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L'ÉTOURDI

La Comédie-Française a repris l'Étourdi de Molière, qui n'avait pas été joué depuis une trentaine d'années.

C'est une des plus belles représentations où j'aie assisté de ma vie, et tous ceux qui l'ont vue en garderont sans doute un long souvenir. Tous les amateurs de théâtre, tous les fidèles de Molière s'étaient donné rendez-vous pour cette soirée ; l'orchestre était plein jusqu'aux bords ; car il n'y a plus aujourd'hui de places réservées pour les musiciens ; le balcon et les loges étaient très suffisamment garnis ; les femmes même, que ces sortes de reprises n'intéressent guère en général, étaient assez nombreuses.

On peut dire que c'était un public d'élite. Il ne venait pas là pour satisfaire cette curiosité languissante qu'excite toute pièce nouvelle ; non, c'était une œuvre du maître, jouée par deux excellents comédiens, qu'il venait goûter et admirer. On savait que depuis longtemps Delaunay et Coquelin étudiaient cette pièce, qui repose tout entière sur deux personnages, et qu'ils avaient mis tous leurs soins à nous la rendre dans sa triomphante intégrité.

C'est que, pour la parfaite exécution de V Étourdi, il faut

cette rencontre assez rare d'un jeune premier qui soit jeune, élégant et vif ; qui sache dire et qui aime Molière ; avec un comique ardent, plein de verve et de malice, qui ait de la santé, de la voix, de l'autorité, et qui soit en. même temps passionné pour l'ancien répertoire. Je ne sais si, depuis Molière même, cette conjoncture de deux astres a été observée. Quand on avait un Mascarille, c'est Leslie qui faisait défaut ; et, d'autres fois, il est arrivé que Leslie manquait de Mascarille.

La dernière représentation de VÉtourdi nous offre les noms de Menjaud et de Monrose. Monrose, quoique un peu grimacier, a dû être un excellent Mascarille; il en avait l'organe et le jeu. Mais je doute que Menjaud, qui jouait, dit-on, les marquis dans la perfection, eût la jeunesse et la gaminerie élégante qui conviennent au rôle de Leslie.

C'était une bonne fortune, comme il y en a bien rarement dans l'histoire du théâtre, de trouver pour une oeuvre aussi considérable et aussi rarement jouée, de l'ancien répertoire, deux hommes sur le patron de qui les deux seuls rôles importants de la pièce semblaient avoir été taillés. Delaunay, qui porte dans les personnages qu'il essaye toute la maturité d'un talent plein d'expérience et consommé, a conservé la vivacité et la grâce d'un jeune poulain échappé. Jamais le joli mot d'Alfred de Musset ne s'est mieux appliqué qu'à lui : « Il est étourdi comme le premier coup de matines. »

Coquelin a toute la verve endiablée qu'il faut à ces valets insolents et gouailleurs que Molière a empruntés à la comédie italienne et qu'elle a pris elle-même au théâtre antique. Sa joyeuse figure, sa voix chaude et vibrante, la pétulance de son geste et le brio de son jeu s'harmonisent admirablement à l'idée que nous nous faisons de ces amusants mauvais drôles. Ajoutez qu'il a l'ampleur et la

superbe désinvolture qu'ils réclament. Ce sont les maîtres de la scène ; il ne s'agit pas de leur donner le ton simple et bon enfant de coquins ordinaires. Ils ont quelque chose dans la tournure, l'air et la voix qui tient du matamore ou du capitan. Ils sentent ce qu'ils valent, et un peu d'exagération ne messied pas à ces personnages de convention. Coquelin semble avoir été formé à plaisir par la nature pour les rendre à merveille.

Les amateurs qui ont vu jadis Monrose, le préfèrent à son devancier, en dépit de l'axiome qui veut que les vieillards louent toujours le temps passé. Monrose arrivait, dit-on, à l'effet comique par l'exubérance du geste, par un mouvement prodigieusement varié, mais peu naturel de la physionomie. Coquelin n'a qu'à se présenter et à ouvrir la bouche pour être plaisant.

