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LES FACHEUX

Les fâcheux ont un autre nom dans la langue contemporaine. Ils s'appellent les raseurs. Eemarquez pourtant qu'il y a une nuance. On est raseur par nature, on peut très bien n'être fâcheux que par circonstance. On a beau avoir de l'esprit et du tact ; si l'on tombe, sans le savoir, dans une querelle de famille, ou si l'on dérange un tête-àtête amoureux, ou si l'on arrive juste à l'heure ou la personne à qui l'on rend visite projetait de sortir, on est fâcheux, cela va sans dire, mais on ne l'est que par accident.

Il faut ajouter que si l'on a le nez fin, on s'aperçoit vite de sa méprise et du trouble qu'on apporte, et qu'on trouve aisément quelque moyen ingénieux de se retirer, sans même avoir laissé croire aux gens qu'on s'est aperçu de la gêne où ils se trouvaient. L'homme que sa mauvaise étoile a condamné à être fâcheux par hasard, ne reste fâcheux que s'il est très préoccupé lui-même ou si la nature l'a fait raseur.

Le raseur est un fâcheux de naissance. Il l'est, non pas seulement parce qu'il prend grand plaisir à parler de lui, de ses petites affaires, de sa santé, de sa femme et de ses domestiques, et qu'il assomme tout le monde de ces détails insignifiants. Il l'est encore parce qu'il a ses idées à lui sur la politique, sur la religion, sur la philosophie, sur le prix des

blés, sur le tracé du Métropolitain et le fonctionnement des omnibus ; et ces idées sont celles de tout le monde ; et il les développe avec «ne conviction imperturbable et une importance solennelle; et il les ressasse; et il ne vous lâche point que vous ne lui ayez laissé dans les doigts le bouton de votre habit, par lequel il vous retient.

Il y a les raseurs gais comme il y a les raseurs graves; en moins grand nombre pourtant. Le raseur gai répète les bons mots qu'il a lus dans le journal, refait sans grâce les histoires d'Armand Silvestre, qui ne valent que par le tour d'esprit du conteur ; il rit le premier des bêtises qu'il dévide, et vous invite à en rire avec lui.

Grave ou gai, le raseur est l'homme qui vous accable de sa personnalité, sans avoir de personnalité.

La plupart des fâcheux que Molière a mis en cause sont des fâcheux par circonstance, des fâcheux d'accident. Ils ne sont fâcheux que parce que le hasard les jette à la traverse d'un rendez-vous d'amour. Si Eraste n'attendait pas Orphise, il écouterait avec l'intérêt le plus vif le récit de chasse que vient faire Dorante, car il doit être lui-même un grand chasseur, étant gentilhomme, et ce récit, d'une verve admirable, n'est point d'un raseur. Et, de même, il s'amuserait de ce coup bizarre de piquet que lui explique Alcippe. Car toutes les questions de jeu passionnaient les hommes de la cour.

Molière, à vrai dire, n'a donc point dans cette comédie fait une étude du fâcheux, ni même des fâcheux. Il n'a eu d'autre but que de faire passer devant dos yeux un certain nombre d'originaux qui, venant l'un après l'autre, se trouvent déranger le même rendez-vous d'amour. C'est une pièce à tiroirs.

Une pièce à tiroirs ne se composant que de scènes détachées, qui n'ont point de rapport l'une avec l'autre, ne

peut, au théâtre, exciter d'intérêt très vif et soutenir longtemps l'attention. Aussi toutes les comédies de ce genre sont-elles fort courtes; elles dépassent rarement la durée d'un acte.

Celle de Molière est peut-être la plus longue que l'on connaisse ; aussi ne laisse-t-elle pas, malgré la variété des types mis en scène, malgré l'éclat des narrations, malgré la franchise du style et la sonorité du vers, de fatiguer quelque peu le public. C'est un régal de lettrés ; la foule n'y entrera que plus malaisément.

C'est Boucher qui faisait Éraste. Le rôle est fort long, puisque Eraste est toujours en scène ; très difficile, puisqu'il se trouve toujours dans la même situation incessamment répétée ; assez ingrat, puisqu'il doit, pour laisser briller les autres, s'effacer lui-même ou leur prêter la main. J'y ai vu Delaunay, qui était là, comme dans tout l'ancien répertoire, incomparable.

M. Boucher a joué avec beaucoup de convenance ; j'aurais souhaité qu'il y mît un peu plus de variété. Éraste est toujours ennuyé; mais il ne l'est pas de la même façon. Prenons un exemple. Il est abordé par deux jolies femmes qui discutent ensemble un point de casuistique amoureuse et qui lui demandent de trancher la question. Ces femmes sont des fâcheuses, puisqu'elles l'arrêtent et troublent son rendez- vous. Mais, est-ce que sa mauvaise humeur doit s'exprimer avec la même vivacité grognonne que quand il est en proie, par exemple, au pédant Carétidès ou au faiseur de projets Ormin.

Il me semble qu'on ne devrait plus sentir son ennui qu'à travers la courtoisie qu'un gentilhomme doit à des femmes titrées, spirituelles et qui croient lui faire une politesse. Je voudrais qu'il se fondît en amabilités où perçât à peine une secrète inquiétude. Ce sont là des nuances;

mais ce rôle devient fatigant si le ton du dépit ne se modifie pas suivant les personnes qui le provoquent.

