira!

Dancourt.

ol . ...

Mademoiselle Beauval.

L'on me contredit! Mais ce qui m'en console, Jouera le rôle qui pourra.

Il6 FRANÇOISE RAISIN

Dancourt.

Mais, si vous ne jouez, la pièce tombera; Et pour ne point jouer un rôle, 11 faut avoir des raisons, s'il vous plaît

Mademoiselle Beauval.

J'en ai, Monsieur, une très bonne.

Dancourt.

Et c'est :

Mademoiselle Beauval.

J'en ai, vous dis-je, et je ne suis point folle. Je n'en démordrai point; en un mot comme en cent,

Votre discours devient lassant.

Vous me prenez pour une idole ; Vous croyez me pétrir comme une cire molle;

Mais vous êtes un innocent,

Et votre éloquence est frivole.

Vous avez beau parler, prier, être pressant; Je ne saurais jouer; j'ai perdu la parole.

Dancourt.

Il y paraît.

Tout à coup M1,e Desbrosses vient dire que Fauteur retire sa pièce ; alors Mlle Beauval de s'écrier :

On ne la jouerait pas? Hé! pourquoi, je vous prie? L'auteur l'entend fort bien ! Il serait beau, ma foi, Que messieurs les auteurs nous donnassent la loi!

Oh! contre sa mutinerie, Puisqu'il le prend ainsi, je me révolte, moi. Pour le faire enrager, je prétends qu'on la joue.

Mademoiselle Desbrosses.

Venez donc lui parler. Tout le monde s'enroue Pour lui faire entendre raison.

Dancourt.

Mais peut-être en a-t-il quelques-unes.

Mademoiselle Beauval.

Luir Bon !

Ses raisons ne sont pas meilleures que les nôtres! La pièce est sue, il faut la jouer, vous dit-on. Appuierez-vous, Monsieur, ses raisons?

Dancourt.

Pourquoi non r Vous m'avez déjà fait presque approuver les vôtres.

Mademoiselle Beauval.

Mardienne, Monsieur, finissez.

Je n'aime pas qu'on me plaisante.

Avec votre sang-froid!...

Dancourt, avec ironie.

Que vous êtes charmante, Lorsque vous vous radoucissez!

Mademoiselle Beauval.

Je suis la douceur même, et je ne me tourmente

Que quand les choses ne vont pas Selon mes intérêts ou selon mon attente.

D'après la peinture de cet agréable caractère, il n'est point étonnant que le dépit ait provoqué la retraite de notre actrice. Déjà Mlle Beauval avait été piquée au vif de ce que le duc de La Trémouille eût, en date du 17 avril 1700, attribué certains de ses rôles à Mlle Desmares. Quand, à la suite d'une représentation de Psyché, à Versailles, le Dauphin, ravi du jeu de cette dernière, lui donna l'ordre de doubler Mlle Beauval dans le comique, ce fut le comble. «Je vois bien, fit celle-ci, que cet ordre est pour me faire entendre que je commence à n'être plus capable de remplir mon emploi; aussi je me retire. » Et elle quitta le théâtre à la clôture de Pâques 1704.

Les frères Parfaict écrivent que pendant les trente-quatre ans que Mlle Beauval occupa la scène, elle ne manqua point à son emploi, excepté le temps de ses couches. Mais, si l'on réfléchit que cette actrice eut vingt-huit enfants, on juge combien ses absences durent être fréquentes.

Toujours est-il que son départ fut unanimement regretté et que, malgré de vives instances, elle ne consentit plus à

paraître en public, se bornant à jouer sur des théâtres particuliers, notamment à Sceaux, chez la duchesse du Maine, sa protectrice.

Nous tirons du Mercure de mars 1720 ces quelques lignes consacrées à la mort de M1,e Beauval : « La Comédie française vient de perdre une de ses plus anciennes actrices : c'est Mlle Beauval, qui mourut le lundi 20 du mois de mars 1720, âgée d'environ soixante -treize ans. Elle s'était distinguée également dans le sérieux et dans le comique. On doit à sa mémoire le petit éloge qui est que pendant tout le temps que cette comédienne a été en exercice, aucune affaire étrangère n'a jamais pu l'en détourner. »

Nous avons terminé avec la famille directe de MIle Raisin; mais celle de son mari, qui est restée célèbre dans les annales du théâtre, appelle aussi des renseignements étendus.

Le premier qui nous intéresse avait été organiste à Troyes. A cette époque de sa vie, il s'était imaginé de fabriquer un instrument magique qui jouait tout seul, et dont il espérait la fortune. C'était une épinette d'une boîte assez spacieuse pour y enfermer un enfant, et comme Raisin en avait quatre, les plus jolis du monde, le choix ne l'inquiétait pas. Il leur fit apprendre à tous la musique, puis, quand il les trouva suffisamment instruits dans son art, il vint à Paris, où il sollicita et obtint la permission de s'établir à la foire Saint-Germain. Alors, il annonça au public un spectacle inouï, extraordinaire : Une épinette marchant ou s'arrêtant au commandement; de plus, une épinette recommençant d'elle-même les morceaux exécutés sur ses touches! De fait, l'instrument possédait trois cla-

FRANÇOISE RAISIN I I g

viers dont deux, apparents, étaient mis en jeu par le petit Raisin l'aîné et par sa sœur Babet, tandis que le troisième, dissimulé dans la boîte, retentissait sous les doigts invisibles de leur jeune frère. On fut stupéfait de Y épi-nette enchantée; la foire Saint-Germain rapporta plus de 20,000 livres à Raisin, et le roi entendit de tels rapports sur le miracle à la mode, qu'il voulut en juger lui-même et manda l'inventeur au château.

Après que l'instrument eut longtemps fonctionné devant le monarque, qui s'en étonna fort : « Sa Majesté, écrit Grimarest, le fit passer dans l'appartement de la reine pour lui donner un spectacle si nouveau. Mais celle-ci en fut tout à coup effrayée, de sorte que le roy ordonna surle-champ qu'on ouvrît le corps de l'épinette, d'où l'on vit sortir un petit enfant de cinq ans, beau comme un ange; c'était Raisin le cadet, qui fut dans le moment caressé de toute la cour. Il était temps que le pauvre enfant sortît de sa prison, où il était si mal à son aise depuis cinq ou six heures que Vépinette en avait contracté une mauvaise odeur. » Ce malencontreux résultat n'est point surprenant, et le pauvre petit devait être à demi asphyxié par cette longue privation d'air. Quelques auteurs ont poussé plus loin leurs assertions, en prétendant que, dans l'une des expériences suivantes, l'enfant mourut étouffé. Le fait est complètement faux. Raisin le cadet, comme l'appelle Grimarest, devint par la suite un excellent comédien : il joignait au talent le plus parfait un esprit heureux et fécond, un agréable enjouement, l'art de dire et d'interpréter ses contes. Les princes de Vendôme l'admettaient à leur table. La cour et la ville se le disputaient.

