ELMIRE ET TARTUFFE
Il est d'abord évident qu'Elmire ne doit pas aimer son mari. Les femmes qui aiment leur mari répandent autour d'elles un parfum particulier dont la vertu propre est d'écarter les soupirants. Tartuffe, qui est un homme d'esprit ne s'y frotterait pas. Aussi, Molière l'a-t-il mariée, jeune encore, à un veuf déjà père de deux grands enfants. C'est un mariage de raison et de convenances.
Ce mari est riche et mène un grand train de maison. El m ire est honnête femme sans doute, mais elle est coquette. La cour et la ville affluent chez elle, qui n'est qu'une bonne bourgeoise, après tout ; elle reçoit tout ce monde et le voisinage en jase un peu. Pour elle, elle a de l'esprit, aime les beaux ajustements et fait figure parmi tout ce monde. Je n'invente rien : relisez la première scène du Tartuffe, vous y trouverez tous ces détails.
De quoi peut-on causer chez elle ? Eh ! mais de ce qui faisait le fond de toutes les conversations en ce temps-là, l'amour ! ou plutôt des propos de galanterie spirituelle et aimable, une escrime de coquetteries sans conséquences et de charmants badin âges.
A ce jeu, Elmire a dû naturellement devenir d'une certaine force. Elle est habituée à entendre tout ce qui se dit à mots couverts et à y répondre sans hausser le ton d'une voix paisible et moqueuse à la fois. Ce n'est pas la coquetterie féroce de Célimène qui s'en va chercher les amoureux, joue avec eux comme le chat avec la souris, leur déchire le cœur d'un coup de patte, et se lèche les lèvres de plaisir à voir le sang couler. C'est une coquetterie nonchalante : celle d'une honnête femme qui est bien aise de s'entendre conter des douceurs et qui est assez sûre d'elle-même pour savoir qu'elle n'en sera jamais émue et n'en souffrira point ; bonne ■ d'ailleurs et compatissante ; incapable de sourire malignement à l'expression d'un sentiment vrai, de s'amuser d'une douleur sincère.
La voilà aux prises arec Tartuffe. Elle sait fort bien, quand elle entre dans cette salle, qu'elle va recevoir une déclaration. Oui, elle le sait, car Dorine a déjà remarqué l'amour de Tartuffe, et elle en parle, comme elle fait toujours, sans se gêner. Si la soubrette a pu surprendre ce secret, à plus forte raison n'a-t-il pas dû échapper à Elmire
qui est intéressée à la chose. Et puis, est-ce qu'une femme n'est pas toujours avertie par un mystérieux pressentiment qu'elle est aimée ? Elle ne peut donc avoir ni étonnement, ni colère, ni dégoût.
Ce qui trompe là-dessus, c'est qu'à ce seul nom de Tartuffe, aujourd'hui, deux siècles d'horreur et de haine s'éveillent. On le tient d'avance pour un monstre. Mais non, Tartuffe, dans l'idée de Molière, est un homme du monde et qui peut plaire.
Sans être un damoiseau, Tartuffe est fait de aorte...
dit l'homme sage de la pièce. C'est cela, Tartuffe est fait de sorte qu'il lui est très permis, sinon de tourner la tête à une jeune fille de seize ans, qui en aime un autre, au moins de séduire une femme de trente-quatre qui n'aime pas son mari, et qu'il sait n'avoir pas d'amant en titre.
La petite guerre s'engage donc tout de suite entre eux deux, et selon le mode usité en pareille circonstance. Car on a toujours l'air de croire cette scène de séduction inouïe, invraisemblable, impossible. Point du tout ; elle se répète sans cesse dans le monde. Il est bien peu de gens à qui il ne soit arrivé de lai.-ser ainsi traîner, sans avoir l'air d'y prendre garde, une main sur le dos d'un fauteuil, observant de quel air l'avance est reçue et tout prêt à la retirer si le poisson ne mord pa" à la ligne.
Supposons qu'on vous dise à ce moment d'un ton rêche, avec un air de pudeur courroucée : Que fait là votre main ? Oh! dame, alors, il ne vous reste plus qu'à replier les voiles, à vous retirer dans les lieux communs de la conversation générale, et à prendre congé en saluant.
Or, Tartuffe continue, et ce n'est pas un imbécile. Il faut donc qu'Elmire ne lui ait pas parlé ainsi. Et, de fait, elle a
pris ce manège pour ce qu'il vaut, en femme qui en a vu bien d'autres, et qui sait tourner les choses en agréable badinage, parce qu'elle ne craint rien de son entraînement. Elle est honnête, spirituelle et froide.
