‹ La comédieChapitre 13 sur 50 · ANALYSE DE LA PIECE · texte numérisé non relu

ANALYSE DE LA PIECE

Voilà donc qui est entendu : je ne sais rien de Y École des Femmes; si ce n'est que c'est une vieille pièce et d'un nommé Molière. J'ai pris ma stalle à l'orchestre; le rideau se lève.

Un bon bourgeois de Paris, le seigneur Arnolphe, qui revient de la campagne où il a passé une huitaine de jours, a rencontré sur le seuil de sa maison un compère à lui, le bonhomme Chrysale, et lui fait part de son mariage prochain avec une jeune fillette nommée Agnès. L'autre s'étonne. Arnolphe a quarante-deux ans, la petite fille n'en a que seize.

Voilà une grande différence d'âge. Elle est grande, même pour nous ; elle l'était bien plus au temps où je vois que la pièce se passe. Nous avons de beaucoup reculé l'âge où il est permis à un homme d'aimer. Aux siècles passés, un homme qui avait de trente-cinq à quarante ans, s'écriait de bonne foi, comme La Fontaine : a Ai-je pas passé le temps d'aimer ? » Vous vous rappelez le mot si caractéristique et pour nous si surprenant de Montesquieu : «c A vingt-sept ans, j'aimais encore ! » A vingt-sept ans ! On se retirait de

l'amour juste à l'époque où nous venons d'y entrer. Les quarante-deux ans d' Arnolphe sonnent donc comme le feraient cinquante-cinq aujourd'hui. Il est encore dans la force de l'âge ; mais ces bagatelles charmantes de l'amour jeune ne conviennent plus à sa tête qui grisonne; et Chrysale a raison quand il s'étonne de voir son ami prendre femme si tard ; et quelle femme ! un tendron de seize ou dix-sept ans.

Pourquoi Arnolphe ne s'est-il pas marié plus tôt ? Car, en ce temps-là, les célibataires étaient rares, à la ville comme à la cour ; à trente ans, c'était l'usage, on était père de famille. Arnolphe n'a eu qu'une raison , une seule, de ne pas se marier à l'âge ordinaire, et cette raison, c'est celle même que j'entendais hier leValentin à' Il ne faut jurer de rien donner à son oncle Van Buck, qui le presse de faire une fin.

Il lui conte une certaine histoire de gants verdàtres qu'un pauvre mari essayait de mettre, y enfonçant sa main avec peine, tandis qu'à côté de lui l'amant attendait son départ pour rester seul avec la femme ; et il a juré, dit-il, qu'il ne serait jamais ganté de ces gants-là.

Si Valentin a peu de confiance dans la vertu des femmes, cest qu'il a éprouvé plus d'une fois leur fragilité, et, comme le lui dit vertement son oncle, il craint de payer le mal qu'il a fait aux autres et d'être puni par où il a péché.

C'est l'histoire d' Arnolphe. A-t-il beaucoup de fredaines sur la conscience? Je ne sais. Molière n'en dit rien. Mais ce que je vois bien, c'est qu'il est de son naturel grand raillard, et que sa raillerie a porté exclusivement sur les maris trompés. Il a lu tous les fabliaux de nos vieux conteurs ; il se plaît à conter les bons tours des femmes, et quand on lui en apprend un nouveau, il se frotte les mains et ne manque pas de l'inscrire sur ses tablettes.

Il s'est chaussé la cervelle de cette préoccupation, qui peu

à peu a tourné à l'idée fixe. ■ Le comble du malheur et du ridicule serait pour lui d'être trompé ; et il s'est tant et si souvent moqué des autres, qu'il a conçu une peur horrible des brocards qui fonderaient sur sa tête dru comme grêle si pareille mésaventure lui devait arriver jamais.

Cette peur a été avivée chez lui par un détail qui lui est personnel. Il se nomme Àrnolphe, et Arnolphe était, chez nos pères, le patron des maris malheureux. On a fait cent plaisanteries sur ce nom qui lui est devenu si désagréable» lui rappelant une fâcheuse image, qu'il en a changé ; on le désoblige en l'appelant, à cette heure : seigneur Arnolphe.