Mais ne quittons pas encore le propriétaire de l'ingénieuse

épinettc. Une fois sa ruse éventée de par la volonté de Louis XI \\ il continua de gagner beaucoup d'argent en annonçant qu'il découvrirait son secret devant tous les spectateurs, et qu'il ajouterait un divertissement au pro-

amme. C'est alors que fut montée une troupe d'enfants, dont les petits Raisin étaient les premiers sujets, et dans laquelle on joua la comédie avec accompagnement de couplets et de sarabandes. L'intelligent directeur ne s'en tint pas là : afin d'obtenir le patronage du roi, il fit représenter à Louis XIV que le dommage causé à ses affaires par la divulgation de son secret était considérable, et qu'il attendait de sa justice de le réparer. Le monarque, touché d'une situation dont il s'accusait d'être l'auteur, permit à Raisin de s'établir à Paris, et accorda aux petits acteurs le titre de comédiens de Monsieur le Dauphin. Ainsi favorisée, la troupe de l'ancien organiste prit son essor; le public afflua, et la fortune eût pleinement favorisé l'entreprise, si, Raisin étant mort, la direction de son théâtre ne fût tombée entre les mains de sa veuve, femme aussi légère que peu ordonnée.

C'est avec cette dernière que Baron fit ses débuts, et les détails que renferme sur elle notre biographie du grand comédien abrègent ici nos commentaires. Qu'il nous suffise de dire que la Raisin était, comme son mari, très habile, très active, et d'une imagination pleine de ressources; il est fâcheux que ses gaspillages et son inconduite aient souvent paralysé l'effet d'aussi utiles qualités.

Jacques Raisin, l'aîné des quatre enfants, est le même que nous avons vu toucher de l'épinette avec sa sœur Babet, tandis que son frère était enfermé dans le coffre de l'instrument. Il s'exerça, nous l'avons dit égale-

ment, dans la troupe du Dauphin, puis il se soumit à la vie nomade des comédiens de campagne, et ce fut le 24 mars 1684 seulement qu'il débuta au Théâtre-Français. On le reçut pour les seconds et troisièmes rôles tragiques, ainsi que pour les amoureux de comédie, emplois dont il s'acquitta convenablement jusqu'à l'époque de sa retraite, fixée par le registre de La Grange au 3 1 octobre 1694. C'était un homme long et maigre, que son caractère froid et ses mœurs sévères poussaient plutôt à l'isolement qu'aux agitations de la scène. Aussi se livra-t-il à l'étude de la musique et à la composition de différentes pièces qui furent représentées à la Comédie française, bien que non imprimées. Ce sont : le Niais de Sologne, joué le lundi 3 juin 1686; le Petit Homme de la foire, mardi 20 mai 1687-, le Faux Gascon, vendredi 28 mai 1G88, et Merlin Gascon, samedi 7 octobre 1690. Toutes sont en un acte.

Nous ne saurions préciser l'époque où mourut Jacques Raisin. Lemazurier affirme qu'il fut emporté par une pleurésie en 1698; c'est évidemment une erreur, et Jal a prouvé, dans son dictionnaire, qu'il vivait encore le 26 août 1701, jour où il assistait à l'enterrement de sa sœur Catherine.

Nous voici arrivés au plus jeune des frères, à celui qui nous intéresse le plus au double point de vue du talent et de son alliance avec notre comédienne.

Jean-Baptiste Siret-Raisin, autrement dit Raisin cadet, le héros de l'épinette enchantée, fut aussi, dans son enfance, le plus gentil ornement de la troupe du Dauphin. Sa naissance remonte à i656; sa ville natale est Troyes en Champagne, Nous n'insisterons pas sur ses débuts à la

Comédie française ; ils eurent lieu en même temps que ceux de sa femme, et le désignèrent pour les rôles à manteau, les valets, les ivrognes et les petits-maîtres. La réputation qu'il s'acquit dans ces différents emplois lui valut le surnom de Petit Molière. Ajoutons que la facilité avec laquelle il changeait de physionomie le faisait comparer à Protée par les critiques de l'époque.

A ses talents pour la scène, Raisin joignait beaucoup d'esprit, de savoir et d'enjouement, mérites qui lui ouvrirent toutes les portes. Plus haut, nous avons mentionné ses relations amicales avec les princes de Vendôme-, il convient de nommer encore, parmi les gens de qualité qui le recherchèrent, le marquis de La Fare et l'abbé de Chaulieu, Tous rendaient justice à la supériorité de son jugement et lui tenaient compte de ses goûts littéraires.

En réalité, Raisin, dont la science d'observation était remarquable, donna souvent d'excellents avis aux auteurs de son temps, et leur traça quelquefois le canevas de leurs meilleures scènes. Bon vivant, du reste, et joyeux convive, les mauvaises langues lui faisaient la réputation de ne rien préférer au Champagne, pas même sa femme! Pure calomnie de leur part, attendu que son ménage demeura constamment un modèle d'union et de tendresse réciproques. Il eût été difficile aussi de rencontrer un couple mieux assorti. Marié à la plus jolie actrice de Paris, Jean- Baptiste Raisin jouissait lui-même d'une tournure élégante et d'un charmant visage. Malheureusement, la mort vint prématurément briser des liens si parfaits. Après un grand souper où il avait un peu trop sacrifié à Bacchus et mangé beaucoup de cerneaux, raconte Lemazurier, il s'avisa d'aller se baigner. On ne pouvait choisir plus mal son

instant; aussi cette imprudence lui causa-t-elle une indigestion si violente, qu'il en mourut le samedi 5 septembre 1693, à deux heures du matin. Raisin avait trente -sept ans, et s'éteignait dans tout l'éclat de ses succès.

« Ce fut, au dire du Dictionnaire des Théâtres, le plus excellent comédien de la scène française. » Le public ne se consola pas de sa perte, et, quand il s'agit de le remplacer, on dut partager ses rôles entre Guérin et La Thorillière, dans l'impossibilité où l'on était de trouver un unique acteur pour les remplir tous avec les agréments qu'il y apportait.

