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PSYCHÉ

Eh bien ! les voilà confondus. Que disaient-ils donc ? Ils s'en allaient partout répétant : « Cela ne réussira pas : cela ne peut pas réussir, Psyché! Reprendre Psyché! une cantate en cinq actes avec accompagnement de mythologie ! Pourquoi pas tout de suite les Fêtes galantes ou les divertissements de Benserade ! »

— Mais, malheureux, Benserade est Benserade ; c'est de Molière, c'est de Corneille, qu'il s'agissait ici : une de leurs moindres œuvres sans doute, mais une œuvre qu'ils avaient signée, et qui avait charmé les hommes d'esprit de leur temps. Il faut avoir pour ces grands écrivains une tendre et respectueuse dévotion qui s'étende à tout ce qu'ils ont fait. Il faut les aimer comme on aime un vieil ami, comme on aime une maîtresse qu'on aime. Elle a ses défauts ; on les voit, on en gémit, on s'en irrite ; on les adore.

J'ai bien souvent attaqué l'administration de la Comédie-Française : il y a gros à parier que je l'attaquerai encore plus d'une fois. Mais il est impossible à tout lettré de ne pas se sentir pour M. Thierry une sympathie secrète. Il a une passion vraie, un culte sincère pour nos vieux classiques. C'est lui qui a voulu cette reprise de Psyché : c'est lui qui l'a menée à bonne fin, à travers tous les obstacles et malgré toutes les oppositions.

La toile se lève ; nous sommes en plein divertissement champêtre. On danse et l'on chante; Le premier chœur est peu goûté ; mais au second, les applaudissements éclatent de toutes parts ; deux ou trois voix crient bis, et toute la salle y répond par des bis répétés.

Les acteurs ne recommençaient pourtant point. On avait été, derrière la scène, tout stu pelait de cette explosion. C'était un désarroi général.

— Ils redemandent le chœur !

— Bah ! les amis de M. Cohen.

— Mais non, c'est le public.

— Quoi! le public?

— Lui-même ; écoutez !

— Que faire alors ?

Rien n'eût été plus simple sur un autre théâtre. On ne se fait pas si longtemps tirer l'oreille. Mais à la Comédie- Française il y a des traditions de dignité sévère ; et puis cet enthousiasme déconcertait tous les calculs. Il fallut bien enfin s'exécuter : le chœur se reforma et nous entendîmes pour la seconde fois :

L'amour charme Ceux qu'il désarme.

C'est une mélodie pleine de tendresse et de langueur.

Au milieu de ces fêtes, paraît tout d'un coup Vénus. Vénus, c'est la belle, c'est l'imposante Mlle Devoyod, drapée d'une robe magnifique qui s'ouvre sur le côté et laisse voir, par intervalles, des jambes de déesse.

Il y a beaucoup de Vénus dans l'antiquité ; celle que Molière a mise en scène, c'est la mère des ris et des amours, un peu bien maligne peut-être, violente, emportée et rageuse, car elle est femme, mais tendre au fond, compatissante et toujours aimable. Mlle Devoyod nous a donné

la Vénus guerrière : le front haut, le sourcil olympien, la voix maussade et rauque : une Junon furieuse d'avoir trop longtemps fait la cuisine à son mari, le roi des dieux.

Elle se répand en plaintes et en imprécations contre Psyché. Le couplet n'a pas été dit d'une façon bien agréable ; et pourtant il a été facile de voir le public , dès cette première scène, s'éveiller en sursaut à l'admiration. La tirade est écrite de cette langue sobre, énergique, pleine de grâce à la fois et de véhémence, la plus belle qu'on ait jamais parlée au théâtre, la langue de Molière.

Il a tous les tons, ce Molière ; il passe de l'un à l'autre avec une merveilleuse aisance, et, même alors qu'il s'élève le plus haut, il n'oublie jamais celui de la comédie. C'est Vénus, c'est une déesse irritée qui tonne, qui foudroie ; elle a un accent superbe, comme il convient à une habitante de l'Olympe ; mais , prenez garde ! voilà un geste familier, voilà un coin de lèvres qui sourit. Même quand l'oiseau vole, on sent qu'il a des pattes. Mlle Devoyod ne s'en est point aperçue; mais le public lettré a goûté, en dépit d'elle, comme il devait, cette mesure et cette grâce. On lui jouait, sur le trombone, cette mélodie de Pergolèse : « — Qu'elle eût été jolie sur la flûte ! » s'est-il écrié tout bas.

La scène qui suit est de comédie pure. Les deux sœurs de Psyché enragent de ses succès ; elles se confient l'une à l'autre leurs jalousies et leurs rancunes. Elles se font des compliments sur leur beauté, comme les deux ânes de la fable sur leur savoir ; elles s'entendent pour enlever à leur sœur deux princes, beaux comme le jour, qui se sont, dès l'abord, déclarés ses soupirants. Les princes arrivent ; mais toutes les coquetteries échouent sur ces parfaits amants. Ils ne rêvent que Psyché; ils ne veulent que Psyché.

