DORIMÈNE
Il y a deux façons d'interpréter le rôle de la marquise. Dovimène doit être, à ce qu'il me semble, une jeune veuve
un peu légère, sans doute, mais honnête, mais spirituelle, qui voit la meilleure compagnie et qui est très digne d'être reçue par elle. Elle ne sait rien des turpitudes de ce Dorante qui lui fait la cour; elle accepte ses dîners et ses cadeaux sans se douter qu'un autre les paie; elle rit du bourgeois gentilhomme sans soupçonner que le plus clair de sa fortune vient de lui ; elle ne songe qu'au mariage, qui raccommode toute chose. Elle ne doit exciter ni commisération, ni mépris, ni haine : c'est une jolie jeune personne qui marche gentiment sur un pavé crotté, sans y salir le bord de sa bottine. C'est la Doriinène de Molière, telle qu'il l'a vue et représentée sur la scène.
Mais on peut encore prendre ce rôle d'une autre façon. Dorimène peut fort bien être une coquette sur le retour, qui lutte depuis longtemps, avec plus de persévérance que de bonheur, contre le triste progrès des années. Quelques illusions sont parties déjà ; beaucoup d'autres choses ont suivi, dont la perte n'est pas plus aisément réparable. Les Sénèque et les Montaigne ne peuvent rien pour rendre à l'âme sa jeunesse ; les Jalabert, les Guellain, les Fatté ne peuvent pas grand'chose pour garder la fraîcheur au vi-
II faut remplacer, par un art savant de minauderies rances, cet aimable éclat des vingt ans à jamais perdus. Le goût de l'intrigue a survécu pourtant : on se lève le matin en se demandant qui l'on prendra dans ses filets ; on est bien aise d'avoir pour attentif un grand seigneur taré, et d'être courtisée en même temps par un vieil imbécile qui se ruine.
Ce bonhomme a une femme jalouse ; on ira chez lui pour brouiller son ménage et pêcher en eau trouble quelque bonne occasion de scandale. On ferait battre des montagnes, et l'on pétillerait de joie à les voir aux prises. Dori-
mène est invitée par son amant, un franc escroc, à dîner, chez ce vaniteux et sot bourgeois, le Crevel d'un siècle pourri de gentilhommerie. Une honnête femme refuserait, elle accepte ; il lui plaît de manger le repas de l'un en se donnant à l'autre, et l'on crierait volontiers, en la voyant, le mot célèbre des Effrontés : « Serrez l'argenterie ! » Elle va disparaître ou noircir. Mme Jourdain arrive tout à coup furieuse et saboulant son mari. Voilà la guerre allumée. Notre aventurière se sauve ; elle est ravie : elle n'a pas perdu sa journée.
Je ne crois pas, à parler franc, que ce soit là le vrai sens du rôle; mais, l'interprétation une fois admise, il faut avouer que l'actrice qui en était chargée l'a joué avec beaucoup de naturel : Molière ne se serait pas reconnu, mais il eût applaudi.
2 juin 1862