LE CARACTÈRE D'ALCESTE
J'ai été bien surpris à lire, lundi dernier, l'aualyse que mon confrère Paul de Saint- Victor a faite d'Alceste, où il ne voit qu'un bourru impoli et brusque, qui s'irrite pour des misères, et fatigue par l'excès de son inutile et sotte maussaderie. Ce ne sont point les termes exprès du feuilleton que je n'ai plus sous les yeux; c'en est au moins le sens. Alceste n'est pour lui qu'un désagréable original, qui ne valait guère la peine d'être peint, n'étant qu'une assez peu plaisante exception.
Ce qui me frappe, au contraire, c'est qu' Alceste est un type, non de misanthropie, car le titre ne me semble pas fort bien choisi ; à moins qu'au dix-septième siècle, ce mot de misanthrope ne rappelât pas les mêmes idées qu'il éveille chez nous. Non, Alceste est le représentant d'une classe d'hommes qui a vécu de tous les temps, qui durera tant que le monde sera monde, et qui restera éternellement l'honneur de la nature humaine.
Avez-vous remarqué combien il est difficile et rare, dans
la vie pratique, de mettre ses paroles en harmonie avec ses pensées, et ses actes avec les unes et les autres ? Beaucoup d'hommes raisonnent très juste et très ferme ; mais leur logique ne va point de la pensée à la parole, et encore moins à l'action. Tant qu'on reste dans son for intérieur, dans le monde pur de la spéculation, rien de plus simple que d'enchaîner les conséquences aux prémisses par des liens rigoureux ; mais quand il s'agit de la vie active, oh ! alors, les habitudes, les mœurs, les préjugés, l'atmosphère ambiante jette en quelque sorte un voile entre la théorie et la pratique. On trouve qu'une femme est laide et sotte, et on la flatte sur son esprit et sur sa beauté ; on reconnaît que la justice ne doit jamais être influencée, et l'on va trouver son juge ; on pense que des vers sont exécrables, et l'on en fait compliment à l'auteur ; et pour sortir des exemples qu'a choisis Molière, et transporter la discussion sur un terrain plus vaste, on proclame hautement que la liberté de penser et d'écrire est de droit naturel, et dans la pratique on traite par le mépris, ou par la prison, ceux qui en usent ; on déclare que l'adultère est le pire de tous les crimes, et l'on prend la femme de son voisin; et l'on a pour soi l'assentiment tacite du monde, qui vous accablera d'ailleurs, si le voisin se met à sonner l'alarme.
Examinez-vous bien ; tout en vous n'est que contradictions, dont l'habitude vous dérobe la meilleure partie. Vous allez par la pensée d'un côté ; la parole et l'action vous mènent d'un autre ! Vous pensez d'après vous-même, mais, pour le reste, vous vous conformez à l'usage ; il faut (c'est la maxime que vous répétez sans cesse) , il faut bien faire comme tout le monde ! Vous ne voulez pas être ridicule.
Ridicule, voilà le grand mot lâché ! Si le ridicule était une affaire de raison, c'est votre conduite qui serait digne d'être raillée. Car, qu'y a-t-il de plus inconséquent que de
penser d'une façon et de parler ou d'agir d'une autre ? Il y a là, entre la théorie et la pratique, une disproportion qui devrait faire éclater de rire.
Mais ce n'est point de cette façon que la société l'entend. Pensez comme vous voudrez, ce détail intime ne me regarde pas ; mais parlez comme tout le monde parle, agissez comme tout le monde agit, faute de quoi, moi, qui suis toute-puissante, je vous mets au ban des hommes civilisés, je vous déclare à tout jamais et irrémédiablement ridicule.
Un poète vous lit ses vers ; vous les trouvez mauvais, libre à vous, je ne puis rien à cela. Mais j'ai déclaré qu'il était du bel usage qu'en pareille circonstance on louât toujours et quand même un écrivain, que tout le monde devait faire ainsi ; je vous marque de ridicule si vous agissez autrement. Il y a certes plus de vrai ridicule à dire des vers qu'on juge exécrables qu'ils sont excellents ; car la disproportion entre la pensée et la parole est évidente.
