LES FOURBERIES DE SCAPIN
L'un de mes lecteurs, dans une lettre qui affecte la longueur d'un mémoire, a pris la peine de noter un par un tous les changements que Coquelin cadet apporte au texte de Molière, dans les Fourberies de Scapin. Ces altérations sont nombreuses, et quelques-unes paraissent assez mal justifiées. Je ferai observer à mon correspondant, qui évidemment a suivi la représentation sur le livre, que ces changements ne sont pas, pour la plupart, du fait de Coquelin cadet. Ils sont de tradition.
Les Fourberies de Scapin appartiennent à ce genre de bouffonneries nommées comedia delV arte, dont le scénario était affiché dans la coulisse, mais dont chaque artiste improvisait le dialogue. Ce genre a toujours subsisté sous diverses formes : la dernière que nous ayons connue est celle de l'opérette, de l'opérette de Meilhac et Halévy, où les espaces réservés au dialogue étaient, passé les sept ou huit premières représentations, remplis ad libitum par les acteurs en scène. Molière, il est vrai, dans les pièces qu'il a empruntées au répertoire italien, et les Fourberies de Scapin relèvent de ce théâtre, Molière a fixé le dialogue ; mais il ne l'a pas fait d'une façon si étroite, si impérative, que beaucoup d'initiative n'ait pu et n'ait dû être de tout temps laissée à la fantaisie de l'artiste. Ainsi la scène de Sylvestre, feignant
de chercher Géronte pour le tuer, est une scène ad libitum. Mon correspondant s'indigne de voir qu'après que Scapin s'est écrié, en découvrant son maître : « Ce n'est pas lui, monsieur, ce n'est pas lui ! » Géronte dise tout tremblant : c Ce n'est pas moi, monsieur, ce n'est pas moi ! » Il est certain que la réplique ne se trouve pas dans le texte imprimé de Molière. Mais elle doit avoir été introduite dans celui de la scène peut-être de son temps, sans aucun doute peu d'années après sa mort. Elle est naturelle ; elle fait rire ; je l'ai, depuis trente ans, toujours entendu dire par tous les acteurs qui se sont succédé au théâtre. Elle est de tradition.
Il en va de même d'une autre phrase que j'aime moins. Scapin vient de donner à ses deux jeunes maîtres l'argent qu'il a flibuste pour eux à leurs pères. Tous trois sortent, et les deux jeunes gens, comme il serait de droit, vont prendre le pas devant. Mais, d'un geste souverain, Scapin les rejette derrière lui, et passant tête haute :
— Derrière! messieurs, dit-il en se carrant, derrière! Honneur à la fourberie !
Le jeu de scène date de Molière, cela n'est pas douteux. Quand s'est-il traduit dans une phrase qui le consacre, je n'en sais rien ; mais cette phrase, je l'ai entendu dire à Coquelin aîné, qui l'avait recueillie de la bouche de Régnier. D'où Régnier la tenait-il, je ne puis remonter plus haut ; mais il est probable que M. Legouvé, si on le consultait, nous dirait que Samson l'avait reçue de Préville.
Mon correspondant se révolte encore contre la façon dont Coquelin cadet, au dernier acte, dit les célèbres phrases au bout desquelles reviennent comme un coup de cloche les coups de bâton qu'a reçus Géronte.
Le texte de Molière porte :
« Mais au moins, monsieur, me pardonnez-vous les coups
de bâton que je vous...? » Et Géronte l'interrompant vive, ment :
« Je te pardonne; meurs, Scapin, meurs. » Or, Coquelin cadet supprime après ces trois mots les coups de bâton, ceux qui suivent dans le texte que je vous, et alors il peut appuyer par malice sur le mot bâton, dont il traîne la première syllabe avec une intonation comique. J'avoue que cette façon de dire n'est nullement naturelle, mais elle fait beaucoup rire, et elle est de tradition. C'est ainsi que dit Coquelin aîné, c'est ainsi que disait Régnier, et avant lui, si ce qu'on m'assure est vrai, Monrose père. A supposer que cette interprétation soit jugée mauvaise, et je l'accepte aisément pour mon compte parce qu'il s'agit là d'une bouffonnerie pure, il ne faudrait pas la porter au compte de Coquelin cadet, qui l'a reçue de la tradition. Il a assez d'autres défauts sur la conscience, ce misérable monologuiste, pour qu'on ne le charge pas de ceux dont il n'est pas responsable.
27 juillet 1885.