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LE THEATRE DE MARIVAUX

J'ai déjà fait remarquer à plusieurs reprises que Marivaux ne fut pas estimé de son temps à sa juste valeur, et j'ai donné les raisons de cette froideur des contemporains pour l'œuvre de cet aimable esprit. Ce que l'on sait moins, en général, c'est que les cinquante années qui suivirent ne le regardèrent pas d'un œil beaucoup pins favorable.

Je vois par les feuilletons que Geoffroy, le célèbre critique des Débats, consacre aux pièces de Marivaux, entre 1800 et 1810, en quel discrédit elles étaient restées. En 1801 il écrit, parlant des Jeux de l'amour et du hasard :

« Cette pièce qui court les petits théâtres paraît bien rarement sur la scène française. »

Et après l'avoir contée, comme si c'eût été une comédie inconnue, il ramasse contre elle toutes les critiques qui devaient, j'imagine, voltiger dans l'air à cette époque-là.

« Chez lai l'esprit et le mauvais goût sont continuellement aux prises; sans cesse il se tourmente pour se défigurer lui-même ; sa manie la plus bizarre est de donner à la métaphysique un jargon populaire et grossier; de travestir la galanterie et la finesse en style bas et trivial, d'affubler ses madrigaux d'expressions bourgeoises et familières ; ses

pensées les plus belles sont revêtues de haillons. Il valait mieux les laisser toutes nues. »

En avez-vous assez? Il continue de pousser sa pointe, si tant est que ce style ait rien d'aiguisé :

« Un autre défaut insupportable de Marivaux, c'est sa malheureuse abondance, c'est son intarissable babil. Quand il fait parler une femme, on dirait qu'il ouvre un robinet ; c'est un flux de paroles qui ne s'arrête point. Cette vérité de mœurs est pénible et fastidieuse. »

Il n'est pas tendre, comme vous voyez, le farouche critique. J'imagine qu'il disait tout haut, avec cette raideur pédantesque de style qui était le caractère de son talent, ce que beaucoup d'honnêtes gens et de lettrés pensaient vers 1800, du théâtre de Marivaux. Et cependant les jolis rôles de Sylvia et d'Araminte étaient joués par Mlle Contât, dont l'élégance et l'art de bien dire étaient célèbres. Il est vrai que Mlle Contât commençait elle-même, vers ce tempslà, à déchoir dans l'estime des contemporains. On sait qu'elle fut obligée de battre en retraite devant les attaques passionnées de Geoffroy. Elle donna sa démission. Mlle Mars était là, toute prête à recueillir l'héritage.

C'est à Mlle Mars qu'il faut attribuer l'honneur d'avoir fixé à nouveau les yeux du public sur les comédies oubliées ou démodées de Marivaux. Mais si je m'en rapporte aux conversations que j'ai pu avoir avec les hommes de ce temps, c'était plutôt l'actrice qui était goûtée dans ces rôles que les rôles ne faisaient de plaisir par eux-mêmes. J'ai eu l'occasion de causer plus d'une fois de MUe Mars avec quelques vieux amateurs ; il y en avait encore, habitués de l'orchestre, lorsque j'entrai dans la critique. Ils louaient Mlle Mars d'avoir été égale aux grands rôles de Célimène et d'Elmire. Mais lorsqu'il s'agissait de Sylvia et d'Araminte, c'était la comédienne qui accaparait tous

les éloges. Il n'en restait plus pour l'écrivain, que l'on avait l'air de trouver fort heureux d'avoir rencontré une si incomparable interprète. MUe Mars, qui était soutenue par Molière, protégeait Marivaux : on sent la nuance.

Le revirement se fit peu à peu. On sait qu'il y eut dans le public un retour du goût vers les peintres du dix-huitième siècle : "Watteau, Lancret et autres; que le genre Pompadonr revint à la mode ; que l'on se passionna dans ['ameublement, dans le costume, dans le bibelot, pour ces merveilles d'un art qui était plus joli que grand, mais qui était si joli ! si joli ! Marivaux bénéficia de cet engouement ipri rendait la vogue à ceux que l'on appelait les petitsmaîtres du dix-huitième siècle. Il n'avait certes pas l'envergure des Voltaire, des Diderot, des Eousseau, des Montesquieu; mais il était de premier ordre dans le second; et l'on se mit à l'admirer comme un de ces peintres élégants 3t coquets que l'on se reprochait d'avoir oubliés trop longtemps.