Mais de ce ridicule, qui serait fondé en raison, je ne m'occupe point. Il n'en existe pour moi que dans la disproportion entre vos paroles et celles qui sont de convention, d'usage, de nécessité sociale dans la circonstance où vous vous trouvez. Parler comme on pense, et agir comme on parle, c'est là seulement qu'est le ridicule, puisque l'inconséquence a été par moi érigée en principe, et que le premier mot de mon évangile est : « Faire comme tout le monde. »
Alceste est un homme logique. Il raisonne toujours, et très droit, et très net, et va d'un bond aux dernières conséquences. De la pensée il passe à la parole, et de la parole à l'acte, sans que rien l'arrête jamais, ni conventions sociales, ni mœurs, ni préjugés, ni habitudes.
La mauvaise humeur, chez lui, n'est qu'un accessoire aussi plaisant que naturel. Le fond de sa nature, c'est la lo-
gique, une logique implacable et impétueuse, qui le pousse d'une main irrésistible à travers tous les jugements humains. Ils lui sont indifférents, ou, s'ils le touchent, ce n'est que par cette sorte de compassion douloureuse ou de colère méprisante que l'on éprouve invinciblement à voir des inconséquences manifestes. Quand, par tempérament ou par habitude d'esprit, on s'est livré à cette maîtresse impérieuse de la vie, qui s'appelle la logique, on est si sûr d'avoir pour soi la justice et le droit, qu'il s'élève au fond de l'âme une sourde et violente irritation contre les cœurs pusillanimes qui n'osent point aller au bout de leurs idées, qui n'osent pas être eux-mêmes.
Alceste est l'immortel patron de ces natures droites et fortes qui, n'accordant rien aux préjugés du monde, vont hardiment leur chemin, sans se soucier du qu'en-dira-t-on. Molière ne l'a mis aux prises qu'avec les détails un peu mesquins de la vie des cours. Mais où vouliez-vous qu'il le plaçât ? Il fallait bien le mettre dans un cadre du temps.
C'est à vous, critiques, c'est à vous de l'en détacher et de le transporter par l'imagination dans d'autres ordres d'idées. En théologie, Alceste sera un grand hérésiarque ; en politique, un républicain, ou tout au moins un révolutionnaire.
Savez- vous bien que l'esprit de révolution n'est pas autre chose que la logique d' Alceste appliquée aux affaires de l'État. On parle beaucoup de Figaro ; mais tous les instincts démolisseurs du Figaro de Beaumarchais peuvent se résumer dans un seul mot : « Ote-toi de là que je m'y mette ! » Quand Figaro se sera taillé une redingote dans la doublure de l'habit de cour de son nmître, qu'il aura flanqué à la porte, il ne demandera plus rien au ciel, et trouvera que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Alceste est le premier et le plus radical des républicains. Relisez son rôle, je vous prie, avant de me rire au nez, et dd
trouver que je cherche l'esprit. Je me soucie bien vraiment du rare et de l'extraordinaire, rien ne m'est plus antipathique que le paradoxe ! Je n'aime que les vérités de bon sens, celles qui se peuvent prouver par raisonnement certain, et qui sont aussi claires que la lumière du soleil. Je vous dis qu'Alceste est, dans cette cour de Louis XIV, le type du révolutionnaire et du républicain. Son esprit de logique et son mépris des préjugés les plus respectables, le mèneront là, s'il les applique jamais à la politique. Molière l'a livré à la risée des courtisans, parce que, en effet, il n'y a pas, pour une monarchie despotique, de plus dangereux trouble-fêtes que les Alcestes. Les hommes qui raisonnent ferme et serré, et qui d'un bond hardi sautent de la logique de l'idée à la logique de l'action, ce sont ceux-là qui mettent en branle les grandes révolutions. Proud'hon, qui eût répudié Figaro, est un petit-fils d'Alceste.
Ne vous attachez pas aux petits faits par où se marque dans la comédie le caractère d'Alceste. Qu'importe la mesquinerie ou la grandeur des événements ! Étudiez le caractère en lui-même. Il n'y en a pas, dans aucun théâtre, non pas même chez Shakespeare, il n'y en a pas de plus vivant, de plus profond, de plus original. Alceste est la création la plus étonnante de Molière, car il n'existait pas à la cour du grand roi. C'est en lui-même, par une sorte d'intuition divine, que le grand contemplateur en a trouvé la matière, et qu'il l'a ensuite fondu d'un seul jet.
