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LE « JOUEUR

Le Joueur est un faux chef-d'œuvre, c'est un simple vaudeville qui a été, selon la mode du temps, coupé en cinq actes et écrit en vers. Il n'y a là d'étude ni de passions, ni de caractère, ni de milieu social. Mais vous avisez-vous jamais de rien demander de tel à une pièce du Palais-Royal ? Un jeune homme de bonne famille aime les cartes et sa fiancée ; quand il gagne au jeu, il oublie son Angélique ; il y revient quand il a perdu. C'est toute l'économie de la pièce. Ces revirements de passion donnent lieu à des scènes plaisantes, mais qui sont de convention, d'une convention tout aussi factice et infiniment plus surannée que celles de tel vaudeville de Labiche, ce Regnard du dix-neuvième siècle.

La pièce se sauve par le détail, qui est souvent d'une gaîté imprévue et charmante ; par le style, qui coule toujours d'une veine aisée et qui abonde en vers d'une sonorité légère, d'une grâce mousseuse et pétillante. Ce qui fait qu'on ne s'y amuse guère, c'est qu'on arrive, sur la foi de la renommée, comptant y rencontrer ce qui ne s'y trouve point, un brin d'observation et de vérité.

Jamais, sauf en sa nouveauté, le Joueur n'a eu de succès

In

véritable. Je ne veux parler que de ce que j'ai vu. Le soilisant chef-d'œuvre de Regnard a été repris à ma connaissance en 1861, en 1866, en 1877 : en 1861, c'était Samson ■ jui jouait Hector; Leroux faisait Valère et Mlle Riquier Angélique. En 1866, Got a remplacé Samson, c'est toujours Leroux qui fait Yalère. En 1877, je ne sais quel accident m'a empêché d'assister à la reprise que M. Perrin fit du Joueur. Elle n'eut qu'uue représentation. M. Perrin, qui affichait l'horreur de Regnard, avait remonté la pièce sans y croire et profita d'une indisposition de Delaunay pour la retirer après une seule épreuve. Je puis affirmer, et mes souvenirs sont ici confirmés par mes feuilletons, qu'en 1866 comme en 1861 le Joueur ne fit qu'un médiocre plaisir,que les représentations en furent peu nombreuses et peu suivies.

Il faut que les artistes se mettent bien dans la tête qu'ils ne jouent pas un chef-d'œuvre classique, mais un simple vaudeville, et il faut qu'ils le jouent avec la désinvolture aisée et fantaisiste qu'exige le vaudeville. Ainsi, tenez ! voilà M. Baillet qui nous fait Valère après Leroux et Delaunay. Il prend le joueur au sérieux ; il tâche de nous rendre, et par l'expression de la physionomie, et par le geste, et par la voix, les fureurs et les désespoirs d'un homme qui a perdu au jeu. Tout cela serait bon s'il s'agissait d'une comédie de Molière, parce que, en effet, Molière aurait creusé et fouillé les abîmes de la passion et, qu'à travers le comique qu'il en eût infailliblement tiré, on aurait pu deviner des rages sincères et des larmes vraies. Mais Regnard s'arrête aux superficies.

Il y a dans chaque siècle une façon générale de sentir et de parler, comme de s'habiller. Ainsi, de notre temps (à Paris, tout au moins), les sentiments les plus vrais, les plus profonds, les plus terribles, revêtent la forme de la blague. On use, pour exprimer le désespoir le plus réel, de formules

d'une gouaillerie exaspérée et âpre, comme si l'on raillait sa propre souffrance. C'est là ce que j'appelle une façon générale de sentir, parce que, en effet, le sentiment, outre qu'il en est quelque peu dévié dans son essence, ne se traduit que sous cette forme ironique qui est celle qu'impose la mode.

Sous cette forme, un homme de génie, un Molière, ira chercher le sentiment vrai et l'en dégagera ; un homme de talent, un Regnard, s'amusera et nous amusera de cette surface brillante, sans s'inquiéter de la passion vraie qu'elle couvre et dissimule.

De même au dix-septième siècle. Il y avait dans la bonne société d'alors un habitus corporis et animi fait de légèreté insoucieuse dans le sentiment, de grâce spirituelle et brillante dans l'expression, qui était comme la forme générale, la superficie de cette société. Molière ne s'y arrête pas : il va par là-dessous chercher l'humanité vraie et profonde : il l'en fait jaillir à flots si abondants que ce mince glacis craque de toutes parts. Regnard glisse légèrement par-dessus.

C'est ce qui fait que Molière et Regnard comportent des interprétations très différentes. Vous pouvez fouiller tant qu'il vous plaira un personnage de Molière et en tirer toute l'ardeur des passions modernes, parce qu'il a vu et peint, bous le personnage à perruque du siècle de Louis XIV, l'homme en son fond éternel. Mais avec Regnard c'est trahir l'auteur que de vouloir montrer dans le Joueur un vrai joueur. Point du tout ; c'est un marquis fort riche, bien que sans argent, mais il ne s'en soucie guère, qui s'amuse de sa double passion pour le jeu et pour sa maîtresse et qui pirouettera toujours au-dessus, avec une aimable insouciance. C'est ce marquis-là qui, cent ans plus tard, sera jeté à la Force et ira à l'échafaud poudré et souriant, débitant des galanteries et des madrigaux à sa voisine sur la charrette fatale.

Eh bien, c'est ce dessus de frivolité qu'il faut que nous montre aujourd'hui l'artiste qui nous joue Valère.

Et, prenez bien garde : on ne doit pas le prendre au sérieux ; sans quoi, il n'y a plus de pièce. Si l'on peut soupçonner un instant que ce Valère sent les pointes dont sont déchirés les grands joueurs du temps présent, tout le monde s'écrie aussitôt : « Mais ce n'est pas ça du tout ! mais ça n'est pas étudié ! »

Pas étudié ! parbleu, je le crois bien ! Est-ce que Regnard étudiait, creusait, fouillait ? Il s'amusait et ne prétendait qu'amuser son public. Il ne voyait que la superficie des choses. Ne me montrez donc, vous son interprète» que cette superficie. N'arrivez pas sombre, le visage contracté, comme Frederick Lemaître dans Trente ans. Il faut que dans votre contenance, dans votre air, dans votre voix, il y ait quelque chose qui avertisse le public et lui dise : Vous savez, tout ça n'est pas sérieux ; je suis marquis, d'une autre essence que le reste des hommes. De l'argent, mon Dieu ! j'en trouverai toujours. Tout s'arrangera ; tout s'arrange toujours quand on est gentilhomme et qu'on assiste au petit coucher.