Ce merveilleux organe met en saillie chaque mot de la phrase poétique, sans qu'il y paraisse songer. Il peut à sa fantaisie précipiter son débit ; on ne perd pas une syllabe. Tous les mots se détachent dans cette diction rapide et presque tumultueuse; ils sonnent comme les notes d'une fanfare lancée à toute volée.

Ces deux comédiens songeaient depuis longtemps à nous rendre Y Étourdi. Ce n'est pas qu'ils comptassent sur un grand succès d'argent. Jamais Y Étourdi n'a fait recette. On a, depuis Molière, tenu à jour le livre des comptes de la Comédie-Française. Toute reprise de Y Étourdi est constamment marquée par un abaissement sensible dans le chiffre des recettes. La raison en est fort simple ; c'est que la pièce, avec toute sa gaieté et son esprit, est longue et fatigante : elle ramène toujours la même scène, qui se représente sans cesse sous une nouvelle forme, et il faut, pour la goûter pleinement, se reporter, par un effort archéologique d'imagination, à l'époque où elle a été écrite.

Peu de spectateurs sont capables de cette contention d'esprit; on ne rit guère par réflexion au spectacle.

Delaunay et Coquelin étaient donc à peu près sûrs, en rapportant l' Étourdi au théâtre, de travailler gratis; la Comédie-Française ne se dissimulait pas que cette tentative lui coûterait sans doute quelque argent. Et cependant, personne n'a hésité. C'était une des joies caressées par M. Thierry, de donner cette soirée au public; les événements politiques l'ont privé de ce plaisir, qui eût été pour lui un honneur. M. Perrin n'a pas témoigné moins d'empressement à monter cette œuvre, qu'il savait devoir, lui aussi, être peu fructueuse, et il l'a fait dans le meilleur mois de l'année, à l'heure où tout Paris de retour emplit les salles de théâtre.

Et ne serait-ce pas là — si la cause n'était déjà gagnée dans l'esprit du public — un merveilleux argument en faveur des subventions théâtrales, que ce désintéressement de la Comédie-Française. Si elle dépendait d'un directeur, qui n'eût en vue que son intérêt, et qui exploitât son théâtre comme une maison de commerce, est-ce qu'il perdrait tant de forces et de temps, est-ce qu'il emploierait ses meilleurs acteurs à monter de vieilles pièces, dont il saurait ne pouvoir tirer qu'une dizaine de représentations peu fructueuses.

Si l'on nous a joué V Étourdi cette semaine, et si l'on nous l'a joué comme il ne l'a certainement pas été depuis cent cinquante ans, c'est précisément que la Comédie-. Française est une institution et non une boutique; c'est qu'il lui est possible de préférer de temps à autre l'honneur à l'argent; c'est qu'il est permis aux comédiens qui la composent d'être de vrais artistes, plus amoureux de la gloire du théâtre que du gain, et qui se plaisent à satisfaire un public choisi.

Oe public a été enchanté. Il n'y a guère que Paris où l'on puisse réunir, un soir, un si grand nombre de personnes instruites, et qui aient un goût si vif de nos vieilles œuvres. C'était plaisir de voir avec quelle finesse et quelle vivacité d'impressions étaient accueillis tous les traits de ce dialogue si pétillant de jeunesse, de verve et de bonne humeur. On se fût cru à une première représentation d'Alexandre Dumas fils.

Et encore, non; la comparaison n'est pas juste. Il y a toujours dans cette soudaineté d'applaudissements que soulèvent les mots de l'auteur du Demi-Monde, quelque soupçon d'engouement, et comme une arrière-pensée que l'on est peut-être dupe d'une surprise. C'était ici la sécurité joyeuse de gens de goût qui baignent leur esprit dans une œuvre éprouvée; ils en savent d'avance et le fort et le faible ; ils en négligent de parti pris les côtés fâcheux, et s'abandonnent avec un ravissement tranquille à la joie d'une œuvre charmante, qui est signée d'un nom rassurant.

