ORGON
Tout le monde se rappelle ce passage où Orgon parle de Tartuffe à son frère :
Mon frère vous seriez charmé de le connaître,
Et vos ravissements ne prendraient point de fin.
C'est an homme qui... ah !... un homme... un homme... enfin...
Qui suit hien ses leçons goûte une paix profonde,
Et comme du fumier regarde tout le monde.
Voici comment on dit ce morceau au Théâtre-Français. Quand l'acteur arrive au fameux vers : « C'est un homme qui... », il semble chercher une épithète assez forte pour caractériser un dévot aussi admirable ; il ne peut venir à bout d'en trouver ; il répète deux fois « un homme... un homme... » avec le ton d'une admiration passionnée qui n'a point de mots pour s'exprimer dignement ; puis, prenant son parti et changeant soudain de voix, comme si le mot homme résumait
toutes les qualités qu'il veut faire entendre : un homme, enfin, ajoute-t-il, c'est-à-dire : un vrai homme, là, ce qiCon appelle un homme ; pas un bout d'homme, un avorton d'homme, mais un homme véritable, un Homme enfin! Et il reprend alors, comme si un nouvel ordre d'idées commençait :
Qui suit bien ses leçons goûte une paix profonde, etc.
La première fois que j'entendis le passage ainsi interprété, je fus bien surpris, et crus que l'acteur s'était trompé. Mais point ; je me convainquis bientôt que tous disaient de même : M. Provost, M. Barré, M. Talbot, M. Saint-Léon. Je m'informai près des comédiens. M. Eégnier m'assura que ce sens était de tradition, et que pour lui il n'avait jamais songé à un autre. Mlle Augustine Brohan me confirma que jamais elle n'avait entendu dire ces vers autrement et qu'elle-même les comprenait ainsi.
J'avais fini par me rendre, vaincu, non convaincu. Mais il paraît qu'il y a huit jours un feuilletoniste, M. Fournier, je crois, a renouvelé la querelle au foyer de la Comédie.
Plus j'examine le vers de Molière, moins je me figure qu'il lui ait donné le sens qu'on lui prête. Orgon cherche une phrase assez forte pour exprimer son enthousiasme ; il va toujours : c'est un homme... un homme... un homme, enfin... Cet enfin tient la place d'un mot qu'il a sur le bout de la langue, mais qu'il ne rencontre point ; il désespère de le trouver, et changeant brusquement l'ordre de sa phrase :
Qui suit bien ses leçons goûte une paix profonde.
C'est comme si je disais, voulant parler d'un canapé bien commode, rembourré de coussins, et où il soit facile de s'allonger : « C'est un canapé qui... ah!... un canapé... un canapé... enfin une femme qui s'y assied est une femme endormie. »
Ou encore, pour louer une bouteille de vin excellent : « C'est un bordeaux qui... un bordeaux... ah! un bordeaux... enfin... une bouteille entamée est une bouteille finie. »
C'est comme s'il y avait : « La bouteille est telle qu'étant entamée, on ne peut s'empêcher de la finir. » Eh bien ! de même, Tartuffe est un homme tel que : « Qui suit bien ses leçons goûte une paix profonde. »
Remarquez que si vous n'adoptez pas cette interprétation, la phrase étant terminée au mot enfin, les vers qu'ajoute Orgon n'ont plus leur raison d'être. Us sont là en l'air, pour ainsi dire, et frappent à vide.
Je sais bien pourquoi les comédiens tiennent à cette façon de rendre le passage : c'est qu'elle prête à un effet. L'acteur dit les trois premières fois les mots un homme, avec une voix de tête, et montant toujours par une sorte de gamme ascendante ; puis, tout d'un coup, il l'interrompt par un retour imprévu et dit de son ton le plus grave : un homme, enfin. Ces changements soudains sont toujours comiques; sans compter que le public, sachant qu'Orgon destine sa fille à Tartuffe, voit dans cette manière de comprendre le mot : un homme, un arrière-sens équivoque qui excite le rire. Mais ce rire est grossier et de mauvais aloi ; je persiste à croire que Molière n'en est pas coupable.
Je soumets la question à mes collègues de l'Université. S'il s'en trouvait un parmi eux qui eût sur ce point des renseignements particuliers ou des lumières nouvelles, je lui serais fort obligé de m'écrire. L'équilibre de l'Europe n'y est point intéressé, je le sais bien ; mais j'avoue qu'un vers de Molière m'occupe infiniment plus que les affaires du Mexique, où je ne comprends rien, non plus que la Chambre.
30 juin 1862.