10 août 1891.

LES a. MENECHMES »

a ■ : once des Ménechmes avait excité une curiosité extrême. Aucun de nous, si vieux qu'il fût, n'avait vu jouer les Ménechmes. J'ai lu dans un journal que M. Ballande, an cours de ses matinées, en avait donné une représentation. Je n. conteste p s le fait, tout ce que je puis dire, c'est je n'y avais pas assisté et je n'ai rencontré dans la salle personne qui s'en souvînt plus que moi. Les Ménechmes étaient donc pour nous tous un ouvrage absolument nouveau ; nous ne les connaissions que par la lecture, et les pièces, c'est, comme disaient nos pères, aux chandelles qu'il faut les voir.

Les Ménechmes ont subi glorieusement cette épreuve; le succès a été énorme et j'aurais souhaité que M. Perrin fût dans la salle. Il a un préjugé contre ce pauvre Regnard, il ne restait de lui au répertoire courant de la Comédie-Française que deux ou trois pièces : le Joueur, le Légataire universel et les Folies amoureuses ; elles ont l'une après l'autre disparu de l'affiche. C'est à peine si nous avons, sous son long principat, vu deux ou trois représentations du Joueur; on a beaucoup parlé de la reprise du Légataire universel, elle ne s'est jamais faite. Je crois que M. Perrin

cède trop aisément en cette affaire aux préventions d'un goût personnel. J'espère que le succès des Mènechmes lui ouvrira les yeux.

Savez-vous bien que les Mènechmes avaient été forcés de faire antichambre chez messieurs les comédiens? Ils avaient refusé deux fois la pièce, et ce n'est qu'à la troisième lecture qu'ils se laissèrent persuader. Vous voyez qu'en ce temps-là c'était déjà comme du nôtre, et peut-être trouverez-vous la chose encore plus extraordinaire quand vous saurez qu'à l'époque où ces messieurs du comité faisaient ainsi croquer le marmot à Regnard, il avait déjà donné sur leur scène et le Joueur, et le Distrait, et Dèmocrite, et les Folies amoureuses et le Retour imprévu, et Attendez-moi sous forme.

Voyez-vous ce pauvre Regnard forcé, lui aussi, d'attendre sous l'orme ? Les comédiens cédèrent enfin, et l'événement fit voir qu'ils avaient eu raison de se montrer bons princes. La pièce eut en sa nouveauté seize représensations d'affilée.

C'est comme qui dirait cent aujourd'hui. Elle était dédiée à M. Boileau-Despréaux, avec qui Regnard, ainsi qu'on le sait, avait eu souvent maille à partir. La dédicace est écrite d'un style courant où se trouvent quelquesuns de ces vers délicieux comme il en échappe sans cesse à la muse facile de Regnard :

Qui connaît mieux que toi le cœur et ses travers ! Le bon sens est toujours à son aise en tes vers.

Ce dernier vers n'est-il pas charmant? Il me semble qu'on aurait pu le donner comme épigraphe aux poésies de Nicolas.

Le bon senB est toujours à son aise en tes vers t

Je donnerais même pouv ce vers-là toutes ses satires et les trois quarts de ses épîtres.

Ce qui nous a charmés et charmés au delà de toute expression dans cette pièce de Regnard, c'est précisément la grâce aisée, libre et souriante de ce style, un des plus français que l'on ait jamais écrits.

La pièce en soi, mon Dieu, n'est pas meilleure que tant d'autres : c'est un simple quiproquo qui, d'acte en acte, est présenté sous de nouvelles formes, avec une certaine habileté et un certain sens du théâtre que je ne méconnais pas. Mais, sur ce point, nos vaudevillistes modernes sont plus roués que n'a jamais pu l'être Regnard, qui pratiquait alors un art encore dans son enfance. Si l'un de nos vaudevillistes à la mode osait encore reprendre cette donnée, de deux frères jumeaux se ressemblant assez de visage pour qu'on les prît l'un pour l'autre, les quiproquos qu'il en ferait jaillir seraient sans aucun doute mieux amenés, plus nombreux, plus imprévus ; la pièce, au lieu de s'épandre en cinq actes, n'en aurait que trois, car c'est là une donnée qui ne fournit évidemment pas à cinq actes !

Regnard ne s'embarrassait guère de toutes ces règles; l'habitude était en ce temps-là d'écrire des pièces en cinq actes et en vers quelle que fût la donnée ; il écrivait ses cinq actes sans débrider et ne s'inquiétait point trop de ce qu'il y verserait, il se sauvait par la bonne humeur du dialogue et par le style surtout ; il n'en est pas de plus aisé, de plus vif, de plus français que celui de Regnard. Dès le premier acte, il y a le récit d'un songe qui, par sa légèreté d'allure, par sa vivacité de langue, a enchanté tout le public :

Je me suis ligure, dans mon premier sommeil, Etre dans un jardin au lever du soleil,

Que l'aurore vermeille avec ses doigts de rose Avait semé de rieurs nouvellement écloses; Là sur les bords charmants d'un superbe canal, Qui reçoit dans son sein un torrent de cristal, Où cent lots écumant et tombant en cascades Semblaient être poussés par autant de naïades ; Là, dis- je, reposant sur un lit de roseaux, Je vous vois sur un char sortir du fond des eaux ; Vous aviez de Vénus et l'habit et la mine ; Cent mille amours poussaient une conque marine; Et les zéphyrs badins, volant de toutes parts, Faisaient au gré des airs flotter des étendards.

Et comme raminthe, à ce récit, demande :

De grâce, dites-moi, parlant sincèrement, Sous l'habit de Vénus, avais-je l'air charmant? Le port noble et divin?

le chevalier répond :

Le plus divin du monde, Vous sentiez la déesse une lieue à la ronde.