Le mari trompé était, dans notre vieille langue, désigné d'un mot bien plus énergique, qui éveillait naturellement dans l'esprit des idées de gaieté railleuse. Ce mot obsède la pensée du pauvre Arnolphe. Il s'en sert avec une âpre joie quand il s'agit des autres, et il tressaille quand on le lui corne aux oreilles, en ayant l'air de croire qu'on le lui pourra appliquer jamais.

Ce mot revient sans cesse dans la pièce. Jamais Molière n'en fait usage dans ses grandes comédies. Vous ne le trouverez ni dans Tartuffe, ni dans les Femmes savantes, ni dans le Misanthrope, ni dans le Malade imaginaire, ni même dans quelques farces de lui qui ont quelque tenue, les Fourberies de Scapin, le Médecin malgré lui. Il a donc une raison de le ramener à tout bout de champ dans V École des Femmes. C'est que ce mot est comme le pivot autour duquel tourne la vie d' Arnolphe. Il l'a constamment dans a pensée et à la bouche, et pourtant il en a une peur horrible. Ses voisins, ses amis le savent, et ils ne manquent jamais, quand ils veulent s'amuser à ses dépenB, de lui jeter ce mot au travers de la conversation, de le faire éclater sous ses pieds comme un pétard. Il sursaute, et son air effaré les réjouit.

Ce mot, qui caractérise la situation d'esprit d'Arnolphe, est le fond même de la pièce. Et, pour le dire en passant, vous pouvez juger par là combien était peu intelligente la suppression qu'en avait faite M. Perrin pour complaire aux susceptibilités ridicules de ses abonnés du mardi. Retrancher ce mot de la comédie sous prétexte qu'il offense les oreilles ! Mais mieux vaudrait supprimer la comédie ellemême ; car sans ce mot, qui en est la raison d'être, elle coule.

C'est pour ne pas s'exposer à subir ce mot qu'Arnolpbe ne s'est pas encore marié; Valentin ne voulait pas être ganté, Arnolphe n'a pas voulu être cocu. Et cependant il a envie d'avoir un intérieur, un ménage, des enfants. Ce n'est pas un célibataire de conviction. Il ne l'est que par force ou plutôt par peur. S'il y avait un moyen de se garer, tout en devenant époux et père, de l'accident qu'il craint, il se marierait volontiers. Ce moyen, il l'a trouvé, car il ne songe guère à autre chose. Il est possédé de l'idée fixe. Son compère Chrysale s'écrie en le quittant :

Ma foi, je le crois fou de toutes les manières.

De toutes les manières, c'est trop dire. Il n'a qu'une sorte de folie : c'est de croire qu'on ne peut se marier sans être trompé et de prétendre que, se mariant lui-même, il ne le sera pas.

Le moyen qu'a trouvé ce visionnaire est des plus singuliers. Il a acheté à une femme pauvre une enfant de quatre ans, qui lui a semblé gentille et douce ; il l'a fait élever à l'écart, dans une ignorance profonde, recommandant à la personne chargée de cette éducation :

De la rendre idiote autant qu'il se pourrait.

H s'est dit qu'en la séquestrant ainsi du reste de l'uni-

vers, en ne lui ouvrant dans l'esprit aucun jour sur les choses de ce monde, il l'aurait plus tard toute à lui. Elle ne songerait point à lui jouer de méchants tours ; elle tiendrait son ménage et débarbouillerait ses enfants; elle vivrait uniquement pour Dieu et pour son mari, qui n'aurait point à redouter pour son front de funeste aventure.

Est-ce qu'ici Molière a eu l'idée de poser le grave problème de l'éducation des filles ? Pas le moins du monde. Il n'y songeait point. Il nous a montré un maniaque, un visionnaire, un homme en proie à l'idée fixe, un fou, mais un fou comme il y en a beaucoup de tels dans le monde, un fou lucide et raisonnant, qui accommode à ses visées particulières l'éducation qu'il donne à une petite fille, voulant en faire sa femme.

Et il a vu la chose, non en philosophe, mais en homme de théâtre.

