‹ La comédieChapitre 18 sur 50 · LE SICILIEN · texte numérisé non relu

LE SICILIEN

Il n'y a pas un homme au courant de Molière qui ne sache que le Sicilien, qui est écrit en prose, fourmille d'alexandrins tout faits. On cite toujours :

Le ciel s'est habillé ce soir en Scaramouche,

mais rien que dans la première scène, il y en a une demidouzaine d'autres :

Sotte condition que celle d'un esclave !... Il crie, et nuit et jour, je n'ai aucun repos; Mais voici des flambeaux, et sans doute c'est lui.

Ce nombre inaccoutumé de vers, traînant dans la prose du maître, avait accrédité cette opinion, qui, une fois émise, avait été acceptée sans contrôle, que Molière avait d'abord songé à écrire le Sicilien en vers, que, pressé par le temps, il s'était réduit à la prose pour aller plus vite, et c'est ce qui expliquait comment il subsistait dans sa seconde version quelques vestiges épars du premier travail.

M. Anatole de Montaiglon vient de mettre à néant cette légende. Pour lui, le Sicilien a été écrit tout entier, d'un bout à l'autre, de propos délibéré, en vers libres non rimes, et ces vers, que Molière avait dissimulés, comme ont fait parfois pour s'amuser quelques écrivains de notre temps,

notamment Alphonse Karr, en les imprimant sans les àla-ligne dont la typographie les marque, le nouvel éditeur les restitue, dans la grande édition de M. Testard, après les avoir retrouvés sous la couche uniforme de prose dont ils avaient été badigeonnés jusqu'ici.

Ainsi, pour n'en donner qu'un exemple, voici comme ii écrit le premier couplet :

Il fait noir comme dans un fonr ; Le ciel s'est habillé ce aoir en Searamouche,

Et je ne vois pas une étoile

Qui montre le bout de son nez.

Sotte condition que celle d'un esclave :

De ne vivre jamais pour soi

Et d'être toujours, tout entier,

Aux passions d'un maître. Etc. , etc.

Mais comment Molière a-t-il été amené à choisir cette forme du vers libre ; et pourquoi, la choisissant, ne l'a-t-il pas tout de suite pratiquée ouvertement, avertissant l'auditeur de son dessein par le retour des rimes, ainsi qu'il a fait plus tard lui-même dans Amphitryon?

M. Anatole de Montaiglon a réponse à ces deux questions :

Pour la première, il rappelle l'amitié de Molière cL de La Fontaine, et le cas que notre grand comique faisait du bonhomme. Ses premiers contes ont été imprimés en 1661 ; les six premiers volumes des fables ne l'ont été qu'en 1668, un an après le Sicilien. « Mais, dit M. de Montaiglon, malgré leur exquise apparence de facilité, on sait combien leur auteur les a travaillées, combien il les a remises sur le métier; combien, dans le détail, il les a modifiées, reprises, corrigées, récrites, et l'on ne saura jamais depuis combien de temps il les avait commencées. Molière, leur intimité en est un sûr garant, n'a pas pu ne pas connaître à mesure

l'œuvre de son aini. Il a vu le parti que La Fontaine tirait le premier de cette forme, dans laquelle il est maître comme personne et dans laquelle nul, sauf Molière, ne l'a été après . comme avant lui. Il est donc naturel que Molière se soit demandé si, lui aussi, ne pourrait pas y réussir et la transporter au théâtre. »

Cette tentative, il l'a risquée dans Y Amphitryon et il er est sorti à son avantage ; car Y Amphitryon est l'inimitable modèle du vers libre. Mais, remarquez-le : YAmphitryo't est la pièce qui a suivi immédiatement le Sicilien. L'un< est de 1667, l'autre de 1668.

« Ne s'ensuit-il pas forcément, dit M. Anatole de Montaiglon que, sans se préoccuper de la rime, il a écrit pou lui-même le Sicilien en vers libres pour se rompre à la me sure irrégulière, en étudier l'harmonie, se rendre maître di ses difficultés et de ses ressources. C'est en écrivant le Sicilien comme un musicien assouplit ses doigts avec de exercices de gammes, c'est en se montrant à lui-même ci que cette forme pouvait lui donner, qu'il s'est fait la mail pour écrire Y Amphitryon, en profitant de cette étude et d cette préparation. C'est à cela qu'il doit d'avoir connu di premier coup, atteint du premier coup la perfection di genre, et l'explication s'impose. Il y a, dans cet apprentis sage de l'outil, une raison de date à la fois et une trace d< préoccupation et d'inquiétude auxquelles il semble difficil de ne pas se rendre. Ce ne sont ni les essais au théâtre aussi rares qu'insignifiants, ni les livrets imprimés des bal lets où les vers irréguliers abondent, qui ont été son mo dèle et son point de départ ; c'est à l'exemple de La Fon taine, c'est pour le suivre et l'égaler qu'il doit d'avoir voulu lui aussi, écrire en vers libres et qu'il a commencé par s condamner à cette gymnastique dont un esprit aussi solide dont un artiste aussi sérieux pouvait seul être capable. »

La thèse est très ingénieuse et elle a un grand caractère le vraisemblance. Il est certain qu'à lire la prose du Sicilien, amenée par les artifices de la typographie à la forme du rers, on s'explique mieux quelques inversions qui sont, dans lotre langue, réservées à la seule poésie :

irais je m'en vais prendre mon voile, Je n'ai garde sans lui de paraître à ses yeux.... Je vous ferai toucher dans la main l'un de l'autre... Je veux jusques au jour les faire ici chanter...