Les Américains et les Anglais, tels que nous les peignent des plumes libérales, retrouveraient dans cet Alceste un de leurs ancêtres. Chez eux aussi, dit-on, chacun pense, parle et agit, comme soi, sans crainte du ridicule. Ou plutôt le ridicule n'existe pas chez eux ; j'entends le ridicule français, celui qui consiste à ne pas se conformer à l'usage établi. Ils vivent libres de toute convention, de tout préjugé, de toute
formule absurde, et vont hardiment tout droit devant eux, jusqu'au bout de leurs idées. Ce sont des Alcestes.
Et savez-vous pourquoi on ne dit pas en France : un Alceste, comme on dit : un Tartuffe ? Ce n'est pas du tout que le caractère de l'un soit moins bien tracé que celui de l'autre ; non, c'est que, dans notre France, si féconde en Tartuffes, il ne se trouve presque jamais personne à qui appliquer ce nom glorieux d'Alceste. Xous raisonnons juste, et la logique n'est pas rare chez nous : mais c'est une logique qui s'arrête à la théorie ; la volonté ardente et ferme nous manque; et tel qui ne bouderait contre une batterie de canons, tremble à braver le préjugé qui lui sourit par les lèvres d'une jolie femme. C'est que nous sommes un peuple pourri de monarchisme jusque dans la moelle des os. C'est qu'après toutes nos révolutions et les principes de 89, dont on fait si grand étalage, nous sommes encore aussi embéguinés de conventions sociales que pouvait l'être un courtisan du roisoleil ; c'est que nos gouvernants ont changé, et non pas nos mœurs.
Ah ! qui ne se sentirait, à lire cet admirable rôle d'Alceste, échauffé d'une vaillante et sainte résolution d'arracher tout ce qu'il pourra de sa vie aux préjugés bêtes et aux absurdes formules î Molière t'a voué au ridicule, pauvre et noble Alceste ; mais nous, qui t'aimons comme un modèle, comme un père, nous qui savons ce qu'il y a de généreux et de chevaleresque dans tes boutades, et qui les adorons même dans ce qu'elles ont de puéril, comme notre admiration te venge des sots dédains de cette cour ridicule ; viens chez nous, tu es un des nôtres ! Inspire-noup le mépris des opinions reçues, et le courage de porter la main sur les vaines idoles ! Heureux qui, le soir, rentrant chez soi, après avoir recueilli le sourire moqueur des gens du monde ou la compassion hautaine des hommes en place, peut ouvrir son Molière et se
dire : « Alceste l'honnête homme, Alceste le fier républicain, Alceste aurait agi comme moi ! » Cela console de bien des tracasseries ; cela vous dresse l'âme à regarder de haut bien des ennuis et des misères ; et c'est ainsi qu'une grande œuvre élève et fortifie le cœur de ceux qui la veulent comprendre. On y vient, dans les heures de tristesse, chercher du réconfort, et l'on repart mieux trempé pour la lutte.
17 février 1868.
ALCESTE ET CELIMENE
Ce qui fait l'originalité des scènes d' Alceste avec Célimène, c'est que ce pauvre Alceste s'obstine à raisonner avec elle, et qu'il raisonne très juste, le malheureux ! On pourrait réduire toutes ses déclarations en syllogisme.
Je sais que sur les vœux on n'a point de puissance,
Que l'amour veut partout naître sans dépendance,
Que jamais par la force on entra dans un cœur,
Et que toute âme est libre à nommer son vainqueur;
Aussi ne trouverais-je aucun sujet de plainte
Si pour moi votre bouche avait parlé sans feinte,
Et rejeté mes vœux dès le premier abord ;
Mon cœur n'aurait eu droit de s'en prendre qu'au sort,
Mais d'un aveu trompeur voir ma flamme applaudie...
Y a-t-il un raisonnement plus exact, plus sincère, plus serré? Que répondre à cette argumentation si pressante? Aussi Célimène n'y répond-elle point. Alceste est trop philosophe pour ne pas le voir, quoiqu'il soit trop amoureux pour ne pas se laisser prendre, et rien n'est plus plaisant et
plus triste à la fois que de l'entendre commenter lui-même sa sottise. On ne sait pas bien, il ne sait pas bien lui-même, ce qui souffre le plus dans cet entretien, ou de son amour raillé ou de sa logique en déroute :
Ciel ! rien de plus cruel peut-il être inventé 1
Et jamais cœur fût-il de la sorte traité !