Le mouvement romantique fut également favorable à la réputation de Marivaux. Non pas que l'école, à la tête de laquelle marchait Victor Hugo et derrière lui Théophile Gautier, s'occupât particulièrement de la réhabilitation de Marivaux ; mais il y avait dans le choix des sujets de Marivaux, dans le tour d'esprit de ses personnages, dans le maniérisme de leur langage, quelque chose qui rappelait les comédies de Shakespeare.

ce En écoutant cette charmante comédie des Jeux de l'amour et du hasard, écrivait Théophile Gautier, il nous semblait impossible que Marivaux n'eût pas connu Shakespeare. Marivaux, nous le savons, passe pour peindre au pastel dans un style léger et avec un coloris d'une fraîheur un peu fardée des figures de convention prises à ce monde de marquis, de chevaliers, de comtesses, évanoui

sans retour ; et pourtant dans les Jeux de V amour et du hasard respire comme un frais souffle de Comme il vous plaira.

« Croyez qu3 Bénédict pourrait très bien soutenir la conversation avec Sylvia, que Mario trouverait dans Rosalinde une interlocutrice prompte à la riposte, et qu'Oiiando ne le cède en rien au chevalier pour la galanterie et la fine analyse des sentiments. Hélène et Déinétrius, Hermia et Ly sandre tiennent dans la forêt magique du Songe d'une nuit d'été des propos aussi alambiqués qu'aucun couple de Marivaux, dans un salon à tapisseries et à trumeaux tarabiscotés, théâtre habituel de ces légères escarmouches de l'esprit et du cœur. Bourguignon dit à Lisette des choses qui ne diffèrent pas beaucoup des madrigaux de Falstaff à mistress Quilly. Cette veine romanesque de Shakespeare, si Marivaux n'y a pas puisé, il l'aura sans doute rencontrée dans la littérature italienne, comme le grand William. Ces concetti si brillants, ces ingéniosités si fines que le goût n'a pas le courage de les blâmer, ont une source pareille. y>

L'avènement d'Alfred de Musset au théâtre fit aussi beaucoup pour acclimater à la Comédie-Française les comédies de Marivaux et pour les consacrer chefs-d'œuvre. Le public, en écoutant le Caprice, les Caprices de Marianne, On ne badine pas avec l'amour, Il ne faut jurer de rien, prit le goût de ces analyses délicates et subtiles de passions raffinées, sur lesquelles voltigeait un goût de poésie romanesque.

Musset était un si grand écrivain qu'il semblait que ses ouvrages eussent dû éclipser ceux de son illustre devancier et les faire rentrer dans l'ombre. Point du tout ; ils en renouvelèrent l'éclat. On s'aperçut que Marivaux était, lui aussi, un maître ; que s'il n'avait pas le coup d'aile de Musset et ses «nvolées de fantaisie, peut-être entendait-il mieux

le théâtre et pénétrait-il d'une pointe plus fine dans les plus secrets replis de la coquetterie féminine.

Voilà vingt ans passés que je suis assidûment le théâtre. Je puis dire que j'ai vu la renommée de Marivaux croître peu à peu et s'établir sur une base de plus en plus solide. Tandis que trois ou quatre de ses pièces revenaient sans cesse sur l'affiche, notamment le Legs, qui était du répertoire courant, M. Thierry faisait de temps à autre des excursions dans les oeuvres oubliées et en remettait quelqu'une à la scène. On l'écoutait avec recueillement et sympathie : cela n'était pas toujours amusant ; mais c'était du Marivaux.

Tout dernièrement (1880) l'Académie française a donné le dernier coup de pouce à cette renommée en proposant l'éloge de Marivaux pour son concours d'éloquence. Jamais peut-être concours d'Académie ne mit tant de plumes en mouvement, ce qui prouve bien que le sujet était dans le courant des préoccupations publiques. A peine le prix fût-il décerné, que ce fut dans les revues des avalanches d'études publiées l'une après l'autre par des concurrents malheureux. Quelques-uns poussèrent jusqu'au volume, M. Fleury, par exemple, et M. Gossot ; l'un étudiant Marivaux sous toutes les formes qu'il a revêtues, l'autre y cherchant plutôt le moraliste. M. Eeinach a publié également dans une revue un morceau très étudié qui évidemment avant lui revenait de l'Académie. Ce sont les seuls travaux que j'aie lus ; mais il y en a eu beaucoup d'autres.

