ARNOLPHE ET AGNES
Il n'est point ridicule qu'un homme de quarante ans aime une jeune fille. Cela l'est encore moins, si, comme dans YÉcole des Femmes, cet homme est distingué de toutes façons et mérite qu'on réponde à sa passion. L'insensibilité de la femme n'est alors que douloureuse, et elle ne peut que nous faire faire un retour mélancolique sur nous-même.
Mais Molière n'est pas homme à traiter tristement un sujet, si triste qu'en soit la donnée. Qu'y a-t-il au fond de plus sombre que le Tartvffe, Y Avare, le Misanthrope? Il y a répandu le comique à pleines mains, et il ne l'a point mis seulement dans les rôles accessoires ; il l'a fait sortir du fond même de la situation. Voyons comment il s'y est pris dans la pièce dont il s'agit.
Toute disproportion est ridicule. Un homme qui veut franchir un fossé et qui tombe dedans, un poltron qui parle de sa bravoure, un malotru qui fait le fat dans un salon de bonne compagnie, que sais-je encore ? un avare forcé de donner à souper, un dévot qui cherche à séduire une femme mariée, voilà des objets éminemment comiques, parce qu'il y a disproportion entre les idées des personnages et ce qu'on leur voit faire, entre leur caractère connu et la situation où ils se trouvent.
Arnolphe est amoureux, mais il est en même temps philosophe. Il a beaucoup observé les femmes, et au lieu de les aimer, il les méprise. Il prend donc, pour s'en faire aimer, les moyens les plus propres à s'en faire haïr ; et c'est
là qu'est le comique : ses quarante-deux ans, son grand cœur et son honnêteté ne font rien à I affaire. Il veut être aimé, et au lieu d'aimer lui-même et de prouver son amour, ce qui est la seule voie, il ennuie sa maîtresse de sermons ; il va se battre avec un couteau de bois contre des ennemis qui ont des canons. Il est prodigieusement ridicule, et Molière l'a voulu ainsi.
De bonne foi, quelle est la femme qui aimerait Araolphe ? Il traite Agnès avec le mépris qu'il a pour tout le sexe en général. Il tient que la femme est un illogique et malfaisant animal : il le lui dit en face. Eûfc-il cent fois raison, où il se trompe, c'est qu'en la traitant de la aorte il prétende en être aimé.
L'événement lui donne tort ; Agnès se prend tout naturellement d'amour pour Horace ; non pas seulement parce qu'il a vingt ans, mais parce qu'il a suivi le mei Heur chemin pour inspirer l'amour. Arnolphe s'en aperçoit, et l'idiot qu'il est ! au lieu de s'en prendre à lui-même, ---tu lieu de se dire : <r C'est ma faute! Quand on veut être aimé d'une femme, il faut commencer par ne pas lui dire des injures, tussent-elles vraies ! » Point du tout, il s'irrite contre Agnès, contre Horace, et contre ses serviteurs qui n'en peuvent mais.
Et au dernier acte, quand la passion l'emporte, et qu'il s'humilie, croyez-vous qu'il le fasse comme un amoureux ordinaire ? Mais non ; il est toujours philosophe, au milieu de ses plus violents transports, et ce contraste est la chose la plus plaisante du monde. C'est au moment même où il va se livrer pieds et poings liés à son Agnès, qu'il s'écarte pour se prouver à lui-même qu'il est un sot,
Chose étrange d'aimer, et que pour ces traîtresses, Les hommes soient sujets à de telles faiblesses ! Tout le monde connaît leur imperfection, Ce n'eat qu'extravagance et qu'indiscrétion,
MOLIÈRE tl
Leur esprit est méchant et leur âme fragile, Il n'est rien de plus faible et de plus imbécile, Rien de plus infidèle : et, malgré tout cela, Dana le monde, on fait tout pour ces animaux-là.
Voilà les femmes bien arrangées ! Mais alors pourquoi les aimez- vous à la fureur, les connaissant si bien! Et si vous les aimez, souffrez qu'on rie de vous. Car vous êtes ridicule. Vous l'étiez aux premiers actes en exigeant du respect et de la crainte ; vous l'êtes plus encore à présent. Vous proposez à Agnès de vous arracher un côté de cheveux. Que voulez-vous qu'elle fasse de vos cheveux ? Elle songe que ceux d'Horace sont beaux et bien peignés. Horace ne se les arrache pas, il les soigne, ce qui vaut infiniment mieux.
— Veux-tu que je me batte, dites- vous à la belle ? Eh ! mon Dieu ! Horace ne se battait point ; mais il lui baisait les mains et les bras. Il était dans son rôle ; et vous n'êtes pas dans le vôtre, et voilà pourquoi vous êtes si ridicule.
Et je dirai à l'acteur : Non, vous ne devez pas sauver ces contrastes. Non, il ne vous est pas permis d'être noble et digne aux premiers actes, d'être pathétique au dernier. Non, vous ne devez pas appeler sur votre rôle la sympathie et la pitié. Vous ne devez pas, quand vous vous écriez : « Ecoute seulement ce soupir amoureux j> soupirer de façon à tirer les larmes des yeux. Vous devez être ridicule ; ainsi l'a voulu Molière, ainsi le veut l'éternel bon sens ; car tout ce qui est disproportionné est comique, et vous êtes bossu, mon bon. Ne dissimulez point votre bosse ; montrez -la hardiment, comme faisait le maître, et laissez rire le parterre.
29 juillet 1861.