Tartuffe a donc fait ces avances avec l'élégance leste d'un homme du monde en même temps qu'avec l'onction pénétrée d'un dévot, et il faut qu'Elmire le prenne sur un ton de joli badinage, sans émotion, en femme qui sait bien où l'on veut en venir, mais qui sait aussi qu'elle arrêtera les choses d'un mot quand il lui plaira.
Aussi, Tartuffe quand il voit la main repoussée du genou, la porte-t-il toujours indifféremment en apparence à l'épaule, si bien que l'autre s'écarte un peu :
Ah ! de grâce, laissez, je suis fort chatouilleuse.
Voilà le ton, c'est la coquette de bonne compagnie et spirituelle, qui est très habile à cette sorte d'escrime, et qui s'en amuse toujours un peu, alors même qu'elle s'en scandalise. Relisez la scène, vous verrez qu'avec infiniment de grâce et d'à-propos, elle arrête et détourne à chaque instant la déclaration qu'elle voit poindre sur les lèvres de Tartuffe, se plaisant ainsi à rompre les chiens ; et qu'enfin le voyant sans cesse y revenir, elle le laisse aller.
— Voyons comme il s'en tirera, semble-t-elle dire.
Et voulez-vous que j'aille jusqu'au bout de ma pensée? Eh bien ! je ne serais pas étonné qu'au fond, il n'y eût pas chez elle, à côté de cette curiosité de femme, je ne sais quelle compassion pour des souffrances qu'elle ne peut ni ne veut calmer. Savez-vous qu'il est bien éloquent, ce Tartuffe ! car Molière, — et c'est là un trait de génie, — n'a pas voulu que l'amour de Tartuffe fût ridicule. Rien ne lui était plus facile que de lui mettre dans la bouche des façons de parler qui prêtassent à rire et en fissent un pitre de galanterie.
Tartuffe est sérieux; il aime, il désire tout au moins, et tandis qu'il parle, Elmire entend distinctement pétiller dans les veines de ce gros homme horriblement sanguin le feu de ses désirs inassouvis. Elle en a pitié ; elle est indulgente pour ces maux dont elle est l'unique cause, et peutêtre se dit-elle tout bas, non sans un certain plaisir d'amour-propre satisfait, le mot de son mari, le pauvre homme !
C'est ce qui explique qu'elle le laisse aller jusqu'au bout et que lui, il puisse si longtemps pousser sa pointe , et quand il a fini, c'est sans aigreur, sans colère, sans orgueil de pudeur offensée, mais avec une malice presque souriante qu'elle lui dit :
— Ne craignez-vous point que je redise l'affaire à mon époux ?
A cette, phrase, un héros de Dumas fils répond en semblable occasion : « Est-ce qu'une femme d'esprit parle jamais de ces choses-là à un mari ? » C'est ce que pense Tartuffe, et sa réponse montre bien qu'il a vu clair dans le jeu des sentiments par lesquels a passé Elmire durant cet entretien :
Je sais que vous avez trop de bénignité, etc..
Faites d'Elmire une prude offensée, sa complaisance pour Tartuffe est absurde, son silence ambigu quand il est accusé par Damis devant Orgon est encore plus inexplicable. Si elle garde cette réserve, qui était nécessaire pour que la pièce eût lieu, c'est que Molière l'a revêtue d'un autre caractère que celui qui lui est donné par la plupart des comédiennes.
Il faut bien que, par intervalles, elles reviennent à la vérité. Car l'auteur l'a marquée en traits si expressifs qu'on ne saurait y échapper. Rappelez-vous la scène où Elmire
promet de confondre Tartuffe en lui faisant poser le masque : — Faites-le-moi descendre, dit-elle à Dorme. Eb comme Dorine lui représente que Tartuffe est rusé, et qu'il sera peut-être malaisé à surprendre : — Non, répondelle.
Non. on est aisément dupé par ce qu'on aime, Et l'amour-propre engage à se tromper soi-même. Faites-le-moi descendre.
Il n'est pas une actrice qui n'accentue ce second : Faitesle-moi descendre, de manière à lui faire dire : «. Yous allez voir! j'en ai roulé bien d'autres! lui aussi il y passera! il n'est pas de force! » Mme Arnould-Plessy, jette la phrase avec un ton de sécurité triomphante qui est vraiment admirable. On ne craint plus rien de la scène qui va suivre. On sait trop bien dès lors que Tartuffe arrivera comme un mouton qui entre à l'abattoir pour y être égorgé.
Mais n'est-ce pas là le mot de la coquette ? Elle a déjà jouté avec Tartuffe ; elle le connaît à fond, elle est certaine qu'il sera incapable de lui résister. Une honnête petite bourgeoise, bien craintive, bien prude, et s'effarouchant d'une main posée sur le genou, ne parlerait pas ainsi ; elle ne s'exposerait même pas aux hasards d'une aussi scabreuse aventure.
