LE COMIQUE DANS LES MOTS ET DANS LA PENSEE
Je causais avec M. Gustave Larrouruet, celui-là même qui vient de donner une édition des Précieuses ridicules, édition d'où est partie tout ce débat. Je m'étais étonné de voir le jargon des Précieuses obtenir encore aujourd'hui un si vif succès de rire sur le public de 1884.
— Le public ne rit pas tant que cela, me dit-il, et, s'il rit, ce n'est pas précisément de la préciosité de Cathos et de Madelon; l'effet s'en est bien affaibli. Observez ce qui arrive à la représentation. Le début de la pièce est toujours un peu froid; la querelle de Gorgibus et de ses filles, les deux longues tirades sur la façon dont doit se mener une intrigue amoureuse et sur la carte du Tendre, font à peine sourire. Il est probable qu'elles amusaient beaucoup les contemporains de Molière. Il n'y a guère à cette heure que la grosse gaillardise sur Yhomme vraiment nu qui fasse éclater de rire, et encore est-ce un rire de scandale.
Le rire part au contraire lorsque Mascarille entre en scène. Pourquoi cela? C'est que Molière a puisé ici son comique à cette source éternelle du rire qui est le contraste
en ce qu'est réellement un personnage et ce qu'il veut paraître. Deux valets se sont travestis en gens du bel air ; le contraste de leur vulgarité naturelle avec leurs prétentions est et restera tout le temps le grand élément comique de la pièce.
Mascarille entre déguisé en marquis; les porteurs de chaise lui réclament le prix de la course ; il le prend de très haut avec eux ; ces manants le menacent du bâton, il compose et file doux ; voilà du comique.
Écoutons ensemble si vous voulez :
Voyez -vous comme la tirade sur les ruelles, comme la conversation sur les portraits, les impromptus, l'histoire romaine mise en madrigaux, etc., paraissent froids ; le public ne rit que du bout des dents.
Ah! voilà la chanson de Mascarille! Le commentaire est une merveilleuse parodie de la rhétorique admirative. Cette rhétorique est de tous les temps ; le commentaire qui est fait par un valet affectant le bel esprit sera donc toujours comique. L'air y ajoute encore ; cet air qui a été imaginé par Régnier et repris par Coquelin dériderait un mort.
— Comment, lui dis-je, l'air que chante Coquelin n'est pas de tradition ? Ce n'est pas l'air de Molière !
— Non, me répondit-il ; il est probable que Molière, qui était pauvre alors, n'a pu commander une mélodie à quelque musicien célèbre du temps, Charpentier ou Lulli; il aura pris quelque pont-neuf en vogue de ce temps-là. La musique s'en est perdue. Je tiens de M. Régnier luimême qu'un jour, devant jouer les Précieuses ridicules, à Metz, il s'en alla, par hasard, la veille à l'Opéra-iComique où l'on représentait une pièce de Monsigny. Un des airs de la partition lui sembla devoir s'accommoder aisément au texte de Molière, il arrangea la chose dans la nuit et l'essaya le lendemain devant un public de province ; le succès
fut tel, qu'il rapporta la chanson ainsi notée à Paris ; l'air a depuis ce temps fait tradition.
Très plaisante encore l'analyse par le menu de la toilette de Mascarille, mais ce n'est pas là du comique tiré de l'argot. Enfin, l'assaut de hâblerie militaire auquel se livrent Mascarille et Jodelet, la furieuse plaie, les coups de bâton de la fin, sont autant d'effets comiques qui ne doivent rien au jargon précieux.
Poussez plus avant cette analyse, vous arriverez à cette conclusion que la parodie du langage affété n'a plus pour le public qu'un intérêt secondaire dans les Précieuses ridicules, tandis que la situation est une des plus plaisantes qu'il y ait au théâtre et une de celles qui manquent le moins leur effet.
Nous nous amusâmes, Larroumet et moi, à chercher les pièces où avait été exploitée cette situation d'un valet se déguisant en maître ou même d'un maître empruntant les habits d'un valet. Nous allâmes d'un côté jusqu'au Truc d'Arthur, qui s'est joué l'année dernière avec tant de succès au Palais-Royal, et nous remontâmes de l'autre jusqu'aux Attellanes latines, dont c'était le sujet favori. Et encore ne nous arrêtâmes-nous là que parce que notre érudition ne poussait pas plus loin. Il est probable que, si nous avions connu le théâtre de l'Inde, nous aurions trouvé quelque grand seigneur, ou quelque dieu, se dérobant sous les vêtements d'un pauvre homme, ou quelque paria vêtu de la robe d'un brahme.