Voici, d'un côté, un homme qui a passé l'âge des amours, et, de l'autre, une enfant de seize ans qui ne sait rien de rien. L'homme prétend être aimé de la jeune fille, et aimé uniquement.

Ce sont deux forces en présence, qui vont entrer en lutte l'une contre l'autre ; cette lutte peut fournir des situations dramatiques, et c'est tout ce que demande Molière, qui est en effet un auteur dramatique.

Arnolphe a mis de son côté toutes les chances de succès ; il a pour lui le respect qu'inspire naturellement le maître, la reconnaissance que l'on doit au bienfaiteur, la religion, dont il se servira comme d'une arme, faisant luire aux yeux de cette imagination d'enfant les feux de l'enfer, et enfin ce sentiment de sa supériorité intellectuelle et morale qu'il a lentement imprimé dans cette jeune cervelle.

Elle, Agnès, elle n'a rien pour résister à tout cela, rien, absolument rien, sinon qu'elle a seize ans, qu'il en a qua-

rante-cinq et qu'il y a une loi de natore qui veut que les filles de seize ans aiment les jeunes gens de vingt-cinq, et non les estimables quadragénaires.

Cette loi de nature, Arnolphe n'en a tenu aucun compte. La question d'amour n'est pas entrée dans ses calculs.

Chose bizarre! Si. Arnolphe avait pris garde à ce détail et qu'il eût été philosophe, savez-vous ce qu'il aurait fait? Il eût pris juste le contre-pied du parti auquel il s'est arrêté. Il aurait donné à Agnès une éducation très complète et très raffinée. C'eût été pour lui, homme d'âge, le seul moyen de se faire aimer.

Il arrive quelquefois, il arrive même fort souvent, surtout dans les civilisations très avancées, qu'une jeune fille de seize ans se prenne de passion pour un homme de cinquante. Je ne parle pas, bien entendu, de ce premier éveil des sens, qui se porte au couvent, chez des fillettes, sur le professeur de piano ou sur le confesseur. Non, j'entends une passion sérieuse, un amour vrai et profond.

Mais c'est un renversement de la loi naturelle ; c'est une conquête de la civilisation sur la nature, qui a voulu que les jeunes gens du même âge s'aiment et se recherchent. Elle ne peut donc s'obtenir qu'à l'aide des engins dont la civilisation dispose ; je veux dire que ces sortes d'amour, qui contrarient l'instinct primordial de la créature humaine, ne peuvent naître que dans des âmes préparées et affinées par une éducation très avant poussée.

Cette situation a été merveilleusement étudiée et décrite par le grand romancier Tolstoï, dans un de ses plus curieux récits qui a pour titre Katia.

Katia est une jeune fille qui devient amoureuse, mais passionnément amoureuse de son tuteur. Tolstoï a rassemblé avec un art admirable toutes les raisons qui engagent une jeune fille de l'âge de Katia à aimer, contre le

vœu de la nature, un homme qui pourrait être son père.

Ces raisons, croyez-vous qu'il les ait prises dans l'instinct du sexe, dans l'ingénuité et l'ignorance de la jeune personne? Au contraire, Katia sait beaucoup; elle a tout lu; Katia est bonne musicienne ; elle est douée d'une intelligence rare et d'une curiosité toujours en éveil. Et c'est pour cela qu'elle aime son tuteur, dont elle comprend, dont tlle apprécie, plus encore qu'elle ne la sent, la réelle supériorité.

C'est un homme rare que ce tuteur. Il voit grandir et se développer au cœur de l'enfant cette passion dont les suites l'inquiètent. Il fait sans cesse retour sur lui-même et se voit, dans ses réflexions moroses, plus vieux encore qu'il n'est réellement. Lui, épouser cette fleur de jeunesse et de beauté ! Il a peur, il recule; il faut que ce soit elle, en quelque sorte, qui le force dans ses derniers retranchements ; qui lui demande sa main ; il n'y tient plus, il se laisse aller, avec cette arrière-pensée douloureuse qu'il fait une sottise. Car il viole une loi de nature. La nature ne manquera pas de se retourner un jour contre lui, et de se venger du tort qu'on lui a fait. C'est ce qui arrive effectivement, mais je n'ai pas dessein de vous conter Katia. Tout ce que je voulais vous faire observer, c'est qu'un amour, quand la disproportion d'âge est trop considérable, ne peut naître que s'il y a, chez la jeune fille, des raisons assez fortes pour vaincre l'instinct naturel.

