CHRYSALE. — BÉLISE. — TRISSOTIN ET VADIUS. — HENRIETTE
Barré joue à merveille le rôle de Chrysale. C'est un de ceux où l'on peut dire qu'il est tout à fait supérieur, et restera inimitable.
Voyez, pourtant, comme un rôle peut être interprété de diverses façons, sans qu'il soit permis de dire que, de ces interprétations, l'une soit meilleure et plus vraie que les autres. Barré voit surtout dans Chrysale un brave bourgeois, plein de bon sens, mais faible de caractère, qui se laisse dominer par sa femme.
C'est ce dernier caractère qu'il s'applique surtout à mettre en dehors. Ou plutôt, non, il ne s'y applique pas ; le terme est impropre. Tout dans sa tournure, dans son visage, dans sa voix, le prédispose à ce rôle de mari trembleur, mené à la baguette par son dragon de femme. Il n'a aucun effort à faire pour rendre les passages où Molière marque cet effacement du bonhomme Chrysale devant Philaminte.
Jamais personne ne dira comme lui le rien du secoûd acte. Chrysale s'est chargé de proposer à sa femme la candidature de Clitandre à la main de Henriette. Mais, au inoment où il allait ouvrir la bouche, Philaminte lui a coupé la parole, et lui a dit nettement qu'elle avait pour sa fille un époux tout prêt, et que cet époux était Trissotin.
Il rend compte de son ambassade à son frère, qui s'intéresse aux amours de Clitandre et d'Henriette. Il lui conte qu'elle a offert un autre homme pour gendre.
Ce Monsieur Trissotin.
Oui, qui parle toujours de grec et de latin !
— Et vous l'avez accepté ? s'écrie le frère.
— Moi, point ; à Dieu ne plaise.
— Et qu'avez- vous répondu ?
— Rien...
C'est ce rien, que Barré dit d'un air à la fois contrit et fin, qui fait partir la salle de rire.
Il y a encore un soutenez-moi bien tous, au cinquième acte, où il est impayable. D'un bout à l'autre du rôle, au reste, même alors qu'il se fâche et qu'il s'est résolu à prendre le dessus, on voit, on sent en lui l'homme que sa femme mène par le bout du nez.
Mais est-ce là tout le rôle? N'y peut-on voir autre chose ? Chrysale est un bourgeois, cela est certain ; il vit tranquille, loin de la cour, dont il ne parle guère, et dont sa femme, sa fille, la pimbêche Armande, sa sœur, et Trissotin, leur ami, se font une idée très fausse. Mais c'est un bourgeois riche et instruit; c'est un bourgeois intelligent et cossu. Sa jeunesse s'est passée dans les plaisirs et les voyages; il a été à Rome, ce qui était, à cette époque, très rare et fort dispendieux.
Il a même donné chez les dames romaines. Il a, au retour,
épousé Philaminte et leur fortune est assez considérable pour que Philaminte perde, sans en être ébranlée, un procès qui lui coûte quarante mille écus, quelque six cent mille francs de notre monnaie ; chacune de ses filles doit avoir une dot considérable, assez forte même pour ajuster les affaires d'un homme de la cour, comme Clitandre; enfin, s'il ne vit pas de beau langage, il vit de bonne cuisine dans un intérieur luxueux, où ne manquent ni les aiguières, ni les plats d'argent, ni même les porcelaines, qui étaient alors si rares et si recherchées.
C'était donc un de ces fastueux bourgeois du temps passé, qui avaient maison montée, et qui pouvaient jouer, sinon dans l'État, dans leur quartier tout au moins, un personnage considérable. M. Charles Livet, bien connu des lecteurs du Temps, a, dans l'excellente édition qu'il a publiée des Femmes savantes de Molière, longuement insisté sur cette face du rôle. C'est chez lui que j'ai trouvé ce détail, qui est sans doute ignoré de beaucoup de mes lecteurs, comme il l'était de moi, que la porcelaine au commencement du dix-huitième siècle constituait un grand luxe. Il fournit dans ses notes nombre de preuves du haut prix qu'atteignait la porcelaine vraie ou fausse : de ChineT du Japon ou de Hollande. Il n'y en avait pas encore de française.