Vous dire l'effet de ce morceau, cela n'est pas possible ; non, rien ne vous donnera une idée du ravissement du public; ce public, je vous en ai bien souvent parlé, il est composé de journalistes, d'étudiants, d'hommes qui ont fait leurs études, de femmes qui en sont frottées ; quelle joie pour tout ce monde d'entendre ces vers mer veilleux !

Reguard abonde en traits imprévus qui ont tous été saisis au vol ; Valentin, le valet du chevalier, lui dit qu'il faut changer de costume,

Prendre d'un héritier l'habit et la figure,

L'air entre triste et gai. Le deuil vous sied-il bien?

Et le chevalier répond :

Si c'est comme héritier, ma foi, je n'en sais rien, Jamais succession ne m'est encoi venue.

REGNAED 233

On parle d'un héritage ; Valentin demande à son maître si la succession est pour lui seul : Assurément, lui dit-il.

La guerre m'a défait d'un frère, heureusement. Depuis près de vingt ans, à la fleur de son âge, U a de l'autre monde entrepris le voyage Et n'est point revenu.

On demande à Ménechme ce qu'il a l'intention de faire, s'il prendra charge à la cour ou à l'armée. Et il répond avec bonhomie :

Mon âme dans ce choix est indéterminée.

La cour aurait pour moi d'assez puissants appas,

Si la sujétion ne me fatiguait pas.

La guerre me ferait d'ailleurs assez d'envie,

Si des gens bien versés en l'art d'astrologie

Ne m'avaient assuré que je vivrais cent ans.

Or, comme les guerriers vont peu jusqu'à ce temps,

Quoique mon nom fameux pût voler dans l'Europe,

Je veux, si je le puis, remplir mon horoscope.

Oh ! j'aime à vivre, moi...

Je ne parle pas du fameux mot qui est resté célèbre :

Que feriez- vous, monsieur, du nez d'un marguillier?

Mais que de jolis couplets , prestes, rapides, étincelants ! Valentin dit à Finette qu'il veut se mettre dans les affaires

Devant qu'il soit deux ans,

Je veux que l'on me voie avec deB airs fendants, Dans un char magnifique, allant à la campagne, Ebranler les pavés sous six chevaux d'Espagne. Un suisse à barbe torse, et nombre de valets, Lntendants, cuisiniers rempliront mon palais : Mon buffet ne sera qu'or et que porcelaine; Le vin y coulera comme l'eau dans la Seine; Table ouverte à diner ; et les jours libertins, Quand je voudrai donner des soupers clandestins,

J'aurai, vers le rempart, quelque réduit commode Où je régalerai les beautés à la mode, Un jour l'une, un jour l'autre ; et je veux à ton tour, Et devant qu'il soit peu, t'y régaler un jour.

Comme ces vers sont pleins et sonores, mais d'une sonorité spirituelle et gaie ; ces yers-là pétillent chez Regnard. Finette dit à Ménechme, qui vient de lui dire des insolences :

Ah ! ma foi ! si jamais chez nous vous revenez, Je vous fais de la porte un masque sur le nez.

Et Ménechme répond :

Quand j'irai, je consens, pour punir ma folie, Que la porte sur moi se brise et m'estropie.

La rime n'est pas riche, d'accord; il y manque la consonne d'appui ; à la bonne heure. Mais comme le vers est franc et ferme ; c'est le vers de Régnier avec quelque chose de plus aisé, de plus cavalier et qui sent mieux son homme du monde.

C'est un ravissement que cette langue.

Les Mènechmes ont été joués avec beaucoup d'entrain par la jeune troupe de l'Odéon. Il faut tout d'abord mettre à part Mme Crosnier, qui n'est pas précisément de la jeune troupe, mais elle a fait l'office de capitaine ; elle a, en tortillant sa barbiche, mené les jeunes recrues au feu. Elle a joué Araminthe comme Araminthe ne serait jouée nulle part, pas même à la Comédie-Française. Les jeunes artistes me demandent quelquefois ce que j'entends par ce jeu large que je leur recommande toujours; allez voir Mme Crosnier dans Araminthe, quelle ampleur de gestes et de diction ! Comme chaque mot sonne dans sa bouche qui est rompue au maniement de l'alexandrin ! C'est une merveille de voir jouer

ainsi un rôle de l'ancien répertoire par une femme qui en possède toutes les traditions et qui, de plus, est une comédienne excellente. Elle a été applaudie, acclamée, et j'ai vu le moment où elle serait obligée de revenir en scène pour saluer le public avant que le rideau fût tombé. Mais elle est de la vieille roche et elle s'est dérobée à ce triomphe. Elle a été la joie de cette comédie.

A côté d'elle, nous avons vu deux jeunes débutantes : Mlle Ljnnès, une jeune fille que nous ne connaissions pas et qui, je pense, paraît pour la première fois sur un théâtre parisien. Elle jouait Finette ; elle a le visage éveillé et fripon d'une soubrette de l'ancien répertoire ; la diction est nette, juste et vive : c'est un très heureux début.

L'autre est Mue Yahne, une toute jeune fille de seize ans à peine, qui tremblait comme la feuille. Elle est jolie, la voix est harmonieuse et douce ; nous verrons ce qu'elle deviendra plus tard.

J'aurais souhaité que ces jeunes gens à qui l'on a donné la charge de nous restituer Eegnard y eussent apporté moins de soucis de correction, plus de verve et de diable au corps. Si les Mènechmes sont joués avec trop de soin et trop de froideur, la pièce ett si vilaine de fond et de mœurs, si parfaitement cynique qu'elle risque de faire horreur.

Il n'y a pas à dire : le héros de Regnard est le dernier des hommes. Il se fait entretenir par les femmes et il en tire vanité ; il escroque un héritage ; il se laisse, par intermédiaire il est vrai, traiter de lâche; il trouve fort bon qu'un autre paye ses dettes, et s'applaudit du bon tour qu'on a joué à la dupe ; il commet un faux en écriture publique; et n'en est que plus gaillard.

Regnard ne s'en fait pas scrupule, car il n'y songe pas, mais il faut que nous aussi nous n'ayons pas le loisir d'y songer.