— Ce qui prouverait encore, me disait Larrountet, que votre théorie est juste ; que le comique emprunté aux modes du langage est très passager et n'a toute son action que sur les contemporains de celui qui l'emploie, c'est que, pour les Précieuses ridicules elles-mêmes, où pourtant ne manque pas un comique d'une autre sorte, on a essayé
plusieurs fois de les rajeunir, en les mettant au goût du jour, en remplaçant les expressions précieuses du temps de Molière par des affectations de langage plus modernes.
— Et qui cela, on? demandai- je.
— Mais les comédiens eux-mêmes, les comédiens du Théâtre-Français.
— Vous êtes sûr de ce que vous avancez ?
— Je l'ai vérifié moi-même. Dugazon et Dazincourt ont pris ces libertés avec la prose de Molière, car vous savez qu'on n'avait pas pour elle, à cette époque, le respect légèrement superstitieux que nous professons aujourd'hui. Il y a mieux, ils essayaient tous deux de rajeunir les allusions aux costumes et aux usages ; ainsi, au lieu de la petite oie et des canons dont parle Mascaiïlle, Dugazon faisait admirer les boucles de ses souliers, en ajoutant qu'il en était à son cinquante-septième modèle ; il ne parlait plus d'aller au Louvre, au petit coucher, mais d'aller prendre des glaces au Palais-Royal.
De même, Dazincourt. M. Georges Monval, îe plus fervent et le mieux outillé des moliéristes, possède un exemplaire des Précieuses que cet acteur avait arrangé lui-même. Les phrases sur les rabats et les hauts- de-chausses ont disparu, la petite oie est remplacée par une veste, les plumes par des manchettes, etc.
Naturellement, Cathos et Madelon se mettaient à l'unisson; au lieu de broderies, Cathos parlait de rubans, et Madelon de mouches au lieu de chaussettes.
Je n'ai pas besoin de vous dire qu'en sortant de la représentation, nous continuantes tous deux de philosopher sur ce thème. Larroumet a pour moi ce grand mérite de juger du théâtre en homme de théâtre plus qu'en professeur. Tandis que beaucoup de ses collègues ne commentent le théâtre classique sans le connaître que par la lecture, il
suit assidûment les représentations de la Comédie-Française et de l'Odéon. Or, je maintiens, car je l'ai souvent épro . é par moi-même, que l'on' apprend plus sur une pièce de Molière en la voyant jouer, fût-ce sur un théâtre de banlieue, par des artistes de raccroc, qu'en pâlissant sur le texte à l'étudier dans son cabinet, à travers des montagnes dé commentaires. Il y a des pièces de Corneille que je n'ai jamais vu jouer, par la bonne raison qu'on ne les joue plus. Je ne crois pas les connaître, je suis même assuré de ne pas les connaître, et je me garderais d'en parler de peur de dire des sottises. Je tiens pour la vieille maxime, qu'une pièce doit être vue aux chandelles.
Non seulement les plaisanteries sur les affections de langage vieillissent bien vite, mais il en est qui finissent ou par se dénaturer complètement ou par devenir inintelligibles.
Vous, vous rappelez ce délicieux couplet sur les illusions de l'amour que Molière a emprunté de Lucrèce pour le transporter dans le Misanthrope. Il est dans Lucrèce moitié en grec, moitié en latin. Le vieux poète, en effet, y tournait en ridicule les habitudes qu'avaient les élégants de son temps d'entremêler tous leurs propos de mots tirés du grec. Pourrait-on se douter aujourd'hui, à travers la traduction de Molière, qu'il y avait là une parodie ?
Dans Rabelais, lorsque Pantagruel rencontre 1' « escolier limosin qui déambule par les compites et quadrivies de Vurbe, despume la verbocination latiate, cauponise ses tabernes » les lettrés seuls sentent encore le plaisant de ce passage, car ils sont tout pleins de souvenirs de Ronsard et Du Belloy. Imaginez-le débité au théâtre, le public n'y comprendra goutte et ne sourcillera pas.