Qu'a fait cet imbécile d'Arnolphe ?

Il a dépouillé Agnès de tout ce qui n'était pas l'instinct. Agnès est, pour ainsi dire, une âme toute nue. En la sevrant de toute éducation, on l'a livrée en proie à la nature, qui va la prendre tout entière et l'emporter sans résistance aucune. Arnolphe n'a pas fait entrer l'amour en ligne de compte, ou plutôt il a cru sottement que l'amour lui amè-

nerait à lai, quadragénaire, cette fillette de seize ans. Tout l'édifice de ses combinaisons machiavéliques va être renversé sous ses yeux, à son grand étonnement, à sa grande indignation.

Agnès aime, et, tout naturellement, elle aime un jeune homme. Elle l'aime, ingénument, inconsciemment, instinctivement; et du moment qu'elle aime, elle est toute à lui, puisqu'elle a été par avance désarmée de tout engin de résistance. Arnolphe s'est arrangé pour être battu à la première rencontre. Eh bien ! voilà la pièce. Elle est là, et non autre part. Elle pourrait s'appeler tout aussi bien : Arnolphe ou la Précaution inutile. Un vieux prétendant se faire aimer d'un tendron, lui donnant l'éducation qu'il suppose la plus propre à lui asservir son âme, et cette éducation se retournant contre lui à tout coup.

Il avait éliminé l'amour de ses calculs, et l'amour se venge ; et il se venge doublement. Car, outre qu'il inspire à Agnès une tendresse profonde pour un jeune muguet, il attise chez Arnolphe le feu d'une passion violente pour ce jeune tendron.

Remarquez-le, s'il vous plaît.

Arnolphe, au début, n'aime point Agnès. Elle lui plaît, cela va sans dire. Mais il voit en elle surtout la femme qui, en lui tenant son ménage, en lui donnant des enfants, gardera son honneur intact et le préservera du mot qu'il redoute. U y a eu, dans son fait, beaucoup de calcul ; on n'y découvre pas ombre de passion :

Un air doux et posé parmi d'autres enfants M'inspire de l'amour pour elle dès quatre ans.

Ce n'était pas là, j'imagine, un amour bien vif ni bien brûlant. Ce même amour, Arnolphe l'a gardé pour Agnès devenue jeune fille. Il s'y est attaché davantage à mesure qu'il l'a mieux connue, mais comme on s'attache à une per-

sonne que l'on a formée soi-même, que l'on élève en vue d'un certain dessein. Arnolphe aime bien plus, en Agnès, son idée fixe réalisée que la femme elle-même.

Mais l'amour a soufflé sur cette maison, et voilà que la passion gronde et se déchaîne au cœur du pauvre Arnolphe. Elle croît d'acte en acte, et fait explosion au dernier.

Vous vous rappelez ce merveilleux morceau :

Sans cesse, jour et nuit, je te caresserai. Je te bouchonnerai, baiserai, mangerai.

Je ne sais si vous avez lu une manière d'autobiographie qui eut quelques succès aux dernières années de l'Empire, et qui avait pour titre : les Enchantements de Prudence, C'était la confession d'une femme d'infiniment d'esprit, qui contait les amants qu'elle avait eus et les sensations qu'elle avait éprouvées près d'eux. Entre autres liaisons dont elle se targuait, elle avait été beaucoup aimée par Chateaubriand, qui avait près de soixante ans quand il lui fit la cour, à elle jeune femme de vingt-deux ou vingt-brois ans. Elle eut une toquade pour lui, car le génie couvrait les défaillances de l'âge, et Mme de Sabran n'était pas une Agnès.