Il faut que tout cela soit couvert, excusé, par une légèreté d'allures, par une vivacité de débit, par un je ne sais quoi d'évaporé et de plaisant qui fasse illusion au public et l'enlève. Il faut que nous nous sentions nager en plein dans les régions sacrées de la fantaisie. Si nous touchons terre un instant, cet instant suffit pour nous gâter le plaisir de ces inventions comiques.

Tous ces jeunes gens ont quelque peine à rompre avec le goût contemporain qui les pousse à la recherche de la vérité vraie, laquelle est toujours la vérité triste. Amaury joue très gentiment le chevalier, il n'y est pas assez ouvert, assez pimpant, assez dix-huitième siècle. Et de même, Rameau, l'autre Ménechme ; je voudrais qu'il fût moins froid et moins correct dans sa froideur ; je voudrais qu'il eût des soubresauts de colère, des effarements de surprise, qu'il donnât à son personnage cette ampleur de grotesque que nous admirons chez Mme Crosnier ; il reste grand jeune premier, et grand jeune premier de comédie moderne ; le rôle est un second comique, et un second comique du temps passé.

16 décembre 1884.

Vous vous souvenez peut-être que dans mon dernier article j'avais reproché aux deux artistes chargés des deux rôles des frères Ménechmes d'avoir été pour ainsi dire engoncés dans leurs personnages, de ne s'être livrés ni l'un ni l'autre, et d'avoir éteint, comme de parti pris, tous les effets de contraste comique que le poète leur avait préparés.

C'était en effet, je l'ai su depuis, un parti pris chez eux :

— Nous devons nous ressembler, m'ont-ils dit ; c'est même sur cette ressemblance qu'est fondée toute la pièce. Il nous était impossible de nous donner absolument le même visage et la même voix, nous avons tâché tout au moins d'être, autant que cela était possible, semblables par le costume, par l'extérieur, par les manières. Où eût été, je vous prie, l'illusion pour les spectateurs si celui de nous qui faisait le marquis eût affecté des airs légers, pimpants, évaporés, s'il eût été de bonne compagnie dans la mauvaise, tandis que l'autre se fût montré grossier, balourd et parfaitement ridicule ? Nous avons donc cherché à rapprocher nos jeux l'un de l'autre, nous avons marqué de notre mieux et rendu sensible cette ressemblance sur laquelle Regnard a fondé sa pièce.

Je suis bien aise de saisir cette nouvelle occasion qui m'est offerte de montrer, par un exemple plus frappant peut-être que beaucoup d'autres, combien est inutile et dangereuse au théâtre la recherche de la vérité matérielle, de la vérité de fait, de la réalité comme disent les naturalistes.

Les deux frères se ressemblent de visage, voilà la vérité matérielle, voilà la réalité ; mais supposez que tous deux se ressemblent de mœurs, d'allures, de caractère, de tempérament, de langage, comme il se ressemblent d'extérieur, qu'ils soient en quelque sorte deux exemplaires du même individu, copiés et calqués l'un sur l'autre ; il est certain que dans la vie ordinaire on les prendra l'un pour l'autre, et que cette confusion pourra amener quelques quiproquos assez plaisants, mais ces quiproquos ne mèneront pas fort loin, et le comique qu'ils comportent ne tardera pas à être épuisé.

Où est le comique dans la pièce, telle que l'a comprise Regnard? Le comique de la situation, c'est que les deux frères étant semblables de figure et de voix, sont très diffé-

rents, au contraire, par tout le reste. L'un est charmant et aimable ; il a toujours vécu à la cour, il en a les manières aisées et libres ; il en a le langage poli, il en a aussi, il faut bien le dire, les mœurs équivoques. C'est un honnêtehomme, comme on disait au temps passé, dont la conduite, à nous, nous paraîtrait malhonnête. Mais il sauve tout, à force d'esprit et de grâce.

L'autre est tout l'opposé ; il a été élevé dans une petite ville ; il en a l'honnêteté compacte, les manières brusques, le parler brutal. Il apporte à Paris toutes les naïvetés, tous les ridicules de la province.

C'est précisément dans ce contraste de deux hommes très dissemblables au fond, quand la forme se ressemble, qu'est et que doit être la source du comique dans la pièce de Regnard.

Il y a donc pour les acteurs chargés de ces deux rôles deux tâches à remplir : la première, c'est d'obtenir, s'il se peut, cette ressemblance de forme qui est un des éléments du comique ; la seconde, c'est de marquer cette dissemblance de caractères qui en est l'autre élément. En d'autres termes, c'est d'observer la vérité matérielle, qui est la ressemblance physique; et la vérité morale, qui est la dissemblance de mœurs. Si l'on pouvait les réunir toutes les deux, il est certain que l'illusion serait plus parfaite ; mais nous nous trouvons ici en présence d'une impossibilité de fait ; vous pourrez vous y prendre de toutes les manières, jamais vous ne ferez qu'Amaury ressemble à Rameau, de figure et de voix; vous pouvez les costumer exactement de même; quant à leur donner les mêmes traits et le même organe, il n'y faut pas penser ; vous serez donc toujours obligé de demander à la complaisance du spectateur d'être complice de la violence que vous faites à ses yeux. Que lui importe à lui spectateur qui sait fort bien, en tout état de cause, qu'Amaury ne res-

REGNARD 23y

iemble point à Rameau, si cette dissemblance est pins ou noins grande ; il en a, dès l'avance, pris son parti. L'auteur lui a dit au début de sa pièce :

— Faisons une convention ensemble : je suppose qu'il f a deux jumeaux, deux frères Lionnet qui sont si exactement semblables d'extérieur qu'on les prend l'un pour l'autre. Vous pensez bien qu'à moins de prendre les frères Lionnet eux-mêmes je ne peux pas, au théâtre, réaliser :ette ressemblance parfaite : admettez-la néanmoins comme réalisée ; c'est un pacte que nous concluons ensemble. Est- 3e convenu ?

Si le public regimbe, s'il refuse de signer, ah ! pour le ïoup, il n'y a plus de pièce ; voilà qui est entendu, car, :outes les fois que le public n'accepte pas la donnée, la pièce îst perdue d'avance, et il est impossible de bâtir un édifice îur une base croulante.

