M. DE POURCEAUGNAC
M. de Pourceaugnac a énormément amusé le public de la matinée, qui était plus spécialement composé de collégiens amenés là par leur famille. Il a beaucoup fait rire encore le soir messieurs les abonnés du mardi. C'était la coutume autrefois que M. de Pourceaugnac, poursuivi par les matassins, après s'être sauvé éperdu sur la scène, passât dans la salle et en fît le tour, traînant à sa suite la longue file des seringues toujours en joue... Ce jeu de scène avait été depuis longtemps supprimé. La raison en est simple. L'allée par où aurait dû passer l'acteur et à sa suite la bande des comparses, était encombrée de tabourets où les habitués de la maison prenaient place.
Il n'y avait pas en ce temps-là de strapontins se relevant d'eux-mêmes, mais l'ouvreuse avait je ne sais où des douzaines de tabourets, qu'elle échelonnait de la scène à la porte de sortie, dans le chemin de ronde de l'orchestre, les pressant les uns derrière les autres, et je me vois encore au rideau tombé, tenant mon tabouret à bout de bras pour laisser passer les spectateurs régulièrement assis dans leurs fauteuils. L'encombrement était parfois des plus gênants; personne ne s'en plaignait ; l'accoutumance nous rend tout familier et commode.
Et si le feu avait pris ? Jamais cette idée n'était venue à
personne. Le feu ne prenait pas, et voilà tout. Et le fait est qu'il n'a jamais tant pris dans les théâtres que depuis qu'on a multiplié les précautions. Je n'ai, pour ma part, depuis si longtemps que je fréquente la Comédie-Française, jamais entendu parler d'une alerte.
Aujourd'hui, il n'y a plus de tabourets, ce qui n'est pas un mal ; il n'y a plus même de strapontins se relevant tous seuls, ce qui est une sottise, car ils ne gênaient aucunement la circulation ; ils rendaient service aux amateurs, les soirs de grande presse, et accroissaient d'autant la recette quand le théâtre tenait un énorme succès. Mais on y reviendra tout doucement.
Enfin, pour le moment il n'y en a point ; c'est ce qui a permis à M. Jules Claretie de rétablir la course folle de M. de Pourceaugnac autour de l'orchestre ; ce sont divertissements du Mardi-Gras. La pièce a beaucoup amusé. Ce n'est pourtant pas une des meilleures de Molière; mais, comme il a mis partout sa marque, jusqu'en ses moindres œuvres, il se trouve dans M. de Pourceaugnac une scène de haute comédie, une scène que l'on cite toujours et dont ou s'est encore, en ces dernières années, armé plus d'une fois comme d'un argument sans réplique, dans la discussion de la loi sur les aliénés. C'est celle où les deux médecins raisonnent gravement sur le cas de M. de Pourceaugnac, qu'on leur a livré comme un fou à guérir. Le malheureux Limousin a beau protester et se démener ; chaque geste, chaque cri qui lui échappe est noté par les docteurs- jurés comme un symptôme d'aliénation mentale. La scène est très comique, mais de ce comique profond et triste, qui pousse à la réflexion plus encore qu'au rire.
Dans tout le reste, M. de Pourceaugnac n'est qu'une farce de carnaval, d'une grasse et plantureuse gaieté. Les tours qu'on jone à ce pauvre homme nous paraissent bien
grossiers et quelque peu abominables. Nous avons la fumisterie plus spirituelle et plus délicate. Mais c'étaient les mœurs du temps. Nous voyons par Saint-Simon que la cour la plus polie de l'univers s'amusait de cette façon aux dépens de je ne sais quelle dame qu'on avait prise en grippe. On lui versait un purgatif dans le bouillon qu'on lui offrait, et on riait à se tordre de ses contorsions, quand elle souffrait d'une colique qu'il fallait dissimuler devant le roi. On lui plaçait des pétards sur la chaise où elle allait s'asseoir, et les gentilshommes, qui étaient une fleur de courtoisie, s'esclaffaient à la voir sauter en l'air. Les derniers rustres, aujourd'hui, ne se divertissent pas autrement au fond des campagnes les plus arriérées.