Tout ce morceau est touché d'une main délicate et légère, qui a charmé le public. La colère naïve de ces deux filles envieuses, l'amer ressentiment de leur déconvenue, sont exprimés avec un naturel exquis. Le dialogue pétille de traits passionnés ou piquants. Il a été fort bien dit par MUes Ponsin et Thordeus. Les deux princes sont peut-être moins aimables et moins beaux qu'il ne faudrait pour l'illusion ; mais on ne peut pas tout avoir. Ils sont assez bien, d'ailleurs, pour des amants rebutés qui ne reparaîtront plus que pour gémir sur les cruautés de leur belle.

Elle arrive enfin cette Psyché, qui emplit tout le premier acte de son absence. Yous la figurez -vous bien ? Elle est telle que l'a peinte Gérard dans son tableau : quinze ans à peine, le regard vague et ravi de l'innocence ; une enfant qui ne comprend rien aux tranports qu'elle excite ; douce et tendre, au milieu de ces émerveillements qui l'étonnent. Les princes lui offrent leur amour. « Que ne vous adressezvous à mes sœurs? » leur dit-elle. Et elle leur dit cela de la meilleure foi du monde, en riant presque ; c'est une enfant véritable et une bonne enfant.

M"e Favart est chargée de rendre ce personnage. J'avoue qu'à son entrée en scène ma première sensation a été de désappointement et de déplaisir. Mlle Favart n'a plus l'âge du rôle; elle a été obligée de le transposer, et l'effet est fâcheux surtout dans cette première scène. Elle a repoussé les voeux de ses prétendants et les a renvoyés à ses sœurs avec une compassion si noble qu'on sentait bien que ce n'était point une naïve et innocente Agnès, qui parlait ainsi par ignorance et sans trop «avoir ce qu'elle disait.

Non, c'était une jeune femme qui connaissait les joies et les peines de l'amour, et qui avait pitié de ses sœurs qu'on

délaissait. Mais ne voyez-vous pas combien cette pitié est insultante ! La Psyché de Molière ne comprend pas le mal qu'elle fait à ses aînées ; leur rage et leur haine n'a donc point d'excuse. Il est tout naturel qu'elles haïssent Mlle Favart. Le rôle n'y perd -il pas de l'intérêt qu'il doit inspirer ?

Mais M"e Favart ne pouvait mieux faire ni même faire autrement. Peut-être qu'une enfant de quinze ans, jolie comme M"e Dubois quand elle débuta dans Lady Tartufe, eût mieux rendu qu'elle ce premier acte; personne au Théâtre-Français n'eût joué comme elle le reste de la pièce, et surtout la scène qui suit.

Psyché a été condamnée par un oracle à être exposée sur un rocher et dévorée par un monstre. On l'amène en grande pompe au lieu du supplice, et elle fait à son père, qui l'embrasse et qui pleure, ses derniers adieux. J'avais lu cette scène le matin et l'avais trouvée fort belle ; mais je ne me serais jamais douté de l'effet qu'elle fit au théâtre. Ce furent des transports d'enthousiasme, des acclamations prolongées dans toute la salle. Il semblait qu'on nous eût tout d'un coup tiré le rideau qui couvrait un chef-d'œuvre inconnu.

Qu'elle est simple et familière, cette scène d'adieux, mais qu'elle est douloureuse et pathétique ! Voilà la vraie, la grande poésie ! Elle n'est pas dans l'éclat des images prétendues poétiques ; elle n'est pas dans le désordre des exclamations soi-disant passionnées. Voyez ce père au désespoir. Il ramasse boutes les raisons qu'il a de se désoler ; il les range dans leur ordre logique ; il vous les jette l'une après l'autre : il frappe à coups réguliers, avec une invincible force de raisonnement, au même endroit de votre âme, qui ploie à la longue sous cette véhémence et sous cette continuité, et finit à un moment par être emportée par un grand courant de passion.

Et le père et la fille, et celui qui se désespère et celle qui console, tous deux cherchent à se convaincre par une argumentation en forme, et cette argumentation, si serrée qu'elle soit, n'en est pas moins pleine de tendresse chez l'un, de douleur chez l'autre. Et quel style, quel admirable style ! coloré, sans donte — il le fallait bien puisque le sujet s'élevait, — mais sobre, mais précis, mais net, et avec la phrase la plus ample qui se puisse imaginer.

Les artistes ont été soulevés au-dessus d'eux-mêmes par cette merveilleuse poésie. M. Maubant a dit toute la scène avec une simplicité, pleine de pathétique, qui a remué la salle tout entière. Vous dirai-je la grâce tendre et ingénue de M"e Favart jetant douloureusement les bras autour du cou de son père, et laissant tomber de sa voix harmonieuse les consolations douces et les beaux vers î L'auditoire a été ravi ; j'ai revu la pièce le surlendemain, et bien que ce ne fût pas un public aussi facile aux impressions vives, la scène a excité encore la même admiration.