Mais le public a signé; il a dit :

— C'est bien ; je m'engage à prendre pour exactement semblables les deux acteurs chargés de représenter vos deux jumeaux ; je m'engage à récuser le témoignage de mes yeux ou plutôt je m'engage à ne pas porter leur attention sur ce détail ; le point est acquis : les deux jumeaux se ressemblent, n'en parlons plus. Et maintenant, marchez !

— En avant ! dit le poète.

Et tout aussitôt il met chacun des frères aux prises avec les mêmes situations et il les rend plus piquantes par le contraste des deux caractères.

C'est ce contraste que le poète cherche à faire saillir;

p'est de ce contraste qu'il tire tous ses effets de comique ;

'est donc ce contraste que les acteurs doivent accuser. Là

îst la vérité morale ; la ressemblance physique, ce n'est

qu'une vérité de fait, une vérité matérielle.

MM. Amaury et Rameau ont eu le plus grand tort de

préférer la seconde à la première. Est-ce que jamais, au Théâtre- Français, on s'est inquiété de savoir si, dans Amphitryon, l'acteur qui représente Sosie était de même taille ou de même visage que celui qui fait Mercure ? Il est entendu entre le poète et le spectateur que la ressemblance entre l'un et l'autre est absolument complète, et l'on passe.

Yous vous rappelez que, dans Mademoiselle de Belk-Isle, le duc de Richelieu doit, dans un moment bien délicat, se tromper et prendre la marquise de Prie pour Mlle de Belle- Isle. S'est-on jamais occupé de choisir, pour jouer les deux rôles, deux femmes qui eussent la même taille et qui rendissent l'erreur vraisemblable ? Pas le moins du moude. La ressemblance physique, c'était une vérité matérielle et de fait dont on a toujours cru ne pas avoir à se soucier; on a tâché, au contraire, de mettre au plein vent la dissemblance morale, et cette dissemblance se traduit toujours au théâtre par des différences de visage, de taille et de voix. Il est certain que Mue de Belle-Isle doit être une jeune personne élancée, au regard mélancolique, tandis que Mme de Prie, la maîtresse du duc de Bourbon, ne peut être qu'une forte femme, déjà sur le retour, grasse, superbe, bien en chair et forte en couleurs.

Nous avons vu MUe Sarah Bernhardt jouer M1Ie de Belle- Isle, tandis que Mme Edile Riquier faisait la marquise de Prie. Vous avouerez que l'erreur du duc de Richelieu devenait inexcusable et incompréhensible. Mais personne n'y prenait garde, la convention avait été ainsi établie et signée.

Et si vous me dites : Convention, tant que vous voudrez ; moi, je ne la signe pas, votre convention. Il me déplaît de voir le duc de Richelieu s'imaginer qu'il converse familièrement avec Mlle de Belle-Isle, cette personnification de la virginité maigre, quand il a sous la main la plantureuse Mme de Prie, ce type du vice, florissant d'embonpoint.

— C'est votre droit, mon ami, vous avez en effet toujours le droit de ne pas admettre une convention; tout ce qui en résulte, c'est qu'il n'y a plus de pièce. Si tout le monde avait été d'aussi méchante composition que vous, la comédie d'Alexandre Dumas eût été culbutée le premier soir et je vous avouerai même que ce jour-là le danger a été grand ; il y a eu chez les spectateurs de la première représentation un moment de stupeur, puis de révolte ; la violence qu'on leur faisait était trop grande, le caillou que l'on avait mis dans l'ornière où roulait la voiture était trop gros. La roue a fait un saut terrible, elle est retombée du bon côté, et le voyage s'est achevé sans secousse. Vous ne voulez pas être dans le train ? Libre à vous ; descendez, mon ami, mais reconnaissez qu'alors même que l'on eût pris pour jouer les deux rôles deux actrices à peu près semblables de formes, l'invraisemblance de l'erreur n'aurait pas été moins choquante pour nous.

La pièce y eût au contraire beaucoup perdu pour le reste du public, qui a pris son parti de cette invraisemblance, car le meilleur de la comédie est dans le contraste piquant que forme cette intrigante de Mme de Prie avec l'aimable et chaste Mlle de Belle-Isle, le duc de Richelieu entre les deux.

Les pièces où l'on a mis à profit cette ressemblance de deux personnages pour en tirer des effets de larmes ou de rire sont nombreuses au théâtre ; il n'y a que trois moyens d'en sauver l'invraisemblance aux yeux du spectateur : le premier est celui qui a dû venir tout d'abord à l'esprit des auteurs dramatiques, c'est de faire jouer les deux rôles par le même acteur ; c'est ainsi que, dans la Bouquetière des Innocents, M"e Marie Laurent est tour à tour une marchande à la Halle et la femme du maréchal d'Ancre, Léonora

Galigaï.

Remarquez que dans cette dernière pièce l'intérêt vient, comme dans les Mènechmes, de la dissemblance morale se joignant à la ressemblance physique. Vous voyez Mme Marie Laurent, femme du peuple, ronde d'allures, tendre de cœur, gaie de langage, aux petits soins pour l'être souffreteux qui lui sert de mari ; puis tout à coup vous la retrouvez sous les traits de la parvenue italienne : fière, sombre, farouche, emplissant de ses noires fureurs l'âme de son époux.

Les pièces taillées sur ce modèle seront toujours rares, parce qu'il faut pour les jouer un artiste qui puisse également bien rendre deux personnages très différents, et qui ait assez de souplesse pour opérer à tout instant, sur sa physionomie et sur son jeu, les transformations que réclame le drame. Ajoutez que ces rôles sont très lourds, car l'acteur est toujours en scène, puisqu'il représente à la fois deux personnages, dont chacun mène une partie de l'action. Il a fallu, pour résister à la fatigue de ce double rôle dans la Bouquetière des Innocents, le tempérament de fer et la voix d'airain de Mme Marie Laurent, une des plus vaillantes comédiennes de ce temps.

