TOINETTE
La gaieté se passe d'esprit ; elle n'a qu'un mérite, mais il est grand : c'est d'être gaie. De quoi est-elle faite? en quoi consiste-t-elle? On ne saurait trop le dire. Elle est gaie,
voilà tout. Il y a des gens d'infiniment d'esprit qui ne sont point gais. Tout leur esprit pâlit devant la belle humeur d'un bon compagnon qui s'amuse, en amusant les autres. Il est étourdi, éclaboussé par cette joie bruyante et folle qui s'anime par le mouvement même qu'elle excite, et qui s'enivre de son propre bruit.
La Toinette de Molière n'a pas pour un sou d'esprit : elle est gaie. C'est comme une brave fille de bonne humeur et de bon sens, qui aime le gros rire et s'abandonne à toutes les fantaisies qui lui traversent la cervelle. L'art de Molière, c'est d'avoir placé une personne de ce tempérament près d'un homme qui se croit malade, enfoncé dans la contemplation de ses maux, triste, maussade, atrabilaire, toujours une médecine dans le corps ou un lavement dans le ventre. Le contraste est si plaisant qu'on ne peut s'empêcher d'en rire. C'est la situation, qui rend comiques et spirituels tous les mots de Toinette ; pour elle, elle n'y pensait pas, la bonne fille : elle n'était que gaie, telle que Dieu l'avait faite.
Rappelez- vous la première scène où elle paraît : Argan l'a appelée plusieurs fois ; elle arrive en retard, et elle est grondée par son maître qui sacre et tempête après elle.
— Ah ! tu cries, se dit- elle. Attends un peu ! Je m'en vais crier plus fort que toi.
Elle fait semblant de s'être frappé le front contre la carne d'un volet et se met à geindre. Qu'y a-t-il là de spirituel ou même de plaisant ? C'est une imagination de fille en belle humeur. On rit, non des cris de Toinette, mais de la fureur d' Argan, qui ne peut pas quereller tout son saoul... C'est la situation qui est comique, c'est Molière qui a de l'esprit, mais point ses personnages.
Tout le long de la pièce, Toinette aura de ces idées folles qui ne seront drôles que par le contraste. C'est elle qui plantera un oreiller sur la tête du malade en lui disant :
— Et celui-ci pour vous garder du sereiu.
Une vraie farce de gamin ! C'est, elle qui, chargée d'approcber des fauteuils pour la compagnie, donnera au fils de M. Diafoirus une petite chaise d'enfant, qui le pincera, le lutinera, et qui prendra sa thèse de médecine, la trouvant bonne 'pour l 'image.
Je défie qu'on trouve, dans tout cela, ombre de ce que nous appelons esprit. Si Toinette était une fine mouche, est-ce qu'avant de décider Argan à cette épreuve terrible où il contrefait le mort pour savoir les secrets de sa famille, elle n'aurait pas, de longue main, préparé la scène pour la faire réussir ? Mais point du tout : c'est une imagination fantasque qui lui passe par la tête. Sitôt pris, sitôt pendu.
— Une idée!.. Monsieur mettez-vous là, dans votre chaise-longue, et faites le mort !
Elle ne songe point aux conséquences; non, cela lui est venu tout d'un coup, et du projet elle a passé à l'action. C'est une comédie, et toute comédie l'amuse. Elle se la donne à elle-même pour son propre plaisir ; elle en prend sa part ; elle en rit la première.
Mme Argan ne se défie point de Toinette, qui la trahit. Eh! comment s'en défierait - elle ? Toinette est une si bonne fille, l 'air si avenant, le cœur sur la main ; est-ce qu'on peut tromper, quand on rit de si bon courage ?
Mlle Dinah Félix fait de Toinette une fille d'esprit; elle lui donne tout le sien, et elle en a beaucoup. Elle souligne les moindres mots de Molière, et leur prête des intentions délicates et subtiles. Les raffinés, là-dessus, se récrient : « Qu'elle a donc de finesse et de grâce ! Comme tout cela est ingénieusement dit î » Oui, sans doute, mais la physionomie vraie du personnage a disparu.
