‹ La comédieChapitre 23 sur 50 · TAETUFFE » ET LE PUBLIC · texte numérisé non relu

TAETUFFE » ET LE PUBLIC

J'avais lu avec une surprise extrême, dans le feuilleton de notre confrère en critique théâtrale J-J. "Weiss des Débats, ces quelques lignes que je demande la permission de vous mettre sous les yeux :

« L'Avare est, avec le Tartuffe, le morceau de Molière le plus rude à faire passer au théâtre. Ces deux comédies laissent le spectateur triste et en disposition désagréable. N'était le parti pris d'école et presque de faction qu'on y met, on conviendrait que Tartuffe n'est amusant d'aucune manière. »

Si Weiss s'était contenté de dire que Tartuffe ne l'amuse pas, lui, Weiss, personnellement, et qu'il aime mieux voir ou le Jeu de T amour et du hasard de Marivaux ou les Trois Sultanes, ce délicieux chef-d'œuvre de Favart, ou même, dans un autre ordre d'idées, les Diamants de la couronne et le Domino noir, je me serais gardé de souffler mot, chacun étant libre de ses préférences ; et je sais assez mon "Weiss pour comprendre ce qui le chagrine dans Tartuffe,

et pour faire même dans ce dégoût si crûment exprimé la part de la boutade.

Mais Weiss affirme que Tartufe n'est amusant pour personne, qu'il ne l'est d'aucune manière, et que, n'était le parti pris d'école et même de faction, tout le monde en conviendrait.

Je puis assurer à Weiss que je ne connais personne qui en convînt; et ce n'est point du tout parti pris, c'est tout uniment que le fait sur lequel s'appuie notre confrère est tout à fait inexact.

De toutes les pièces de Molière, et j'oserais presque dire de toutes les pièces de tous les genres et de tous les, pays, Tartuffe est la seule qui amuse également tout le monde, de quelque façon et en quelque théâtre qu'elle soit jouée.

Je n'ai pas vu Tartuffe dix fois, ni vingt, je l'ai vu des centaines de fois, et partout, et sur les scènes les plus infimes, et devant les publics les plus différents. Je l'ai vu en province, je l'ai vu à Montmartre, à Saint-Cloud, dans les théâtres innommés de la banlieue ; je l'ai vu jouer devant des spectateurs qui évidemment ne le connaissaient pas, qui peut-être ignoraient jusqu'au nom de Molière, et qui écoutaient Tartuffe comme ils auraient regardé Geneviève de Brabant joué par des marionnettes ! Eh bien, je puis dire à Weiss, et je ne crains pas d'être démenti par personne, que l'effet a toujours été prodigieux ; que le second acte a toujours mis la salle en joie ; que le troisième l'a tenue en haleine; que l'admirable coup de théâtre du quatrième acte l'a toujours enlevée :

Ah ! ah ! l'homme de bien, voua m'en voulez donner?

A ce vers, un rire s'élève de tous les coins de la salle : un rire de vengeance, si vous voulez ; un rire amer, un rire violent ; peu importe ! L'émotion est poignante, et elle est

la même chez tous. Dirais- je à Weiss que cette émotion est d'autant plus vive que le public est moins lettré, et se laisse mieux, comme disait Molière lui-même, prendre par les entrailles.

Et je ne laisserai pas Weiss se retrancher sur le cinquième acte. Pour lui, la célèbre tirade de l'exempt :

Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude

est un de ces dénoûments dont parle Horace, quand il invoquait le Deus ex machina.

Mais tout public naïf en est profondément remué. J'ai toujours, pour ma part, entendu un murmure de joie et de soulagement s'élever, quand éclate le vers célèbre :

Et vous, suivez-moi tout à l'heure Dans la prison qu'on doit vous donner pour demeure.

L'effet est instantané et prodigieux.

Au reste, Weiss peut consulter sur ce point tous les comédiens de France et de Navarre, sans en excepter un seul. Tous lui diront que, de toutes les pièces présentes, passées et probablement futures, Tartuffe est la plus facile, je ne dis pas à jouer parfaitement, mais à jouer, et que l'on y est toujours assuré du succès. Les rôles portent leurs interprètes.

Une demi-douzaine d'élèves du Conservatoire se réunissent pour donner une soirée à Étampes ou à Fouilly-les- Oies : ils choisissent Tartuffe : et ils ont du succès. Des cabotins de province veulent donner une représentation solennelle : ils choisissent Tartuffe, ils le récitent en prose et ils ont du succès. Vous pouvez jouer Tartvffe dans une grange et en habit de ville, et vous aurez du succès. C'est que Tartuffe est, en même temps qu'une comédie de mœurs et une étude de caractère, un drame de situation. Je défie

qui que ce soit au monde (sauf Weiss, bien entendu, mais les gens d'un goût particulièrement délicat sont terribles) de ne pas frémir de joie et d'attente quand Orgon soulève de sa tête le tapis de la table, après la scène de Tartuffe avec Elmire. Je défie qui que ce soit au monde de ne pas sursauter au mot terrible :

C'est à vous d'en sortir, vous qui parlez en maître. La maison m'appartient...

