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PHILOSOPHIE DE LA PIÈCE

Le Don Juan de Molière est, dans son ensemble, une méchante comédie, toute pleine d'endroits admirables.

Je vous en prie : écartez si cela vous est possible, par la pensée, ce grand nom de Molière qui vous impose et qui vous gêne ; chassez de votre souvenir tant de dithyrambes que vous avez lus à propos de Don Juan; rompez avec une vieille habitude d'admiration générale qui a, en quelque sorte, passé dans notre sang ; figurez-vous que Don Juan est une pièce nouvelle d'Augier ou de Dumas fils, et qu'onla joue pour la première fois sur un théâtre, et regardez-la avec des yeux frais.

Est-ce que tous ses défauts ne vous sauteront pas aux yeux ? Y eut-il jamais comédie plus mal faite que celle de Don Juan ? Les scènes tombent les unes par-dessus les autres, sans qu'aucun lien les rattache l'une à l'autre. Les personnages passent comme des héros de lanterne magique; ils disent leur mot, et disparaissent : on ne les revoit plus. Ils étaient inutiles à l'action.

D'action, il n'y en a pas ombre. Toute cette histoire de dona Elvire est d'un insupportable ennui, et dona Elvire elle-même est bien la plus désagréable bavarde qu'on

puisse voir. Quoi ! ce Molière, qui marque de traits si précis ses moindres personnages, n'a pas su revêtir d'une physionomie particulière ce type de la femme légitime, trompée et délaissée. 11 ne met dans sa bouche que des plaintes vagues et de vaines jérémiades.

Et ce don Juan lui-même, qu'on nous donne comme un si irrésistible séducteur, toutes ses intrigues se réduisent à faire la cour à deux petites paysannes, et encore ne triomphet-il d'elles qu'en leur promettant le mariage ! Voilà un pauvre homme à bonnes fortunes, et il n'y a pas tant là de quoi se vanter.

On parle sans cesse dans le drame de ses abominables scélératesses. Mais où sont-elles donc, s'il vous plait ? Tout se passe en conversations, et ce don Juan n'est hardi qu'en paroles, devant son domestique. Faut -il un si effroyable appareil de tonnerre et d'éclairs pour punir des crimes qui n'existent point? Ce dénoûment même ne peut s'excuser que par la tradition qui l'imposait. Mais Molière ne s'est pas donné la peine de le justifier par la conduite tout entière de sa comédie. Son don Juan est un sceptique, un libertin de son temps, qui est puni comme le serait un hérésiarque du treizième siècle. Cette statue qui marche, ces abîmes enflammés qui s'ouvrent sous les pieds du mécréant, toute cette fantasmagorie de châtiments célestes n'a rien à faire avec le grand seigneur athée que nous a peint Molière.

Il y a là contradiction évidente et qui choque. Quand l'athée discute avec Sganarelle, et lui expose son élégant scepticisme, il donne de vraies, bonnes et solides raisons. Le réfuter par un miracle, auquel personne ne croit plus, c'est en vérité se donner trop facilement beau jeu. Associer les croyances d'un temps aux objections d'un autre, n'est-ce pas confondre deux ordres d'idées absolument inconcilia-

blés ? Est-ce que Tartuffe n'est pas châtié par des voies humaines, bien qu'extraordinaires? Que diriez- vous, si, au cinquième acte, au moment où il va triompher d'une famille en larmes, une trappe s'ouvrait sous ses pieds et l'enveloppait de feux de Bengale ? Ne souririez- vous pas de cet enfantillage, qui vous gâterait une fort belle pièce ?

On a feint d'admirer beaucoup cette invention de Molière, qui met aux prises un simple homme du peuple, pétri de préjugés, avec un grand seigneur sceptique. J'avoue que Molière, avec son génie habituel, a tiré de cette opposition des effets surprenants. Mais considérez que la comédie tout entière n'est qu'une longue conversation entre un imbécile et un athée; qu'ils perdent tous les deux le temps à disserter, quand ils ont sur les bras les affaires les plus pressantes; que ces discussions ne sont pas toujours bien nouvelles, ni bien amusantes ; que Sganarelle se livre à des séries de raisonnements saugrenus et de lazzis bêtes, qui ,ne faisaient rire autrefois que par tradition, parce qu'ils étaient dans les attributions des turlupins de théâtre, mais qui semblent navrants aujourd'hui.