Le second moyen, ou, si vous aimez mieux, le second truc, dont les auteurs se sont servis, est infiniment plus simple ; vous le trouverez employé dans Prosper et Vincent, un des plus jolis vaudevilles de Duvert et Lauzanne. Prosper et Vincent sont deux frères jumeaux, comme l'exige le thème. Mais on ne voit absolument que Vincent; Prosper reste, comme nous disons dans l'argot de coulisse, à la cantonade ; il est sans cesse question de lui, mais il ne paraît pas. Ce n'est qu'au dernier acte, à l'heure du dénouement, quand la toile tombe, que Prosper entre par le fond ; Vincent se jette dans ses bras, le cache au public, qui serait bien en peine de dire si les deux frères ont même visage, car il n'en a jamais vu qu'un. La pièce, ainsi faite, se prive volontairement d'une

foule de scènes très réjouissantes, elle gagne moins en vraisemblance qu'on ne pourrait croire, car Prosper nous est représenté comme un jeune officier plein de bonne grâce et de séduction, un casse-cœur qui a enlevé une jolie Anglaise; Vincent est un apprenti herboriste que nous voyons, lourd et pataud, se démener comme une grosse mouche à travers les incidents que lui suscite sa ressemblance avec ce frère que nous n'avons pas vu et qu'il ne connaît pas lui même.

Pour peu que nous réfléchissions, nous ne saurions admettre que la jeune Anglaise enlevée par le brillant officier se jette au cou de l'apprenti herboriste. C'est une convention; il en faut toujours revenir là; qu'elle soit plus ou moins forte, il n'importe guère ; du moment qu'elle est admise, elle fait office de vérité.

Mieux vaut donc (et c'est le troisième moyen) la proposer franchement, mettre sous nos yeux les deux frères et nous dire : Ils se ressemblent; c'est une supposition qui m'est nécessaire, passez-la-moi. L'invraisemblance vous paraîtra criante, je l'avoue, puisque vous aurez sous les yeux deux acteurs qui ne se ressemblent pas, mais c'est une invraisemblance de fait et au théâtre le fait ne compte pas. En art, la vérité matérielle ne doit point préoccuper, il ne faut s'attacher qu'à la vérité morale, et, dans l'espèce, cette vérité résulte du contraste des caractères.

Voilà bien des raisonnements pour établir un point qui probablement vous avait paru, du premier abord, indiscutable. Vous le voyez pourtant, voilà deux comédiens très intelligents, mis en scène par un homme qui est le théâtre en personne; ils étudient avec soin deux rôles d'où ils espèrent tirer grand honneur et tous deux se laissent prendre à cette vue fausse, tous deux s'entendent pour négliger la vérité artistique, idéale, la vraie vérité, la grande, pour s'at-

tacher à la vérité physique et matérielle, la vérité de fait, l'inutile et mesquine vérité.

— Eh ! mais, disais-je à Rameau, savez-vous bien que si j'avais eu sous la main Dailly, oui Dailly, le Dailly du Palais-Royal, pour jouer le rôle du Ménechme provincial, je l'aurais pris tout de suite, et j'aurais donné le rôle de l'autre Ménechme à Bressant s'il avait encore été de ce monde, ou, à son défaut, à Delaunay.

— Mais ils ne se ressembleront plus du tout! s'écriait l'acteur déconcerté.

— Mais, puisque l'auteur a voulu qu'ils ne se ressemblassent pas ou plutôt que, se ressemblant de figure, ils fussent dissemblables de caractère et de langage, ils sont dissemblables, voilà la vérité vraie; c'est celle-là que vous devez traduire, et l'autre, elle n'existe que par hypothèse.

Je n'ai pas eu le loisir d'aller revoir une des deux représentations qui ont suivi la première; on m'assure que Rameau et Araaury ont tenu compte tous deux de ces observations et qu'ils ont très franchement accusé cette dissemblance qu'ils s'étaient efforcés d'atténuer le premier soir; on m'assure encore que la pièce a beaucoup gagné à cette interprétation nouvelle.

Pour moi, je ne regrette pas de m' être arrêté si longtemps à un détail qui paraîtra sans doute de médiocre importance à quelques-uns de mes lecteurs, mais il s'agit là d'un point de doctrine, et vous savez que ce feuilleton se pique avant tout d'esthétique.

32 décembre 1884.

LE « LEGATAIRE UNIVERSEL »

Il faut qu'enfin je tienne ma promesse et que je parle da Légataire universel, de Regnard. J'avais promis de donner la lettre que m'a écrite à ce sujet M. Th. Reinach. Je le fais d'autant plus volontiers que vous y trouverez rassemblées toutes les critiques que l'on ait jamais faites de l'ouvrage de Regnard.

Voilà la lettre :

Cher monsieur,

Vous trouvez le Légataire universel admirable, vous l'avez écrit l'autre jour, dimanche prochain vous le prouverez sans doute. Permettrez-vous à un de vos lecteurs les plus fidèles de vous dire que tel n'a pas été l'avis d'une bonne partie du public et d'en chercher la raison ?

Ne parlons pas de la moralité de la pièce ; on ne parle que de ce qui existe. Un neveu intrigant et escroc, une servante friponne, un valet faussaire, qui sont les héros de la comédie et qui finissent par avoir partie gagnée, tandis que le vieillard qu'ils ont dupé, bafoué, bousculé, volé, à moitié tué — s'il n'est pas mort, il n'en vaut guère mieux — voilà ce qui vous ôte le goût de parler morale. Quand Molière met en scène des coquins de cette force, Dorante et Dorimène du Bourgeois gentilhomme, Tartuffe, il se garde bien de leur témoigner sa sympathie et il les met dehors au dernier acte ; quant à ses valets les plus fripons, leurs fourberies sont des plaisanteries innocentes en comparaison de celles de Crispin. Mais, encore une fois, mettons qu'à la comédie la morale soit du luxe ; voyons le nécessaire.

Le nécessaire, vous nous l'accorderez (avec Molière, qui s'y connaissait), c'est défaire rire les « honnêtes gens ». Est-ce que le légataire

fait rire les honnêtes gens ? Les fait-il rire, du moins, de ce rire franc, sain, sans réticence, qui épanouit les sens et rafraîchit l'âme ? J'en doute. Oubliez un moment le jeu « admirable b de Coquelin et de Jeanne Samary, oubliez quelques scènes de grosse bouffonnerie qui ne tiennent nullement à la trame de la pièce, que reste-t-il, en somme, pour sujet ? Un vieillard cacochyme, moribond, un peu serré, mais bonhomme au fond — et dont tout le monde désire la mort et le bien : son neveu le cajole et le vole, sa servante le persifle, un laquais le brutalise au point de le faire tomber en syncope, et cela fait, au lieu de tâcher de le ranimer, on le laisse pour mort, dans un coin, comme un chien, et on le parodie dans la chambre à côté. Et vous voulez que nous trouvions cela drôle? C'est lugubre.