C'est également ce côté du rôle que Provost s'était efforcé de mettre en lumière. Vous savez que Provost, par l'aspect général de sa personne, ressemblait à un de ces grands bourgeois de la Restauration dont notre imagination évoque si aisément le souvenir. Il a joué à ravir le rôle de M. Marécbal, dans les Effrontés d'Emile Augier, parce que M. Maréchal, c'était lui.
Le père Provost n'était pas un de ces comédiens qui se transforment et revêtent des masques différents, comme
faisait Lesueur, par exemple, l'artiste le plus étonnant que j'aie connu pour sa facilité à se verser dans une autre peau que la sienne. Il rappelait plutôt Geoffroy, qui était Geoffroy partout et toujours, et qui ne pouvait être que Geoffroy. Il ramenait donc tous les rôles à sa personnalité ; il leur donnait à tous un aspect imposant et cossu : sa grande taille, son geste large, sa diction ample et étoffée, son nez même, ce nez puissant et sérieux, l'y eussent obligé, alors même que le tour particulier de son esprit (car il était bourgeois du cœur à l'âme et de la tête aux pieds) ne l'y eut pas porté naturellement.
Ce n'est pas que Provost, jouant Chrysale, ne tremblât, lui aussi, devant sa femme. Il ne pouvait pas faire autrement, puisque c'est le rôle. Mais il ne tremblait pas de la même façon que Barré. Ce n'était pas la peur étriquée d'un pauvre homme qui serre les épaules, c'était une peur magistrale et superbe.
Un détail vous fera comprendre la différence.
Vous avez tous présente à la mémoire, la fameuse tirade du second acte, où Chrysale, poussé à bout par Philaminte qui vient de chasser Martine pour un maigre sujet, éclate enfin et décharge sa rate. Il y a un jeu de scène qui est traditionnel. Une pauvre servante, dit Chrysale,
Une pauvre servante au moins m'était restée, Qui de ce mauvais air n'était point infectée : Et voilà qu'on la chasse avec un grand fracas, A cause qu'elle manque à parler Vaugelas, Je vous le dis, ma sœur...
C'est à sa femme que Chrysale s'adresse, quand il prononce ces quatre premiers mots : Je vous le dis; mais, comme Philaminte s'est retournée d'un air hautain, il conclut par les deux mots qui suivent : ma sœur.
Barré exécute bonnement le jeu de scène. Il s'avance sur sa femme : Je vous le dis, et, au mouvement qu'elle fait, il se retourne prestement, d'un air piteux : ma sœur. On serait tenté de lever les épaules, en souriant de pitié : le pauvre homme !
Le père Provost, sans bouger de place, mais se levant sur ses pieds, et le corps à demi penché vers sa femme, d'un geste immense : Je vous le dis, criait-il, et il appuyait sur chacune de ces quatre syllabes ; puis, retombant sur ses talons, et faisant du buste un quart de conversion, comme s'il achevait un mouvement commencé :
— Ma Sœur! ajoutait-il d'une voix éclatante et superbe.
C'était tout différent, comme vous voyez; c'était tout aussi drôle. Barré dit la chose en bon bourgeois, et l'autre la disait en bourgeois épique.
Et, de même, l'aspect et l'effet de cette tirade célèbre changent, suivant que c'est Barré ou Provost qu'on écoute.
Quand le père Provost disait :
Il n'est pas bien honnête et pour beaucoup de causes, Qu'une femme étudie et sache tant de choses. Former aux bonnes mœurs l'esprit de ses enfants...
Il semblait que ce fût la sagesse éternelle qui lançât ses oracles sur de pauvres folles. Il faut en rabattre, quand ces vers tombent de la bouche de Barré. On n'entend plus qu'un brave père de famille qui exhibe, dans un moment de mauvaise humeur, les lieux communs d'une morale assez vulgaire.
