‹ La comédieChapitre 39 sur 50 · ANGÉLIQUE · texte numérisé non relu

ANGÉLIQUE

M1Ie Baretta a très gentiment joué, avec son charme tendre et pénétrant, le rôle d'Angélique. Elle a fort bien dit la scène où la jeune fille se prend de pique avec sa belle-mère ; c'eBt au dernier acte que je me permettrai de faire une observation qui vise plus loin que M118 Baretta, et dont la portée est plus générale.

Vous savez qu'Argan, pour éprouver les sentiments que lui porte sa famille, contrefait le mort. Angélique arrive, elle trouve Toinette en pleurs, qui, lui montrant son père étendu tout de son long dans le fauteuil, lui apprend la fatale nouvelle. Molière a mis à ce moment, dans la bouche de la jeune fille, un morceau fort touchant, qui est interrompu par le cri d'Argan, ravi d'avoir une fille si aimante.

Mlle Baretta a cru devoir jouer la scène avec tout le pathétique que comporte la situation. Elle a failli se trouver mal, au coup qui lui était porté. Elle est restée un instant sans souffle, puis, sa douleur se faisant jour, elle a donné au texte de Molière toute l'intensité de douleur dont elle est capable. En un mot, elle a joué la scène comme s'il s'agissait d'un père vraiment mort, et d'une fille qui fût réduite à le pleurer, comme disent les écoliers, pour de bon.

J'avoue qu'au fond elle a de bonnes raisons à alléguer pour le prendre ainsi. C'est la situation qui le veut. Angélique ignore que c'est là une épreuve ; elle y va bon jeu, bon argent ; son chagrin est sincère, il faut donc que l'actrice qui le traduit aux yeux Je manifeste par les signes qui, dans la vie réelle, le caractérisent.

Voilà qui est fort bien raisonner. Mais en art, il y a une loi qui domine toutes les autres, c'est celle de l'harmonie. Il faut que toutes les parties d'une œuvre se fondent dans un ensemble général, et que le plaisir du public ne soit troublé par aucune dissonance.

Le Malade imaginaire est une comédie, et l'impression générale que le spectateur en doit importer est une impression de comique. C'est Molière qui l'a voulu ainsi, et il a tourné toute sa fable (qui, en soi, est des plus tristes) vers ce but qu'il a atteint, de faire rire les honnêtes gens. Si donc il a mêlé quelques scènes dramatiques à la trame de son œuvre, il n'a pu le faire, et il ne l'a fait (vous pouvez vous en con-

vaincre en relisant le texte) qu'avec une extrême discrétion de style, et il est revenu au plus vite au ton ordinaire de la comédie. Eh bien ! l'artiste doit se conformer à ces indications ; loin de forcer cette note dramatique, jetée à l'irnproviste à travers le rire, il fera mieux de l'atténuer, de n'en donner que ce qui est strictement nécessaire pour l'intelligence de la scène. Son mérite sera d'amortir cette nuance, afin qu'elle ne crie pas avec les couleurs qui l'entourent.

Les personnes familières avec nos théories verront aisément que ces réflexions rentrent dans un ordre d'idées que nous avons bien souvent exposées ici. C'est qu'au théâtre la vérité n'est rien, la vraisemblance est tout.

Il est très vrai qu'une fille sensible qui aime son père, et qui vient d'apprendre sa mort, a le droit de se répandre en sanglots, en larmes; les hoquets mêmes de la convulsion lui peuvent être permis. Cela, c'est la vérité.

Mais le vraisemblable, c'est, au théâtre, ce qui semble vrai à douze cents spectateurs réunis. L'auteur, poursuivant la vraisemblance, ne doit point s'occuper de ce qui serait vrai dans la réalité, sans paraître tel aux douze cents personnes à qui il s'adresse. C'est-à-dire qu'il prend son point de départ non dans la nature, mais dans la disposition d'esprit où se trouvent les douze cents personnes en question, au moment même où il leur parle.

Eh bien ! moi, spectateur, qui viens d'écouter les trois actes du Malade imaginaire, les insanités d'Argan, les folles imaginations de Toinette, les jocrisseries fantaisistes de Thomas Diafoirus, les réjouissantes bêtises de M. Purgon, je ne suis pas trop d'humeur à prendre au sérieux la comédie de ce père qui se fait passer pour mort. Je vois d'avance le dénouement qui sera comique, et j'aime mieux ne pas perdre trop de temps à m'apitoyer sur le malheur imaginaire de cette jeune fille. Elle aura beau déployer des

trésors de sensibilité ; je n'en serai touché que médiocrement. Je n'irai pas me dire : « Après tout, cette pauvre fille, elle n'est pas au courant comme moi. Elle ne se doute pas que son père va se réveiller, l'embrasser, la marier. » Je penserai au contraire : « Allons ! ne pleure pas trop ou dépêchetoi de pleurer, car tout cela, c'est de la farce ! »

Tels sont mes sentiments à moi, public. J'imprime cette façon de voir, qui m'est personnelle, sur la vérité vraie, et je la change ainsi au gré de ma passion présente, et je veux que l'auteur se conforme à cette vérité nouvelle, et, à plus forte raison, l'artiste. C'est Molière lui-même qui m'a lancé dans cette direction ; je la lui impose à mon tour, et, après lui, à ses interprètes.

5 juillet 1875.

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