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L'INTERPRÉTATION DE « GEORGE DANDIN

Quelques-uns de nos confrères ont réclamé contre la façon dont cette comédie de Molière est aujourd'hui rendue; toutes leurs objections ont été résumées et expliquées avec beaucoup de sens, de verve et d'esprit, dans la Revue Ueue, par M. J. du Tillet.

Il commence par reconnaître que Dandin est un personnage comique.

Mais, ajoute-t-il, d'où vient son ridicule ? De ce qu'il a épousé une « demoiselle » par ambition et de ce que ce

mariage, au lieu des honneurs qu'il en attendait, ne lui a apporté qu'humiliation et gourmades; c'est, si l'on peut dire, un comique intérieur plutôt qu'extérieur. Donc, plus Dandin sera <r naturel », plus le ridicule sera fort. M. Laugier le joue comme il joue Albert des Folies amoureuses. Il en fait une sorte de fantoche, ahuri dès la première scène et ahuri de même à la dernière. Tout le long de la pièce, il lui donne l'allure du « commissaire » de l'ancien guignol, créé tout spécialement pour recevoir les coups de bâton de Polichinelle. Le côté général et humain, qui donne à la pièce son inquiétante grandeur, disparaît ainsi presque complètement. Si Dandin est grotesque en soi, grotesque comme le sont par exemple les personnages de Kegnard, grotesque simplement parce que sa fonction est d'être grotesque, que nous importent ses mésaventures ? ce sont celles d'un pantin exceptionnel, que nous savons, dès le début, fait pour être bafoué et moqué; ses malheurs n'ont rien de commun avec ceux qui peuvent atteindre l'humanité moyenne...

Et, plus loin, poursuivant son analyse et le développement de son idée, M. J. du Tillet dit encore :

Si j'osais, je réclamerais même contre la manière dont on joue M. et Mma de Sottenville. Elle est, je le sais bien, plus facilement défendable. Sans doute, Molière, comprenant la cruauté de sa comédie, a voulu l'égayer par quelques grotesques, comme il a égayé le Malade imaginaire par les Diafoirus et Purgon. Mais voyez quelle différence 1 Ceux-ci sont grotesques par eux-mêmes et par l'appareil qui les entoure. Faites d'Argan un vrai malade et de Bélise la meilleure femme du monde, de Oléante un fripon et d'Angélique une coquette, Purgon et Diafoirus n'en seront pas moins de gigantesques et réjouissantes caricatures. Prenez maintenant M. et Mme de Sottenville ; supposez que Dandin soit un fripon ou un maniaque, Angélique une femme excellente et Clitandre un digne gentilhomme : y aurait-il grand' chose à changer à leurs rôles pour en faire de respectables figures de vieux gentilshommes à l'aspect un peu étroit, mais à l'âme généreuse? Qu'il8

Boient ridicules par leurs préjugés nobiliaires, je le veux, et d'ailleurs il le faut. Mais pourquoi n'en faire que des caricatures ? Il me paraît bien qu'au moins la première partie de la comédie gagnerait en puissance, puisque nous rerrions ainsi que la cause du malheur de Dandin est l'irréductible différence qui sépare une « demoiselle » d'un paysan, et non la sottise qu'il a faite en épousant la fille de deux vieilles bêtes.

Tout cela est fort bien raisonné ; le malheur est que l'interprétation conseillée par notre confrère a déjà été essayée, et sans ombre de succès. Got a joué George Dandin, et, comme M. du Tillet, il s'est dit : Mais Dandin n'est pas un grotesque ! C'est un homme qui souffre horriblement de la situation fausse où il s'est mis. Elle est navrante autant que ridicule, cette situation, et elle aboutit à un mot cruel, qui est le dernier de la pièce : « Il ne me reste plus qu'à m'aller jeter dans la rivière. »

Got est un comédien d'étude, un comédien profond, qui va d'un mouvement rectiligne et énergique au but qu'il s'est proposé. Il joua le rôle tel qu'il l'avait conçu, et ce fut, je puis l'affirmer à M. du Tillet, d'une exécution magistrale. Got emporta tous les suffrages, et la pièce tomba. Elle tomba comme peut tomber une pièce de Molière. J'entends par là que personne n'y trouva le moindre agrément et qu'il fallut la retirer au bout de trois ou quatre représentations. On en sortait oppressé et triste à mourir. Le spectacle de ce pauvre homme réduit à faire, la chandelle à la main, amende honorable à sa coquine de femme, au lieu de faire rire, avait désolé, et l'on avait à l'entendre comme un poids sur la poitrine. C'était du tragique, sans grandeur.

Est-ce là ce que voulait Molière ?

Il faut jouer les pièces comme elles ont été écrites. Tenez ! je suppose que, dans cinquante ans, le Célimare le iien-aimé de Labiche ait passé chef-d'œuvre, ce qui est possible après tout. Car c'est un des meilleurs ouvrages de

ce maître du rire contemporain. L'idée première, comme dans toutes les comédies fondées sur une observation vraie, est profondément triste, et il s'exhale de toute la pièce un arrière-goût d'amertume. Cêlimare le bien-aimè est au répertoire de la Comédie-Française. Arrive un grand comédien, qui remarque que la position de Cêlimare entre les deux amis qu'il a trompés est fort triste, qu'elle comporte des colères, des ennuis et des remords. Il fait observer en même temps à ses camarades que les deux maris ne sont pas simplement deux fantoches échappés d'une fantaisie bouffonne, qu'il y a dans leurs rôles des traits de vérité poignante... Je me charge, quand on voudra bien, de prouver tout cela par raison démonstrative et texte en main. Les sociétaires de 1940, pénétrés d'un respect religieux pour la gloire de Labiche, se laissent persuader : ils font saillir de Cêlimare le bien-aimè tout ce qui s'y trouve d'observation triste. Ils sont loués par tous les esthéticiens de l'époque ; mais la pièce assomme tout le public, qui consent à l'admirer sur parole, mais qui se garde bien d'y venir.

Molière était un malin, nous dirions aujourd'hui : un roublard. Il savait bien ce qu'il faisait. Il s'était rendu compte que le sujet choisi par lui était abominable et qu'il n'y avait qu'un moyen de le faire passer : c'était de le tourner en bouffonnerie. C'est pour cela qu'il a prodigué dans cette pièce les jeux de scène et les lazzi de la comédie italienne, c'est pour cela qu'il a multiplié les grotesques ; c'est pour cela qu'il a outré jusqu'à l'extravagance la sottise du mari, l'aveuglement des parents et la gredinerie de la femme.

C'est ainsi que la pièce a été conçue et exécutée : c'est ainsi que la pièce doit être jouée. Il faut que tout le monde y pousse franchement jusqu'au grotesque. Si Dandin est trop vrai, trop navrant, il n'y a plus unité d'impression, et vous ne pouvez pas faire gambader des fantoches autour

d'un personnage réel. Ou il ne faut pas représenter George Dandin ou il faut le jouer en caricature en marquant la charge de traits énormes, à la Daumier, sauvant ce que les situations ont de cruel et de désolant par un mouvement de fantaisie endiablée. Les dilettantes sauront bien reconnaître dans ce fond de bouffonnerie l'éternelle vérité humaine. Le gros du public se laissera emporter à cette allure rapide. Le Molière de Dandin, et même du Malade imaginaire, c'est du Labiche avec plus d'envergure.

31 août 1891.

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