Quoi ! d'un juste courroux, je suis ému contre elle,
C'est moi qui me viens plaindre, et c'est moi qu'on querelle.
On poussa ma douleur et mes soupçons à bout,
On me laisse tout croire, on fait gloire de tout...
Et ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que ce pauvre Alceste, avec sa manie de ne croire qu'à la logique, demande à Célimène qu'elle essaie de le persuader de son innocence en usant des armes que la logique fournit.
Rendez-moi, s'il se peut, ce billet innocent; A vous prêter les mains ma tendresse consent ; Efforcez-vous ici de paraître fidèle Et je m'efforcerai, moi, de vous croire telle.
Célimène répond comme toutes les femmes feraient en pareille circonstance : « Mais vous êtes fou ! je vous aime ! Fi ! le vilain jaloux ! Ah ! comme je devrais en aimer un autre ! »
Alceste ne sent que trop l'impertinence de ces raisons. Il est trop logique pour être aveuglé ; il ferme complaisamment les yeux ; mais, en les fermant, il accorde à la logique ce dernier témoignage que, s'il les ferme, c'est volontairement, sachant bien qu'il est un imbécile.
Ah ! traîtresse, mon faible est étrange pour vous ! Vous me trompez sans doute, avec des mots si doux 1 Mais il n'importe ! il faut suivre ma destinée. A votre foi mon âme est toute abandonnée !
t 81SUOTHECA J
Qnelsbeaux vers ! Quel admirable actede foi ! Tandis qu'au cinquième acte c'est, chez Acaste et Clitandre, la vanité du petit maître, et chez Oronte l'amour-propre de l'auteur blessé qui s'exhalent dans les railleries adressées à Célimène, c'est, chez Alceste, la tendresse profonde en même temps que la logique sincère qui ont été brisées du coup. C'est que tous les autres sont des caillettes du sexe mâle.
25 août 1879.
PHILINTE ET ELIANTE
La tradition a, je ne sais pourquoi, relégué Philinte dans l'emploi des raisonneurs. Philinte n'est point un raisonneur ; c'est l'honnête homme du dix-septième siècle, qui a du monde et sait sa cour. Ce que ces sortes de personnes fuyaient par-dessus tout, c'était l'air pédant, et il n'y a rien qui le soit plus que d'opposer à la passion enflammée d'un ami des raisonnements bien faits. Philinte cause, et il cause tout naturellement des sujets où son impétueux ami jette la conversation, et, tandis qu' Alceste ne procède que par boutades, il s'exprime, lui, avec la bonne grâce et l'aménité d'un courtisan.
Maubant, qui représente le personnage à la Comédie- Française, n'est pas, en dépit de son talent, l'homme du rôle. Il lui prête un visage sévère et une voix morose. Philinte est aimable et onctueux. Maubant dit les vers avec l'âpre énergie de la raison sûre d'elle-même; il semble triompher de l'irréfutable effet de ses syllogismes. Philinte enveloppe ou d'une ironie spirituelle ou d'une bienveillante
modération les conseils qu'il insinue plutôt qu'il ne les donne. On est un peu étonné quand Maubant fait à Eliante cette singulière déclaration d'indifférence, qui se termine par un mariage. On ne comprend guère que cet homme aux puissantes épaules, à la voix sèche et rude, qui porte dans le raisonné tout l'emportement d'un cœur chaud, épouse ainsi, au refus d'un autre, une femme qu'il n'aime point.