Voyons ! vous avez vu jouer Don Juan : soyez de bonne foi avec vous-même. Est-ce que, vers le quatrième acte, vous n'avez pas senti quelque fatigue d'esprit et comme un lointain acheminement vers le sommeil ? Non ? Eh bien ! vous êtes plus heureux que moi. Je crois aimer le théâtre autant que personne au monde ; j'ai vu soixante et quatrevingts fois certaines pièces de Molière, et j'y ai toujours pris le même plaisir. Don Juan m'énerve. La représentation en est insoutenable. Hier, de l'orchestre, j'examinais la physionomie des loges ; je retrouvais sur tous les visages cette expression d'ennui respectueux et décent qui m'avait frappé, huit jours auparavant, à l'Odéon, quand on jouait le Roi Lear.

C'est que ni l'un ni l'autre ne sont un drame, au vrai sens du mot : car on n'y agit point. La même situation s'y présente sans cesse sous de nouvelles formes. Molière, au lieu de marquer le scepticisme de son héros par des événements qui se fussent ensuite tournés contre lui,l'a exposé dans une suite de conversations, semées de traits admirables, mais qui manquent à la première condition de l'art dramatique.

Est-ce à dire que je fasse peu de cas de Don Juan? A Dieu ne plaise ! et si on l'attaquait, c'est moi, qui le premier en mettrais au plein jour les beautés divines. Je ne m'irrite que contre cet absurde fétichisme qui confond dans la même admiration défauts et beautés, et qui célèbre comme admirable ce qu'il blâmerait chez tout autre. Don Juan est une pièce bâclée; bâclée par un homme de génie, je le veux bien ; mais horriblement bâclée. Une légende courait le monde des théâtres et attirait la foule ; Molière, qui était directeur de troupe en même temps qu'auteur, s'en est emparé, par l'unique raison qu'elle était à la mode, et il y a collé tant bien que mal une étude de grand seigneur athée, qui eût à coup sûr mérité un plus beau cadre.

Cette étude en elle-même est superbe, et si voulez en sentir l'extrême supériorité, lisez après l'œuvre de Molière, la Contagion, d'Emile Au gier. Le baron d'Estrigaud est un arrière-petit-fils de don Juan. Tous deux se moquent également de l'homme et de Dieu ; mais l'ironie hautaine du grand seigneur se change chez l'homme de bourse en blague cynique ; don Juan garde à travers ses dérèglements l'allure d'un gentilhomme ; le loup-cervier perce sous la tenue apprêtée de d'Estrigaud. L'un et l'autre méprisent les femmes, mais le premier n'en use que pour son propre plaisir, il les adore ; le second s'en sert pour gagner une fortune, il les avilit. Don Juan révolte; mais d'Estrigaud écœure ; tous deux font froid.

Faut-il ajouter qu'après avoir quitté don Juan, on le connaît à fond ? Molière, avec cette variété merveilleuse qui est un des caractères de son génie, nous a montré ce personnage sous toutes ses faces ; philosophe railleur et cynique avec son valet, ironique avec son père, brave dans le danger et vraiment gentilhomme ; gouailleur avec ses créanciers, qu'il ne paie point ; méprisant avec les femmes, qu'il désire, séduit et renvoie sans pitié; incapable d'une faiblesse, même devant un spectre authentique ; hypocrite par accès, et se raillant lui-même de son hypocrisie ; car il se moque de tout, et c'est lui qui est la première et la plus grande personnification de la blague parisienne. Nous le connaissons tout entier, après que la toile est tombée saison châtiment : nous avons fait le tour de ses vices.

Savons-nous ainsi notre d'Estrigaud sur le bout du doigt ? L'auteur ne nous le montre qu'à la Bourse et dans le boudoir de sa maîtresse ; mais là se borne l'étude qu'il en fait. Aussi ne sommes-nous point familiers avec tous les traits de ce visage. Aussi n'emportons-nous pas de la représentation, dans notre mémoire, une physionomie très distincte et très vivante. Don Juan est une figure qui ne périra jamais : peut-être beaucoup de mes lecteurs ne savent-ils plus ce que je veux dire quand je parle de d'Estrigaud.

Il y a, dans cette comédie de Molière, si mal composée d'ailleurs, un acte tout entier qui reste une merveille. J'ai parlé, dans un de mes feuilletons, de ces scènes qui pourraient s'appeler des scènes-types ; j'en signalais une dans le Roi Lear, et je disais que Molière en était plein. La scène qui forme le second acte de Don Juan est une des plus célèbres et des plus parfaites.