Jean -Baptiste Raisin, après sa mort, inspira bien des écrivains et bien des poètes qui le chantèrent à leur façon. Nous citons le huitain suivant à cause de son originalité. Mais rappelons tout d'abord que Tannée même où disparut l'artiste fut signalée par une disette absolue de vin.

Quel astre pervers et malin, Par une maudite influence, Empêche désormais qu'en France On puisse recueillir du vin:

C'est avec raison que l'on crie Contre la rigueur du destin Qui nous ôte jusqu'au Raisin De notre pauvre comédie.

Vingt-six ans plus tard, la mémoire du brillant acteur était encore célébrée par le public et par les auteurs dramatiques.

C'est ainsi que Thomas-Simon Gueullette, écrivant son Arlequin-Plnton, dont la représentation eut lieu le 19 janvier 17 19, confond dans de communes louanges le nom de Raisin avec ceux des deux grandes illustrations du Théâtre-Italien et avec celui même de Molière!

Je détache la petite scène où le seigneur Arlequin

se promène tout vivant aux enfers, ni plus ni moins qu'Orphée ou Télémaque :

Mercure.

Puisque tu es dans les enfers, je vais te placer avec ces ombres

que tu vois de si bonne humeur.

Arlequin.

Faites-les-moi donc connaître!

Mercure.

La plus proche de nous s'appelait Raisin.

Arlequin.

Bonne compagnie! Nous ne manquerons pas de vin, puisqu'on en fait avec du raisin.

Mercure.

Non, Raisin est le nom d'un homme qui, ainsi que les trois autres, appelés : Molière, Fiorilli et Dominique, ont excellé dans l'art de divertir agréablement et avec noblesse le reste des hommes. Tu ne peux être en compagnie qui te convienne mieux.

Arlequin.

S'ils sont d'aussi bonne humeur que moi, nous allons faire crever de rire tous les enfers

7;:5. — Imp. Juuaust.

Jouaust. Ed.

Imp.A Salmon

MNÈf DUCLOS 1678-1748.

j| ée en 1670, d'un acteur de province nommé g Châteauneuf, et petite-fille d'un comédien distingué, de la troupe du Marais, qui s'appelait

Duclos, Marie- Anne de Châteauneuf prit au théâtre le nom de son aïeul, à cause de l'illustration qui s'y trouvait attachée.

Après une tentative malheureuse à l'Académie royale de musique, où elle ne fit que passer, M1Ie Duclos se livra tout entière à la déclamation et eut un ordre de début pour la Comédie française, le 27 octobre 1690. Son premier rôle fut celui de Justine, dans Géta, tragédie de Péchantré, qu'elle interpréta avec un certain talent. Reçue à l'essai le 27 novembre suivant, elle méritait la faveur, le 3 mai 169» >, de doubler Mlle de Champmeslé dans les premiers rôles tragiques.

D'après la pièce suivante, conservée aux Archives nationales, ce serait le 28 avril 1700 que M1Ie Duclos aurait obtenu part entière :

Monseigneur estant content des progrèz que mademoiselle

Duclos a faits dans la déclamation et voulant l'engager à s'y appliquer encore davantage, luy a accordé un quart dans la première part qui vacquera cv après, soit par mort ou autrement, pour, avec les trois quarts qu'elle a, faire une part entière. Duquel quart, la dite demoiselle Duclos jouira aux clauses et conditions ordinaires, et suivant les réglemens de la troupe, à compter du jour que la dite part sera vaccante et sans qu'il soit besoin d'un autre ordre que le présent.

Fait à Versailles le 28 avril 1700.

Signé : Charles de La Trémouille.

Complétons ce renseignement par une autre pièce des Archives, signée également Charles de La Trémouille et datée de Versailles, le 21 décembre 1700 :

Monseigneur ordonne que la première part qui viendra à vacquer dans la Comédie, soit par la mort ou autrement, il en sera donné une moitié à Mell° Desmares, après néanmoins que Mc,lc Duclos aura eu le quart qui luy a été cy devant accordé par ordre de Monseigneur du 28 avril dernier, sur la dite première part vaccante.

Mlle Duclos, avons-nous écrit, fut appelée, au mois de mai 1696, à doubler Mlle de Champmeslé, et nous savons que, pendant trente-sept ans, elle brilla dans les principales créations de la grande artiste. Ce qui n'empêcha point cependant Mlle Desmares de s'acquérir de la renommée dans les mêmes pièces. En effet, et comme nous Pavons dit précédemment, alors qae la Champmeslé mourut, en 169.8, après avoir représenté Iphigénie, dans Oreste et Pylade, MUe Desmares reprit le rôle de sa tante (3o janvier 169g), avec un mérite si réel que, le 26 mai suivant, elle était officiellement, désignée pour tenir l'emploi et que, le 17 avril 1700, le duc de La Trémouille lui attribuait tous les rôles de M,le Duclos « lorsque ladite demoiselle ne les pourrait jouer pour absence ou par incommodité ».

Mais il a été suffisamment parlé de la gracieuse Mlle Desmares dans une de nos premières notices, et nous nous de-

vons maintenant à Mlle Duclos, qui occupa de son temps une place considérable au théâtre. Sans doute, elle conservait, comme Mlle de Champmeslé, et peut-être davantage, cette déclamation chantante et ampoulée dont l'hôtel de Bourgogne avait légué la déplorable méthode ; évidemment aussi elle manquait de charme et de séduction; mais elle possédait au suprême degré la puissance et l'ampleur des grandes tragédiennes ; elle déployait une énergie extraordinaire dans les scènes dramatiques, exaltait ou terrifiait son auditoire, suivant les passions dont elle se faisait l'interprète, et, si Ton peut articuler un reproche contre son jeu essentiellement pathétique, c'est que, souvent, il dépassa le but en exagérant l'impression.

Cette opinion se retrouve chez tous les critiques de l'époque, et Le Sage, dans son Gil Blas, l'articule en ces termes : « Ne conviendrez-vous pas que l'actrice qui a joué le rôle de Didon est admirable? N'a-t-elle pas représenté cette reine avec toute la noblesse et tout l'agrément convenables à l'idée que nous en avons ? Et n'avez-vous pas admiré avec quel art elle attache un spectateur et lui fait sentir les mouvements de toutes les passions qu'elle exprime? On peut dire qu'elle est consommée dans les raffinements de la déclamation. — Je demeure d'accord, dit Pompeyo, qu'elle sait émouvoir et toucher; jamais comédienne n'eut plus d'entrailles, et c'est une belle représentation, mais ce n'est point une actrice sans défauts. Deux ou trois choses m'ont choqué dans son jeu. Veut-elle marquer de la surprise, elle roule les yeux d'une manière outrée, ce qui sied mal à une princesse. Ajoutez à cela qu'en grossissant le son de sa voix, qui est naturellement doux, elle en corrompt la douceur et forme un son assez désagréable.