Mais Philinte, le vrai Philinte de Molière, celui que Bressant rendait si bien, qu'y a-t-il d'étounant qu'il dise : « Madame, j'ai pour vous la plus vive estime, et je crois que vos qualités, qui sont de premier ordre, rendraient un mari fort heureux. Je vais vous dire que je vous aime, car c'est le langage ordinaire que l'on tient aux femmes quand on demande leur main, et je sais trop bien les usages pour ne pas me servir des termes de galanterie qui sont de mise en pareille circonstance, mais vous êtes trop sensée pour être un instant dupe de ce jargon plus que je ne le suis moi-même. Non, je ne sens pas pour vous ces grands mouvements de passion qui emportent notre ami vers Célimène, et qui, soit dit entre nous, sont un peu ridicules, car ils passent la mesure. Moi je me pique d'aimer comme tout le monde, et la tendresse que j'ai pour vous, et qui est très réelle, très profonde, croyez-le bien, vient surtout de la raison. Je ne demande à être aimé de vous que comme je vous aime moi-même. Si par hasard vous sentez pour notre ami cette sorte d'amour que je ne connais point, je suis assez indulgent, assez homme du monde, pour entrer dans une passion qui vous causera un si sensible préjudice, et pour souhaiter que vous soyez parfaitement heureuse avec un autre. »
Et la douce Eliante lui répond :
— Tout ce que vous dites est fort juste. J'avoue que je n'ai pas l'esprit aussi détaché que vous. Je suis femme; et
les femmes, si raisonnables qu'elles soient, ont toujours un petit faible pour les âmes ardentes et ces caractères d'une excentricité vigoureuse qui promettent un bonheur moins uni, mais des joies plus exquises. Je crois donc que si Alceste me les offrait, je me laisserais tenter. Mais si le hasard se met du côté de mes réflexions, je n'en serai qu'à demi fâchée, je vous jure. Vous êtes un homme considéré, bien en cour, d'une remarquable égalité d'humeur, tout fait pour rendre une femme heureuse. Je serai donc enchantée de vous donner cette main que vous sollicitez, et d'éviter avec vous les périls des passions violentes.
Philinte et Eliante font, l'un et l'autre, dans ces deux couplets qui étonnent toujours un peu le public, la théorie du mariage français, tel qu'il subsiste encore aujourd'hui. Au fond, ce que dit Philinte, il n'y a guère d'hommes qui ne le pensent et même qui ne le disent ; et cela s'appelle un mariage de raison, c'est-à-dire le meilleur et le plus enviable des mariages, dans nos préjugés actuels. Ce que répond Éliante, c'est ce que pensent toutes les mères de famille ; il est vrai que la plupart du temps elles ne l'avouent point à leur fille ; cette discrétion prouve qu'il leur reste encore un peu de pudeur. Elles lui disent au contraire que le mari qu'elles lui ont choisi l'adore ; mais ce sont pour elles des phrases et des bouquets, rien de plus. Elles tiennent qu'en ménage le bonheur solide est dans une estime réciproque, que cimente l'habitude.
Vous savez qu'on a fait une suite au Misanthrope; c'est celle dont Jean- Jacques avait tracé le scénario, et que Fabred'Églantine a porté sur la scène. Il y montre que cet obligeant Philinte est au fond le plus égoïste des hommes, et qu'Alceste, au contraire, avec ses airs bourrus, est toujours prêt à se dévouer pour les autres. J'ai rêvé bien souvent à un autre lendemain pour le chef-d'œuvre de Molière.
MOLIERE in3
Voilà Philinte et Eliante mariés ; ils sont parfaitement heureux, car ils le sont suivant toutes les lois de la raison. Dix ans après, Eliante s'est convaincue que cet honnête homme , ce charmant homme, cet homme de cour, si bien vu dans le monde et qui en est si bien considéré, n'est qu'un coeur sec et une tête vide ; que ce mari, qui est pour une femme, dans un salon, la plus agréable des parures, est de moins de service dans l'intimité du tête-à-tête. Elle commence à s'ennuyer effroyablement. Il lui est impossible de ne pas regretter un peu et tout bas ces orages qu'elle n'a pas osé affronter de compagnie avec Alceste. Un vrai homme, celui-là, et non une poupée de salon! Alceste a fait son chemin pendant ce temps-là ; les hommes de cette trempe ne restent pas longtemps, dans un désert, à se ronger le cœur. Leur nature ardente les emporte vers les grandes tentations, et la décision de leur caractère les y fait réussir. Ce sont des lions superbes et généreux, comme dit le poète ; et la raisonnât le Eliante ne peut s'empêcher de penser en elle-même qu'il y aurait eu quelque douceur à passer sa main dans la crinière de ce lion-là.
Elle le compare au joli bichon, un peu vieilli, qui jappe à côté d'elle.
Qu'arrive-t-il ?
Tous les dénouements sont possibles. Et si je vous ai proposé ce sujet, c'est moins pour vous parler d'une pièce qui ne se fera jamais, et qu'il serait fort inutile de faire, que pour vous ouvrir de nouveaux jours sur l'œuvre de Molière et provoquer vos réflexions. Il ne me paraissait pas que l'on eût jusqu'ici accordé assez d'attention à ces deux rôles, qui ont leur importance réelle dans le drame.
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