LE PIVOT DE LA PIÈCE
On s'est beaucoup extasié sur l'artifice de Molière, qui n'a présenté son principal personnage qu'au troisième acte, alors qu'il était déjà connu, accepté, excusé par le public. Mais il ne me semble pas qu'on ait donné la vraie raison de ce long retard à introduire celui qui doit être le héros du drame. C'est une raison tirée des lois nécessaires de l'art dramatique; et en l'exposant nous nous trouverons écrire un des chapitres de cette esthétique du théâtre, que nous avons commencée.
Toute l'action repose sur la confiance prodigieuse que Tartuffe a su inspirer à son hôte Orgon. Cette confiance est telle que c'est plutôt de l'entêtement, de l'infatuation, une aveugle et inexplicable infatuation. Si elle n'existait pas, et au degré inouï auquel Molière a cru la devoir pousser, il n'y aurait plus de pièce.
Tartuffe s'est en effet impatronisé dans une famille, où tout le monde le déteste. La fille de la maison l'a en horreur, et la vieille gouvernante, qui depuis trente ans a son franc parler, ne se gêne point pour dauber sur son compte, avec la langue bien affilée des soubrettes. La femme est une bonne, honnête, douce et spirituelle créature, qui n'a ni le tempérament bien impétueux, ni les passions très vives. Elle n'est pas capable de ces haines vigoureuses que donne le vice; peut-être même sent-elle pour ce gros homme, chez qui elle devine d'instinct de secrets et puissants désirs, une sorte de pitié presque attendrie ; car elle est coquette au fond, et cet amour la flatte. Mais elle est trop sensée pour ne pas voir que Tartuffe ruine son mari, brouille son ménage, met partout le désordre, qu'il est une dangereuse vipère : elle ne l'aime point, elle s'en défie.
Le frère est un philosophe, qui a d'un coup d'œil jaugé le pèlerin, et qui ne perd pas une occasion de dire à Orgon ce qu'il en pense. Le jeune fils, dont Tartuffe traverse les desseins et convoite la fortune, est profondément irrité contre lui ; il s'emporte en des colères de jeune coq, et ne parle que de lui couper les deux oreilles. Toute la famille est donc montée contre cet intrus, qu'elle a percé à jour, et qui demain, si Orgon l'en croyait, serait jeté à la porte.
Il n'a d'autre appui dans la maison que cet Orgon qui en est le chef. Il s'est emparé de son esprit ; il lui a, comme
on dit, mis des coquillea sur les yeux ; et la prévention de cet imbécile est terrible autant qu'injustifiable.
Cette prévention, c'est le pivot du drame.
Il fallait donc l'établir si fermement qu'il ne prît à aucun spectateur la tentation de la discuter ou de la révoquer en doute. Il fallait que le public tout entier comprît et acceptât cet entêtement bizarre d'Orgon, pour un homme dont la friponnerie était si visible qu'il n'en vînt pas à se dire : « Oh ! non ; ce bourgeois est aussi par trop bête ! il donne dans d'impossibles bourdes qui ne tromperaient pas le dernier des sots; je vois, moi, tous les fils blancs dont ses malices sont cousues ; ces fils sont gros comme des câbles, et, lui, l'idiot, il ne les aperçoit pas ! on n'est pas si crétin que cela ! Jamais la prévention n'a été poussée à ce degré ; c'est de la charge, de la caricature, et l'auteur se moque de nous ! »
Ces réflexions, jamais le public ne les fait. Elles sont pourtant naturelles, et des esprits très délicats les ont plus d'une fois démêlées. Elles forment le fond de cette critique indirecte que La Bruyère a hasardée du Tartuffe, en peignant son Onuphre.
A quoi se prend-il en effet dans le Tartuffe de Molière ? Un faux dévot, dit-il, ne joue pas à la ligne directe; il ne s'insinue jamais dans une famille où il y a tout à la fois une fille à pourvoir et un fils à établir ; il y a là des droits trop forts et trop inviolables, etc. N'est-ce pas comme s'il disait : Jamais l'aveuglement d'un père n'ira jusqu'à dépouiller, en faveur d'un étranger, son fils et sa fille ? Et reprenant les causes sur lesquelles s'appuie cette prévention, il montre combien elles sont peu en rapport avec l'effet obtenu. Ainsi Tartuffe parle de sa haire et de sa discipline. Eh bien ! objecte La Bruyère, il n'y a rien qui ne mettrait mieux en garde contre l'imposteur que ce langage patelin.