Il est évident, que ces façons de parler, insolites en prose, rahissent chez Molière, quand il écrivait le Sicilien, la préocupation du vers. Il n'y a pas jusque à la lettre s ajoutée ,u mot jusque :

Je veux jusques au jour les faire ici chanter

[ui ne marque l'intention de faire œuvre de poésie. Car usques ne prend point Ys en prose.

Ajoutez que le langage est cadencé. M. Anatole de Monaiglon remarque, avec beaucoup de sens, que le Sicilien ou ''Amour peintre serait un livret d'opéra-comique tout fait, ïe ne sais si vous avez lu l'ouvrage de Castil-Blaze qui a >our titre : Molière musicien. C'était un fou ou, si vous ai- Qez mieux, un original de beaucoup d'esprit que Castil- Blaze. Il était féru de cette turlutaine à laquelle il revient ans cesse : c'est que la rime est la plus grande ennemie le la poésie, qui est faite pour être mise en musique, et que, )our un compositeur, les vers blancs sont bien supérieurs iux vers rimes. Entre nous, je ne trouve pas que Castil- Blaze ait si tort. Le Sicilien, qui est écrit en vers libres, non •imés, en prose cadencée, si vous le préférez, eût été son affaire.

J'ai relu avec infiniment de plaisir le Sicilien sous cette

nouvelle forme. Il me semble bien que M. Anatole de Montaiglon a raison et que son seul tort, s'il en a un, c'est d'avoir voulu poursuivre jusqu'au bout et dans son dernier détail l'application de son idée. Il y a des scènes qui prêtent à la poésie et que Molière, préoccupé du vers libre, a dû écrire avec le souci de la mesure et de la cadence. Il y en a d'autres qu'il a dû, j'imagine, écrire en simple prose, au courant de la plume, parce qu'elles n'ont pas besoin d'un autre langage que celui de la prose. Ainsi je prends la dernière scène. Don Pèdre, furieux de sa pupille enlevée, demande justice au sénateur; le sénateur est tout occupé, lui, d'une fête qu'il va donner.

« — Je viens, dit don Pèdre, demander l'appui de la justice contre cette action.

» — Je veux, répond le sénateur, que vous voyiez cela ; on va la répéter, pour en donner le divertissement au peuple.

» — Cumulent ! de quoi parlez-vous là ?

» — Je parle de ma mascarade.

» — Je vous parle de mon affaire.

» — Je ne veux point, aujourd'hui, d'autres affaires que le plaisir. Allons, messieurs ! Venez ! Voyons si cela ira bien ! »

Je veux être pendu s'il y a là dedans ombre de poésie et de cadence Molière a écrit là en prose, parce que les détails qu'il avait à exprimer relèvent uniquement de la prose. Voici comment M. Anatole de Montaiglon imprime le passage :

Don PÈDR.B.

Je viens demander l'appui

De la justice Contre cette action.

Le Sénateur.

Je veux que vous voyiez cela;

On va la répéter Pour en donner Le divertissement au peuple.

Don Pèdre.

Comment? de quoi parlez- vous là?

Lb Sénateur.

Je parle de ma mascarade.

Don Pèdre.

Je vous parle de mon affaire.

Le Sénateur.

Je ne veux point aujourd'hui D'autres affaires Que le plaisir.

Allons, messieurs, venez !

Voyons si cela ira bien.

Avouez que ce sont là des coupes très arbitraires. Jamais, dans Amphitryon Molière n'aurait écrit :

Je viens demander l'appui

De la justice Contre cette action.

Ce n'est pas là une phrase cadencée ; ce ne sont point des vers. Il reste à M. de Montaiglon la ressource de dire que Molière, quand il écrivait le Sicilien, n'était pas encore maître de cette forme, qu'il se faisait la main et que plus tard il sentit l'inconvénient de ces vers trop courts. C'est là une assertion absolument gratuite. La vérité semble être que Molière savait fort bien ce qu'il faisait. Quand il a voulu écrire une prose cadencée (vers libres sans rimes) il l'a fait, et certaines scènes, les scènes d'amour ou de jalousie, sont bien plus agréables à lire, comme M. Anatole de Montaiglon nous les a données, dans l'édition de M. Emile Testard, coupées en forme de vers.

En tout cas, cette restitution, tentée par M. Anatole de

Montaiglon est curieuse, et je ne serais pas étonné que, désormais, le texte de Molière ne fût ainsi imprimé dans les éditions nouvelles qu'on fera de ses œuvres.

22 juin 1891.

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