AMPHITRYON
Amphitryon ne passe point généralement pour un des grands chefs-d'œuvre de Molière. On lui préfère le Misanthrope, les Femmes savantes et surtout et avant tout cet immortel Tartuffe qui semble être le dernier effort de l'esprit humain.
On a raison sans doute. Amphitryon n'en est pas moins une pièce unique en son genre, et que Molière seul pouvait écrire.
C'est un enchantement d'entendre cette poésie si libre, si aisée, dont les rythmes se renouvellent sans cesse avec une variété incroyable, chacun d'eux s'accommodant à la pensée et la relevant par l'attrait d'une sonorité toujours spirituelle et juste. La Fontaine seul a manié le vers libre avec cette science et cette grâce. Peut-être faudrait-il ajouter Musset, qui deux ou trois fois en a tâté ; mais c'était dans des ouvrages de courte haleine, et c'est à peine si, dans Sylvia, on pourrait citer deux de ces périodes flexibles et amples, qui se développent en vers de diverses mesures pour aboutir à un vaste alexandrin, qui repose l'oreille, ou d'autres fois à un trait qui se détache en un vers de huit pieds. Elles abondent dans Molière.
I Nos poètes modernes, qui ont tant travaillé l'harmonie
du vers, se sont tenus à distance respectueuse du vers libre. Ils admirent de loin Molière et La Fontaine ; ils se gardent de marcher sur leurs traces. Cette prodigieuse faculté d'invention dans le rythme déconcerte et confond ces rythmiques, et Banville lui-même, dans un excellent traité de versification française, se contente de marquer son étonnement et passe.
C'est là un genre de mérite auquel nous sommes devenus très sensibles. On le goûtait moins au siècle dernier, et même il y a cinquante ans. J'ai sous les yeux les trois articles que Geoffroy, notre aïeul, l'illustre critique des Débats, a écrits sur Amphitryon; il apprécie la pièce en homme de goût :
a C'est, dit-il, un ouvrage à part : c'est celui où l'auteur a mis le plus de grâce, de finesse et d'enjouement. On admire dans ses autres pièces le bon sens, le naturel, la force comique ; ici, c'est le goût et la délicatesse qui brillent. Molière dans Amphitryon a presque autant d'esprit qu'un poète de nos musées. » (On appelait en ce temps-là musées le recueil de vers des poètes à la mode.)
Geoffroy développe ingénieusement les points qu'il vient de toucher. Il ne souffle mot de ce qui est aujourd'hui le plus vif sujet de nos admirations : cet art merveilleux de varier sans cesse le rythme et de le plier à la pensée ou au sentiment.
Je ne sais rien de plus difficile à dire que le vers libre d1 Amphitryon. Il ne faut pas dérober à l'oreille le plaisir de cette divine harmonie ; ce serait un meurtre que de ne pas faire sentir la musique de la phrase, et, d'un autre côté, cette phrase a si bien l'allure aisée de la conversation, qu'on doit craindre de lui faire tort en se complaisant trop au bercement de la mélodie.
Il y a là un juste milieu à prendre, on ne peut l'attraper
et s'y tenir qu'après de longues études, soutenues d'un goût exquis ; et tout cela ne servirait pas encore de grand chose à l'artiste, si la nature ne l'avait doué d'une belle voix.
Monnet est le Jupiter idéal qu'a rêvé Molière. Je ne parle pas de sa prestance et de sa figure ; ce sont là assurément des qualités nécessaires au rôle. Mais, ce qui nous a délicieusement remués, c'est l'enchanteresse harmonie de cette voix pleine, sonore et tendre, et cet art délicat de diction qui fait que l'on sent toujours la musique du vers sans que pourtant ce soit un chant véritable.