D'ailleurs, il m'a semblé, dans plus d'un endroit de la pièce, qu'on pouvait la soupçonner de ne pas trop bien entendre ce qu'elle disait. J'aime pourtant mieux croire qu'elle est distraite que de L'accuser de manquer d'intelligence. »

Voici un exemple de distraction qui appuie fort à propos l'opinion de Pompeyo. Comme un ami disait un jour à la comédienne : « Je parie que vous ne savez pas votre Cîwio. — Ah! je ne sais pas mon Credo, répondit Mlh Duclos offensée, eh bien, je vais vous le réciter: Pater noster qui.... qui es.... Soufflez-moi donc, Monsieur, vous voyez bien que je ne me souviens plus. »

A tout considérer, et malgré des imperfections inhérentes à son époque et aux faux principes qu'elle avait reçus dans sa jeunesse, M1,e Duclos fut une excellente tragédienne, qu'admirèrent les délicats et que chantèrent les poètes. La Motte lui dédia une ode assez mauvaise dont nous détachons deux strophes en faveur de l'intention.

Ah ! que j'aime à te voir, en amante abusée,

Le visage noyé de pleurs, Hors l'inflexible cœur du parjure Thésée,

Toucher, emporter tous les cœurs 1

De tous nos mouvements es-tu donc la maîtresse?

Tiens-tu notre cœur dans tes mains ?

Tu feins Le désespoir, la haine, la tendresse,

Et je sens tout ce que tu feins.

Ne préférez- vous pas à ce froid compliment le petit couplet que le malin Voltaire adressa en 17 14 à la comédienne ?

Belle Duclos, Vous charmez toute la nature!

Belle Duclos, Vous avez les dieux pour rivaux;

Et Mars tenterait l'aventure S'il ne craignait le dieu Mercure, Belle Duclos.

Mlle Duclos était-elle aussi jolie que le dit Voltaire? Il est permis d'en douter, d'après le portrait de Largillière, très ressemblant, paraît-il, et dont M. Lalauze donne la gravure en tête de cette notice. C'était une femme aux formes opulentes, aux traits masculins, et dont la physionomie énergique reflétait bien le genre de talent, mais ce n'était une femme ni belle ni sympathique. Et maintenant, si Ton peut augurer du moral d'après le physique, ajoutons que jamais visage ne fut moins trompeur. M1Ie Duclos avait une nature hardie, impétueuse et passionnée dont sa vie privée fournit autant de preuves que sa carrière d'actrice. Les faits qui vont suivre la dépeindront dans l'une et l'autre condition.

A la première représentation à' Inès, véritable triomphe pour l'artiste, le public, mis en belle humeur par l'apparition inattendue des enfants, se prit à rire aux éclats et à lancer des plaisanteries déplacées, dont Piron nous explique ainsi la nature :

Imaginant une querelle entre M. de la Cabale et M. de la Brigue, dans le prologue des Chimères, il fait dire au premier :

Lorsque d'Inès Alphonse vit paraître Les marmousets, Ce fut toi, double traître,' Qui crias comme un fou :

Tirez! tirez! tirez! Ils ont pissé partout.

Inès-Duclos, alors, s'avança résolument vers la rampe et, d'une voix tremblante de fureur : « Ris donc, s'exclamat-elle, stupide parterre, au plus bel endroit de la pièce ! »

l3o MARIE-ANNE DUCLOS

L'apostrophe était véhémente et la comédienne pouvait en être châtiée par des sifflets. Heureusement elle déploya tant de pathétique dans son rôle que l'auditoire fut désarmé.

La seconde anecdote est plus typique encore, mais nous en laissons la responsabilité au chroniqueur.

Comme Mlle Duclos jouait fort bien Ariane, le public ne se lassait point de réclamer cette tragédie.

Or, un soir que Dancourt en annonçait une autre, il fut interrompu par des cris : Ariane, Ariane ! qui le rendirent un moment indécis, car Mlle Duclos était enceinte, et il ne savait pas si son état lui permettrait de paraître dans la pièce. Enfin, le tumulte grossissant, cet acteur eut le mauvais goût d'expliquer au public, par un geste trivial qui désignait le siège du mal, l'impossibilité où se trouvait l'artiste de remplir momentanément son emploi. M e Duclos était justement dans la coulisse. Furieuse, elle s'élança sur Dancourt, et, l'ayant souffleté, « Messieurs, dit-elle au parterre, à demain Ariane ! » Le fait est-il authentique ? En tout cas la provocation appelait la riposte, que justifie suffisamment le caractère de la comédienne.

Un dernier trait pour peindre l'impétuosité de MIIe Duclos. A une représentation d'Horace, cette artiste, qui jouait le rôle de Camille, s'échauffa si bien à la tirade des imprécations, mit une telle action dans sa fuite, qu'elle s'accrocha le pied et tomba sur la scène. Beaubourg alors, sous les traits d'Horace, ôta civilement son chapeau et tendit la main à Camille pour l'aider à se relever; puis, redevenant Romain tout à coup, il la poignarda.

Cette ardeur, cette fougue de tempérament, qui constituent chez Mlle Duclos aussi bien la femme que la corné-

MARIE-ANNE DUCLOS l3l

dienne, nous croyons inutile de les appuyer par des preuves, trop nombreuses d'ailleurs pour être énumérées dans une brochure. Contentons-nous de dire que , si sa réputation lui valut des conquêtes, si elle noua des intrigues, souvent intéressées, elle fut aussi plusieurs fois captivée par d'amoureuses passions qui la rendirent téméraire jusqu'à la folie, et qui, finalement, la jetèrent dans une aventure où sombrèrent son repos et son bonheur.

La vie privée de certains artistes et leur vie publique offrent parfois d'étranges contradictions, et Mlle Duclos en est un exemple frappant. Cette comédienne qui ne pouvait paraître en scène sans être saluée par des applaudissements, cette reine de théâtre qui tenait sous la puissance de son talent tout un peuple d'admirateurs, devint dans son intérieur la plus infortunée des femmes, et cela précisément à l'époque où sa réputation d'actrice était à son apogée.

