HARPAGON
Plus je revois Y Avare, plus je l'étudié, en me détachant autant que je puis des préjugés de mon éducation première, plus aussi je me convaincs que parmi les grandes œuvres de Molière, c'est une des moindres : admirable encore par parties et toute pleine de scènes étincelantes, qui sont restées dans toutes les mémoires ; l'ensemble est manqué.
Je ne parle pas de la conduite de la pièce. Je crois bien que tout le monde aujourd'hui passe condamnation là-dessus. Il n'y en a point, même dans Molière, où l'exposition soit si pénible, si entortillée ; où le dénoûment soit si absurde. Ce qui est même étrange, en ces deux scènes d'exposition qui n'en finissent point, c'est qu'elles sont mal écrites. Les phrases n'ont pas le mouvement scénique ; elles sont difficiles à dire pour l'acteur, et il y en a dont je les vois toujours, quel que soit leur talent de diction, se démêler malaisément.
« Je me représente à toute heure, dit Elise à Valère, ce péril étonnant qui commença de nous offrir aux regards l'un de l'autre; cette générosité surprenante qui vous fit risquer votre vie pour dérober la mienne à la fureur des ondes ; ces soins pleins de tendresse que vous fîtes éclater après m'avoir tirée de l'eau, et les hommages assidus de cet ardent
amour, que ni le temps, ni les obstacles n'ont rebuté, et qui, vous faisant négliger, et parents et patrie, arrête vos pas en ces lieux, y tient en ma faveur votre fortune déguisée, et vous a réduit pour me voir à vous revêtir de l'emploi de domestique de mon père. »
Ah ! si ce n'était pas du Molière ! comme nous nous récrierions sur cet enchevêtrement d'incises, qui rendent le morceau si difficile à détailler ! Ce défaut est bien rare chez notre grand comique. On peut dire tout ce qu'on voudra de sa langue, Fénelon l'a accusé de barbarisme ; elle est souvent rocailleuse, et parfois même peu claire. Elle est toujours scénique ; elle se découpe par tranches, qui suivent le mouvement de la pensée du personnage, et qui règlent celui de la doctrine.
Harpagon est moins un caractère bien étudié et suivi en ses développements, qu'une collection de traits d'avarice, qui ne se tiennent pas tous. Le père Grandet, de Balzac, est tout d'une pièce, lui ; nous nous rendons compte de toute sa vie, et il n'y a pas un seul des mots qu'il prononce qui détonne sur l'idée que nous nous sommes formée de son avarice. Sa maison, sa femme, sa fille, ses relations l'expliquent et l'achèvent.
Vous faites-vous, après avoir écouté les cinq actes de Molière, une image bien nette de cet avare ? Est-ce qu'il a pour vous une personnalité très distincte ? Comprenez vous que cet homme ait un si grand train de maison, sans aucun goût de recevoir ? A quoi lui servent des chevaux, puisqu'il va toujours à pied ; un cuisinier, puisqu'il ne traite jamais ; deux domestiques, une cuisinière et un intendant, quand tout montre dans la pièce qu'il vit de la façon la plus retirée et la plus étroite ? Il semble que Molière ne l'ait entouré de tous ces accessoires que pour en tirer des effets de contraste comique. Il eût fallu les justifier au moins, en don-
nant à Harpagon un état dans le monde, un rang à soutenir, en mettant son avarice aux prises avec sa condition sociale.
Tel qu'il nous est présenté, Harpagon m'est incompréhensible. Pourquoi diantre s'en va-t-il la nuit, au risque des coups de bâton qu'il attrape, voler l'avoine de ses chevaux, quand il serait si simple de faire, du même coup, l'économie des chevaux, de l'écurie et du cocher ? Pourquoi hésite-t-il à faire l'achat d'une souquenille neuve pour ses valets, quand il lui serait si facile de se passer de ces fainéants ? Si encore on avait marqué chez lui une certaine envie de paraître ; si c'était un glorieux ! mais non, personne ne sait ce qu'il est, et peut-être Molière ne le savait-il pas lui-même.
Cette incertitude est pénible. Elle ôte au caractère toute sa netteté ; il semble qu'Harpagon ne soit plus qu'une abstraction, très puissante d'aspect, mais creuse et vide, où Molière s'est plu à ramasser tous les symptômes connus de l'avarice. La comédie est faite de morceaux, dont quelques-uns sont excellents, admirables même; elle ne satisfait point l'esprit comme le Tartuffe, le Misanthrope, les Femmes savantes, le Malade imaginaire et tant d'autres.
Elle a encore cet inconvénient, qui n'est pas mince au théâtre : elle est morose et chagrine. Eetranchez-en quelques scènes, dont le comique est irrésistible, et qui sont parmi les plus fortes qu'ait jamais imaginées Molière, l'impression générale n'est point de gaîté franche. J'oserais presque dire qu'elle ne va pas sans quelque ombre d'ennui. Je me défierais de cette sensation, si elle m'était personnelle ; mais je l'ai vue partagée par bien des gens, et depuis tantôt treize années que je vois Y Avare, en moyenne trois ou quatre fois par an, il m'a semblé remarquer que le public, sans trop se l'avouer, en était comme attristé.
13 octobre 1873.