CARACTÈRE DE L'OUVRAGE
Au temps de Molière, dans cette société où les hiérarchies sociales étaient si bien gardées, où c'était plus qu'un crime, c'était une faute de les violer, on sentait vivement le ridicule de George Dandin, s'ingérant d'épouser une demoiselle pour décrasser sa fortune. Ce George Dandin n'était, pour la bonne compagnie de Versailles, et même pour l'honnête bourgeoisie parisienne, qui savait se tenir à sa place, qu'un misérable sot, digne de tous les camouflets, ce que nos pères appelaient une figure à nazardes. Plus elles lui tombaient drues et cruelles sur le nez, plus on riait de bon cœur.
Molière qui est naturellement impitoyable pour les ridicules, qui a pour habitude de pousser contre eux jusqu'au bout la satire, semble s'être particulièrement acharné contre celui-là. Il a été certes bien cruel pour le pauvre M. Jourdain dont le seul tort après tout était de vouloir apprendre les belles manières et s'élever au-dessus de son état ; il l'a livré aux risées du public, victime d'une mj'stification odieuse. Mais qu'est-ce que la cérémonie du ma-
mamouchi en comparaison des coups de massue dont il assomme l'infortuné mari d'Angélique.
Songez que chaque acte se termine de la même façon, par des excuses solennelles que ce brave homme de paysan est obligé de faire d'abord à l'amant de sa femme, puis à ea carogne de femme elle-même, et à son beau-père, à genoux, le bonnet à la main, et que la comédie finit sur ce mot navrant : Quand on a comme moi épousé une méchante femme, il ne reste plus qu'à s'aller jeter dans l'eau la tête la première.
Molière ne s'est pas apitoyé un instant sur ce pauvre diable ; et il est bien probable que la génération, pour qui il a écrit, ne sentait pas plus de compassion que le poète lui-même pour un imbécile qui avait eu des visées plus hautes que son état. Nous autres, gens de 1873, nous sommes moins touchés qu'on ne l'était alors du ridicule de cet ambition chez George Dandin. Nous ne le comprenons que par un effort d'érudition archéologique. Il faut nous arracher un instant à nos préjugés modernes et nous reporter dans un milieu qui n'est plus le nôtre. La chose nous est encore facile à la lecture, mais au théâtre, la sensation présente domine et emporte tout ; l'intelligence a beau se débattre et protester ; jamais plaisir n'y vint de la réflexion seule.
C'est pour George Dandin que nous prenons parti; la cruauté du sort qui le persécute, la barbarie du poète qui le flagelle à coups si pressés nous émeut et nous irrite ; nous éprouvons un sentiment analogue à celui dont vous êtes saisi, quand vous voyez une troupe d'enfants martyriser un pauvre chien, rire aux éclats, tandis qu'il agite la casserole pendue à sa queue, et le traîner par les oreilles à la rivière, en poussant des cris de joie féroce. Vous êtes indigné; vous pleureriez presque sur cet innocent animal, en
proie aux joyeusetés impitoyables de ces petits polissons. George Dandin nous fait aujourd'hui un effet à peu près semblable.
Peut-être encore au siècle de Louis XIV trouvait-on un ample sujet de rire dans les prétentions et les manières de M. et de Mme de Sottenville, ces gentillâtres de province, si entichés de leur noblesse, et dont les allures étaient si solennelles et le langage si imposant. Ces deux personnages avaient sans doute pour les contemporains la saveur qu'ont pour nous, par exemple, les caricatures de Prudhomme, le maître d'écriture, et du pharmacien Homais. Celles-ci seront-elles aussi amnsantes pour nos petits -neveux qui n'auront pas vécu avec les originaux, qui ne pouvant pas distinguer les traits par où ils se rapprochent ou s'éloignent du bourgeois comme il faut, ne verront en eux que de prodigieux grotesques. J'imagine qu'ils resteront froids en les regardant.
16 février 1874.