LES DEUX CARACTÈRES DE LA PIÈCE
La Comédie-Française a, comme on sait, célébré par une eprésentation de gala l'anniversaire de la deux-centième année de sa fondation.
On nous a donné les trois premiers actes du Bourgeois gentilhomme, c'est-à-dire tout ce qu'il y a d'important dans la comédie, car le reste, sauf deux ou trois scènes, n'est plus guère qu'un ballet que l'on nous servira jeudi prochain et dont les reporters nous décrivent les somptuosités par avance.
Mais, avant d'entrer en matière, je supplierai instamment mes lecteurs de ne point voir, dans les observations qui vont suivre, une critique de ce qu'a fait M. Perrin en cette circonstance. Je trouve fort bon que, dans une occasion pareille, il soit allé chercher une pièce de Molière d'un genre particulier et qu'il l'ait restituée dans son intégrité primitive avec tout le cortège de divertissements dont elle était accompagnée le jour où elle fit sa première apparition devant la cour du grand roi.
Cette fantaisie archéologique avait son excuse et son explication dans la solennité de ce centenaire. Elle a dû
coûter fort cher à la Comédie, et il faut lui savoir gré d'avoir, à si grands frais, présenté aux amateurs parisiens un spectacle inaccoutumé et fertile en enseignements de toutes sortes. Je commence donc par remercier, et de tou; mon cœur, M. Perrin du mal qu'il s'est donné, du gom exquis avec lequel il a opéré cette restitution, de la dépens? royale à laquelle s'est résignée la Comédie-Française.
Voilà qui est fait, n'est-ce pas ? et sincèrement fait, je voie le jure. Mais, à présent, me sera-t-il permis de prendre texte de cet exemple offert par le hasard d'une circonstance uniqœ pour montrer combien sont justes nos théories sur l'art dramatique ?
Je me souviens que c'était un des thèmes favoris de il conversation de Théophile Gautier de regretter que l'on ni reprît pas certaines pièces de Molière avec tous les ac cessoires qui en avaient, jadis, relevé la saveur.
Il aimait à prendre pour exemple, précisément, le Bourgeois gentilhomme et aussi le Malade imaginaire. Il lui déplaisait qu'on jouât cette dernière pièce en supprimant les ballets qui, du temps de Molière, y furent intercalés ; il regrettait surtout cette amusante scène où Polichinelle reçoit des chiquenaudes, puis des coups de bâton. Il prétendait que l'œuvre de Molière était mutilée et perdait toute sa signification, si l'on en retranchait tous ces agréments.
Et moi, je lui soutenais que la postérité a parfaitement le droit de choisir parmi les ouvrages des maîtres. Elle garde dans leur intégrité les chefs-d'œuvre, les œuvres maîtresses ; s'il s'y trouve quelques parties faibles, elle les conserve néanmoins, par respect pour la beauté souveraine de l'ensemble. Mais, à côté de ces ouvrages, absolument supérieurs, il s'en trouve d'autres, de moindre envergure où éclatent néanmoins, à travers beaucoup de défectuosités, quelques traits de génie. La postérité ne les laisse point tomber tout
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entiers par déférence pour le maître, par admiration pour le petit nombre de beautés répandues dans l'ouvrage. Elle en sauve les quelques scènes qui sont admirables ; le reste ne compte pas. Le reste, c'est affaire d'archéologues; le grand public n'a plus rien à y voir.
Et pour prendre un exemple :
Le Bourgeois gentilhomme est, j'en conviens, une comédieballet d'un genre original que Molière a créé en se jouant. Les scènes de comédie n'étaient imaginées que pour amener des motifs de chœur ou de danse, et retirer de l'oeuvre les chants et les ballets, c'était en enlever le principal, la raison d'être.
Oui, mais il est arrivé que, parmi ces scènes de comédie, quelques-unes étaient de premier ordre, que Molière les avait marquées de sa main puissante, qu'elles étaient faites pour traverser les siècles, pour charmer toutes les générations. Rien, au contraire, de plus transitoire que la musique de ce ballet, et le ballet lui-même. En ce genre, les œuvres supérieures elles-mêmes finissent par se démoder ; à plus forte raison, les ouvrages médiocres deviennent-ils assez vite insupportables.