Ni la mort, ni la maladie avec tout son cortège d'infirmités et d'ordures, ne sont des sujets comiques ; Regnard a beau appuyer lourdement sur les plaisanteries d'ordre digestif, la répugnance est aujourd'hui trop forte chez le public (( honnête » et, franchement, je la crois légitime ; si les « honnêtes gens » de 1701 riaient de cela, tant pis pour eux. Est-il bien sûr, d'ailleurs, qu'ils en riaient ? Vous me direz que Regnard n'était pas seul à traiter de pareils sujets ; Molière, avant lui, avait écrit le Malade imaginaire. Mais pourquoi rions-nous aujourd'hui encore au Malade imaginaire ? Parce qu'il est imaginaire... Dans le Légataire, rien de semblable. Dès le premier acte, Géronte est vraiment gravement malade ; sa paralysie, sa colique, sa toux, son air d'ombre, tout cela n'est pas de la fantaisie, et l'excellent Olerh le prend fort au sérieux ; aussi est-on choqué de voir la désinvolture, la brutalité avec laquelle on mène ce moribond ; quand, à force de tracasser ees nerfs, on l'a mis en syncope, nous le croyons, de très bonne foi, mort ou mourant, et malgré la gaieté de quelques détails, nous ne rions que d'un rire équivoque, malsain, de cette bouffonnerie qui se joue dans une maison où la Mort vient de passer.

Molière, je le répète, n'aurait pas commis cette faute de goût. Le seul passage analogue qu'on puisse citer est celui de l'Avare où Frosine assure aux enfants d'Harpagon que leur père n'a pas six mois à vivre ; eb bien, j'affirme que les « honnêtes gens » n'entendent pas cette tirade sans gêne, sans dégoût, et qu'elle est une de celles qui empêchent l'Avare de compter au nombre des chefs-d'œuvre de premier rang.

Pour faire pardonner ce vice capital de la pièce, le côté lugubre du sujet, il faudrait une action étoffée, une fantaisie brillante dans les détails, des caractères bien définis, un style savoureux, une versification amusante. Est-ce que ces qualités se rencontrent dans le Légataire?

L'intrigue ? Mais la pièce, la vraie pièce ne commence qu'à la fin du troisième acte, quand on apprend la mort de Géronte. Toute la première moite est de l'exposition, du remplissage plus ou moins spirituel, des épisodes inutiles, comme la scène de l'apothicaire (qu'on retranche à la représentation), ou nuisibles comme le projet de mariage de Géronte avec Isabelle, qui jette le public sur une fausse piste. Même la véritable action, dont la scène du testament est le nœud, ne mène à rien ; l'escamotage est mis à néant par la résurrection du bonhomme, et Regnard ne se tire d'affaire que par un dénouement d'une f aiblesse pitoyable, à côté duquel celui de l'Étourdi est un chef-d'œuvre.

Les caractères ? Mais en est-il un seul qui ait une physionomie vraiment originale, qui soit autre chose qu'une copie tirée d'un moule usé, archi-usé, dès 1701 et qui nous paraît, à nous, superlativement vieilli et vieillot ?

Enfin le style, en admettant qu'il ait de la verve et quelquefois de l'esprit, n'est-il pas trop souvent mou, lâche, impropre, incorrect ? Estce que Regnard n'abuse pas singulièrement de sa « facilité »? Est-ce que sa versification n'abonde pas en chevilles énormes, en enjambements lourds et traînante, en vers inutilement tragiques, en rimes incroyable» ( Caen avec Normand, souvent avec an, grotte part avec quote-part ! .') ?

J'arrive enfin au grand, au principal grief : c'est l'incessant, le fatigant plagiat de Molière. Le Légataire est fait comme les comédies de Plaute et de Térence, qui contaminaient, c'est-à-dire fondaient en une seule deux pièces de Ménandre ou de Philémon. Il n'est pas un caractère de la comédie qui ne puisse être ainsi décomposé mathématiqnement en deux autres dont Molière a fourni tout, type général, détails, costume : Crispin, c'est Marcarille et Scapin ; Lisette, c'est Dorine et Zerbinette; Eraste, c'est Dorante du Bourgeoit et Valère de V Avare; Géronte, c'est Argan du Malade et Harpagon...

Même procédé pour les situations, « les scènes à faire » ou à « refaire ». L'amour de Géronte pour Isabelle, c'est de V Avare ; la scène avec l'apothicaire Glistorel est du mauvais Purgon ; jusqu'à l'ignoble chantage des billets dérobés au dernier acte qui rappellent la castette de Molière 1

Et les vers ! Que de vieux amis qu'on salue au passage, sana être un grand clerc 1

Ceci de V Avare :

Un petit cadeau Qui coûtât peu d'argent et qui parût nouveau.

(L* Légataire, acte II, scène m.)

Ceci d' Andromaque :

Nos affaires vont prendre une place nouvelle.

(Le Légataire, II, vu.) Des Précieuses :

Les gens d'esprit n'ont point besoin de précepteur.

(II, vm.) Des Plaideurs :

Du bien? Je t'en ferai, pourvu qu'il ne m'en coûte rien.

(II, vin.) De l'Étourdi :

Pour un sou, d'une ardeur héroïque, Vous vous feriez fesser dans la place publique.

(III, II.) De Tartuffe :

C'est & vous de sortir et de passer la porte, La maison m'appartient.

(in, n.)

De Britannicus :

Je ne sais pas, monsieur, farder la vérité Et dis ce que je pense avecque liberté.

(LU, iv.) Du Misanthrope :

Est-ce à moi, s'il vous plaît, que ce discours s'adresse?

(III, vm.) Des Femmes savantes :

Peste soit l'animal avec sa vision 1

(IV, n.) J'en passe, et des meilleure...