L'erreur de MUe Dinah Félix sera plus aisée à faire toucher au doigt, si nous la poursuivons dans le détail ; car
chaque détail se sent de la façon dont le rôle tout entier a été compris.
Argan se plaint à sa femme de l'insolence de Toinette. Bélise l'appelle et feint de la gronder.
— Moi, Madame, hélas ! je ne sais ce que vous voulez dire, réplique Toinette. Je ne songe qu'à complaire à Monsieur en toutes choses.
Mlle Dinah Félix répond cela d'un ton doucereux et qui sonne faux ; elle a l'air de dire au public : « Je suis encore plus maligne qu'elle. A rouée, rouée et demie. ■» Mais une brave fille comme Toinette n'est pas rouée de la même façon qu'une vieille intrigante. Elle porte même dans un mensonge le parler franc et la bonne humeur qui sont le fond même de son caractère.
MUe Augustine Brohan dit cette même phrase d'un air d'étonnement jovial et avec une certaine rondeur de bonhomie naïve. Elle n'y cherche point malice ; et voyez pourtant comme cela est plus malin. On pourrait se méfier de Mlle Dinah Félix, comment ne pas se laisser prendre au ton de Mlle Brohan ?
Tout le monde se rappelle cette amusante scène où Toinette se déguise en médecin. Ce déguisement est encore nue de ces inventions bouffonnes où se marque le mieux la gaieté d'une imagination en belle humeur. Si Toinette était une autre fille, la scène n'aurait pas le sens commun, car à quoi sert-elle ? qu'en restera-t-il de bon ? Absolument rien. Mais c'est une drôlerie à faire. Toinette s'amuse ; elle va se donner à elle-même le spectacle d'une consultation : elle va faire une charge, une parade. Cela est tout à fait dans l'idée que nous nous sommes formée d'elle. Elle y va donc bon jeu, bon argent, à la bonne franquette, comme on disait en ce temps-là.
Elle a vu faire les médecins, et elle fait comme eux. A
chaque symptôme que leur déclarait le malade, ils ne manquaient pas de dire gravement : « C'est la rate ou le foie. » Elle dit avec la même gravité : Le « poumon ». MUe Dinah Félix croit devoir donner à ce mot, qui revient dix fois, une interprétation nouvelle, à chaque fois que la consultation le ramène. Elle le dit d'abord du ton d'un homme qui exprime une idée probable, puis d'un ton plus convaincu, puis d'une voix tout à fait assurée. Elle change d'intonation aussi souvent qu'elle répète le même mot ; ces intonations sont toutes très fines et fort spirituelles.
Mais pourquoi diantre donner de l'esprit à Toinette? C'est une fille qui s'amuse. Elle n'y met pas tant de façons. Il faut entendre dire la même scène à MIle Brohan. Elle ne cherche pas midi à quatorze heures, celle-là. Elle répète le mot, comme un battement de cloche, toujours avec le même son ; mais on sent si bien, au timbre de sa voix, que, sous ce sérieux affecté, elle étouffe de rire ! C'est qu'elle est gaie, elle est dans le rôle, et Mlle Dinah Félix n'y est pas. Cette jeune et aimable comédienne perd, à une interprétation fausse, infiniment d'esprit, de talent et de grâce.
Je ne me suis si longuement étendu sur ce sujet que parce que Mlle Dinah Félix vaut la peine qu'on la discute. Elle est intelligente, et si elle ne fait pas tout ce qu'elle veut, elle sait au moins ce qu'elle fait, et le fait parce qu'elle le veut. Il me semble qu'elle s'est engagée dans une route mauvaise, où elle trouvera bien des déceptions. Mais c'est affaire à elle. Elle a assez d'esprit pour ne s'inquiéter de rien, et elle est d'une famille qui a toujours eu du bonheur au théâtre.
7 juillet 1862.