Le 18 avril 1725, M1Ie Duclos, alors âgée de cinquantecinq ans, commit l'imprudence d'épouser un petit comédien du nom de Duchemin, qui avait à peine dix-sept ans et venait de débuter au Théâtre- Français. Aveuglée par une illusion naïve, peut-être espérait-elle éveiller la reconnaissance dans le cœur de son mari, et conquérir son amitié à défaut d'un amour impossible. Certes elle se trompait grossièrement en ne devinant point qu'un adolescent, presque un enfant, assez dépravé pour vendre sa jeunesse, n'était susceptible d'aucun sentiment honnête. Duchemin ne tarda pas à le lui prouver. Durant deux années, la pauvre Duclos souffrit les dernières injures, se laissant ruiner, battre et tromper par ce misérable; puis, la mesure étant comble, elle s'adressa à la justice, et ce sont précisément ses plaintes que nous allons mettre

l32 MARIE-ANNE DUCLOS

sous les veux du lecteur, d'après les documents des Archives nationales :

L'an 1727. le mercredi 5e jour de novembre, sur les neuf heures du matin, en l'hôtel de nous, Charlcs-Jacques-Etienne Parent, commissaire au Chàtelet , etc., est comparue demoiselle Marie- Anne de Chfiteauneuf-Duclos, épouse du sieur Pierre Duchemin, comédien du roi, demeurant a Paris, rue Mazarine, paroisse Saint-Sulpice ; laquelle nous a dit qu'elle a eu le malheur, il y a deux ans environ , d'épouser ledit Duchemin ; qu'elle a espéré quen le contractant (sic) elle auroit mérité de la part dudit Duchemin quelques considérations particulières, vu l'état de peu de fortune où il etoit avant et la situation où il se trouveroit après; que même la dite demoiselle comparante, pour lui témoigner sa tendresse et son amitié, et, par ce moyen, s'attirer quelques complaisances, lui a fait assurer après sa mort 2,5oo livres; que, nonobstant ce, elle a encore dépensé plus de 12,000 livres pour le soutenir dans la comédie et sa portion dans l'hôtel; que, malgré tous ces avantages et ses bienfaits, ledit Duchemin n'a que du mépris pour elle, la maltraitant journellement et, entre autres, lundi dernier Ta excédée de coups de pied et de poing tant sur le corps que sur le visage, desquels coups elle nous a fait apparoir sur ses deux bras plusieurs noirceurs, meurtrissures et excoriations de sang, qui y sont en plusieurs endroits, et dont elle ressent de vives douleurs, la menaçant tous les jours de pareilles choses, en lui disant qu'il est le maître de faire tout ce qu'il voudra. Et comme elle a tout lieu d'appréhender qu'il ne continue pareil traitement, que même il ne dissipe le peu d'effets qu'elle, demoiselle comparante, a actuellement, et n'étant que mobilier; que ledit Duchemin a une très mauvaise conduite, ne mangeant jamais à la maison, et ne rentrant qu'à deux ou trois heures du matin, elle a tout lieu d'appréhender les mauvais conseils qu'on peut lui donner, c'est pourquoi elle est venue nous rendre la présente plainte.

Nous ignorons les mesures qui furent prises à la suite de cette première plainte -, en tout cas, elles n'eurent pas grand effet, puisque deux ans plus tard Mlle Duclos accentuait ses griefs dans les dépositions qu'elle fit au commissaire les 1 7 août, 3i décembre 172961 14 février 1730:

Le mercredi 17 août 1729, en notre hôtel, sur les trois heures de relevée, est comparue par-devant nous ladite demoiselle Marie- Anne de Chateauneuf-Duclos, demeurant à Paris, rue des Corde-

liers, paroisse Saint-Sulpice, laquelle, en nous réitérant la plainte ci-dessus, nous a dit être venue exprès de sa campagne à Fontenaiaux-Roses, pour nous rendre d'abondant plainte contre son mari; et nous a dit que, depuis la plainte ci-dessus, sondit mari n'a pas cessé de la maltraiter, et même il s'est abandonné tellement à la crapule et à la vilaine débauche, qu'il lui a communiqué du mal qu'il a gagné avec des femmes de mauvaise vie, avec lesquelles il est tous les jours en commerce; ce qui l'oblige d'aller à l'instant chez le sieur Petit, maître chirurgien à Paris, pour se faire panser; que s'étant aperçue de l'état où il l'avoit mise et lui en ayant voulu faire des reproches, il n'y a point d'emportement auquel il ne se soit laissé aller contre elle, jusqu'à lui avoir osé soutenir que l'incommodité qu'elle se ressent ne venoit pas de lui et que c'étoit d'elle , et enfin la menace continuellement de la chasser et mettre hors de la maison, quoiqu'il ne lui ait jamais rien apporté, et qu'il tienne tout d'elle, puisque avant qu'il l'épousât, il n'avoit aucun bien. Desquels faits ci-dessus elle nous requiert acte.

Et le samedi, 3i décembre audit an 1729, est derechef comparue en notre hôtel ladite demoiselle, etc., laquelle nous a fait plainte et dit que ledit sieur son mari n'a pas cessé de continuer ses mauvaises habitudes et de s'abandonner, comme il a toujours fait depuis son mariage, à la crapule et à la débauche; qu'hier au soir, sur les 9 heures et demie, étant encore à table à souper, après avoir attendu son mari jusqu'à neuf heures, elle fut surprise de le voir arriver tout en sang, ayant une plaie au dessus de l'œil toute sanglante et les quatre doigts de la main droite coupés et ensanglantés; que lui ayant demandé qui l'avoit mis dans cet état, il lui dit qu'il avoit été au Palais, et qu'en voulant remonter dans sa chaise il étoit tombé sur les degrés du Palais et contre une grille où il s'étoit blessé comme il étoit. Mais, ce matin, elle a appris qu'il lui avoit fait un mensonge en lui disant que c'étoit en sortant du Palais qu'il s'étoit accommodé de la façon qu'elle vient de nous dire, et que c'étoit rue des Saints-Pères où, étant chez une fille de mauvaise vie, nommée la Joli, un particulier amant de cette fille et poussé de jalousie contre ledit Duchemin, son mari, étoit entré l'épée à la main et suivi d'un laquais, dans l'endroit où kdit Duchemin étoit avec ladite Joli et lui avoit porté plusieurs coups de son épée sur le visage et sur les mains. Et comme c'est la marque de la part dudit Duchemin, son mari, d'une continuation dans le désordre qui peut conduire les choses à une mauvaise fin et, en un mot, qu'il persiste à mener une vie débauchée et scandaleuse, elle se croit obligée de nous rendre la présente plainte.