S'il nous reste quelque chose à apprendre sur Marivaux, ce ne sera pas certes la faute de ses historiens et de ses commentateurs. Et pourtant, le dirai-je ? il y a un point — un point essentiel pour moi — qu'ils n'ont pas mis en lumière, que Sainte-Beuve lui-même a touché à peine dans sa substantielle et curieuse notice, c'est celui qu'indiquait

Théophile Gautier d'une main légère dans le passage que j'ai cité tout à l'heure.

Marivaux a, dans la plupart de ses pièces, un côté romanesque. A la façon de Shakespeare? Cela, j'en doute. Mais je voudrais préciser ce que j'entends par ce mot ; car c'est par cette qualité qu'il vivra toujours et que ses comédies pourront être revues avec plaisir, même alors que sera définitivement aholie la mémoire des mœurs qu'il a peintes.

Marivaux plaira toujours à la foule, non pas à la grosse foule, mais à la foule des instruits, et des honnêtes femmes, par un certain air merveilleux qu'il possède de donner une forme visible et pour ainsi dire un corps à ces rêves impossibles et charmants qui occupent les imaginations des jeunes filles et qui font battre mystérieusement leur cœur.

Tenez ! prenez la Mère confidente.

Quelle est la jeune fille qui, à l'âge de dix-huit ans, émue d'un sentiment tendre pour un cousin ou pour l'ami d'un frère, n'ait senti le délicieux secret lui peser sur le cœur et n'ait cherché des yeux autour d'elle à qui s'en ouvrir et s'en soulager ? Elle a bien à ses côtés la meilleure des amies celle à qui depuis sa première enfance elle a confié ses joies et ses chagrins : c'est sa mère. Mais une mère ! comment la mettre de moitié dans ses hasardeuses confidences ? Oh ! si sa mère pouvait un instant renoncer à son rôle de mère et se résoudre à n'être que l'amie qu'elle a toujours été ; comme elle irait se jeter dans ses bras, lui avouer son trouble, lui demander conseil !

Et la mère, elle, a bien remarqué l'inquiétude de sa fille, elle en a aisément deviné la cause et elle tremble ! Comme elle voudrait savoir les pensées qui flottent derrière ce front blanc! Comme elle voudrait pénétrer dans ce cœur qui lui est fermé pour la première fois ! Quels sages avis pourrait donner la mère si on voulait se confier à l'amie ! Comme elle

dirait volontiers à sa fille : « Allons, courage ! ne me cache rien, ta mère ne le saura pas, c'est ton amie qui te presse. »

Oui, ce rêve a dû se faire cent fois ! rêve délicieux comme tous les rêves, mais irréalisable; car la vie réelle ignore l'art de ces détachements subtils ; une mère, si bonne mère qu'elle soit, demeure toujours la mère de sa fille, et la fille ne saurait, en lui parlant, oublier qu'elle est sa mère.

Marivaux a mis la main sur ce songe plus flottant qu'une vapeur blanchâtre qui s'évanouit aux premiers rayons du soleil. Il l'a éclairé du feu cru de la rampe, et on l'a vu marchant et parlant sur la scène. Quelle main ingénieuse, quel art discret ne fallait-il pas pour mener à bien une oeuvre aussi délicate ! De jeter en pleine réalité de la vie domestique ces personnages éclos d'un rêve, il n'y avait pas à y songer ; il fallait, pour que le spectateur les admît sans peine, les montrer dans ce lointain vaporeux et rose de la fantaisie poétique. Ils devaient habiter ce monde imaginaire et féerique tout peuplé de costumes galants, de sentiments subtils, de phrases raffinées où dansent en habits de marquises les bergères de Watteau, et cependant il ne fallait pas qu'en les voyant la pensée fût emportée trop loin du monde réel où ils étaient censés vivre et dont ils exprimaient les passions.