Ces scènes où Jupiter exprime sa tendresse à Alcmène passaient jadis pour ennuyeuses : ce sont, disait le même Geoffroy, les moins bonnes de l'ouvrage, et il ajoute avec un tour d'esprit un peu grossier :
« Le maître des Dieux n'avait pas ordonné à la Nuit de mettre ses coursiers au petit pas pour lui donner le temps de faire de longs discours. Ces subtilités, ces distinctions entre l'amant et le mari, me paraissent peu dignes d'un roué tel que Jupiter, supérieur à ces vaines délicatesses et qui savait mieux employer le temps : une nuit signalée par la naissance d'Hercule devait être tout entière en action, et dans le vicaire d'Amphitryon, je n'aime pas à trouver un si grand discoureur, »
Ah ! que nous sommes loin de compte ! Ces subtilités nous charment ; elles sont si vraies au fond ! Est-il si étranger que Jupiter soit un peu jaloux de celui dont il prend la place et qu'il sent seul aimé. C'est pour son compte qu'il aurait voulu voir éclater ces transports de tendresse qui n'ont été adressés par Alcmène qu'à son Amphitryon. Cette fameuse jalousie de l'amant contre le mari, qu'on a cru être une découverte de l'auteur de Fanny, la voilà exprimée par Molière, et avec quelle grâce de langage, avec
quelle harmonie de vers ! Savez -vous rien de plus galant que le grand couplet de Jupiter :
Ah! ce que j'ai pour vous d'amour et de tendresse
Passe aussi celle d'un époux ; Et ne savez-vous pas dans des moments si doux
Quelle en est la délicatesse; Vous ne concevez point qu'un cœur bien amoureux Sur cent petits égards s'attache avec étude,
Et se fait une inquiétude
De la manière d'être heureux, En moi, belle et charmante Alcmène, Vous voyez un mari, vous voyez un amant : Mais l'amant seul me touche, à parler franchement, Et je sens, près de vous, que le mari le gêne.
Je m'arrête, car je copierais tout. Marivaux n'a rien écrit de plus délicat, de plus raffiné, et il ne l'a pas écrit dans cette langue.
Et si vous saviez comme Mounet-Sully nous a dit tous ces morceaux de bravoure ! Le meilleur Amphitryon que j'eusse entendu avant lui, c'était Beauvallet, dont tout le monde se rappelle la voix puissante et profonde. Mais Beauvallet était déjà vieux, de visage sévère et même grognon ; il avait de plus adopté, sur la fin de sa vie, un système de déblayage qui était insupportable. Il disait tout d'une haleine, sans inflexion, sans nuances, une douzaine de vers pour en détacher un dont il attendait plus d'effet.
Et parfois même, quand le rôle ne lui plaisait pas, il ne détachait rien du tout, il enveloppait tout le morceau d'un ronron grave et monotone. Ce n'était pas précisément un triste Jupiter, car il avait tout de même bien du talent, mais c'était un Jupiter triste. Mounet est incomparable dans ce rôle. Il y déploie une tendresse toute pleine de noblesse et de grâce; il laisse à la phrase musicale tout le charme
de sa sonorité. C'est un ravissement de l'entendre, et j'ajouterai même, si l'on veut, que c'est un plaisir de le voir.
Thiron jouait Sosie. Il y est charmant, d'un naturel parfait et d'une gaieté étonnante. J'aime moins Féraudy dans Mercure ; il y est très adroit comédien, mais on ne sent pas assez, ce me semble, dans sa diction, la gouaillerie de ce dieu, qui par sa planète est porté à la malice, et s'amuse lui-même des bons tours qu'il joue pour se désennuyer, à ce pauvre diable de Sosie. De Féraudy a toujours le jeu réglé et juste. Je souhaiterais parfois plus d'éclat. Il est maintenant en pleine possession de talent : il a conquis sur le public une grande autorité ; il ne risquerait rien à se livrer davantage.
Je lui ferai remarquer aussi que dans le prologue il parle ou trop vite ou pas assez haut. Il est juché sur un nuage ; il faut donc qu'il élève la voix davantage ou presse moins le débit, s'il veut que les paroles arrivent jusqu'au public. Et c'est vraiment dommage quand un des vers de ce prologue étincelant se perd en route.
Mlle Samary faisait la Nuit. Oh! celle-là, à la bonne heure! on l'entend toujours. Sa voix perçante et moqueuse entre dans l'oreille comme une vrille. Elle a fait sa partie dans ce duo avec le plus malicieux enjouement qui se puisse voir.
Le rôle d'Amphitryon n'est pas bien bon, je l'avoue ; mais Laroche le joue avec une telle sécheresse, qu'il semble encore plus maussade.
Il y a des scènes dont on pourrait tirer parti : celle de l'interrogatoire pourrait être animée des sentiments les plus vifs d'étonnement, de colère et de douleur. Laroche est toujours âpre et froid.
L'acte trois s'ouvre par un monologue, où Amphitryon repasse en son esprit toutes les raisons qu'il a d'espérer et de
craindre. Il est admirable, ce monologue ; il serait facile, je crois, de s'y tailler un grand succès, en le détaillant. Mais, Laroche l'expédie, à la grosse, de son air maussade et de sa voix monotone. Il semble avoir pris le rôle en grippe. Il a tort.
C'est que, voyez-vous, il n'y a pas de rôle absolument mauvais dans Molière. Le moindre a encore son prix.