Et le mardi 14e jour de février i/'3o, neuf heures du matin, sur le réquisitoire de ladite demoiselle Marie -Anne de Chateauneuf-

Duclos. nous, commissaire susdit, nous sommes transporté à l'hôtel de la Comédie française, en la loge de ladite demoiselle Duclos, où étant, et reitérant les plaintes ci-dessus, elle nous a dit qu'ayant fait tout ce qui étoit en elle pour changer ledit sieur son mari et Tamcner à une vie plus honnête et plus convenable à un honnête homme que celle qu'il a toujours menée depuis qu'ils sont ensemble, et lui ayant voulu remontrer les conséquences d'une conduite tcllcque celle qu'il tient qui pouvoit l'entraîner, lui et elle, dans une ruine totale, il a affecté, pour toute réponse, de se prévaloir de sa qualité de mari pour lui dire qu'il étoit maître et qu'il vouloit agir en tout à sa fantaisie, qu'elle n'étoit rien dans la maison et que tout étoit à lui et qu'il en disposeroit comme il jugeroit à propos et qu'elle n'avoit qu'à prendre le parti de se retirer dans un couvent et que. si elle ne prenoit ce parti, il l'enverroit à l'hôpital et qu'il la ferait coucher sur la paille. Le jour d'hier son mari étant revenu, contre son ordinaire, à la maison pour souper, et y ayant soupe effectivement avec deux personnes de leurs amis communs, il auroit attendu que la compagnie fust sortie pour lui chercher querelle, pour lui dire, à l'occasion d'un dîner qu'elle avoit donné, conjointement avec lui, à la veuve du sieur Baron, et à deux ou trois autres personnes, et auquel ledit sieur Duchemin avoit affecté de ne pas se trouver, qu'il trouvoit fort extraordinaire qu'e.le donnât son bien à manger, qu'il ne vouloit pas qu'elle vist personne que les gens qu'il voudroit bien lui amener, qu'elle n'avoit rien à elle dans la maison et qu'elle n'avoit qu'à se retirer dans sa loge à la comédie afin ce se trouver le maître, comme il prétend l'être c-n effet, et pouvoir renvoyer les gens qu'elle a auprès d'elle et à son service : ce qui ayant fait soupçonner à la plaignante qu'il avoit pris quelques conseils et qu'il avoit quelque mauvais -ein. elle a pris le parti, pour éviter les fureurs d'un homme aussi violent et emporté, de se lever ce matin et de se retirer, comme elle a fait, en sa loge à la Comédie où nous l'avons trouvée et où elle nous a paru indisposée, nous ayant dit qu'elle est malade depuis très longtemps des chagrins que lui cause son mari, ne pouvant prendre aucune nourriture qu'elle ne la rende par des vomissements aussitôt qu'elle l'a prise ; ayant cru, au surplus, ne pouvoir rester dans sa maison avec sondit mari sans crainte pour sa vie et pour ses effets. Dequoi elle nous rend la présente plainte.

Décidément, ce Duchemin était un vilain personnage, et la Duclos fut bien punie de l'avoir épousé dans une heure d'égarement. Mais, si les liens du mariage pesaient cruellement à la comédienne, ils n'étaient pas plus légers à son

mari, qui tenta de les faire rompre à différentes reprises, alléguant que les acteurs, étant excommuniés, ne pouvaient participer aux sacrements, ni par conséquent s'unir devant l'Eglise.

Nous trouvons la trace de cette revendication bizarre dans une brochure de 1765, devenue fort rare aujourd'hui, et qui se nomme : Lettre du chevalier M... à milord AT...

« Duchemin , dit-elle, acteur de la Comédie française, ayant épousé Mllc Duclos, actrice du même théâtre, se pourvut à l'officialité de Paris pour faire rompre son mariage; rofficial déclara Duchemin non recevable ; il y eut appel de cette sentence au parlement, et, sur les conclusions de M. Gilbert de Voisins, avocat général, le mariage fut confirmé. »

Les plaintes formulées publiquement par les époux amenèrent beaucoup de scandale. C'est alors que ceux-ci finirent par où ils eussent dû commencer : ils se séparèrent à l'amiable, et poursuivirent leur carrière sans plus s'embarrasser l'un de l'autre. Nous verrons tout à l'heure ce qu'il advint du mari -, quant àMlle Duclos, trop âgée pour ajouter à sa réputation, elle put du moins terminer en paix sa vie de comédienne. Or, pas une ne fut mieux remplie, si nous nous reportons à tous les rôles qu'elle emprunta au répertoire, à toutes les nouveautés qu'elle mit à la scène.

Parmi ces dernières figurent :

i° Hypermnestre, dans la tragédie de ce nom par Riupeirous. Après y avoir joué avec succès du mardi ier avril au lundi 21 avril 1704, Mlle Duclos tomba malade, ainsi que nous l'apprend l'auteur dans la première édition de sa pièce : « L'indisposition d'une actrice qui, par les grands talens qu'elle possède pour le théâtre, est un des principaux orne-

mens de cette tragédie, en a interrompu les représentations : je souhaite qu'à la reprise elle soit reçue aussi favorablement qu'elle l'a été les quatre fois qu'elle a été représentée. » Vingt-deux ans plus tard, en effet, Hyper mnestre était remise au théâtre (le lundi 18 novembre 1726), et M Duclos, chargée de son ancien rôle, y donnait tous ses moyens. « Les souhaits de L'auteur furent remplis, lisonsnous dans le Mercure de France du mois de décembre 1726; la demoiselle Duclos revint en santé, et la pièce reparut avec son premier éclat. C'est cette même actrice qui vient d'y jouer le principal rôle, avec autant de force qu'autrefois; elle a eu le plaisir d'y recevoir les mêmes applaudissements, mais la pièce n'a eu qu'un petit nombre de représentations, quoique cette excellente artiste eût été parfaitement bien secondée par les acteurs qui ont joué avec elle. »

Zénobie, dans la tragédie de Rhadamiste et Zénobie, de Crébillon. Mlle Duclos, qui créa le rôle le vendredi 23 janvier 171 1, le reprit, avec les mêmes avantages, le lundi i5 juillet 1721").