Et je supplie mon ami Weiss de remarquer que je ne parle pas de la beauté du coup de théâtre ; je ne suis pas assez sot pour m'ingérer de faire leçon à un homme d'un si grand goût et d'une éducation si raffinée. Non, c'est une question de fait que je discute avec lui. Il prétend que le public reste insensible à ces émotions et s'en retourne ennuyé, chagrin. J'affirme le contraire, mais lui, il dit cela de chic. J'ai sur lui cet avantage que depuis vingt-cinq ans j'ai passé ma vie dans les théâtres, dans tous les théâtres, y allant chaque soir, n'ayant d'autre occupation ni d'autre plaisir ici-bas que de noter les impressions des divers publics dont je faisais partie, et de chercher, quand par hasard je ne les partageais pas, les motifs de mon isolement.

Weiss m'avouera bien que, sur une question de fait, celui-là est plus compétent qui l'a plus souvent et plus exactement observé.

Veut-il se rappeler l'année où fut proclamée la liberté des théâtres ? Peut-être ne s'en souvient-il plus ; il était, en ce temps-là, fort enfoncé dans la politique courante et ne s'ocpait guère d'art dramatique.

Eh bien ! tous les théâtres qui se piquaient un peu de littérature donnèrent à la fois le chef-d'œuvre de Molière. Ce fut une orgie de Tartuffe sur toutes les scènes de Paris. Et qu'il ne croie pas que c'était pour flatter Panimosité prover-

biale des Français contre les jésuites. Les jésuites n'étaient pas sur le tapis de l'empire à ce moment. Non, c'est que tous les directeurs avaient compris d'instinct que de toutes les grandes œuvres de Molière, Tartuffe était la plus accessible, la plus émouvante, celle qui était la mieux taillée soit en forme de mélodrame, soit en forme de vaudeville.

C'est ainsi que Tartuffe était la seule qui pût être jouée au pied levé par la troupe courante. C'est une affaire et une grosse affaire de monter les Femmes savantes, le Misanthrope, Y Avare et tant d'autres comédies du maître. Je me chargerais de prendre n'importe où, n'importe qui et de mettre Tartuffe en scène.

Tartuffe est sans doute de tous les personnages de Molière le plus malaisé à rendre d'une façon supérieure. Mais c'est aussi le plus facile à jouer de tous les rôles, car il fait toujours de l'effet, joué n'importe comment. Vous pouvez y mettre soit une passion hautaine et âpre, comme Geffroy, soit une sensualité libidineuse comme Leroux, soit une papelardise onctueuse comme Febvre ; vous pouvez même n'y mettre rien du tout comme Dupont- Vernon, il n'importe, vous ferez toujours de l'effet, parce que le rôle est à effet.

Et Elmire ! j'ai vu toutes les Elmire de la création, depuis M1Ie Mante (et c'est du plus loin qu'il me souvienne, car j'étais encore au collège en ce temps-là) jusqu'à Mu* Lloyd, qui le jouait hier, je n'en ai pas encore vu qui ne me fît rire en reculant son fauteuil au troisième acte, en s'écriant au quatrième :

Qnoi '■ voua sortez si tôt !

Faites-dire cela par qui vous voudrez, tout le monde partira de rire.

Et ce second acte ! ce malheureux second acte, qui forme comme une pièce dans la pièce, et qui s'y rattache pour-

tant par des liens si étroits. On nous le joue sans cesse au concours du Conservatoire; on n'a pu encore nous blaser sur tous les jeux de scène, si simples, si variés, si comiques !

Ah ! mon cher "Weiss, j'aurais voulu que le hasard t'eût amené hier à la Comédie-Française, et je te cherchais des yeux tandis qu'on jouait le Tartuffe.

Dieu sait si c'était mal joué ! Non, tu ne peux pas te douter toi-même, qui es un délicat et un raffiné, comme c'était mal joué, ce Tartuffe de la Comédie-Française !

Eh bien ! tel est la vis comica de ce merveilleux drame, que la salle, en dépit des artistes, était prise et suivait l'action avec un intérêt passionné.

Mais pardon ! quand je me sers du mot mal joué, il va sans dire que je compare la Comédie- Française à ellemême. Il est clair que, si, au lieu de voir cette représentation rue Richelieu, j'y eusse assisté sur une scène inférieure, je n'aurais pas tari d'éloges.

6 novembre 1883.

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