Il sent à plein nez son hypocrite. Comment veut-on qu'Orgon en soit dupe ? Et s'il ne l'est pas, adieu la pièce !
Vous êtes-vous jamais demandé sur quoi était fondée la confiance que, dans la vie, vous accordiez, pleine et entière, à tel ou tel individu dont vous étiez coiffé.
Tenez ! il n'y a pas longtemps, je lisais dans la Gazette des Tribunaux le procès d'un chevalier d'industrie qui avait escroqué plus de soixante mille francs à un brave commerçant de Champagne. Il lui avait fait accroire qu'il était fils d'un prince russe, qu'il attendait des traites de son père ; il avait compliqué cette histoire, assez commune, de récits d'aventures si prodigieuses, si invraisemblables, qu'à diverses reprises l'auditoire de la police correctionnelle éclata d'un franc rire et que le juge ne put s'empêcher de dire au témoin, dont la mine était assez piteuse :
— Mais, monsieur, comment avez-vous pu croire à ces contes des Mille et une Nuits ?
— Que voulez-vous, monsieur le président : j'avais confiance.
J'avais confiance ! tout est là. Mais si vous voulez pousser l'analyse plus avant, vous verrez presque toujours que la confiance repose sur des faits si petits, qu'ils sont échappés de votre mémoire. L'impression seule en est restée, d'autant plus ineffaçable, que les causes étant ainsi tombées du souvenir, elle ne peut plus être remise en discussion.
Yoici un domestique qui vous vole, vous n'en savez rien, et vous êtes entêté de sa probité; c'est de l'engouement. Je viens à vous et vous demande sur quel titre vous basez cette foi parfaite en son honnêteté. Je vous mets au défi de répondre tout de suite. Vous vous écrierez comme Orgon :
Ah! monsieur, voua seriez charmé de le connaître.
C'est un homme qui... un homme... ah !
Et vous ne sortirez pas de là. Vous ne vous rappelez aucun fait probant qui soit resté dans votre mémoire ; c'est un sentiment d'invincible confiance qui semble né de luimême, le fruit d'une génération spontanée.
J'insiste cependant, et vous finissez par vous souvenir qu'un jour il a trouvé une pièce de cinquante centimes oubliée dans votre gilet, et qu'il l'a fidèlement déposée sur la cheminée de votre chambre. Une autre fois, en frottant, il a fait jaillir une pièce de cinq francs en or qui s'était glissée entre deux feuilles du parquet, et il vous l'a rapportée en triomphe.
Et si je vous dis : « Mais voilà qui est bien peu de chose pour vous avoir inspiré tant de confiance ! Peut-être y at-il eu là un calcul de sa part ?... » Vous haussez les épaules. Ce ne sont pas seulement les dix sous rapportés qui vous ont séduit, c'est la manière dont l'action a été faite, c'est l'air de franchise, c'est le regard d'honnêteté, c'est le je ne sais quoi. Et vous ne manquez pas d'ajouter en forme de conclusion : <r Et puis, j'ai vingt faits pour un! »
Non, vous n'en avez ni cent, ni vingt, ni dix. C'est à peine si vous en avez un ou deux, fort insignifiants pour tout le monde, mais qui pour vous, grâce au tour particulier de votre esprit, ou encore à la façon dont vous étiez disposé en ce moment-là, a pris à vos yeux une importance extraordinaire et fait sur votre âme une impression qu'elle n'aurait peut-être eu sur aucun autre.
La confiance est chose personnelle et incommunicable.
