‹ La comédieChapitre 36 sur 50 · ARGAN · texte numérisé non relu

ARGAN

Je n'ai pas beaucoup aimé la façon dont le Malade imaginaire a été joué. C'est ma grande querelle avec Coquelin cadet; nous nous enfonçons de plus en plus, chacun de notre côté, dans notre opinion, et il est probable à cette heure que nous mourrons tous les deux dans l'impénitence finale. Le public semble donner raison à Cadet, qui possède sur lui une action que je ne conteste pas. J'ai pour moi la longue suite des comédiens qui ont jusqu'ici joué le rôle d'Argan : Clerh, Talbot, Provost, Saint-Léon, que j'ai vus, Saint-Léon, surtout, qui était le gardien fidèle des traditions antiques, et que je soupçonne d'avoir plus d'une fois causé de son rôle avec Molière. Cadet fait du Malade imaginaire une simple farce de tréteaux. Il y a tel moment où il prend sa fille à bras-le-corps et exécute avec elle un pas de danse, en courant après Toinette. Cadet m'objectera que la salle part de rire ; mon Dieu ! elle part de rire aussi à Londres, quand un aldermau en scène s'interrompt d'un

dialogue sérieux pour danser une gigue. Ces effets-là ne mènent pas loin.

— Parbleu ! disait un jour un des artistes le plus sarcastiques de la Comédie-Française, je serais sûr de faire un effet, en montrant mon derrière au public.

— La première fois peut-être, lui dit doucement une de ses camarades. Mais les autres !

— C'est ça : mais les autres!

Et même les premières fois, l'effet n'est pas unanime. Un des vieux habitués de la Comédie-Française, abonné d'infiniment de goût, passant au foyer des artistes, se trouve nez à nez avec Cadet, et lui serrant la main :

— Mes compliments tout de même, monsieur Coquelin, lui dit-il avec courtoisie.

Et il passe.

— Tout de même ! reprend Coquelin un peu songeur ; eh, pourquoi, tout de même ?

Et l'un de ses camarades se penchant à son oreiDe, d'un ton d'attendrissement et les larmes aux yeux :

— Ils sont pleins de cœur ! lui dit-il, pleins de cœur !

Je ne veux pas me donner l'air de taquiner Cadet, dont j'estime plus que personne le vrai talent. Mais il m'est impossible de ne pas protester contre cette interprétation de quelques-uns des grands rôles de Molière (Harpagon, Argan), qui deviennent entre ses mains des fantoches de bouffonnerie pure, tranchons le mot, de simples guignols. Encore Cadet y porte-t-il un certain goût d'art et une mesure relative. Mais si son exemple fait tradition, s'il entraîne dans son orbite quelques-uns de ses camarades, ce sera fait des trois ou quatre chefs-d'œuvre du maître.

20 janvier 1896.

Vous vous rappelez peut-être ce que j'avais dit, en mon dernier feuilleton, du jeu de Coquelin cadet dans l' Argan, du Malade imaginaire? Si vous l'avez oublié, la lettre qui suit vous le remettra en mémoire. Je viens de la recevoir; elle est de Coquelin cadet lui-même. C'est un plaidoyer pro domo. Vous savez que j'aime à laisser la parole à mes contradicteurs, quand ils sont polis. Coquelin cadet est, d'ailleurs, un artiste très convaincu et il y a plaisir à causer avec lui des rôles qu'il a étudiés et qu'il joue. Voici cette lettre, dont je ne crois pas devoir retrancher ni modifier un mot :

Mon cher Sarcey,

Cette fois-ci, ce sera un peu long. Je lis dans votre feuilleton d'hier que je suis un destructeur de chefs-d'œuvre, un acteur faussant les traditions, un modèle abominable pour les élèves du Conservatoire dans le Malade imaginaire et dans l'Avare. Il faut pourtant s'expliquer sur cesdeux rôles. Vous dites que je suis un guignol dans Argan et dans Harpagon. Je pense que vous exagérez, mon cher ami. Si je guignolisais ces deux rôles, le public, le juge suprême, ne m'accueillerait pas favorablement dans ces deux chefs-d'œuvre de Molière.

Je viens de faire un voyage en Russie, en Roumanie et en Serbie. J'ai joué ces deux pièces dans presque toutes les villes de ces pays, et partout l'on a trouvé que j'étais dans la véritable tradition de Molière. L'Avare et le Malade ont été traduits en Russie, en Roumanie, en Serbie, et j'ai satisfait mes auditeurs, en Russie, au point qu'après le monologue de la cassette volée dans V Avare, c'était des huit et dix rappels. Vous dites que je me trompe dans Harpagon. C'est possible, je ne le crois pas ; huit ou dix rappels pour une erreur d'interprétation Qu'eût-ce été pour la vraie interprétation ? Vingt-cinq rappels alors '?