La postérité n'avait pas tardé à faire le départ de ce qui était à conserver. Elle avait laissé tomber dans l'oubli chants et danses, n'en gardant que juste ce qu'il fallait, pour rappeler aux amateurs le souvenir de l'œuvre primitive ; et des scènes de comédie, elle avait composé un ouvrage, imparfait sans doute, puisqu'il était impossible de n'y pas sentir des trous nombreux, mais amusant, mais digne d'être revu par le public.
En art, il n'y a que l'excellent qui compte. Molière en voudrait, j'en suis sûr, à ceux qui, par une superstition idolâtrique, prétendraient rendre à ses moindres œuvres leur physionomie d'autrefois, et jouer, par exemple, le Dépit
amoureux en cinq actes ou le Malade imaginaire, qui est déjà fort long sous sa forme nouvelle, avec tous les divertissements dont il était accompagné jadis.
Telle était la thèse que j'exposais, et j'ajoutais que le Bourgeois gentilhomme en particulier, si on s'avisait jamais de le restituer en sa forme primitive, serait d'un ennui mortel ; et que d'une comédie fort gaie, on ferait un ouvrage d'ordre composite, un monstre très fatigant à voir.
M'étais-je donc trompé?
Il est, certes, difficile de voir un plus beau spectacle que celui qu'a tiré M. Perrin des fouilles profondes exécutées par les archivistes dans la poudre des vieux documents; voilà le costumes du temps, voilà la musique de Lulli; voilà les ballets tels qu'on a pu, à défaut d'indications précises, les restituer d'après les airs qui y furent adaptés ; voilà tout l'extérieur du spectacle dont on a joui sous Louis XIV ; tout cela est exquis, charmant, délicieux, admirable, étonnant, prodigieux; entassez, tant qu'il vous plaira, toutes leB épithètes de Mme de Sévigné. Mais il n'y a pas à dire : on avalait sa langue. Jamais on ne s'est ennuyé à plus de frais.
Que voulez-vous ? Cette musique de Lulli, c'est peutêtre fort curieux pour un mélomane du temps passé, pour M. Weckerlin : mais nous, nous avons beau faire pour nous y plaire; c'est de la musique d'enterrement. Tous ces ballets nous semblent ralentir et interrompre l'action. Le premier acte nous paraît d'une longueur interminable. Un soupir de soulagement s'est exhalé discrètement de toutes les poitrines quand le rideau est tombé. On n'en pouvait plus. Que sera-ce quand nous aurons le grand ballet, qui forme ce qu'on appelle la cérémonie turque. Je sais bien que l'on ne peut guère s'en dispenser dans
une représentation du Bourgeois gentilhomme. Mais, au moins, l'écoutait-on jadis du mieux que l'on pouvait, car elle est assommante. On assure que nous allons la voir se dérouler tout du long avec force nouveaux costumes et mélodies du temps.
J'aurais préféré que l'on portât son attention sur la façon dont l'œuvre, je veux dire la partie de comédie, celle qui constitue aujourd'hui pour la postérité le Bourgeois gentilhomme, sera interprétée.
On a choisi Thiron pour représenter M. Jourdain. Je n'y ai point d'objections. Thiron n'est pas du tout l'homme du rôle, qui exige beaucoup de naïveté et d'infatuation. Il est trop spirituel pour jouer au naturel ce ridicule imbécile. Mais il a ce rare mérite d'être toujours gai. Sa voix perçante amuse l'oreille et éveille le rire. Il y a des scènes qu'il a jouées à ravir, et notamment celle du maître à danser, où Truffier (le maître de danse), a été lui aussi d'un sérieux merveilleusement drôle.
Mais que de critiques à faire dans le reste de l'interprétation.