C'est ce qui explique l'aveuglement presque incroyable de certains maris, que l'on soupçonne bien à tort dans le monde de complaisance ou de sottise. Eh non ! ce ne sont pas des idiots ni de malhonnêtes gens. Mais ils ne voient point ce qui crève les yeux de tous leurs amis. C'est qu'ils ont des motifs particuliers de foi, que leur a préparés leur
femme, et qui sont appropriés à leur tempérament ou à leurs préjugés. Elles excellent à cette besogne,
Lisez Y Affaire Clemenceau, de Dumas fils. Ida a eu tant d'amants, qu'elle se plaît à les réunir à la table de son mari, et que la salle à manger est pleine. Ce n'est pas un crétin que ce mari ; il est intelligent, il est artiste, très amoureux d'ailleurs et fort jaloux. Il devrait être averti de son malheur ; il devrait au moins être mis sur ses gardes par les allures fantasques et le langage excentrique de sa femme. Il ne se doute de rien ; autour de lui, le secret des nombreuses amours d'Ida s'est ébruité ; il est devenu même public; sa confiance reste inébranlée.
Sur quoi repose-t-elle? L'auteur n'a pas même pris la peine de le dire. Sur tout et sur rien.
— Sur quoi le croyez-vous? demande le commissaire à maître Jacques.
— Je le crois sur ce que je le crois, répond maître Jacques.
C'est l'explication de tous les entêtements. Je le crois sur ce que je le crois. Tous les motifs de croire étaient si petits, si familiers, si humbles, qu'ils ont disparu de la mémoire ; ils étaient si personnels en même temps, si accommodés à notre façon de penser et de voir, qu'ils ont fait sur nous une impression profonde; cette prévention est telle qu'elle bouchera désormais les yeux et les oreilles.
Je crois bien que c'est l'auteur de Y Affaire Clemenceau lui-même qui m'a conté cette histoire. Elle est un peu bien réaliste, mais si topique !
Un de ses amis, très amoureux d'une maîtresse, femme du monde et veuve, est obligé de faire un long voyage, et ; par un concours de circonstances où il est inutile d'entrer, il se trouve amené à la confier à un ami commun, qui avait été le confident de cette passion.
Quand il revient, la place est prise ; et prise, on s'en doute bien, par l'ami lui-même. Il n'y a jusqu'ici rien de bien étrange dans cette histoire. Ecoutez la suite. Le pauvre garçon était vraiment épris ; il se désespère, il se répand en plaintes et en exclamations ; il accuse la destinée et la légèreté des femmes, et va sans cesse répétant le mot si parfaitement inutile et si douloureux :
— Pourquoi ne m'aime-t-elle plus ?
— Dame ! avouez aussi, lui dit son ami le moraliste, que c'était bien imprudent à toi de la remettre aux mains à qui tu l'as donnée en garde.
— Est-ce que je pouvais me défier de lui ?
— Pourquoi pas de lui ?
— Allons donc !
— Mais pourquoi allons donc ?
Ah! pourquoi? pourquoi? L'autre n'en savait plus rien. Il ne se défiait pas de lui, parce qu'il ne s'en défiait pas. Il n'avait pas d'autre raison. Mais encore ? et à force de le tourner et de le retourner, de le presser de questions, Dumas finit par découvrir le pot aux roses.
— Eh ! que veux-tu ? mon cher, une femme qui était d'une propreté si minutieuse, si méticuleuse, que cela passe toute imagination ! et elle m'avait fait querelle, quinze jours avant mon départ, de lui amener des amis dont les ongles étaient noirs. Est-ce que je me serais jamais imaginé!...
— Peut-être se les lave-t-il à présent, observa philosophiquement Dumas.
C'était là un fait bien mince. Il avait cependant suffi pour inspirer à ce pauvre garçon une confiance sans réserve. C'est qu'il avait frappé son imagination à un endroit qui lui était particulièrement sensible. C'est qu'il s'harmonisait à merveille avec des idées préconçues qu'il s'était faites sur sa maîtresse et sur lui-même.
Transportez ce petit détail au théâtre. Il ne touchera personne. Pourquoi cela ? C'est que, pour la plupart des hommes, il n'aura point de signification. C'est que tous les spectateurs, ne sentant rien, se diront : Voilà un singulier idiot d'attacher tant d'importance à cette misère ? Ils feront d'avance la réflexion que Dumas fit après. Ils trouveront que l'auteur se moque d'eux avec ces puérilités et ces minuties.