Il faut, pour que cette terrible scène soit possible, la femme que Molière a peinte, honnête par défaut de tempérament, coquette d'une coquetterie nonchalante et spirituelle, avec une bonté indifférente qui se répand sur tout le monde ; n'aimant point son mari, dont elle dit avec un imperceptible haussement d'épaules : « quel homme !» et peu capable d'en aimer un autre, mais se plaisant à jouer avec l'amour.
Aussi, ne suis-je pas d'avis que, dans la dernière scène où
Tartuffe va si loin, elle marque trop d'indignation et de dégoût. Non, un peu plus de sérieux, soit : car la situation est grave. Mais ce qu'elle sent surtout, la spirituelle coquette, c'est l'impatience d'avoir un mari si bête ; efe la preuve, c'est qu'après cette effroyable algarade, son premier mot est de raillerie :
— Quoi! vous sortez sitôt!... Rentrez sous le tapis... il n'est pas encore temps...
Si elle était vraiment indignée, furieuse, blessée dans ses plus délicates pudeurs, elle parlerait d'autre style. Elle reste jusqu'au bout la femme que nous avons vue au premier acte, et telle qu'il fallait qu'elle fût pour traverser impunément des situations aussi dangereuses.
29 janvier 1872.
Elmire est devenue, grâce aux exégèses des critiques, presque aussi difficile à interpréter que Tartuffe. Tenez! voulez-vous un exemple (entre cent) des incertitudes où nage une malheureuse actrice qui étudie ce rôle aujourd'hui?
Vous avez tous présente à l'esprit la seconde scène du troisième acte où Tartuffe se voit pour la première fois seul à seul avec elle. M. Régnier croit et affirme que, si Elmire a demandé cette entrevue à Tartuffe, c'est qu'elle le sait amoureux d'elle, qu'elle compte l'engager dans une démarche compromettante, à la suite de laquelle il lui sera permis de dicter ses conditions.
Moi, j'estime plutôt (et précisément j'ai vu ce point traité avec de longs et curieux développements par Dupont- Vernon, dans la revue de mon ami Emile Mas : la Vie théâtrale) j'estime donc qu' Elmire a tout simplement l'intention d'obtenir de Tartuffe qu'il renonce à Marianne et presse, sans
nulle chicane, le mariage de sa belle-fille avec Valère. Elle n'est pas assurément sans s'être aperçue que Tartuffe avait douceur de cœur pour elle. Mais elle n'est point assez perfide pour tabler là-dessus, ou tout au moins elle ne compte sur cette tendresse du pèlerin que pour rendre plus aisée sa négociation avec lui.
Eh bien ! Ne vous y trompez pas. Selon que l'on adopte l'une ou l'autre de ces deux interprétations, la scène prend une physionomie toute différente, et elle doit être jouée d'autre façon. Mme Plessy avait adopté la mienne, qui était celle de bien d'autres avant moi. Car je ne me donne pas les gants d'avoir rien inventé.
El mire (en cette façon de comprendre la scène) n'est préoccupée que d'un souci : c'est d'exposer sa demande à Tartuffe. Elle l'interrompt à tous coups, pour le rappeler à l'objet de la conversation. Il lui fait des compliments sur le rétablissement de sa santé ; elle coupe court à toutes ces simagrées :
J'ai voulu vous parler en secret d'une affaire...
Tartuffe revient par un détour à son idée. Elle l'arrête tout net :
Pour moi ce que je veux, c'est un mot d'entretien, Où tout votre cœur s'ouvre et ne me cache rien.
Et Tartuffe repart sur ce mot : il tâte l'étoffe moelleuse de la robe d'Elmire, il s'extasie sur sa dentelle, qui est, ditil, merveilleuse. — Il est vrai, répond- elle.
Mais parlons un peu de notre affaire.
Elle le détourne encore, mais il est emballé ; il n'y a plus moyen de se mettre en travers ; elle l'écoute dire et, quand il a fini :
La déclaration (lui dit-elle) est tout à fait galante.
Et Mme Plessy mettait dans ce mot, la dé-cla-ra-tion, dont elle élargissait toutes les syllabes outre mesure, un sens énorme; elle semblait lui dire : « Vous savez! c'est une belle et bonne déclaration, une déclaration en due forme. Je ne devais pas m'y attendre ; j'ai fait tout ce que j'ai pu pour l'empêcher ; mais à présent, elle est faite, vous m'avez donné barre sur vous ; trouvez bon que j'en profite. Voici mes conditions... »
L'interprétation de la scène sera naturellement différente si El mire a tendu un piège, où elle pousse lentement Tartuffe, où il finit par s'enferrer.
6 juillet 1896.