Et, de ces deux façons de dire, quelle est la meilleure ? Elles sont bonnes toutes les deux. Ne me pressez pas : je dirais qu'elles sont excellentes l'une et l'autre. Pourquoi C'est que chacune de ces interprétations est accommodée ar génie propre de l'artiste. Si Barré voulait, par esprit de tra-
dit ion, nous rendre les sensations que le père Provost nous donnait dans le rôle, il n'y arriverait pas : il ne serait qu'un médiocre imitateur. Il préfère être lui, et il a bien raison.
Et les personnages de Molière se prêtent aisément à ces diversités < traduction. Ils sont, pour la plupart, si larges et si profonds que l'on y peut mettre à peu près tout ce qu'on veut. Il y a, sans doute, quelques traits primordiaux de caractère, qu'il faut faire saillir ou tout au moins indiquer. Mais l'important, c'est de montrer sa propre nature à travers le personnage, c'est de rester soi. Autrement l'interprétation des œuvres classiques se figerait dans une tradition immuable.
Tenez ! il y a, dans le rôle de Chrysale, un petit coin de sensibilité douce et gaie tout ensemble que tous les commentateurs ont remarqué, mais que les artistes semblent avoir négligé. Chrysale est foncièrement bon : c'est lui qui, forcé de mettre Martine à la porte, lui glisse à l'oreille un : « Va-t'en, ma pauvre enfant », tout mouillé d'excuses et de regrets. C'est encore lui qui, voyant Clitandre empressé autour d'Henriette, dont on vient de lui accorder la main, s'écrie :
Ah t les douces caresses !
Tenez, mon cœur s'émeut à toutes ces tendresses ; Cela ragaillardit tout à fait mes vieux jours, Et je me ressouviens de mes jeunes amours.
Eh bien ! il pourra se faire qu'un jour il se rencontre à la Comédie-Française un financier que la nature ait doué plus spécialement d'un visage empreint de bonté noble ; d'une voix qui ait des accents de tendresse pénétrante ; que son goût le porte à répandre sur les rôles qu'il joue ce caractère de bonté qui lui est personnel. Qu'arrivera-t-il ? C'est qu'il
verra surtout, dans le rôle de Chrysale, ce coin dont je parlais tout à l'heure ; c'est qu'il le mettra en pleine lumière; c'est que ce petit coin prendra, grâce à lui, une importance extraordinaire. Et je n'y verrai, pour ma part, aucun inconvénient. C'est ainsi que les personnages créés par les poètes, sont devenus, siècle à siècle, si grands et si complexes ! Chacun des critiques qui en ont fait l'analyse, chacun des comédiens qui les ont interprétés, se sont évertués à y découvrir un trait inaperçu jusque-là, une façon d'être nouvelle ; le passage s'est enrichi de leurs découvertes.
C'est ce qui fait que certains rôles deviennent impossibles et sont, par cela même, très faciles à jouer. Tartuffe, par exemple, et Alceste, et Célimène. Coquelin nous a écrit une étude sur Tartuffe et nous a dit comment il fallait le jouer.
— Vous le jouerez, ami Coquelin, avec votre nature, guidé par un instinct mystérieux, sans tant raffiner, et vous aurez bien raison. Et, si vous ajoutez à cette physionomie un seul trait qui vous appartienne en propre, croyez que nous vous en tiendrons compte.
Voilà MIle Jouassain qui joue Bélise. Il est certain que si Molière ressuscitait pour un jour et voyait son rôle ainsi interprété, il sentirait un premier mouvement de dépit, car ce n'est pas du tout le personnage, c'est même le contraire du personnage ; mais il rirait ensuite de si bon cœur qu'il serait désarmé.
Il est évident que Bélise est une vieille minaudière, qui jette de petits cris effarouchés de pudeur, qui se tortille avec des gestes menus, des yeux en coulisse, des sourires de petite fille. Pour un peu, elle zézayerait, parce que cela est plus gracieux. C'est ainsi que Mme Crosnier, qui est incomparable dans ce rôle, le rend à l'Odéon.
Voyez Mlle Jouassain ; elle s'avance la démarche assurée,
la mine hautaine ; c'est une impérieuse et superbe caricature. Elle dit à ses deux frères qu'elle connaît la personne que Clitandre aime en secret, et, comme ils lui demandent quelle est cette femme mystérieuse :
— Moi, dit-elle.