Elle est bien maniérée, elle est bien fausse, cette mère qui, pour devenir la confidente de sa fille, lui dit : « Je ne serai que ton amie et ta mère ne saura rien de ce que tu vas me confier. » Mais qu'elle est aimable et comme on se sent prêt à l'aimer ! Les deux scènes où elle presse sa fille et lui tire l'aveu de la faute que cette aimable étourdie va commettre, sont les chefs-d'œuvre d'un esprit ingénieux et d'une imagination tendre.

Les Fausses Confidences, qu'est- ce autre chose que le roman d'un jeune homme pauvre, ce roman qu'ont rêvé toutes les imaginations délicates entre dix- huit et vingt-cinq ans ?

M. Octave Feuillet l'a récrit et lui a donné je ne sais quoi déplus sombre. Son jeune homme pauvre est fier, cassant et tombe parfois dans le mélodrame; sa jeune fille riche est agitée et nerveuse ; leurs débats sont souvent violents et tristes. Le roman des Fausses Confidences se joue au contraire dans le pays lumineux des songes, et Dorante et Araminte charmeront encore les générations futures quand déjà il ne sera plus parlé du Maxime Odiot de M. Feuillet et de sa Marguerite Laroque.

Faut-il parler encore des Jeux de V amour et du hasard ? Tous les jeunes cœurs n'ont-ils pas fait ce rêve : être aimé pour soi-même, et, sous un déguisement, s'assurer qu'il en est bien ainsi ? Où ce rêve fut-il jamais présenté sous une forme plus gracieuse et plus poétique ? Non, ces marquis déguisés en valets, ces jeunes filles de grandes maisons éprises d'un domestique, ne sont pas absolument vrais de la vérité réelle et plate ; ils appartiennent aux songes, et Marivaux, le plus aimable enchanteur du dix-huitième siècle, leur a laissé cette grâce capricieuse et flottante que donne la rêverie aux personnages qu'elle crée.

C'est là la meilleure et la plus séduisante part d'originalité de Marivaux : celle qu'il n'avait point cherchée, celle qu'il a rencontrée sans y prendre garde. Il a jeté ainsi dans le monde une foule de personnages qui ne sont pas, à vrai dire., mar-qués de traits bien précis, mais qui amusent l'imagination et semblent, comme dans le tableau de Watteau, s*embarquer pour une riante Cythère.

Pauvre Marivaux ! lui qui se piquait d'être un moraliste et qui l'était à ses heures, voilà que nous le louons à présent pour son aimable fantaisie. Savait-il seulement le sens que nous donnerions à ce mot? Il serait injuste cependant de ne pas regarder en lui le peintre du cœur humain et l'analyste des passions féminines.

On a dit que Marivaux n'avait jamais écrit qu'une pièce — toujours la même — sous différents noms. Il y a dans ce jugement quelque exagération ; mais si l'on ne prend que ses chefs-d'œuvre, il est certain que l'on trouve en eux, malgré les diversités plus apparentes que réelles, un grand air de ressemblance. Il a dit de lui-même que son système était de faire sortir malgré eux de leurs niches les sentiments qui cherchaient à s'y dérober. Presque toutes ses pièces sont, en effet, fondées sur l'hésitation qu'un personnage sent à dire un oui qu'il brûle de prononcer et qu'il n'ose pourtant pas prononcer. Il faut tirer ce oui de sa niche. Quand une fois il en est sorti, la comédie est terminée.

« On atrès bien remarqué, dit Sainte-Beuve, que dans ses comédies en général, il n'y a pas d'obstacles extérieurs, pas d'intrigue positive, ni d'aventure qui traverse la passion des amants ; ce sont des chicanes de cœur qu'ils se font ; c'est une guerre d'escarmouches morales; les cœurs au fond étant à peu près d'accord dès le début et les dangers et les empêchements du dehors faisant défaut, Marivaux met la difficulté et le nœud dans le scrupule même, dans la curiosité, la timidité ou l'ignorance et dans l'amour-propre ou le point d'honneur piqué des amants. Souvent ce n'est qu'un simple malentendu qu'il file adroitement et qu'il prolonge ; ce nœud très léger qu'il agite et qu'il tourmente, il ne faudrait que s'y prendre d'une certaine manière pour le dénouer à l'instant ; il n'a garde de le faire ; et c'est ce manège, ce tatillonnage bien mené et semé d'accidents gracieux qui plaît à des esprits délicats.