3° Tharès, dans la tragédie dCAbsalon, par Duché de Vancy, représentée pour la première fois le jeudi 7 avril

40 Arisbe, dans la tragédie de Marins, par de Caux, jouée pour la première fois le vendredi i5 novembre 171 5.

5° Josabeth, dans YAthalie de Racine, dont la première représentation sur le Théâtre -Français date du jeudi 3 mars 1716. Mlle Duclos, paraît-il. y fut admirable, et cela tint à une cause tout intime dont le Mercure galant du même mois se charge de nous faire part : « Le 3 mars, on représenta sur le théâtre de la Comédie la tragédie

d'Athalie...W]c Desmares fit le rôle d'Athalie, etM,lc Duclos celui de Josabeth. La conjoncture de cette représentation se trouva heureuse pour ces actrices et pour la pièce. Je crois être obligé d'apprendre au public pourquoi Athalie et Josabeth récitèrent leur rôle avec tant d'art et de feu que leur déclamation ravit tous les spectateurs. D'amies inséparables qu'elles étaient avant qu'il fût question d" Athalie, elles se sont (vous n'avez pas de peine à deviner pourquoi) juré une si forte inimitié que c'est aux motifs de leur haine que le public a la principale obligation du succès de cette tragédie, dont, en effet, les deux premières actrices sont dans tout le corps de la pièce deux ennemies irréconciliables. )) Nous devinons certes le motif assez puissant pour allumer entre deux femmes une guerre acharnée. Qu'il soit ici le bienvenu, puisqu'il favorisa le succès de l'ou-

vrage.

6° Electre, dans la tragédie de ce nom, par Longepierre. Cette pièce, nous le rappelons, avait été jouée une première fois à Versailles, à l'hôtel de Conti, par ordre de Monseigneur (1702) -, mais elle ne parut sur la scène française que le 22 février 17 19, dix-sept ans plus tard. D'après le Mercure galant, «Mlle Duclos, dans le personnage d'Electre, a fait dire généralement qu'aucune comédienne n'avait jamais été plus loin qu'elle, ni joué avec autant de force et de grâce ».

70 Salmonée, dans les Machabées de La Motte , dont la première représentation eut lieu le jeudi 6 mars 172 1 .

8° Esther, dans la tragédie de Racine, jouée pour la première fois le lundi 8 mai 1 7 2 1 .

90 Hersilie , dans le Romidus de La Motte, 8 janvier

io° Inès, dans Inès de Castro du même auteur, 6 avril

1 1° Salomé, dans la Marianne de Voltaire (6 mars i 724), et Marianne, dans la tragédie du même nom, de l'abbé Nadal 1? février 1 725).

12° Jocaste, dans VŒdipe de La Motte, 18 mars 1726.

Ce fut aussi Mllc Duclos qui créa, en 1699, la tragédie chrétienne de Gabinie, par l'abbé Brueys; voici à quel propos.

L'auteur, ayant terminé sa pièce, dont il avait emprunté le sujet à Susanna, du père Jourdain, la porta au Théâtre- Français, où elle fut reçue avec élo^e. Restait à choisir les interprètes, et Brueys crut être agréable à Mllc Beauval en lui offrant le rôle de Séréna, femme de Dioclétien. Mais on connaît le caractère altier de la comédienne; elle refusa obstinément, sous le prétexte que, lors des représentations de Y Important, Brueys avait repoussé la demande de Beaubourg pour accorder à de Villiers un des principaux rôles de la pièce. C'est alors que l'auteur s'en fut trouver Mlle Duclos, à laquelle il confia ses peines, la suppliant d'accepter l'emploi, bien qu'il eût commis l'impertinence de ne le lui donner qu'en second lieu. Celle-ci accéda aux désirs de Brueys, et, lisons-nous dans les Anecdotes dramatiques, « elle joua Séréna avec les talents et la noblesse qui ont toujours accompagné les grâces de sa personne ».

Ml,e Beauval regretta-t-elle de s'être privée du rôle dans un accès de mauvaise humeur? En tout cas, l'auteur de Gabinie n'eut qu'à se louer du changement, car, suivant la formule employée de nos jours, le nom de Mlle Duclos faisait recette. Ceci le prouvera en passant :

MARIE-ANNE DU CL OS I 3g

Un certain soir où Ton donnait Mithridate à la Comédie- Française, Mllc Duclos et Baron avaient été obligés de se rendre à Versailles afin d'y remplir leur office à la Cour. Les acteurs qui parurent dans le premier acte furent siffles à ce point qu'ils n'osaient plus reparaître, et que, d'un commun accord, ils résolurent de rendre l'argent au public. Heureusement Legrand, l'homme aux bons expédients, était là, et, par une idée ingénieuse, il sauva la situation. « Rendre l'argent un soir de grosse recette? s'écria-t-il , vous n'y pensez pas, mes amis; laissez-moi parler aux spectateurs, et vous verrez si je sais arranger une affaire. » S'étant alors humblement avancé jusqu'à la rampe : « Messieurs, dit-il en poussant un profond soupir, M1!e Duclos et M. Baron ont été appelés à Versailles par les devoirs de leur charge; ils jouent à la Cour. Nous sommes désolés de n'avoir point leurs talents et de ne pouvoir les remplacer. Nous n'avons pu, pour ne pas fermer notre théâtre aujourd'hui, vous donner que Mithridate. Nous vous avouons qu'il est et sera joué par les plus mauvais acteurs; vous ne les avez pas même encore tous vus, car je ne vous cacherai pas que c'est moi qui joue le rôle de Mithridate. » A cette saillie spirituelle le parterre applaudit, on rit, on cria Bravo! et l'on souffrit les derniers actes, que l'absence de Baron et de Mlle Duclos rendait tout à l'heure impossibles.

Personne, au reste, parmi les délicats, ne contestait la haute valeur de l'excellente comédienne, dont on prenait la défense au besoin.

C'est ainsi qu'un mauvais poète, ayant commis une détestable tragédie qui tomba dès le début, et alléguant

que Mlle Duclos, chargée du principal rôle, était la cause de sa chute : « Cette actrice est assez maligne, lui fut-il répondu, pour avoir mal joué la première fois de sa vie, afin que vous ne fussiez pas applaudi la première fois de la vôtre. »

Après cette piquante repartie en faveur de notre tragédienne, citons l'opinion émise par l'illustre Le Kain alors que. depuis nombre d'années, Mlle Duclos était disparue de ce monde.

« Le Kain, lisons-nous dans la correspondance de Métra, reprochant à Mme Vestris une froideur qu'elle ne vint à bout de vaincre ou de masquer qu'avec beaucoup d'art, ajoutait : « Madame, je me rappelle Mlle Duclos, que j'ai « vue, il y a cinquante ans, faire pleurer une assemblée « nombreuse en prononçant un seul mot. Un : Mon père!