Chateaubriand ne jouissait pourtant point sans inquiétude de sa conquête. Un jour, elle lui échappa, et il en fut navré. Mme de Sabran nous a gardé une lettre de lui, dont je ne puis malheureusement vous mettre le texte sous les yeux, mais dont le sens m'est présent à l'esprit. Ce pauvre grand homme y paraphrasait en beau style les lamentations et les promesses d' Arnolphe, tant il est vrai que les mêmes situations provoquent toujours et partout les mêmes effusions de sentiments. Il allait même jusqu'à reprendre à son compte les derniers vers :

Ainsi que tu voudras tu pourras te conduire; Je ne m'explique pas, et cela c'est tout dire.

Oui, Chateaubriand, le grand égoïste et le vaniteux farouche, acceptait l'humiliation d'un partage. Et vous voyez qu'Arnolphe en vient à cet excès de désespoir.

Ainsi, voilà un homme qui a passé sa vie à lutter contre une éventualité qui, pour lui, est la plus cruelle de toutes, et, pour s'en parer, il a pris la nature corps à corps ; il a chassé l'amour de son jeu et lui a dit : ce Tu n'existes pas ; rien de plus aisé que de triompher de toi, ou même de s'en passer. i> Et l'amour a repris l'offensive, et il l'a forcé, le couteau sur la gorge, à faire amende honorable et à dire : « Eh bien, je renonce à tout ce qui a été ma préoccupation depuis que j'ai l'âge d'homme ; je n'ai redouté qu'un malheur au monde, c'est d'être... trompé. J'ai dit que j'en crèverais. Tu me tromperas si tu veux, mais aime-moi. j>

Et vous vous écriez : « Quelle profondeur d'observation philosophique ! Quel analyste des passions humaines que ce Molière ! » Et moi, je vous interromps : « Non, ce n'est pas cela. Mais quel homme de théâtre que ce Molière ! Avec quelle franchise, après avoir amené une situation, il la pousse jusqu'au bout et en tire tout ce qu'elle enferme de douleurs ou de rire ! »

Son sujet, son unique sujet, c'est un quasi-vieillard qui, par peur du cocuage, élève une jeune fille de la façon qu'il croit la plus propre à le préserver de cet accident et veut l'épouser ensuite, sans s'assurer qu'il en est aimé.

Et comme il n'en peut être aimé, puisque la loi de nature est que l'amour des jeunes aille aux jeunes, c'est l'éducation même qu'il a donnée à la jeune fille qui la livre sans défense à l'amour et la lui arrache des mains.

C'est la situation de toutes les comédies passées, présentes et futures, les précautions que prend un des personnages se retournant contre lui, déconcertant son entreprise et le livrant à la risée du public.

Molière n'a pas voulu mettre autre chose dans sa pièce. Est-ce à dire, pour cela, qu'il n'y faille pas chercher autre chose ? Les grands hommes ne sont pas toujours dans le secret de leurs œuvres, et fort souvent ils touchent des questions qu'ils ne prétendaient pas résoudre, dont ils ne soupçonnaient pas même l'existence. De ce cas très particulier, que Molière a mis en scène dans Y École des Femmes, est sorti, par l'effort lent de la critique, la question bien autrement générale de l'éducation des filles, qui s'y trouvait implicitement enfermée.

On s'est demandé s'il valait mieux, dans l'éducation prise en soi, donner aux jeunes filles des lumières sur toutes sortes de sujets ou les tenir plutôt dans une chaste ignorance ou dans une sage réserve.

Le problème ainsi posé excède de beaucoup les visées de Molière ; mais il est facile de trouver, dans les vers du poète, des éléments de solution. Et on les en a fait sortir en les pressant, en les tordant à l'aide de l'exégèse. Il est devenu presque impossible aujourd'hui, en voyant jouer Y École des Femmes, de ne pas songer à cette question philosophique et même à quelques autres. Mais je suis, au fond, de l'avis de Becque : Molière n'a vu dans Y Ecole des Femmes que la révolte instinctive de la jeunesse et de l'amour, contre une vieille bête qui a cru pouvoir, grâce à des malices cousues de fil blanc, triompher de ces deux forces.

23 août 1886.

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