— Vous y viendrez !

— Vous n'y viendrez pas !

— Je gage que oui !

— Je gage que non !

« C'est ce que toute l'action semble dire. »

Il est impossible de démonter plus spirituellement son mécanisme. Mais il est une remarque que Sainte-Beuve aurait ajoutée, s'il avait été un homme de théâtre; c'est que ce tatillonnage, pour me servir de son expression, ne se fait pas sur place. La distance entre le point de départ et le point d'arrivée est très faible; mais Marivaux nous y pousse par un progrès continu. Chaque scène est un pas en avant. Marivaux possède cette grande qualité sans laquelle il n'est point d'auteur dramatique : il a le mouvement ; non le mouvement endiablé d'un Beaumarchais, qui a toujours l'air de courir, même alors qu'il piétine sous lui, mais un mouvement doux et lent, presque insensible, comme celui d'un bateau sur une rivière tranquille.

« Marton, dit l'Araminte des Fausses Confidences, quel est donc ce jeune homme qui vient de nous saluer si gracieusement sur la terrasse. Il a vraiment bonne façon ! »

C'est de là que part la pièce ; elle semble être bien proche du but. Et cependant Marivaux aura l'art de semer ce court espace d'une foule de petits accidents qu'il faudra qu'Araminte, en dépit qu'elle en ait, franchisse les uns après les autres. On aura la sensation qu'elle avance de scène en scène, elle l'aura elle-même.

« Aucun de ces deux hommes n'est à sa place ! » dit la Sylvia du Jeu de V amour et du hasard comparant le faux Bourguignon et le faux Dorante.

De ce premier mot à celui qui termine la pièce : « Ah ! je vois donc enfin clair dans mon cœur ! » l'intervalle n'est pas grand ; c'est un saut de puce, comme disaient nos pères; le chemin se fait à petits pas, mais on le voit faire ; on voit le mouvement.

Sainte-Beuve, analysant la jolie pièce des Sincères, cite la dernière phrase de la marquise : « Ah ! ah ! s'écrie -t-elle

en riant, nous avons pris un plaisant détour pour arriver là! » Ce mot, ajoute l'éminent critique, pourrait servir d'épigraphe à toutes les pièces de Marivaux.

C'est faire tort à Marivaux que de parler ainsi : il va au but marqué, lentement, mais par la droite ligne. Ce but, il le montre d'avance, et il le montre presque à portée de la main. Mais il sait que le chemin de l'amour est semé d'une foule de petits obstacles, chicanes de la vanité, du préjugé, de la timidité, que sais-je ? par-dessus lesquels il faut sauter, hop ! hop ! et la pièce reprend, jusqu'à la prochaine barrière, son allure bénigne.

L'amour, et non pas l'amour-passion, mais l'amour mêlé de galanterie, avec tout ce qu'il a de plus exquis et de plus délicat, est donc le sujet ordinaire des pièces de Marivaux, ce peintre raffiné des curiosités et des coquetteries féminines. Aussi n'ai-je pas vu sans un peu d'étonnement quelques-uns des nouveaux historiens de Marivaux, louer chez lui ses aspirations révolutionnaires et en faire presque au théâtre un précurseur de Beaumarchais.

Ils prennent plaisir à citer les pièces où Marivaux, comme dans Vile des Esclaves, suppose une révolution entre les classes, les maîtres devenus serviteurs, et vice versa. Ils font remarquer qu'au xvne siècle aucun écrivain ne se fût avisé de revêtir Dorante d'une souquenille de valet et de le faire aimer sous cet habit. Ils en concluent que Marivaux était un esprit libéral, un précurseur de 89.

Voilà bien des affaires. Marivaux a fait comme tous les écrivains dramatiques : il a recueilli les préjugés de son temps, il les a portés au théâtre et il en a usé. Il était beaucoup question autour de lui de l'égalité des hommes, il s'en est servi comme d'un moyen dramatique, sans y entendre malice ou se poser en réformateur. C'était d'ailleurs une tradition à la scène que les valets ont toujours eu plus d'es-

prit que les maîtres. Les Seapins de Molière ont recueill des Daves de l'antiquité cet héritage de prétention et n'] ont pas failli.