Tout cet enthousiasme a débordé à l'entr'acte en exclamations de joie. On s'abordait dans les couloirs : — Hein! est-ce beau cela? — Les plus prévenus même étaient bien forcés de se rendre. Il n'y avait plus à y revenir, la partie était gagnée : Molière et M. Thierry avaient gain de cause.

C'est Corneille qui allait prendre la parole, et le vieux tragique ne devait pas être moins heureux. Psyché a été transportée, par ordre de Cupidon, dans un palais enchanté où elle doit commander en reine. Le dieu vient au-devant d'elle : elle l'aperçoit, et soudain la voilà frappée. Son âme s'éveille à l'amour.

Mlle Favart a rendu en comédienne consommée cette première et soudaine explosion d'un cœur tout neuf.

Elle semblait accablée d'un trouble délicieux, il y avait dans ses gestes ingénus et craintifs, dans ses regards étonnés et tendres, un mélange de rougissante pudeur et d'amour qui s'ignore. Elle tendait les bras comme attirée vers son amant par une force irrésistible, elle lui ouvrait son cœur et ne s'expliquait pas pourquoi elle en avait honte. Cette déclaration est dans le poème un chef-d'œuvre de tendresse pudique et passionnée. Mlle Favart y a été longuement applaudie.

M11* Favart a beaucoup de détracteurs, qui ne goûtent point son talent. Il faut espérer que ce succès incontestable leur dessillera les yeux. Ils verront qu'il n'y a guère à la Comédie-Française d'actrice qui joue plus de rôles différents, les jouant tous d'une façon convenable, en jouant quelques-uns d'une façon supérieure.

Elle est jeune, elle est belle, elle possède une voix charmante, qui n'a qu'une ou deux notes, il est vrai, mais d'une pureté et d'une douceur extrêmes ; elle est intelligente et dévouée à son art, qu'elle adore : que veut-on de plus ?

C'est MUe Fix qui faisait Cupidon. Ah ! qu'un homme eût mieux fait l'affaire. MUe Fix a du talent, de la bonne volonté : elle avait étudié son rôle avec goût. Mais comment voulez- vous qu'une femme, à moins d'avoir fait le voyage de Lesbos, puisse exprimer à une autre femme ces passions pleines de langueur ou de feu ? Il faut la voix d'un homme pour ces mots brûlants, la main d'un homme pour ces caresses tendres, les yeux d'un homme pour ces regards noyés de désir.

MUe Fix traduit l'idée du poète : la sensation a disparu. Tout le monde sait par cœur les adorables vers où Cupidon avoue à sa maîtresse qu'il est jaloux :

Je le suis, ma Psyché, de toute la nature. Les rayons du soleil vous baisent trop souvent; Vos cheveux souffrent trop les caresses du vent ; etc.

MUe Fix les a bien dits : l'effet pourtant a été médiocre. Que voulez-vous ? sa voix est naturellement grêle : c'est la voix d'une femme. Elle se tenait à trois pas de sa Psyché, lui débitant sa petite affaire sans cette émotion intérieure qui aurait dû attendrir ou enflammer ses paroles. Mais vous figurez-vous M. Delaunay, avec son organe tendre et amoureux, serrant Psyché sur son cœur, et lui frôlant l'oreille de ces mots passionnés ! L'impression serait infiniment plus vive.

C'était Baron qui jouait le rôle autrefois, et en le jouant il devint éperdûment amoureux de MUe Molière, qui faisait Psyché; Corneille lui-même était amoureux d'elle, quand il l'écrivit. Toute cette pièce est, en quelque sorte, imprégnée d'amour, et l'on y respire un air tout chargé de volupté.

Le dernier acte est un peu plus languissant. On y trouve pourtant encore de ces traits qui enlèvent, et l'on sent la main du maître. Psyché, descendue aux enfers pour obéir à un ordre de Vénus, est mourante sur un rocher. Cupidon supplie sa mère en faveur de celle qu'il aime. Rien de plus poignant que sa douleur. — Ne m'importunez plus, lui dit Vénus.

— Héla3 ! répond-il, si je vous importune. Je ne le ferais pas si je pouvais mourir !

N'est-ce pas là un de ces vers comme on n'en trouve que dans Corneille, d'un sentiment si emporté, d'une expression si naturelle, un vers de génie ! Quel siècle que celui où un divertissement de circonstance devenait un chef-d'œuvre !

Ce chef-d'œuvre, fait pour un autre temps, a enchanté le nôtre. Le public a trouvé les chœurs un peu traînants et les danses trop longues. Mais on en a déjà retranché, on en coupera encore. Le succès n'a pas été douteux un instant ;

j'espère qu'il se prolongera et je le souhaite pour la Comédie- Française, qui a fait de grandes dépenses par pur amour de l'art ; pour M. Thierry qui a pris une initiative hardie et une responsabilité dangereuse; pour le public aussi, qui témoignera, en venant écouter cette œuvre superbe, qu'il n'a pas encore perdu le goût des belles choses.

26 août 1862.

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