Ils ont même ce plaisir, qui est si piquant, de faire des découvertes dans une pièce qui date de deux cents ans, et qui est connue de tous les lettrés. C'est que Molière, on ne le sait bien que si on l'a vu aux chandelles. Vous le lisez au coin de votre feu ; ce n'est plus cela. Il est fait pour la scène. Tel récit qui vous semblait long s'anime et prend au feu de la rampe du relief et de la couleur. Telle plaisanterie, qui vous faisait l'effet d'être manquée ou douteuse, tire un nouveau prix du jeu de scène qui l'accompagne.

Et que d'esprit ! de cette sorte d'esprit qui va jusqu'à la gaminerie parisienne. Ceux-là seuls ne s'en amusent pas qui s'en vont chercher, dans l'Étourdi, une comédie de caractère.

\i Étourdi! c'est là un mauvais titre et qui trompe. La pièce eût été bien mieux appelée de son sous-titre : les Contre- Temps. C'est un simple vaudeville que Molière a écrit en cinq actes et en vers, parce que le vaudeville ne formait pas de son temps un genre spécial et n'avait pas pour se produire de théâtre particulier.

Leslie n'est point un étourdi au sens où nous prenons le mot aujourd'hui. La pièce italienne, d'où celle de Molière est tirée, disait beaucoup mieux : le Malavisé. Malavisé, cela s'entend, c'est un sot qui, soit bêtise naturelle, soit inattention, soit étourderie, soit même hasard, arrive toujours à la maie heure et rompt les entreprises les mieux concertées. Le mot d'étourderie, dans la langue actuelle, porte à notre esprit l'idée d'une extrême vivacité d'esprit, compliquée de beaucoup d'inattention. Il n'y a rien de pareil dans le personnage de Leslie.

J'ignore si au temps de Molière le mot d'étourdi avait précisément la même signification. Peut-être exprimait-il plutôt un état d'esprit se rapprochant de celui que les Itaias entendent quand ils disent d'un homme qu'il est s'ordito. Nous-mêmes avons conservé à peu près le sens dans les phrases de cette sorte : il est resté tout étourdi de cette nouvelle ! il n'est pas ivre, il n'est qu'étourdi. Étourdi ne marque ici qu'un affaissement momentané des facultés intellectuelles.

Au fond, il n'importe guère. Ce dont il faut bien se rendre compte quand on va voir la pièce de Molière, c'est que son étourdi n'est pas la mise en œuvre d'un caractère dont le fond serait Yètourderie. Si vous arrivez au spectacle avec cette opinion préconçue, vous vous gâterez vousmême tout votre plaisir, et vous ne jouirez pas, comme il faut, du jeu si fin, si varié, de Delaunay.

Il a parfois l'air d'un sot ; c'est que Molière a voulu qu'il

le fût en effet. Il se trompe quelquefois, il est vrai, par trop de précipitation; mais, le plus souvent, c'est par simple bêtise, par absence ou par impuissance de réflexion. On se rend coupable de contre-temps, ou, pour parler l'argot du jour, on fait des impairs par toutes sortes de causes ; Molière les passe toutes en revue.

Quelques-uns de ces contre-temps ne sont dus qu'à un concours fâcheux de circonstances impossibles à prévoir ; d'autres viennent de la stupidité de celui qui les commet ; d'autres de son étourderie, au sens actuel du mot. Leslie les réunit tous en lui ; tantôt il n'a pas de chance, tantôt il se conduit comme un écervelé, et le plus souvent comme mi niais. Cet étourdi n'est parfois qu'un balourd, et vous ne devez pas vous en étonner, puisque le dessein de Molière n'était pas de vous peindre un certain genre d'étourderie, mais toutes les façons dont se produisent les contretemps ; puisque ce n'est pas le caractère qui conduit l'action et donne naissance aux incidents, mais bien l'idée d'impair commis ou à commettre qui est le pivot de la pièce et autour duquel tournent toutes les situations; puisque, pour tout dire d'un mot, ce n'est pas une comédie, mais bien un vaudeville.