Mon amant! dit par elle, faisait fondre en larmes tous « les spectateurs. »

Outre les créations que nous avons nommées, et bien d'autres dont nous ne parlerons point pour ne pas trop allonger notre liste, MIle Duclos joua les grands rôles dans nombre de reprises, et c'est beaucoup à son mérite que la tragédie (TAmasts, par La Grange-Chancel, mise pour la première fois au théâtre le 29 janvier ij3i, et celle &Habis, par Mme de Gomez, remontée le 14 mai iy32, durent un regain de succès.

Nous ne reviendrons pas sur les défauts ni sur les qualités de Mlle Duclos-, qu'il nous suffise de rappeler que les auteurs du temps les estimèrent, les uns comme les autres,

~c une égale justice.

Si Piron, critiquant la comédienne, à l'exemple de Le Sage, fait dire à Laurette, dans l'Enrôlement d'Arlequin, en imitant les gros veux de la Duclos :

Et ces yeux qui roulaient ainsi,

Biribi , A la façon de Barbari, mon ami.

Rendant hommage, au contraire, au talent « singulier » avec lequel cette actrice interprétait le rôle d'Inès, le même auteur nous apprend, dans le prologue des Chimères, que, Mlle Duclos partie, il ne restait plus qu'à retirer la pièce :

M. de la Brigue, au colporteur.

Crois-moi, porte L'Inès au papier

A la porte De ton grainetier.

M. de la Cabale, intervenant .

due dites-vous, hélas!

Les gens délicats Font un grand cas De ses appas.

M. de la Brigue.

Elle est morte, la vache à Panier,

Elle est morte, il n'en faut plus parler!

La forme du compliment est assez vulgaire, mais n'oublions pas que nous sommes à la foire Saint-Germain.

Voici maintenant ce qu'écrit sur notre actrice du Mas d'Aigueberre, en 1700, époque où il publia sa Seconde Lettre du souffleur: « M1,e Duclos, disent nos anciens, fut dans son temps une actrice parfaite. Je le veux croire; mais on me permettra d'en juger au goût du nôtre et d'examiner, non pas ce qu'elle a été dans sa jeunesse, mais ce qu'elle est aujourd'hui. J'avoue qu'elle apporte encore beaucoup de grâce et d'action sur le théâtre : elle s'élève, s'irrite, s'enflamme, se plaint et gémit fort à propos. Mais elle pèche dans ce qu'il y a de principal : elle ne produit point les

mêmes effets dans les cœurs de ceux qui sont présents. C'est que son feu n'a point de vraisemblance ; elle ne parait plus sentir, mais réciter avec emphase et avec les démonstrations nécessaires; en un mot, c'est l'art, la méthode et l'habitude, et non pas la nature qu'on voit agir en elle. Voilà, du moins, comme je la trouve dans les premiers actes, où elle est, pour ainsi dire, encore resserrée par le froid de la vieillesse ;mais, sur la fin d'une pièce, elle réussit beaucoup mieux. Alors, réchauffée par la durée de l'action, elle reprend sa première vigueur et se montre telle qu'elle a été sans doute pour mériter un si grand nombre de partisans. »

Les critiques de du Mas d'Aigueberre sont d'une justesse absolue. îl fallait alors s'en rapporter au jugement des anciens pour croire que Mlle Duclos avait été, dans son temps, une actrice parfaite. Son débit étudié, sa déclamation emphatique, contrastaient avec le jeu naturel des nouvelles venues, et ses soixante ans juraient étrangement avec la jeunesse de M,,e Le Couvreur et de Mlle Deseine.

On a dit que M!,e Duclos eut un mortel chagrin des succès de Mlle Le Couvreur, et elle le prouva dès l'origine en exigeant de La Motte qu'il refusât à cette dernière le rôle de Sabine, dans Romuhts , où elle-même faisait Hersilie. Alors, que n'avait-elle cédé la place à sa rivale, et pourquoi, en s'éternisant au théâtre, s'imposer le supplice quotidien de la jalousie ? C'est qu'au-dessus du dépit et de la certitude de compromettre sa réputation, il y avait chez Mlle Duclos, comme chez la plupart des vieilles comédiennes un impérieux besoin de rester sur les planches. Elle y demeura jusqu'au mois d'octobre iy33, et, à défaut de gloire, ce triste courage lui valut une récompense maté-

rielle qu'elle paya chèrement. En raison de ses longs services, sa part entière lui fut conservée trois années après qu'elle eut cessé de paraître à la scène (octobre 1733a mars 1736), et, au jour de sa mort, le mardi 18 juin 1748, elle jouissait, outre sa retraite, d'une pension qu'elle devait à la munificence royale.

Nous ne reviendrons pas sur le caractère de l'homme assez méprisable pour se prostituer à une femme plus âgée que lui de trente-huit années, assez lâche pour la dépouiller, la rouer de coups, la rendre enfin la plus malheureuse des créatures. Mais Pierre Duchemin figura sur la scène française de 1724 à 1730, et, si mauvais acteur qu'il ait été, nous lui devons une mention dans nos notices.

Jean-Pierre Duchemin, le père de cet homme, s'était acquis une certaine renommée d'artiste. Comédien après avoir été notaire, il débuta le lundi 27 décembre 1 7 1 7 par le rôle d'Harpagon et fut jugé capable de succéder à Guérin d'Estriché. Durant vingt-quatre ans il tint avec honneur les rôles à manteaux, créa beaucoup de nouveautés, et, quand il se retira, le 19 mars 1741, Bonneval, qui fut chargé de son emploi, le remplaça sans le faire oublier. C'est de son mariage avec Gilette Bouteluier que naquit en 1708 le futur époux de MIle Duclos.

Pierre-Jacques Duchemin n'eut pour lui que le nom estimé de son père et la célébrité de sa femme. Personnellement ce fut une nullité, malgré les leçons du grand Baron, dont il était l'élève.

Après avoir rempli d'une façon plus que médiocre le

rôle d'Achille, dans Iphigénie en Aulide, pièce où il débuta le 3 juillet 1724, Pierre Duchcmin fut accepté à demi-part en janvier 172?; mais ses débauches et son incapacité le rirent congédier sur un ordre de la Cour, au mois de février i7*5o. Alors Duchemin traîna une existence misérable, courant d'abord la province avec une troupe de campagne, puis revenant à Paris, où son inconduite le jeta dans une profonde indigence.

Ce triste personnage eut le châtiment qu'il méritait. Le 3 février 1753, il mourait fou chez son père, qui l'avait recueilli par charité.

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