En 1865, un rédacteur de la Vie Parisienne, M. Emile Villars, frappé de voir les conversations mondaines enva-
hies par un langage où se combinaient, dans le plus étrange amalgame, l'argot des voleurs et des filles, celui des faubourgs, et celui des ateliers s'avisa d'habiller les Précieuses ridicules à la dernière mode. Il écrivit donc, sous le titre des Précieuses du jour, une véritable traduction du petit acte de Molière.
J'ai, dans le temps, parlé à nos lecteurs de cette bluette dont j'ai gardé l'exemplaire. Je viens de la relire. Molière, avec cet instinct de mesure qui ne l'abandonnait jamais, même dans la farce et la charge, n'avait mis dans sa pièce que juste ce qu'il fallait de jargon précieux ; il s'était arrêté à la limite où le raffinement prétentieux et la délicatesse alambiquée de ce jargon eussent été fatigants et obscurs. M. Emile Yillars n'a pas eu cette retenue ; il en a trop mis. Il a recouvert la prose de Molière d'une couche d'argot si épaisse, qu'elle en est devenue méconnaissable ; je ne sais pas trop l'effet que cette adaptation aurait pu produire à la scène en 1865 — la censure en fit arrêter les répétitions au théâtre des Fantaisies-Parisiennes — mais aujourd'hui ce langage vulgaire et bas de parti pris, ce débraillé canaille fort exactement reproduit, du reste, donnerait vite la nausée.
Jugez plutôt :
Lagrange et du Croisy sont devenus messieurs d'Orilly et du Barci, gentilshommes campagnards, prétendants à la main de Marthe et de Nina, dans l'intimité Ninoche et Totoche, fille et nièce du général Raide.
Pour se venger de l'accueil dédaigneux que leur ont fait les deux donzelles, ils leur envoient un garçon coiffeur et un garçon d'hôtel, affublés des titres de marquis de Saint- Hippolyte et de vicomte de Châteauroux.
Et voici un échantillon de la conversation qui s'engage :
Saint-Hippolyte.
Ça va bien, mesdames? Je suis bien aise... mais là, tout à fait... (Il se renverse dans son fauteuil.) En voilà un qui n'est pas rembourré avec des noyaux de pêche!
Nina (à Marthe).
A la bonne heure ! il sait causer, celui-là.
Marthe.
Et pas poseur... naturel... pas gêné du tout... J'aime çà, moi.
Saint-Hippolyte.
Eh ! maie, je ne me fourre pas le doigt dans l'œil... Vous étiez sur le turf dimanche... que c'était comme un bouquet de fleurs... On ringuait à tout casser ! J'ai empoché quelques monacos, et sans cet animal de Fritz, qui a failli casser sa pipe...
Nina (à Marthe), Casser sa pipe I... Le marquis a des mots.
Marthe.
Oh ! c'est déjà vieux !... Ça a de la barbe... On a dit depuis : Casser son crayon, et on dit maintenant : Lâcher sa rampe, ou remercier son boulanger, ou dévisser son billard,
Saint-Hippolyte.
H ne s'est dévissé qu'une quille ! Et voilà ce que c'est 1
Marthe.
C'est bien fait.
Nina.
Fallait pas qu'y aille.
Saint-Hippolyte (faisant craquer ses doigts). Parfait ! parfait !... aux petits oignons ! je crois bien vous avoir vues aussi... Eh! oui, je vous ai vues à l'ouverture des Bouff. Par... des pelures renversantes. Quoi! vous serriez la corde à Poil-de-Biche et vous dégommiez Fleur-de-Botte...
Décidément il y en a trop ; et trop est trop.
De toutes ces locutions, combien ont déjà disparu, combien d'autres ont vieilli !
Ce qui fait la supériorité de Molière, c'est que la préciosité dont il se moque, la préciosité du dix-septième siècle, ne s'exerçait pas seulement sur le langage, mais encore sur les pensées. On les roulait aussi délicates, aussi raffinées,
aussi subtiles que les mots et les tournures. Or, le comique de pensées est aussi solide et durable que le comique des mots est caduc et passager.
Tant qu'il y aura des femmes qui par affectation de bel air essayeront de se guinder vers un idéal de galanterie platonique et de littérature distinguée, les Précieuses ridicules et les Femmes savantes feront rire les honnêtes gens. C'est aussi là le secret du succès prodigieux qu'a obtenu dans toute l'Europe la jolie comédie de M. Pailleron, le Monde où l'on s'ennuie. Elle tournait en raillerie des travers qui sont légers, mais éternels.
4 août 1884.