Vous trouverez parmi les généraux thébains un certain Argatiphonthidas qui n'a en tout que vingt vers à dire. Ces vingt vers suffisent à Molière pour dessiner une caricature. Argatiphonthidas, c'est le capitan bête, le matamore bravache et ridicule :
Quand quelqu'un nous emploie on doit tête baissée
Se jeter dans ses intérêts, Argatiphonthidas ne va point aux accords... Et l'on doit commencer toujours, dans ses transports,
Par bailler, sans autre mystère,
De l'épée au travers du corps.
Oui, vous verrez, quoi qu'il advienne, Qu'Argatiphonthidas marche droit sur ce point •
Et de vous il faut que j'obtienne
Que le pendard ne meure point
D'une autre main que de la mienne.
Quel dommage que Joliet ne sache rien faire de ce couplet si caractéristique. Ah! si Got voulait bien pour une fois se charger de ce bout de rôle !
Mme Pauline G-ranger a obtenu dans celui de Cléanthis un des plus grands succès qu'elle ait jamais emportés dans sa carrière déjà longue d'artiste dramatique. C'est la meilleure Cléanthis que j'aie vue, depuis Mlle Augustine Brohan, qui dans ce personnage était supérieure à tous, et même à elle-même. Mme Pauline Granger ne saurait nous rendre ce modèle inimitable : elle en a approché. Elle y a déployé
une franchise et une verve qui ont à diverses reprises enlevé le public.
Mlle Augustine Brohan lançait le fameux : Non, lâche! d'une voix gouailleuse et indignée qui avait le retentissement de la trompette de Jéricho. Mme Granger, qui n'a pas cette trompette dans le gosier, l'envoie avec une compassion mêlée de mépris, qui est également plaisante. Mme Pauline Granger a justifié une fois de plus les amateurs qui, avant la décision du comité, l'avaient promue au rang de sociétaire.
J'arrive enfin à la débutante, en l'honneur de qui se donnait la fête. Mlle Rosa Bruck est sortie cette année du Conservatoire avec un premier prix. Mais déjà elle appartenait depuis l'année dernière au Théâtre-Françaia, qui se l'était attachée par avance.
MUe Bruck est une grande jeune fille, mince, svelte, élancée, de tournure et d'allure très élégantes; le visage est agréable ; de beaux yeux noirs très expressifs ; une physionomie intelligente et douce. Elle est de la famille de Mme Sarah Bernhardt, qui a bien voulu lui donner quelques leçons. Et l'on s'en aperçoit à certaines façons de détacher les t, à certains ports de voix dont elle se défera plus tard, quand elle aura passé l'âge de l'imitation.
Le rôle d'Alcmène n'était pas trop bien choisi pour cette frêle enfant de dix-huit ans. Alcmène est certes une jeune mariée, mais les propos que lui prête Molière ont besoin d'être débités avec une audace tranquille qui ne saurait convenir à une petite pensionnaire.
Il faut avoir de larges épaules, un corsage richement meublé et un visage plein d'assurance paisible pour dire :
Ai-je fait quelque mal de coucher avec vous?
On me conte qu'au temps où M. Thierry remit la pièce
à la scène, il voulait que M110 Madeleine Brohan changeât le teste du vers et dît :
Ai-jefait quelque mal? Que me reprochez-vous?
Mlle Madeleine Brohan se refusa énergiquement à cette substitution, et elle eut raison. Autant vaudrait ne pas jouer la pièce.
Mais il faut, pour sauver les hardiesses de ce dialogue, une placidité superbe que ne saurait posséder encore Mlle Rosa Bruck. Elle écoute avec une chasteté douce ces galanteries passionnées et quintessenciées tout à la fois que lui débite Mounet-Sully, mais elle répond avec la timidité d'une jeune fille qui sort du couvent des Oiseaux.
On devait s'y attendre ; et son attitude un peu gauche et sa voix un peu faible n'ont étonné personne. On a simplement remarqué son élégance aimable, sa diction juste et mesurée ; on lui a su gré de ce qu'elle montrait déjà en attendant d'autres rôles où elle pourrait donner mieux sa mesure.
Un simple détail de toilette. Pourquoi sort-elle de sa chambre, reconduisant Jupiter, avec une couronne de fleurs sur la tête ? Cette couronne, qui est fort lourde, ne l'embellit pas, il s'en faut. Elle a de plus l'inconvénient de n'être pas trop en situation. Il me semble me rappeler avoir vu Mlle Madeleine Brohan sortir de l'appartement, les cheveux flottants en boucles sur l'épaule ; la coiffure était plus gracieuse et en même temps plus significative. Au reste, je n'attache, comme vous le savez, qu'une médiocre importance à ces détails de costume. Pourvu que l'aspect général soit agréable, c'est tout ce que je demande. Si j'ai parlé de cette couronne, c'est qu'elle m'a paru pesante et d'un vilain effet.
29 octobre 1883.