VI PREFACE
revanche et le plus souvent, il trouve le moyen, et avec Molière c'est admirable, de voir à la fois d'une façon neuve et originale et personnelle et parfaitement juste. Il a dit des choses nouvelles et qui étaient justes sur Alceste ! n'est-ce point « merveilleux » comme il aimait à dire? Il a fait ces réflexions : oui, sans doute, Alceste c'est l'amour de la vérité, c'est l'amour de la droiture ; c'est le culte de la franchise ; mais surtout Mceste, c'est l'amour de la logique. Bien des gens (voilà le point) aiment la franchise, la droiture et la vérité ; mais bien peu vont droit devant eux jusqu'au bout dans la voie tracée par la droiture et sans se laisser arrêter par les considérations particulières et par le souci des réalités; et c'est justement ce que fait Alceste. Alceste est un de ces idéologues, qui, comme disait J. de Maistre, ne tiennent pas compte de l'Almanach. De la race d'Alceste sont les théoriciens de 1793, qui se meuvent dans l'abstrait et qui ne peuvent pas connaître une autre atmosphère. « Alceste est un républicain. » Et ne vous moquez pas de moi : il est un républicain; peut-être n'a-t-il pas d'opinion politique; mais s'il en a une, il est républicain ; car enfin que voulez-vous qu'il puisse être ? Toute la page est admirable.
Et savez-vous bien que dans les questions psychologiques-sociologiques soulevées à chaque instant par Molière, Sarcey montre plus encore que quand il est en présence de Racine ou de Corneille, ses très grandes, ses très considérables parties de moraliste ? J'en pourrais donner dix exemples; j'en donnerai au
PREFACE. vi I
moins un. Vous savez très probablement que l'Arnolphe de Y École des Femmes a éprouvé de l'amour pour Agnès dès quatre ans et ne m'accusez pas de dire une sottise par amphibologie et de vous présenter un Arnolphe qui, âgé de quatre ans, aime Agnès; je ne fais que copier Molière qui fait dire à Arnolphe :
Un air doux et posé parmi d'autres enfants M'inspira de l'amour pour elle dès quatre ans.
Mais d'autres passages de la pièce nous indiquant qu'Arnolphe a vingt-cinq ans de plus qu'Agnès, je crois qu'il faut entendre, plutôt, qu'Agnès avait quatre ans, quand Arnolphe, âgé de vingt-neuf, s'intéressa à elle. Depuis, Arnolphe a fait élever Agnès dans l'ignorance et l'indiscipline (au vrai sens du mot), dans l'inculture si vous aimez mieux, presque absolue, recommandant à la personne chargée de sa nourriture
De la rendre idiote autant qu'il se pourrait.
Ceci pour qu'arrivée à l'âge de femme elle ne songeât qu'à l'aimer ou tout au moins à lui obéir et pour qu'elle n'écoutât pas les suggestions de l'amour et le caquet des amoureux.
Sur quoi Sarcey dit ce que quiconque, ce me semble, n'avait dit avant lui : « Chose bizarre, si Arnolphe avait pris garde aux choses et qu'il eût été philosophe, savez-vous ce qu'il aurait fait? Juste le contraire. Il aurait donné à Agnès une éducation très complète et très raffinée... Il arrive quelquefois, il arrive même fort souvent, surtout dans les civilisations
vin FREFACE.
très avancées, qu'une jeune fille de seize ans se prenne de passion pour un homme de cinquante... Mais c'est un renversement de la loi naturelle; c'est une conquête de la civilisation sur la nature, qui a voulu que les jeunes gens du même âge s'aiment et se cherchent. Elle ne peut donc s'obtenir qu'à l'aide des engins dont la civilisation dispose; je veux dire que ces sortes d'amour qui contrarient l'instinct primordial de la créature humaine ne peuvent naître que dans les âmes préparées et affinées par une éducation très avant poussée. (Suit un exemple tiré de la Katia de Tolstoï). Donc, donner une éducation affinée à Agnès eût été pour Arnolphe le seul moyen de se faire aimer. »
N'est-ce pas excellent? Madame de Genlis, mais non pas à propos d' Arnolphe, avait visé ce point et avait écrit dans Mlle de Clermont : « L'expérience lui apprit que pour les femmes, le véritable amour n'est autre chose qu'une amitié exaltée et que celui-là seul est durable : c'est pourquoi l'on peut citer tant de femmes qni ont eu de grandes passions pour des hommes avancés en âge. »
Oui, l'amour des jeunes femmes pour les hommes avancés en âge est une « conquête delà civilisation sur la nature », triste conquête sans doute, conquête abominable — et d'ailleurs n'ayez peur et comptez-y, dans ces cas la nature finit toujours par se venger — , mais enfin c'est bien là qu'est le caractère de l'amour des jeunes femmes pour les vieillards; et par conséquent, il ne faut pas, à la vérité, dire que donner à Agnès une éducation raffinée était pour Arnolphe « le seul