Delaunay a très bien saisi et rendu cette nuance. Ce n'est pas l'irréflexion d'un jeune évaporé que trahit son jeu, c'est la niaiserie d'un sot, d'un malavisé, qui vient à tout coup se jeter bêtement au travers d'une intrigue et qui en rompt innocemment toutes les mailles. Rien de plus plaisant que la façon dont il joue son rôle de faux Arménien. Il lui donne l'air d'un homme frappé, ahuri.

Si Leslie n'écoute pas mieux les explications de Mascarille, ce n'est point qu'il soit emporté par la violence d'un amour qui le rende inattentif; c'est qu'il est au fond incapable de réflexion sérieuse, c'est qu'il n'a pas plus d'es-

prit que de mémoire. Il a été, comme les enfants, ravi de revêtir un costume de carnaval, et il ne voit pas plus loin que le bonnet dont il s'est coiffé. Le reste ira de soi ; il ne s'en occupe pas.

Aussi Delaunay se garde-t-il bien, quand Leslie commet méprise sur méprise, et reste court à chaque demande, de lui donner l'air d'un homme qui cherche à se rattraper, qui s'en veut de ses fautes de mémoire, et qui consulte son valet de l'œil pour se remettre dans le droit chemin ; non, il dit toutes ses sottises bonnement, et répète d'un air bêtement convaincu les phrases que lui souffle Mascarille.

La scène est ainsi bien plus fine, d'une plaisanterie bien plus délicate ; et je crois que c'est de cette façon que Molière l'a écrite et comprise.

Je parle plus volontiers de Delaunay que de Coquelin. C'est que son rôle est plus difficile et plus ingrat, et que, pour apprécier dignement le mérite de celui qui le rend, il faut plus d'habitude du théâtre. Ce qu'il y a de charmant dans son jeu, c'est la mesure exquise. Le comédien qui représente un semblable personnage, côtoie sans cesse la caricature ; Delaunay ne tombe jamais dans la charge. Le Leslie qu'il nous donne est un sot ; mais il reste distingué jusqu'en ses plus fortes balourdises : c'est un fils de famille et qui porte l'épée.

Coquelin n'a pas besoin qu'on le loue. Le public lui témoigne assez, par les applaudissements qui éclatent à chacune de ses tirades, tout le plaisir qu'il fait. C'est la perfection même ; non cette perfection froide et compassée qu'on admire souvent à la Comédie- Française sans être touché. C'est un jeu plein de variété et de feu. Ce rôle est un des plus longs et plus fatigants qu'il y ait au répertoire ; il le porte avec une aisance incomparable. Sa voix merveilleuse

ne faiblit pas un instant ; il lance les récits sur les tirades, avec une vigueur et une gaieté vraiment prodigieuses.

Le poète, au dernier acte, lui a donné à dire une de ces longues narrations qui sont trop fréquentes dans Molière : difficile à comprendre, enchevêtrée d'incises qui encombrent et prolongent les phrases ; mais toujours en scène et gaies. Il l'a jetée tout d'une haleine avec une rapidité et un nerf de débit, qu'on ne saurait trop admirer. La salle était suspendue à ses lèvres, avec cette sorte d'admiration et de battement de cœur qu'on ressent à voir un danseur de corde faire ses tours à trente pieds de hauteur. Tout le monde se disait : Comment va-t-il en sortir? Il n'ira jamais jusqu'au bout ! Et quand il eut fini, au milieu des rires de tout l'auditoire, il y eut deux salves d'applaudissements.

Les autres personnages sont peu importants ; nous n'avons à citer que M1Ie Croizette, qui dit gentiment son bout de rôle, et dont le costume est charmant.

Le bruit de ce grand succès s'est déjà répandu dans Paris. Contre toute attente, la recette a monté à la seconde représentation, et il est fort possible que la pièce fasse de l'argent pour la première fois depuis qu'elle existe.

30 octobre 1871.

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