Il s'ouvre par un grand récit qui est presque aussi célèbre que celui de la chasse à courre. Boucher le dit bien, mais sans éclat; il ne fait point sonner le vers. Mettez par la pensée dans la bouche de Coquelin ces alexandrins magnifiques :

Lorsqu'un carrosse fait de superbe manière

Et comblé de laquais et devant et derrière,

S'est, avec un grand bruit devant nous arrêté,

D'où sautant un jeune homme amplement ajusté,

Mon importun et lui courant à l'embrassade

ÛDt surpris les passants de leur brusque incartade;

Et tandis que tous deux étaient précipités

Dans les convulsions de leurs civilité»,

Je me suis esquivé doucement sans rien dire...

quel relief et quelle couleur tout cela prendrait tout de suite ! Il faut absolument, lorsqu'on dit des vers, et surtout de beaux vers, en mettre en plein vent toute la sonorité. Ce n'est pas du ton simple de la narration ordinaire qu'il faut débiter une période que Molière a faite et a voulu si retentissante. Le panache, voyez-vous, le panache ! il n'y a que cela au théâtre.

Puisque j'ai cité cette tirade, me permettra-t-on une petite observation de détail ? Il y a des liaisons qui choquent, parce que, n'étant pas commandées par le sens, elles donnent à la diction un ton d'affectation et de pédanterie.

Ainsi prenez ce "vers :

Et comblé de laquais et devant et derrière.

Il est clair qu'en le prononçant il faut prendre un instant haleine sur cet hémistiche superbe « et comblé de laquais ». Vous ne pouvez donc pas prononcer, en faisant la liaison : « zet devant et derrière » ; car c'est comme si vous

disiez au public : Vous savez, ami public, et je ne l'ignore pas non plus, que laquais prend une s à la fin du mot ; je ne peux pas vous faire tort de cette s; il faut qu'elle se retrouve. Il ne manquerait plus que de dire : zet devant te derrière. Ce serait affreux ; mais vous verrez que nous y arriverons.

Ces légères critiques n'empêchent point que M. Boucher n'ait été applaudi et j ustement dans ce rôle. M. Boucher, que M. Perrin avait, je ne sais pourquoi, pris en grippe et écarté de la scène, y reprendra la place qui est due à ses longues études, à sa connaissance approfondie du répertoire et à son talent mûri par l'expérience.

C'est Coquelin qui était chargé (comme il l'avait été en 68;, de nous dire le récit de chasse. Voyez pourtant ce que c'est que le prestige d'un comédien. Ce défilé de fâcheux arrivant coup sur coup débiter leur petite affaire avait fini par lasser le public, qui commençait à n'y plus prêter la même attention ; Coquelin entre, il semble aussitôt que la scène s'illumine. Un murmure de joie court dans tout l'auditoire ; on voit se redresser toutes les têtes. C'est qu'aussi cette entrée avait été admirable. A le voir arriver sur la scène, à grandes enjambées, habit rouge, bottes énormes et sonnantes, et sur la tête un chapeau où se balançait deux plumes de couleur différentes, on sentait qu'il descendait à peine de cheval, qu'il était encore tout chaud de l'événement ; quand il a dit :

Tu me vois enragé d'une assez belle chasse

Qu'un fat... C'est un récit qu'il faut que je te fasse,

un rire a circulé de l'orchestre aux loges. Ce récit, c'est une merveille. Je parlais tout à l'heure de vers pleins, retentissants, qui devaient sonner dans la bouche de l'acteur ? En est-il qui soient d'une sonorité plus franche et plus comique que ce début de narration :

Nous déjeunions en hâte avec quelques œufs frais, Lorsqu'un franc campagnard, avec longue rapière, Montant superbement sa jument poulinière Qu'il honorait du nom de sa bonne jument, S'en est venu nous faire un mauvais compliment, Nous présentant aussi, pour surcroît de colère, Un grand benêt de fils aussi sot que son père.

Comme ces vers ont sonné joyeusement dans la diction de Coquelin ! Il nous a fait tout ce récit avec une verve, avec un éclat extraordinaires. Nous avons vu passer dans son geste et dans son débit tous les incidents de la chasse.

A ce merveilleux passage :

Mon cerf débûche et passe une assez longue plainte Et mes chiens après lui, mais si bien en haleine, Qu'on les aurait couverts tous d'un seul justaucorps.

il a d'un mouvement de bras étendu ce justaucorps sur la meute ; tout cela simplement, sans prétendre à un effet, dans l'emportement du récit, qu'il a jeté d'une haleine, ne s'interrompant qu'aux endroits marqués par le poète :

Je prends en diligence

Mon cheval alezan ; tu l'as vu !

Ce a tu l'as vu * permet de prendre haleine un instant ; c'est une note familière qui ramène aux proportions de la réalité cette narration épique. Coquelin passe de l'un à l'autre ton avec une aisance incomparable. On ne sait plus, quand un morceau de maître est ainsi récité, ce qu'on doit le plus admirer, ou de la beauté des vers, ou de la diction qui les fait valoir.

6 juillet 1886.

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