La prévention est donc à peu près impossible à porter au théâtre, avec les causes qui la justifient et la rendent vraisemblable. Elle l'était d'autant plus dans le sujet de Tartuffe, que Molière, prenant parti contre son héros, est obligé de mettre à nu sous les yeux du public son hypocrisie, et de la lui rendre odieuse et détestable.
Il fait son homme si grossier, si brutal, si parfaitement cynique, qu'il semble qu'il ne puisse se rencontrer un seul spectateur qui, au fond, ne soit révolté de l'inexplicable entêtement d'Orgon, qui ne le trouve absurde, et contré nature aussi bien que contre bon sens ; qui ne s'écrie contre lui-même : Non ! cela n'est pas possible ! Jamais je ne me laisserais prendre à des pièges si visibles, si imprudemment tendus !
Et cependant, j'en reviens là, le gros du public n'a point de ces révoltes. Il suit docilement l'auteur qui le mène. Il ne connaît aucun de ces scrupules que les délicats, comme La Bruyère, aient mis en avant. Il voit très bien que Tartuffe ne tromperait pas, avec ses mines, le dernier des sots, et il admet néanmoins sans protestation, qu'Orgon, qui n'est pas un imbécile, que l'auteur lui présente comme un honnête homme, un homme instruit,
Qui, pour servir son prince, a montré dn courage
se laisse prendre pour dupe à ces vaines simagrées. Comment Molière en est-il arrivé là ?
S'il nous avait tout de suite introduit Tartuffe, s'il avait cherché à nous expliquer par quels artifices son hypocrite avait peu à peu établi son influence sur Orgon, il se fût à chaque instant heurté à l'incrédulité du public. Car les génuflexions de Tartuffe, car son allure mystique, car son langage mielleux, nous paraissant ce qu'elles sont en effet, de grossières affectations, nous auraient d'autant plus irrité contre la sottise d'Orgon, et mis en défiance contre l'auteur.
Il commence donc par mettre sous nos yeux le spectacle de la prévention avec les effets qu'elle traîne à sa suite, sans nous parler des causes qui la produisent.
Nous n'avons pas encore vu Tartuffe ; nous ne savons ce qu'il est, ni de quels moyens il s'est servi, et déjà nous sommes en face de l'entêtement le plus incroyable qui se soit jamais produit dans le monde. Il est inouï, bizarre, invraisemblable ; toute la famille le déclare tel, s'en désole, s'occupe d'y remédier, mais l'admet comme un fait aussi vrai qu'il est inexplicable, et nous l'admettons après elle.
Comment ne l'admettrions-nous pas ? Est-ce que ce n'est pas ainsi que les choses se passent dans la vie ? Toutes les fois qu'un homme est chaussé d'une idée, qui semble biscornue à tout le monde, ou s'est coiffé d'une personne qui le trompe, est-ce que tous ceux qui l'entourent, parents, amis, voisins, indifférents même ne causent pas librement de cette prévention ? Est-ce qu'ils ne s'en étonnent pas ? Est-ce qu'ils ne la reprochent pas à l'homme qui en est atteint ? Est-ce qu'ils ont jamais rien obtenu par ces avis charitables ? Est-ce qu'ils n'enfoncent pas plus avant dans son entêtement celui qu'ils en veulent tirer ?
Ce spectacle vous est très familier. Vous l'avez vu dix fois. Molière le porte à la scène. Au lever du rideau, toute la famille est réunie, en l'absence de son chef parti pour
un voyage. De quoi s'entretient-on ? de son déplorable engouement. Chacun en dit son avis, mais personne ne le révoque en doute.
Le maître arrive, et dès les premiers mots, cette prévention éclate avec tout son odieux et tout son ridicule. Il demande des nouvelles de la maison ; Dorine lui répond que sa femme est malade ; et lui de s'écrier : « Et Tartuffe ! * Et il répétera ce mot trois ou quatre fois, tandis que sa servante lui rit au nez.