Voilà une trentaine d'années que je vis quotidiennement dans Molière. Je l'ai bien étudié et j'ai la certitude qu' Argan et Harpagon sont deux agités, chacun en proie à une idée fixe : le premier à une maladie qui le fait courir comme cinq cents diables aux eabinets, et le second à un amour hystérique de l'or qui le fait courir comme un dératé à sa cassette. Cei deux personnages sont deux types très intenses dans les-

quels Facteur doit chercher à donner le maximum de comique, sans quitter la sincérité et en restant dans le caractère des personnages. Car en voilà assez de cette idée fausse de jouer tragiquement Y Avare. C'est une mauvaise plaisanterie et une duperie, disons plus, une trahison. On trahit Molière en jouant Harpagon en tragédie et en le vociférant lamentablement. Molière, qui a créé le rôle, faisait rire à tout casser, et il fallait que son jeu fût formidablement drolatique, puisque, habillé d'une façon moins grotesque >iue nous qui jouons l'Avare aujourd'hui, il faisait écrire à Robinet (qui était le Sarcey du dix-septième siècle) ce feuilleton (en vers !) huit jours après la première de l'Avare, le 15 septembre 1669 :

J'avertis que le sieur Molière

Joue à présent sur son théâtre, Où le suit la foule idolâtre, Un Avare qui divertit Non pas certes pour un petit, Au delà de ce qu'on peut dire, Car d'un bout à l'autre il fait rire.

Je suppose qu'on devait rire énormément, puisqu'on riait au delà de m qu'on peut dire, on devait rire sur les petits bancs. — Ceci, pour ' *e à quel point Molière poussait le comique de V Avare. — Les acteurs sont dans la vérité d'Harpagon en essayant de faire rire et d'amuser à outrance.

C'est à la fin du siècle dernier que quelques premiers rôles, mâtinés de tragédie, ont voulu jouer Harpagon à la manière noire et hurler tragiquement le mouologue, oubliant cette phrase, de ce même monologue, qui est la clef du personnage : « Ils me regardent tous et se mettent à rire ! » Dès lors, le rôle a été faussé et le public trompé.

Harpagon est un rôle infiniment comique — idem Argan — qui est, comme le dit Bélise, (( un homme incommode à tout le monde, malpropre, dégoûtant, sans cesse un lavement ou une médecine dans le ventre (c'est-à-dire s'envolant comme un cerf-volant vers les cabinets), mouchant (moi je ne me mouche pas encore assez, je me moucherai davantage), crachant toujours (je crache peu), sans esprit, ennuyeux ! de mauvaise humeur, fatiguant sans cesse les gens... Vous m'avez reproché de presque danser avec ma fille en courant après Toinette ; ne faut-il pas que je fatigue tout le monde? même ma fille? Voilà Argan. Il est insupportable, il crie, il court, se remue follement dans

son fauteuil ; il est bougon, colérique, plein de santé, comme le malade imaginaire. Il n'est pas neurasthénique... oh ! non! il mange bien, boit sec, dort comme un sonneur, les somnifères lui sont absolument inutiles ; il a une idée fixe : la maladie, et il devient le pantin de cette maladie.

Le Malade imaginaire est une comédie de caractère admirable, touchant à la farce, et il est nécessaire d'être caractéristique et drolatique dans le personnage d'Argan, pittoresque et pictural, plein de mouvement et de force. (Vous parlez de tréteaux, mon cher Sarcey, n'oubliez pas que Molière aimait Tabarin et qu'il devait y avoir squvent dans son comique un ressouvenir du Pont-Neuf.)

J'essaye d'être cela; je ne dis pas que j'y réussis, mais je sens bien que ma tentative est suivie avec intérêt par le public, qui rit & mon jeu et m'encourage dans ce que je crois être la vérité.

Peut-être, mon cher Sarcey, ne nous entendrons-nous jamais! Je mourrai dans l'impénitence comique finale, et vous dans le respect excessif d'une tradition qui n'est peut-être pas la bonne.

Vous parlez de Saint-Léon qui jouait le malade imaginaire, et que vous soupçonnez d'avoir causé avec Molière. Il'a peut-être causé avec Molière, mais je crains qu'il ne l'ait pas bien compris.

Vous racontez, dans votre feuilleton, qu'un vieil abonné est venu me dire au foyer après le Malade imaginaire ; « Mes compliments tout de même, monsieur Coquelin...

On vous a induit en erreur. Pas vu d'abonné. Je n'ai rencontré qu'u académicien très distingué (dont je tairai le nom) qui m'a dit :

a Monsieur Coquelin, vous avez été étourdissant (pardon de cette confidence laudative). »

L'histoire du vieil abonné vous a peut-être été racontée par un de mes camarades (ils sont si gentils, les camarades !). On vous a trompé, cher ami. On ne peut, hélas! plaire à l'Académie et aux camarades, ce serait trop ! .

Je m'efforce seulement de plaire aux spectateurs, et suis, par leur accueil, obligé de persévérer, dans ce que vous appelez, vous, mon guignolisme, et que le public appelle peut-être, lui, la vérité moliéreeque.

Très amicalement à vous, mon cher Sarcey,

Cadet.

Du moment que Cadet a pour lui les Serbes et les académiciens, il n'y a plus qu'à s'incliner. Huit rappels, et dont

rappels de Serbes, s'il vous plaît, c'est une raison qui vaut le sans dot du maître.

