‹ La comédieChapitre 35 sur 50 · DELAUNAY DANS CLITANDRE · texte numérisé non relu

DELAUNAY DANS CLITANDRE

Delaunay débutait dans Clitandre. Je me sers à dessein de ce mot débuter, qui étonnera peut-être le gros de mes lecteurs, quand il s'agit d'un rôle aussi connu, et d'un acteur aussi célèbre. Ils ne se doutent pas que Delaunay n'a abordé qu'en tremblant, et après de longues études, persévéramment poursuivies, ce personnage qui n'a pour lui qu'une scène à effet. Mais cette scène, tous les connaisseurs la savent par cœur; tous ont dans l'oreille les inflexions dont la tradition a marqué chaque vers, tous sont capables d'apprécier une hardiesse d'innovation et de l'applaudir.

Delaunay a été, tout le long du rôle, charmant de jeuj nesse, de bonne grâce, d'amour tendre et d'aimable persiflage. Il n'a manqué que la célèbre tirade :

Il semble à trois gredins, dans leur petit cerveau, Que pour être imprimés et reliés en veau...

Et ce n'est pas là un simple sentiment que j'exprime; car si je n'avais d'autres raisons à donner de mon impression, que cette impression même, Delaunay pourrait répondre, et fort justement, qu'il a, lui-même, un goût très vif de théâtre, et que son sentiment vaut le mien.

Mais il nous a changé tout le mouvement de la scène. C'est la troisième du quatrième acte, et j'engage les lecteurs à s'y reporter : ils suivront cette discussion avec plus de fruit.

Au moment où elle débute, Clitandre, qui vient de dire inutilement beaucoup de mal de Trissotin, son rival, est enragé contre lui. Car ce rival indigne lui vole son Henriette, et il ne mérite, en aucune façon, la préférence que lui donne Philaminte. Vous pouvez, sur ce simple aperçu, juger les sentiments secrets qui animent l'amant éconduit : du mépris, de la colère, du dépit, toutes sortes de sentiments qui sont d'une violence extrême.

Ils pourraient faire explosion tout de suite. Mais ce n'est jamais ou presque jamais ainsi que Molière procède. Ses scènes vont toujours, par gradations successives, et à travers des temps d'arrêt habilement ménagés, jusqu'au maximum d'intensité où il est possible de les pousser. Elles sont merveilleusement construites, et Got, qui a là-dessus toute une théorie que j'exposerai un jour, soit en conférence, soit en feuilleton, me faisait remarquer qu'il n'y aurait rien de si facile que de mettre de la musique dessous ; le moment des .modulations est indiqué, et la progression constante de la phrase musicale est suivie avec un art prodigieux jusqu'à l'explosion finale de la masse de l'orchestre.

Clitandre est homme du monde et homme de cour : il

commence doucement, car ilpeut encore se contenir, èfftbute la première partie de sa querelle avec Trissotin peut et doit en effet se dire sur un ton léger de badinage, qui devient plus acerbe à mesure que les répliques se pressent, et qui aboutirait vite à la colère s'il n'y avait pas un temps d'arrêt, une modulation. Clitandre, impatienté, vient de dire :

Oui, si l'on s'en rapporte à ces certains savants ; Mais on n'en convient pas chez ces certaines gens.

La fureur va éclater, et la scène sera finie ; mais Molière qui est très ménager de ses situations, et qui n'a pas encore tiré de celle-là tout le parti qu'il prétend, l'arrête sur ce mot :

Il me semble, Monsieur...

dit Philaminte à Clitandre; et aussitôt Armande se met de la partie. Vous voyez ! cette interruption a suffi pour rappeler à la modération Clitandre qui s'emportait, pour donner au spectateur un temps de repos, et à la scène un prétexte à recommencer dans un autre ton. C'est une modulation.

Et, en effet, la discussion reprend ; ce ne sont plus d'aigres réparties se choquant coup pour coup, ce sont des raisons déduites. Mais vous comprenez l'état d'esprit où est Clitandre. Très agacé, très surexcité, on a eu beau l'arrêter une minute, son sang était en mouvement ; aussi se monte-t-il assez vite ; il ne laisse plus la parole à Trissotin ; il parle vite et longtemps , en homme qui se laisse aller à l'emportement du discours ; une insolence en amène une autre, et il est tout à fait exaspéré, quand il en arrive à la fameuse apostrophe :

Il semble à trois gredina. ..

Qu'il conserve même alors le bon ton et les formes exquises du courtisan, je le veux bien. Mais il est furieux, mais il prétend confondre son rival, mais il l'accable avec une sorte de rage. Il faut donc que le morceau soit lancé tout d'une volée.

Delaunay le détaille ; Delaunay le scande par de petits rires ; Delaunay fait des grâces.

Delaunay a tort. Il m'interrompt le mouvement de la scène.

Qu'il soit sûr que si le Clitandre de Molière en était encore à ces jeux de physionomie et à ces malices de diction, Molière ne bornerait pas là sa scène. Il a déchaîné l'orchestre, et il le marque expressément par le vers que dit Philaminte, et qui termine la scène :

Votre chaleur est grande, et cet emportement, De la nature en vous marque le mouvement.

Les sentiments secrets qui agitaient l'amant se sont fait jour ; ils ont éclaté par une explosion irrésistible, la situation est complète. Molière a obtenu son effet définitif. Il passe à autre chose.

Delaunay comprend-il son contresens ?

Ce n'est pas sur nn vers ni sur un mot qu'il se trompe : l'erreur porte sur la scène ; il dit, en faisant la bouche en cœur : le <r Suivez-moi » de Guillaume Tell. C'est une faute grave. Mais Delaunay est un des rares artistes qui croissent à mesure qu'ils vieillissent, qui étudient sans cesse et savent reconnaître une erreur et la réparer.

14 août 1871.

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