‹ La comédieChapitre 27 sur 50 · LE RÔLE ET L'AGE DE DORINE · texte numérisé non relu

LE RÔLE ET L'AGE DE DORINE

Au deuxième acte de Tartuffe, Dorine, malgré les défenses du père, souffre que Lucile ait une entrevue avec Valère, son amoureux ; elle préside à cette entrevue ; elle regarde les amants se quereller, elle les réconcilie et rit de leur mine déconfite. Savez -vous bien que, si la scène est jouée par une soubrette accorte et délurée, elle devient tout à fait inconvenante ? Vous n'avez plus sous les yeux que deux polissons, se cachant de leur père, pour faire l'amour, sous les yeux et avec la complicité de la petite bonne, qu'ils ont mise dans leur intérêt.

Tout change si Dorine est une mère. Elle a tenu tête à Orgon, qui est infatué de son Tartuffe. Elle a eu souvent raison des résistances de son maître qu'elle connaît bien, et qu'elle ne craint guère. Elle en aura raison encore cette fois, car elle a pour elle le bon sens et la vérité. Elle ne craint donc pas, quand le chef de la famille a tourné le dos, de laisser sa fille causer avec l'homme qu'elle a choisi, qu'elle aime, qu'elle épousera un jour, parce qu'elle, Dorine, la vieille nourrice, se l'est mis en tête. Elle suit d'un œil maternel les" ébats de ces deux jeunes amoureux qui se fâchent et qu'elle raccommode. Tous ces jeux d'amour sont des plus honnêtes, puisqu'elle est là, et qu'ils doivent, c'est elle qui en donne sa parole, aboutir au mariage.

Sentez-vous, à présent, quelle autorité doit avoir le personnage ? Autorité d'âge, autorité d'aspect, de voix et de jeu.

28 septembre 1886.

L'étude que j'ai faite, dans mon dernier feuilleton, du rôle de Dorine m'a valu la lettre suivante, qui m'a paru très intéressante. Elle est de Coquelin, et je me ferais scrupule d'y changer un mot :

Mon cher Sarcey,

Vous dites beaucoup de bonnes choses sur Dorine. Mais pourquoi la vieillir, de grâce ? Dorine, vieille nourrice ! Où diable voyez-vous d'abord qu'elle ait nourri qui que ce soit ? Elle est une fille suivante, dit Mme Pernelle, et je n'ai pas besoin de vous renvoyer à la suivante de Corneille pour que vous vous rappeliez que le mot veut dire : demoiselle ou dame de compagnie, et parfois même de qualité.

Dorine n'est donc pas très inférieure à ses maîtres. Elle a de l'éducation. Elle représente dans la maison la tradition de la première femme d'Orgon ; voilà d'où vient son autorité, son franc-parler, bien plus que de son âge.

Si elle était une vieille nourrice, est-ce qu'elle oserait montrer ce que Tartuffe la prie de voiler ? Est-ce qu'il aurait à craindre que cela lui donnât de coupables pensées ? Est-ce qu'elle porterait des rubans et du rouge? Est-ce qu'elle mettrait des mouches? Elle a trente-cinq ans au plus, et paraît moins.

Vieille, cette Dorine plus verdissante encore que la Suzanne de Beaumarchais ! Rappelez- vous ce qu'en dit Sainte-Beuve ; elle est ce qu'il appelle le gros de la muse de Molière ,• sa verve drue et plantureuse, sa folle du logis.

Ah ! ne confondons pas la muse de Molière avec sa servante Laforêt qui était vieille, et il la consultait. Mais Dorine l'inspirait. Elle non, elle n'est pas vieille. Elle ne le sera jamais.

Tout cela, bien entendu, sans aucune question de personnalité. Recevez, mon cher Sarcey, les meilleurs sentiments de votre bien dévoué,

OOQUELIIT.

Nous sommes, mon cher Coquelin, beaucoup moins loin l'un de l'autre que vous ne paraissez le croire. Moi aussi, je ne donne pas plus de trente-cinq ans à Toinette. J'a-

vais pris soin de le déclarer en propres termes quand j'avais dit que Toinette était depuis quinze ans à la maison.

Elle y était entrée à vingt; elle a donc trente-cinq ans, quarante au plus, si on admet vingt ans de service. A quarante ans, une plantureuse fille a encore de belles épaules à cacher.

Elle n'a point nourri les enfants ; mais, comme me le disait un de vos camarades du comité, dans une langue d'une familiarité pittoresque, « elles les a mouchés et torchés » ; elle a remplacé près d'eux la mère absente. J'ai eu tort de me servir de ces mo ts : vieille nourrice ! Vous me pardonnerez quand je vous aurai dit que je vis dans une maison où l'enfant dit tous les jours : Ma bonne vieille nounou, à une fille qui n'a que treute ans. L'expression était impropre, je le reconnais, et je la retire.

Mais je ne saurais vous passer que Dorine soit une dame de compagnie, d'une éducation à peu près égale à celle de ses maîtres. Elle a l'esprit plus droit qu'Orgon; cela est possible, cela est même certain. Mais elle n'est après tout qu'une servante, et quand elle va trop loin, lorsque avec tout son bon sens, elle se laisse au cinquième acte emporter à une plaisanterie inconvenante, Orgon la remet fort bien, et d'un mot très rude, à sa place :

Taisez- vous, c'est le mot qu'il faut toujours vous dire !

Est-ce de ce ton que l'on parle aune dame de compagnie ? Décrassez Martine, mettez-la en condition chez Orgon ; qu'elle y apprenne le français, en écoutant ce qui se dira autour d'elle; qu'elle prenne peu à peu, grâce à la confiance qu'elle inspirera, de l'empire dans la maison ; celle qui disait si plaisamment :

La poule ne doit point chanter devant le coq,

dira avec la même verve de bon sens, mais avec plus de correction et de tenue :

Ceux de qui la conduite offre le plus à rire Sont toujours sur autrui les premiers à médire.

Toutes deux sont de la même famille. Dorine, c'eBt Martine éduquée et devenue maîtresse femme.

Et maintenant, mon cher Coquelin, il ne me reste plus qu'à vous remercier de votre charmante lettre. Si vos camarades pouvaient se mettre dans la tête que ces discussions courtoises intéressent cent fois plus le public que les récriminations aigres et même les railleries spirituelles !

5 octobre 1885.

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