TOINETTE ET THOMAS
C'est là un des grands mérites de M,le Brohan, et peutêtre le premier de tous : jamais elle n'égaie son rôle d'aucune charge ; elle se tient au texte même et en fait jaillir tout le comique qu'il renferme. Vous vous rappelez la fameuse scène où le jeune Thomas Diafoirus est présenté par son père à Angélique. On apporte des sièges pour toute la compagnie et, comme il en manque un, Toinette, pour faire niche à ce vilain prétendu, lui donne la chaise haute de la petite Louison, où ce grand dadais se hisse sans oser faire d'observation, en rougissant.
Rien de plus naturel que ce jeu de scène dont l'effet est sûr. Il faut des sièges pour tout le monde ; il y a dans la maison une petite fille de sept ans ; sa chaise est là : Toinette trouve plaisant d'y guinder l'imbécile qu'elle veut rendre ridicule. Le comique est peut-être un peu outré; mais il reste dans les limites de la vraisemblance. Molière l'a d'ailleurs voulu ainsi ; et M1Ie Augustine Brohan se prête, comme toutes les autres, à ce badinage.
Mais voyez la suite de la scène : M. Diafoirus entame un long éloge de son fils. Tandis qu'il débite son affaire, il est de tradition, au Théâtre- Français, que Toinette profite de la position délicate où elle a mis le jeune Thomas pour l'agacer : elle lui tire les cheveux, elle le pousse, elle lui fait des grimaces. Thomas a des sursauts d'épouvante, il lève le coude, comme un écolier qui a peur d'être battu, il montre les dents comme un chat en colère.
Le public rit beaucoup, et jamais les Toinettes ne se font faute de ce comique, qui est si facile. J'avoue qu'il ne m'avait jamais beaucoup plu. Je ne le trouvais point en situation. Quelle que puisse être la familiarité de Toinette dans la maison, il est trop clair qu'elle ne doit pas aller, par derrière, tirer les cheveux d'une personne en visite chez ses maîtres. Passe encere pour sa première plaisanterie, qui s'explique après tout, et si on l'eût grondée pour l'avoir faite, elle était en fond d'excuses.
Mais là, elle passe évidemment les bornes; nous tombons de la comédie dans la farce.
Cette farce a un autre tort, qui est plus grave, à coup sûr. Elle empêche qu'on entende un seul mot du discours de M. Diafoirus père. Je sais bien que Molière a quelquefois escamoté une tirade ennuyeuse, mais nécessaire, en la couvrant d'un jeu de scène qui occupe ailleurs l'attention du public. Ainsi, V Avare se termine par une double reconnaissance, et le récit d'où elle est tirée est d'une insupportable longueur. L'auteur craint qu'on ne s'ennuie à l'écouter, voilà Harpagon soufflant une des deux bougies qui brûlent sur la table : on la rallume par malice, il la souffle encore ; il finit par la mettre dans sa poche ; on la lui rallume jusque dans cette poche, et la salle rit tout entière de si bon cœur qu'elle oublie ce qui se dit à côté ! Le dénouement s'achève sans qu'elle y prenne garde.
Mais, ici, est-ce le cas ? Le morceau que Molière a mis dans la bouche de M. Diafoirus père est un des mieux écrits, des plus spirituels et des plus plaisants qui soient jamais sortis de sa plume. Il serait vraiment dommage qu'il fût perdu pour les spectateurs. Mlle Brohan en a jugé ainsi : elle s'abstient de ces petites niches qui distraient leur attention. Regardez- la, pourtant : vous pourrez suivre le discours de M. Diafoirus sur son visage, qui en est, en quelque sorte,
ie commentaire vivant. Elle l'écoute ; elle force les autres à l'écouter et à le comprendre.
Quand M. Diafoirus dit avec admiration de son fils, qu'on eut toutes les peines du monde à lui apprendre à lire, et qu'à l'âge de neuf ans il ne connaissait pas encore ses lettres, vous verrez éclater, sur le visage de Mlle Augustine Brohan, un ravissement qui est des plus comiques ; et quand il ajoute : « Il est ferme dans la dispute, fort comme un Turc sur les principes, » etc., elle se penche vers sa jeune maîtresse, comme pour lui dire, avec des manières de compliments : « Allez-vous être heureuse ?... Un mari qui est fort comme un Turc sur les principes... »
L'actrice, au lieu de tirer le public à soi, le ramène sans cesse à l'acteur qui parle, ou plutôt à Molière. Elle sait accompagner, mérite bien rare au théâtre, où les artistes, excellents d'ailleurs, ont le jeu peu discret, se mettent sans cesse en avant, troublent la situation par leur turbulence inquiète, et ne sont satisfaits que s'ils ont arraché à contretemps aux spectateurs un rire de mauvais aloi.
27 juillet 1863.