Quand on pense que le rôle de Mme Jourdain a été confié à MUe Jouassain ! Mais c'est là une erreur impardonnable, une hérésie! Cette bonne Mme Jourdain, elle que Molière a peinte si avenante, si gaie, dont les traits et la voix devraient respirer la bonne humeur, une brave bourgeoise du dix-septième siècle, on nous la montre sous les traits de Mlle Jouassain qui a le visage sec et effilé, la voix perçante et criarde, la physionomie morose et revêche. Quel contresens ! et l'on avait sous la main, ou cette aimable Mme Madeleine Brohan ou, si l'on voulait absolument une soubrette, M"e Pauline Granger, qui a de la bonne humeur dans la figure et dans la voix. Quand Mme Jourdain s'emporte contre un mot du marquis, qui lui a dit imprudemment :
— Jeune et belle, comme vous étiez, madame Jourdain, vous avez dû avoir beaucoup d'amants en votre jeunesse ?
Son trêdame! paraît singulier de la bouche de MUe Jouassain, qui a, depuis de longues années, abdiqué au théâtre toute prétention à plaire. Il ferait éclater de rire sur les lèvres de Mme Madeleine Brohan.
MUe Jeanne Samary faisait Nicole. Elle était fort enrhumée; elle a manqué la fameuse scène du rire, où j'entends retentir à mon oreille les prodigieuses gammes de rire qu'exécutait Mlle Augustine Brohan avec une virtuosité incomparable. MUe Samary, qui est charmante dans le répertoire moderne, qui a joué notamment V Étincelle d'une façon tout à fait supérieure, n'a pas l'ampleur ni l'éclat qu'exigent les rôles de Molière. Elle n'a été que gentille dans les scènes qui ont suivi ; elle a contribué pour sa part à l'effacement très réel de la partie comique dans l'œuvre du maître.
Je vais maintenant toucher un point plus délicat encore. Mais je ne saurais m'en taire, quelque admiration que je professe pour les artistes qui vont être mis en cause.
Vous savez que, dans le Bourgeois gentil] tomme, Molière a répété, sous une forme un peu nouvelle, la scène du Dépit amoureux qu'il avait déjà replacée, et plus heureusement à mon avis, dans le second acte de Tartuffe. C'est une scène toute de convention. L'arrangement en est factice : le valet répète à tous coups ce qu'a dit le maître et la soubrette copie les réponses de la jeune fille. Puis, quand la querelle des deux amants à leurs maîtresses est épuisée, les hommes feignent de partir et sont poursuivis par les deux femmes à la queue leu leu, jusqu'à ce que la même discussion reprenne, mais cette fois, par un revirement familier au vaudeville, des deux maîtresses à leurs amants ; à la suite de quoi, même fuite et même poursuite en sens contraire.
Relisez cette scène, dont je ne pnis vous donner par la description qu'une idée très inexacte, vous verrez qu'elle devrait être menée avec un train d'enfer ; les répliques devraient se succéder comme un tourbillon; les deux promenades devraient être deux courses échevelées. C'est de la folie gaie, vive et brillante.
Eh bien! le croiriez-vous ? les comédiens ordinaires de la République exécutent la scène comme s'ils officiaient à la messe. Delaunay lance magistralement ses répliques comme s'il avait devant lui ses élèves du Conservatoire, et qu'il voulût leur indiquer comment il faut dire. Au moment de la fuite, il s'en va, d'un pas solennel, suivi de Mile Reichemberg, qui marche comme un enfant de chœur derrière le chantre de la paroisse, et tous deux traînent à leur suite le second couple, celui de Coquelin cadet et de MUe Samary, sérieux comme âne qu'on étrille.
Mais sapristi ! ayez donc l'air de vous amuser, si vous voulez que je m'amuse. Molière a deux cents ans; mais vous n'en avez que vingt; vous êtes jeunes, ardents, gais, amoureux, pourquoi diable avez-vous donc la goutte au pied et à la langue ? J'enrage quand je vois ainsi tous les mouvements se ralentir à la Comédie-Française. On m'assure qu'il en va de même à l'Opéra. Les musiciens s'en plaignent. Comme ils ont raison! C'est dénaturer un chefd'œuvre que d'en changer le mouvement.
25 octobre 1880.