Don Juan rencontre, dans une campagne écartée, deux jolies paysannes, Mathurine et Charlotte, et, selon son habitude, les prenant à part, l'une après l'autre, il leur pro-

met le mariage. Charlotte a un amoureux qui l'adore à la bonne franquette, et à qui elle est depuis longtemps fiancée. Mais ce nouvel amant, si bien l'ait, si richement habillé, qui sait dire de si jolies choses, lui tourne la tête, et quand ce pauvre Pierrot se plaint à elle de son manque de foi, elle, avec ce naïf égoïsme des femmes, qui oublient d'un homme qu'elles n'aiment plus, même les faveurs qu'il a reçues d'elles :

« Tu dois être bien content, lui dit-elle, puisque tu m'aimes, que je devienne une grande madame. Va, je te ferai gagner quelque chose ; tu porteras du lait et des œufs à la maison. »

Jamais on n'a marqué de traits plus ingénus et plus cruels, l'abominable infatuation de la femme coquette. Don Juan chasse, sous ses yeux, à coups de pied, le pauvre Pierrot qui se lamente, et elle regarde en souriant cette déconvenue, dont elle est seule cause. C'est là-dessus qu'arrive Mathurine, à qui don Juan a débité les mêmes douceurs et a fait lés mêmes promesses qu'à Charlotte. Elle le somme de s'expliquer ; Charlotte le presse de son côté et le voilà entre ces deux jeunes filles, leur parlant à l'oreille, l'une après l'autre, les trompant toutes les deux ensemble, chacune sous les yeux de sa rivale, et se retirant maître de la situation.

Vous vous rappelez la scène, elle est dans toutes les mémoires. Et si elle n'est pas présente à votre souvenir, les Molière ne sont pas si rares, vous n'avez qu'à rouvrir le volume. N'est-il pas vrai qu'à ne considérer que la vraisemblance exacte du détail, cette scène est absurde ? Il est certain que, dans la vie réelle, elle ne se serait jamais passée ainsi.

Deux femmes se disputant un homme, sur qui chacune d'elles croit avoir des droits, ne lui laissent pas le loisir de

les prendre à part, de leur parler à l'oreille ; elles s'aperçoivent fort bien, quand on leur offre le bras droit, que le bras gauche est donné à la rivale, et le jeu est si grossier qu'il est impossible, à ne consulter que la réalité de la vie ordinaire, qu'elles s'y laissent prendre.

Mais c'est que la scène est vraie d'une vérité plus haute, plus idéale. Il s'agit de mettre à la rampe cette idée, que les femmes, une fois infatuées d'une croyance ou emportées d'un désir, ont un- bandeau sur les yeux, et que l'homme qui a su leur inspirer cette foi ou cette passion, les mène ensuite, comme il veut, par le bout du nez. Cette idée ressort de la scène avec une évidence qui brûle les yeux.

Toutes les fois qu'un homme, dans la vie réelle, sera placé entre deux femmes, qu'il abusera tour à tour, et qu'on se demandera comment elles ne s'aperçoivent pas de la supercherie, elles si fines, et dont la jalousie aiguise encore l'esprit soupçonneux, on se rappellera aussitôt la scène de don Juan entre Mathurine et Charlotte. On la détachera des faits qui semblent la constituer, et qui, en réalité, n'ont aucune importance, et on l'appliquera comme une immortelle catégorie, à tous les événements de même nature et de même ordre. C'est une scène-type.

Une dame de beaucoup d'esprit, qui m'avait fait l'honneur de lire, dans mon dernier feuilleton, cette théorie des scènes-types, me disait : Mais à quoi les reconnaissez-vous ? Vous convenez vous-même qu'elles ne sont pas vraisemblables : est-ce que toute scène, où manquera la vraisemblance, sera, par cela même, une scène-type ?

Pas précisément. Le premier point est que l'idée, exprimée par la scène, soit générale, et trouve, dans la vie réelle, de nombreuses applications. Ainsi, dans le Roi Lear, la vanité donnant tout à la flatterie grossière, et ne sachant point distinguer la véritable affection qui se cache. Ainsi, dans

Molière, un homme placé entre deux femmes qui l'aiment et les trompant sous les yeux l'une de l'autre par de belles paroles. Rien de plus commun que ces situations. En voulezvous d'autres exemples ; maître Jacques, dans V Avare, faisant le brave, et forçant à reculer Valère, qui prend le bâton à son tour, rabat le caquet du bravache et le roue de coups : scène-type qui s'appliquera à tous les poltrons faisant blanc de leur épée. Mais je veux vous laisser le plaisir de les chercher vous-mêmes, et nous aurons d'ailleurs bien souvent occasion d'en signaler quelques-unes et de les analyser.