Ce moi, elle devrait le lâcher en se couvrant les yeux, l'air confus et timide d'une fillette, qui avoue un amant. M1Ie Jouassain, d'une voix forte, le regard haut, tournant d'un geste ample le bout de son éventail vers sa poitrine qu'elle bombe :
— Moi, dit-elle d'une voix éclatante.
Toute la salle part d'un fou rire. Le public rit; M1Ie Jouassain a donc cause gagnée. Elle fait ce que font tous les acteurs dans les rôles de l'ancien répertoire : elle accommode le personnage à ses moyens d'exécution. C'est une rare exception quand un personnage de Molière ou de Regnard se trouve être taillé sur le patron du talent d'un artiste qui vit en 1885.
Est-ce à l'acteur à revêtir le personnage ? Oui, sans doute, s'il est un acteur médiocre, un acteur à la suite, un acteur de tradition, s'il n'est pas artiste. Mais, si c'est un comédien supérieur, il essaye de prendre dans l'idée de Molière ce qui va le mieux à son tempérament et à sa prestance, à sa nature, en un mot; c'est cela qu'il tire au premier plan. Il fond le personnage dans sa personnalité; à ses risques et périls, bien entendu : car, s'il manque son coup en opérant cette transposition, nous ne manquons pas, nous, de lui en faire un vif reproche.
C'est ainsi que je n'aime guère le Trissotin que nous traduit Got. Ce n'est point que Got soit trop marqué pour le rôle. Il l'est, en effet ; mais, je l'ai dit fort souvent : dans l'ancien répertoire, il ne faut jamais se préoccuper de l'âge des acteurs. Célimène a toujours vingt ans, par con-
vention, parce qu'on sait bien qu'une actrice qui aurait réellement vingt ans serait incapable de jouer Célimène, un rôle qui exige vingt-cinq ans d'étude et de planches. Et de même aussi, par convention, Got peut, quoique doyen de la Comédie-Française, aspirer à la main d'Henriette. L'âge est, pour toute pièce classique, un accessoire de peu d'importance et dont il est entendu qu'on ne doit tenir nul compte.
Mais Got, avec ses cheveux plats et luisants, avec sa mine sérieuse, avec son ton doctoral, me donne la sensation d'un cuistre de collège, et non celle d'un faux bel esprit, très insinuant, très retors, qui doit avoir du monde puisqu'il veut arriver par les femmes. C'est Vadius qui est le cuistre. Vadius ne sort pas de son cabinet, où il se barbouille de grec et de latin, où il annote les passages pillés par Cotin, et, quand il sort de sa retraite pour aller dans un salon, il ne ressemble pas mal à l'âne de la fable qui veut imiter le petit chien.
Mais Trissotin (et c'est précisément un contraste qu'a voulu Molière), Trissotin doit avoir je ne sais quoi de vif, de pétulant dans son affectation de préciosité. Il est familier dans la maison; il y entre comme chez lui, et se jette au travers d'une conversation, se sachant toujours bien accueilli :
Je viens vous annoncer une grande nouvelle ; Nous l'avons en dormant, Madame, échappé belle. Du monde près de nous a passé tout du long, etc., etc.
Je le vois frétillant, dameret, tout plein de grâces maniérées, grand faiseur de compliments alambiqués ou fades, une petite figure poupine et souriante, qui se pince sitôt qu'on l'attaque sur son bel esprit.