A ne prendre la scène qu'au point de vue d'une vraisemblance étroite, peut-être est-elle poussée à la charge, bien qu'en fait de prévention aucun excès ne soit impossible. Mais comme elle marque d'un trait lumineux et profond l'entêtement d'Orgon pour Tartuffe! Après cette sortie, rien n'étonnera plus d'un homme si prodigieusement prévenu.
Orgon reste seul avec son frère ; et ce frère qui est philosophe, qui sait raisonner, s'y prend avec lui comme on fait dans le monde avec tous les gens entêtés d'un homme ou d'une idée :
— Mais, voyons, sur quoi vous êtes- vous ainsi coiffé de lui?
Et lui, il répond aussi, comme tous ceux qui sont dans son cas :
— Ah ! mon frère, vous ne le connaissez pas ! Ah ! si vous le connaissiez ! je suis tout autre depuis qu'il est chez moi ! Ah ! si vous saviez !
Et le voilà qui conte, comme des merveilles, les quelques menus faits qui lui reviennent à la mémoire : Tartuffe lui i donné de l'eau bénite à la porte ! Tartuffe lui a refusé de 'argent qu'il lui offrait ! etc.
— Et c'est là-dessus que vous vous enflammez ! s'écrie triste.
Et tout le public après lui s'écrie de même : « Et c'est là-dessus qu'il s'enflamme ! »
Oui, mais voilà qu'à présent, c'est une affaire faite. Cet entêtement d'Orgon est admis, consacré. On le suppose capable de tout ; Orgon songe à marier avec ce cuistre sa fille qui le déteste ; on s'apitoie sur cette jeune enfant ; mais on comprend la sottise affreusement tyrannique d'Orgon : on ne la discute plus. Elle est pleinement, absolument établie, quand Tartuffe entre au troisième acte.
La conduite de Tartuffe est bien abominable. Elle serait incompréhensible, ridicule même, si Molière ne nous avait, à l'avance, par deux longs actes, enfoncé dans la cervelle cette idée de l'extrême prévention d'Orgon. C'est elle qui donne à Tartuffe son audace. Le public répète avec ce maître fourbe :
C'est un homme entre nons à mener par le nez, Et je l'ai mis an point de tout voir sans rien croire.
Et voyez le parti que Molière tire de cette lente préparation. C'est au troisième acte. Tartuffe a fait sa déclaration à Elmire ; il a été entendu par Damis, et au moment où Orgon arrive, Damis lui conte l'incident, tout frais encore.
Vous savez comment Tartuffe se justifie :
Oni mon frère, je suis un méchant, un coupable... etc.
Vous connaissez la scène.
La tirade ne répond à aucun des faits allégués, elle ne les dément pas même. Il semble qu'Orgon devrait demander des renseignements plus catégoriques. Mais il s'est fait une révolution dans son âme, révolution tout intérieure, qu'il ne trahit par aucun aparté, que rien n'a pu nous faire soupçonner, et pourtant, quand il se tourne vers son fils, et qu'il lui crie tout d'un coup :
Ah ! traître, oses-tu bien, par cette fausseté Vouloir de sa vertu ternir la pureté !
Toute la salle a compris ! elle éclate de rire ! Orgon n'a pas besoin de donner d'explications ; c'est la suite naturelle de son entêtement. De même qu'il s'est laissé duper à des affectations niaises d'allures dévotes, il est encore pris cette fois à un piège si grossier que personne ne s'y tromperait.
Tout accuse Tartuffe, et la sincère indignation de Damis, et le langage embarrassé de la femme, et la contenance des trois personnages ; mais l'entêtement est le plus fort. Comme on dit dans la scène du Légataire : c'est sa léthargie ! Le public tout entier répéterait : C'est sa prévention !
Le sujet m'a entraîné, et je n'ai point parlé du personnage même de Tartuffe. Mais j'aurai occasion d'y revenir. C'est l'éternel honneur de ces chefs-d'œuvre qu'il soit toujours amusant d'en parler, qu'on y trouve toujours des sujets d'observations nouvelles, et qu'après deux siècles d'études critiques, il se rencontre encore des points que l'on se sente l'envie d'éclaircir davantage.
13 novembre 1871.