En résumé, que reste-t-il à l'actif de Regnard ? De l'entrain, quelques vers spirituels, deux ou trois scènes gaies, mais d'une gaieté gênante et parfois triviale, enfin un « mot à répétition » justement célèbre — (Test votre léthargie. — En voilà plus qu'il n'en faut pour vivre dans les anthologies classiques, à côté des deux scènes fameuses de Démocrite, mais pas assez, ce me semble, pour rentrer d'une façon durable au répertoire de la Comédie. C'est Voltaire qui a dit, je crois, que celui qui ne se plaît pas avec Regnard n'est pas digne d'admirer Molière. Voltaire, auteur dramatique, avait de bonnes raisons pour être indulgent envers les copistes ; nous dirions plus volontiers : « Celui qui admire sincèrement Molière ne se plaira que médiocrement avec Re-

gnard. » Imitatores servum pecus — à moins qu'ils n'imitent comme imitait Molière, avec le coup de patte du génie. Laissons le temps faire son œuvre pour les autres, et ne cherchons pas à galvaniser ce qui est mort, plus mort que Géronte, et, si nous voulons à toute force d'une pièce de Regnard au répertoire, prenons le Joueur : là il y a au moins un effort sincère et sérieux pour créer un nouveau type, pour sortir de l'ornière battue. Le Légataire s'y entraîne, et il y enfoncera.

Pardonnez-moi ce bavardage ; j'ai la conviction de n'avoir pas soutenu un paradoxe, d'avoir simplement dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas et n'osent pas avouer. Démontrez à ceux qui partagent mon goût qu'ils ont tort ; je suis sûr qu'ils ne demandent pas mieux. Les plaisirs de l'esprit sont trop rares pour qu'on s'en retranche de gaieté de cœur.

Votre dévoué st affectueux,

Théodore Rbinach.

Voilà l'acte d'accusation.

Le hasard fait que dimanche dernier, mon confrère et ami Weiss, qui est peut-être avec moi l'admirateur le plus fervent de notre vieille littérature, a répondu par avance dans un des feuilletons les plus étincelants qu'il ait écrits à ces critiques qu'il n'avait pu lire encore.

M. Reinach est jeune ; il s'imagine sans doute qu'il a été le premier à s'apercevoir de l'immoralité du Légataire universel : il ne fait que rééditer ce qu'avait déjà dit Jean- Jacques.

Mais ni Jean-Jacques, ni Paul de Saint- Victor, qui l'a paraphrasé dans un article d'une extraordinaire éloquence, ni M. Reinach, qui enfourche après eux le même dada, ne se sont aperçus que toutes ces coquineries ne tirent à pas conséquence, par la simple raison qu'elles se passent dans ces régions sacrées de la fantaisie pure, où Polichinelle rosse le commissaire, où Colombine trompe le vieux Pantalon, où Scapin et Mascarillese font gloire de mériter les galères, où la jeunesse et l'amour ont le droit de triompher insolem-

ment et de se jouer de la vieillesse, de la maladie, de la mort, de tontes les mi-ères de la pauvre nature humaine. Reguard a marqué fortement ce dédain qu'il fait de la réalité. Cris: in arrive déguisé eu veuve. Géronte la console :

Votre époux, von- laissant mère et veuve à vingt ans, N'a pas dû vous laisser, je crois, beaucoup d'enfants.

Et Crispin répond :

Rien que neuf: mii-, le cœur tout gonflé d'amertume, Deux ans encore après j'accouchai d'un posthume.

Rien que neuf! A prendre les choses au pied de la lettre, rien de plus absurde que cette réponse, qui suffirait à trahir le déguisement. Mais nous nageons en pleine fantaisie.

Plus tard, Crispin, sous les habits, sous les traits et sous le nom de Géronte, dicte le testament dudit Géronte :

— Je veux d'abord, dicte-t-il aux notaires, que l'on paye mes dettes.

Et il ajoute :

Je do~ quatre cents francs à mon marchand de vin, Un fripon qui demeure au cabaret voisin.

Ce serait une bêfcise amère, si nous vivions ici en pleine réalité. Car il suffirait de cette plaisanterie saugrenue pour découvrir au notaire le pot aux roses. Mais Crispin s'amuse de ses propres extravagances, et Lisette, et Eraste, et les notaires, et le public ! Tout le monde sait qu'il ne faut rieu prendre de tout cela au sérieux. Il n'y a plus dans les régions sublunaires où ont lieu ces sortes d'aventures ni bien, ni mal, ni morale, ni pudeur, ni convenances ; il n'y a rien que le rire, et pourvu qu'il éclate, peu importe d'où qu'il vienne.

J'aime moins le Joueur que le Légataire et j'ai été très heureux en retrouvant cette opinion dans le feuilleton de Weiss. Savez- vous pourquoi, mon cher Reinach? C'est précisément parce que le Joueur affecte des allures de grande comédie, de comédie de caractères, et qu'il y a disproportion entre le sujet proposé et le génie de Regnard. Parlez-moi des Mènechmes! du Distrait! et surtout de ce merveilleux vaudeville de Labiche, les Folies amoureuses! Voilà où Regnard est lui-même !

Voilà ce que je voudrais voir reprendre à la Comédie- Française. Le Joueur , jamais de la vie ! Je l'ai vu représenter pour ma part une douzaine de fois, sous la direction de M. Thierry et sous celle de M. Perrin. Jamais il n'a (en dehors de deux scènes), amusé le public. Le style de Regnard y a même perdu de son aisance, de sa verve et de sa grâce.

Le style de Regnard ! mais c'est un des plus français qu'il y ait jamais eus ! Il abonde en vers pleins, sonores, pittoresques, qui passent la rampe, qui éveillent l'imagination et qui la réjouissent ! Je ne puis que plaindre un homme qui n'en goûte pas la grâce savoureuse et piquante. Je ne saurais lui en ouvrir l'intelligence.

On rejouera sans doute plus d'une fois le Légataire de Regnard ; je supplie M. Reinach d'y retourner, sans ses arrière-pensées de méfiance, avec l'idée de s'abandonner tout entier au libre génie du poète. Il sera pris comme les autres. Et d'autant mieux que le Légataire est joué, rue Richelieu, avec une verve merveilleuse.

19 janvier 1885.

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