Et qu'on ne me dise pas que ce n'était point là le por-
trait de l'abbé Cotin. Molière n'a pas prétendu peindre Cotin. Qu'il ait voulu que l'on songeât à lui, qu'on le tournât en ridicule à propos du rôle, cela est malheureusement trop certain. Mais Molière était trop grand pour copier des individus. Il peignait des types. Au reste, Cotin, à l'époque où parurent les Femmes savantes, était un vieillard réputé pour sa science, qui n'avait donné que comme des plaisanteries les deux pièces débitées par Trissotin sur la scène, qui, pour me servir des expressions de l'abbé d'Olivet, « avait traduit certains passages de Lucrèce en vers assez beaux pour faire honneur à un poète qui n'aurait été que poète ; dont la prose a je ne sais quoi d'aisé, de naïf et de noble qui sent son Parisien élevé avec soin, et qui, en somme, méritait d'avoir eu le sort tranquille de tant d'autres écrivains qui ne valent pas mieux que lui, et qui peut-être valent moins. »
Molière, et c'est un tort grave, avait donc fait allusion à Cotin; mais il ne l'avait pas personnellement traduit sur la scène. L'anecdote qui veut qu'il ait acheté un de ses vieux habits pour le mettre sur le dos de l'acteur chargé du rôle, est radicalement et ridiculement fausse. 11 a peint, sous ce nom, le faux bel esprit intrigant et maniéré.
Je demanderai à G-ot, qui me change si fort la physionomie du personnage : Quelle différence ya-t-il du Cotin qu'il nous exhibe au Vadius dont Molière a crayonné d'un trait si puissant l'immortelle caricature de pédant et de cuistre ? Il faut pourtant bien qu'il y ait un contraste ; car c'est ce contraste qui fait, en grande partie, l'originalité de la scène de la dispute.
Mlle Baretta était chargée du rôle d'Henriette. Quel joli portrait M. Nisard, dans cette admirable Histoire de la Littérature française, qu'on ne lit pas assez, a tracé de l'Henriette des Femmes savantes :
« Quel type charmant que l'aimable Henriette ! Elle n'a ni l'ingénuité d'Agnès, qui vient de l'ignorance, ni cette ingénuité trompeuse sous laquelle se cache de la science défendue. C'est une personne d'esprit qui s'est formée et fortifiée dans son naturel par les travers mêmes de ses parents. Elle a le ton de la femme du monde, avec une candeur qui témoigne qu'elle en a trouvé le secret dans un cœur honnête et dans un esprit droit. Ce n'est pas le bon sens de Célimène, où l'égoïsme domine, et par lequel elle fait servir les autres à l'amusement de sa vanité ; mais, comme Célimène, Henriette est sans illusions. Tendre, sans être romanesque, son bon sens a conduit son cœur ; si Clitandre s'exalte en lui parlant d'amour, elle le ramène au vrai :
L'amour dans ses transports parle toujours «mai ; Des retours importuns, évitons le souci.
« Fille respectueuse et attachée à ses parents, elle n'est pas dupe de leurs défauts ; et quand il y va de son bonheur, elle sait se défendre d'une manière douce, mais ferme. Dans sa conduite, elle est sensée et discrète. Je n'ai pas peur de l'honnête liberté de ses discours. Une fille qui montre ainsi sa pensée, n'a rien à cacher; et si j'étais à la place de Chrysale, j'aurais bien plus de souci d'Armande, dont le front rougit au seul mot de mariage, que d'Henriette, qui désire honnêtement la chose et qui ne voit l'amour que dans un mariage où le cœur est approuvé par la raison. »
Mlle Baretta est peut-être plus petite fille que ne le comporte le rôle, mais elle a un naturel délicieux et un aimable ton de gaieté piquante. Elle y manque, à mon sens, de profondeur et de sensibilité. Henriette est un idéal de bon sens ferme, et, quand il le faut, elle sent vivement. Je me
souviens encore de l'accent de douleur tendre avec lequel une jeune pensionnaire, aujourd'hui femme d'un sculpteur célèbre, disait ces vers :
Je sais le peu de bien que vous avez, Clitandre. Et je vous ai toujours souhaité pour époux, Lorsqu'en satisfaisant à mes vœux les plus doux, J'ai vu que mon hymen ajustait vos affaires : Mais, puisque nous avons les destins si contraires, Je vous chéris assez dans cette extrémité Pour ne point vous charger de mon adversité.
Que cela était dit d'une voix pénétrante ! Comme on y sentait, sous la discrétion du langage, un chagrin sérieux et profond ! Mue Baretta n'a pas de ces accents, et peutêtre est-ce dommage.
1" juin 1885