Il faut donc que l'idée soit générale ; mais il faut aussi que les traits par où elle se marque ne soient pas trop particuliers. Sans quoi, la scène ne peut plus se détacher des circonstances qui l'accompagnent et se trouve, en quelque sorte, rivée à la situation où le poète l'a placée. Ainsi, dans ce même Don Juan, la fameuse scène de M. Dimanche ne trouve plus aujourd'hui son application.

Il y aura toujours, certes, des créanciers qui réclameront leur argent, et des débiteurs qui, à force de belles paroles, esquiveront la demande ; mais la façon dont la scène est tournée, rappelle par une foule de détails un certain état de la civilisation propre au dix-septième et au dix-huitième siècles. Avisez-vous donc aujourd'hui de traiter votre tailleur avec le sans -gêne cavalier de don Juan, vous verrez comme vous serez reçu. La scène est admirable ; l'idée en est générale ; mais les traits dont elle se compose sont si particuliers, qu'elle ne peut servir de catégorie, ou, si ce mot vous effraye, de type à toutes les situations du même ordre. Il est impossible, au contraire, d'imaginer qu'un séducteur placé entre deux femmes, puisse jamais, en aucun siècle et en aucun pays, parler autrement que ne fait don Juan, entre Charlotte et Mathurine.

Ce n'est pas tout. Ces sortes de scènes se reconnaissent à

une autre marque qui n'est pas moins importante : le choix exquis des détails caractéristiques et la suppression absolue, radicale, de tous ceux qui ne le sont pas. Supposez la situation de don Juan dans la vie réelle. Les deux femmes habiteront chacune chez elle, il n'ira les voir que l'une après l'autre, les tromperies dont il les abusera s'entremêleront de beaucoup de circonstances qui prépareront les deux victimes à cet excès d'aveuglement ou les aideront à dissiper leur erreur.

Rien de tout cela n'existe plus à la scène. Le poète choisit et ramasse, au mépris de la vraisemblance vulgaire, un petit nombre de traits extrêmement accusés, et il les enfonce dans les yeux du public. Il met en présence, sur la scène, Charlotte et Mathurine, parce qu'elles sont en effet dans son imagination, et il rend visible un antagonisme que la réalité s'étudie toujours à cacher.

Don Juan va de l'une à l'autre, et Molière suppose qu'elles ne s'aperçoivent ni l'une ni l'autre de ce manège, qui se fait à leur nez, parce qu'il supprime toutes les circonstances intermédiaires qui le couvriraient dans la vie réelle. L'idée seule brille, de tout son éclat, indépendan tendes faits, comme une statue dont aucun voile ne dérobe aux regards la beauté idéale.

— Mais, me disait encore cette dame, qui vous dit que cette scène que vous admirez comme une scène-type, d'autres ne la regardent pas comme une simple niaiserie, ou une invraisemblable extravagance ? Comment les convaincre ?

— Eh bien ! madame, je ne les convaincrai pas. Il y a toujours, dans toute œuvre d'art, deux éléments irréductibles à toute analyse. C'est le génie d'où elle émane, c'est le goût qui la comprend et qui la sent. Je ne puis que plaindre ceux qui n'ont pas d'yeux pour voir, ni d'oreilles pour entendre. Mais mon métier n'est pas de rendre l'ouïe aux sourds, ni la vue aux aveugles-nés.

A ceux chez qui une scène de théâtre, une phrase musicale, ou un tableau éveille de certaines sensations, je tâche de les leur expliquer, de leur en donner la raison, de doubler leur jouissance en leur en ouvrant les causes, en leur montrant comme elle est conforme aux éternelles règles du bon sens. Mais ici je m'arrête, pénétrer plus loin n'est pas l'affaire du critique. Quand le premier eunuque noir de Sa Hautesse parle mal des femmes qu'il tient sous sa garde, et se moque de ceux qui les désirent, il n'y a d'autre réponse à faire que ce- ni fut adressée au renard de la Fable après son petit accident :

Mais tournez-vous, de grâce, et l'on vous répondra.

Le 20 avril 1868.

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