Ce n'est pas, pourrait objecter un Cléanthe de la critique, qu'il n'y ait quantité de bons esprits qui inclineraient à croire que le Théâtre-Français n'est pas un tréteau et que, quand Molière composait, sur la fin de sa vie, le Malade imaginaire, peut-être avait-il une autre idée en tête que de mettre Tabarin sur la scène...

— Huit rappels ! et des rappels de Serbes.

— Oh! il n'y a rien à répliquer. Huit rappels et des rappels de Serbes, cela répond atout. Voilà qui est entendu Ce n'est pas pourtant que les bons esprits...

Il est inutile de pousser plus avant ce badinage... Que voulez-vous que je dise à un comédien qui croit sérieusement avoir pénétré les profondeurs du rôle, quand il nous a dit qu'Argan ne songe qu'à s'envoler aux cabinets !

Eh bien ! pour nous borner à ce détail, qui n'est pas de première conséquence dans l'œuvre de Molière (car le Malade imaginaire, quoi qu'en dise Coquelin, n'est pas une question de cabinets) je dirai à notre ami que Saint-Léon ne s'y envolait pas comme lui. Il demandait à Toinette, comme le texte l'exige :

— Donnez-moi mon bâton...

Et l'ayant pris, au moment de partir, s'arrêtait, croisait la jambe droite sur la jambe gauche, en serrant les épaules, tandis qu'un frisson passait sur son visage ; puis, sa figure se détendait, et, la crise surmontée, il filait rapidement avant que l'autre qu'il prévoyait lui coupât la fuite.

Toute la salle pouffait de rire. Je n'ose croire que Saint- Léon tînt ce jeu de scène de Molière lui-même. Peut-être lavait-il pris simplement dans l'observation de la nature. Au moins avait-il le bon esprit de ne pas croire qu'il mettait une étude de caractère dans la façon d'aller aux cabinets.

Comment Cadet ne voit-il pas, ce qui, depuis deux siècles, a crevé les yeux de tous les critiques, ou plutôt de tout le monde, qu'Argan est, en effet et très réellement, un malade imaginaire, un hypocondriaque, si l'on aime mieux, et que Molière, par un coup de génie, a fait de lui un sanguin qui sursaute au moindre incident, s'irrite, s'emballe, jusqu'à ce qu'un mot lui rappelle qu'il est malade et très malade. Le comique de la pièce, un comique très profond, est tout entier dans le contraste incessamment renouvelé d'un égoïste, ramassé sur sa prétendue maladie, qui sacrifierait femme et enfants à sa santé, et qui s'échappe sans cesse de cette contemplation où il vit par des à-coups de fureur, que provoquent à plaisir ceux qui l'entourent, car ils n'ont qu'à toucher le bouton de sa maladie pour que l'éclat jaillisse.

Savez-vous bien, mon cher Cadet, que le Malade imaginaire, c'est la comédie la plus rosse que l'on ait jamais écrite. Jules Lemaître s'amusait, l'autre jour, à nous montrer, dans un feuilleton délicieux, bien que légèrement paradoxal, que Molière et son œuvre manquent de bonté. Jamais il n'a poussé si loin que dans le Malade imaginaire ce que l'on appelle aujourd'hui la rosserie.

— Votre fille, ditToinetteà Argan, doit épouser un mari pour elle, et, n'étant pas malade, il n'est pas nécessaire de lui donner un médecin.

— C'est pour moi que je lui donne ce médecin, répond inconsciemment le malade.

Tous les jeunes gens de l'école réaliste et brutale peuvent se cotiser. Ils ne trouveront pas plus rosse. Les mots de ce genre abondent dans le rôle. Il y a eu des comédiens qui se demandaient avec inquiétude comment ils mettraient en valeur ces traits de caractère, par quel artifice ils leur garderaient toute leur intensité de comique. Vous, mon cher Cadet, vous êtes préoccupé d'autres soucis : vous vous de-

mandez si vous vous mouchez suffisamment, si vous crachez d'une façon assez malpropre, si vous courez assez vite aux cabinets.

Chacun prend les grands rôles par où il peut. Vous m'annoncez que ma critique ne vous aura pas été inutile. Yous ne vous mouchiez pas assez souvent. Désormais vous vous moucherez davantage. Mouchez- vous , mon ami, vous y verrez peut-être plus clair. Mais laissez-moi dire aux élèves du Conservatoire, pour qui vous êtes un exemple et un flambeau :

— Gardez-vous de ce modèle, jeunes gens ! Il faut, pour tousser, cracher, tomber par terre en s'asseyant à côté de son fauteuil et s'envoler aux cabinets, de longues réflexions et de patientes études, dont vous n'êtes peut-être pas capables, sans compter un je ne sais quoi de génial dans le talent que tout le monde ne saurait avoir. Contentez-vous de suivre modestement, humblement, la tradition du vieux papa Provost, qui était un assez bon comédien quoi qu'il comprît Molière autrement que Cadet. Vous ne serez peutêtre pas rappelé huit fois par les Serbes. Mais vous aurez l'approbation de quelques vieux amateurs, comme moi, qui vous serreront discrètement la main en signe de remerciement.

27 janvier 1896.

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