Coquelin cadet est un des plus amusants Pourceaugnac que j'aie vus. Il s'abandonne librement à sa verve de bouffonnerie et il est d'une joyeuseté irrésistible. Il a, dans cette pièce qu'il faut brûler, comme si l'on était au Palais-Royal, un entrain de tous les diables. Féraudy n'a qu'une scène, celle où l'apothicaire offre ses services à Eraste. Il l'a bégayée avec un art exquis. Et comme elle est jolie, cette scène ! Je disais tout à l'heure qu'il n'y en avait qu'une dans l'ouvrage où se retrouvât la main de Molière. J'avais tort, en vérité : que d'autres dans Pourceaugnac où l'auteur, sans rencontrer ce comique profond qui fait penser, abonde en saillies plaisantes, et se joue en imaginations légères ! Y a-t-il rien de plus fantaisiste qu'Eraste courant embrasser Pourceaugnac et lui demandant des nouvelles de toute la parenté qu'il ne connaît pas ? Et cet apothicaire que joue Féraudy ! cet apothicaire si parfaitement convaincu de l'efficacité des remèdes de sa médecine, quel type d'aveuglement et de bêtise ! Quels éclats de rire Féraudy a excités quand il a dit d'un air persuadé : « Voilà trois de mes enfants dont il m'a fait l'honneur de conduire la maladie, qui
sont morts en moins de quatre jours, et qui, entre les mains d'un autre, auraient langui plus de trois mois ! »
Et comme Éraste lui répond, d'un ton d'ironie cachée, qu'il fait bon avoir des amis comme cela :
— Sans doute, reprend-il. Il ne me reste plus que deux enfants, dont il prend soin comme des siens; il les traite et les gouverne à sa fantaisie, sans que je me mêle de rien, et, le plus souvent, quand je reviens de la ville, je suis tout étonné que je les trouve saignés et purgés par son ordre.
C'est tout à fait le genre de plaisanterie que nous aimons aujourd'hui, l'outrance dans le grotesque, qui est le fond de toutes les scies d'atelier à la mode. La supériorité de Molière, c'est que, sous ces imaginations fantasques, il y a un fond de vérité : que de gens ont la cervelle ainsi faite qu'ils sacrifient à un préjugé même ce qu'ils ont de plus cher !
Deux médecins grotesques ont été rendus de la façon la plus drôle par Henry Samary et Gravollet. Il y a dans la pièce deux avocats chantants, l'un qui traîne sur les mots et répète avec emphase, en détachant chaque syllabe : « La polygamie est un cas pendable. » L'autre, remuant, sautillant, et bredouillant d'une voix rapide : c La polygamie... la polygamie... est un cas pendable. » Ce dernier a été représenté par Clerh qui nous a fait rire aux larmes. Quand Pourceaugnac, agacé de le voir toujours frétiller, s'est jeté sur lui à bras-le-corps pour l'arrêter un instant, toute la salle a éclaté, et à peine Pourceaugnac l'a-t-il lâché, que l'avocat reprend avec plus de vivacité encore, et son mouvement et sa chanson.
On sait que, dans M. de Pourceaugnac, Molière a lancé aux trousses du pauvre diable, mystifié et bafoué de cent façons, deux femmes qui assurent avoir été épousées par lui : l'une parle le languedocien et l'autre le patois de Pi-
cardie. C'était jadis MUe Àugustine Brohan qui, de sa voix chaude et joyeuse, débitait le couplet de la Languedocienne. Quels rires dans la salle, bien que l'on ne comprit pas grand'chose à ce qu'elle disait ! L'artifice, pour l'actrice, consiste à lancer d'une voix rapide, et pour ainsi dire d'un seul bloc, avec un mouvement endiablé, toute la tirade, en détachant sans avoir l'air d'y prendre garde, les mots qui se rapprochent du. français et qui expliquent le reste. Le public, au théâtre, n'a pas tant besoin de comprendre que l'on croit bien ; il se laisse aisément emporter au mouvement de la phrase, surtout quand il est rapide, et il se contente du sens général qu'elle lui apporte. C'est ainsi que Coquelin déblayait (c'est le terme d'argot) d'une voix puissante et gaie le récit de chasse des Fâcheux ou celui de la prise de bec des deux vieilles au dernier acte de Y Étourdi. Le public entendait vaguement qu'il s'agissait d'une bataille ; mais il se laissait gagner à l'animation de l'artiste; il se figurait tous les épisodes de ce combat sur quelques mots qui éclataient çà et là à son oreille, à travers ce tourbillon de récit, et il riait plus encore de ce qu'il imaginait lui-même que de ce que lui peignait le poète.
20 février 1888.