Il est évident que si Marivaux eût revêtu de la casaque di Bourguignon l'âme ardente et endolorie d'un Jean-Jacques le jeu fût devenu terrible et cruel, mais il n'y a point songé il ne s'est même pas douté des intentions qu'on lui prête.

Quand le procureur Rémy s'emportant contre la vieilli marquise dans l'es Fausses Confidences, lui dit brutalemen qu'un homme en vaut un autre, je crains bien que ce m soit nous qui entendions sonner dans cette boutade les re vendications du tiers état contre la noblesse. Boutade! oui ce n'était qu'une boutade pour Marivaux, et une boutadi qui n'avait pour les contemporains rien d'extraordinaire mais le fonds d'idées et de sentiments d'où elle était sortit traînait dans tous les écrits et dans toutes les conversation du temps. Le seul mot de révolution eût effarouché sin gulièrement Marivaux.

Il est à remarquer que presque tous ses personnages son de bonnes gens. Il faut être trop bon, dit l'un d'eux, pou: l'être assez. Qu'y a-t-il de plus aimable que le père de Syl via ? et son frère, Mario, avec ses aimables taquineries, n'est il pas charmant ? Ne sent-on pas comme une impressioi de douceur et de gaîté à vivre dans cette famille ? Et Syl via, quel joli caractère de jeune fille, ouverte, primesautière, le cœur, sur la main, un bon petit cœur de femme Et dans les Fausses Confidences, il n'y aurait qu'un moi pour qualifier Araminte, s'il n'était pas trop roturier poui tant d'élégances : c'est une brave femme ! elle n'a pas seu lement l'esprit de fouler aux pieds les préjugés sociaux elle est compatissante, elle est tendre :

« Nous avons ordre, dit Lubin, son jardinier, d'être hon nêtes avec tout le monde. »

Elle-même est douce avec tous ceux qui l'approchent. Et Dorante pousse l'honnêteté jusqu'à s'accuser, au moment )ù la stratégie de Dubois a réussi, du tort qu'il a eu d'y 3rêter la main ; Rémy, le vieux procureur, est franc comme 'osier; il a du coeur, et ce cœur il l'a sur la main. Je ne rois guère que la mère, Mme Argonte, dont la sévérité ait juelque chose d'âpre et de rude, mais c'est qu'elle est en- )êtée de fortune et de noblesse ; et Marivaux n'admet pas ju'avec ces préjugés on puisse être indulgent.

Sainte-Beuve a remarqué que les valets et les soubrettes le Marivaux ont un caractère à part entre les personnages le cette classe au théâtre. Les Scapin, les Crispin, les Masjarille de Molière et de Regnard sont ordinairement des *ens de sac et de corde. Chez lui, les valets sont plus dé- ;ents, ils se rapprochent davantage de leurs maîtres ; ils en peuvent jouer au besoin le rôle sans trop d'invraisemblance ; ils ont des airs de petits-maîtres et des façons de porter ['habit sans que l'inconvenance saute aux yeux.

Ajoutons qu'ils sont tous dévoués, et n'ourdissent leurs ruses que pour de bons motifs. Marivaux était, dit-on, d'un iommerce difficile, mais c'est que la délicatesse de ses nerfs ît la vanité souffrante de l'auteur incompris l'avaient rendu &rès susceptible : au fond, il avait l'indulgente bonté d'un moraliste. Sa physionomie, dit un de ses portraitistes, était fine, spirituelle, bienveillante, mais inquiète et travaillée. Bienveillante! le mot est juste. Cette bienveillance se répand comme une huile parfumée sur tout l'œuvre de Marivaux, et elle en est un des charmes les plus exquis.

Il y a bien à dire sur le style de Marivaux. Sans doute, remarque Sainte-Beuve, le mot de marivaudage s'est fixé dans la langue à titre de défaut. Qui dit marivaudage dit plus ou moins badinage à froid, espièglerie compassée et prolongée, pétillement redoublé et prétentieux ; une sorte de

pédantisme sémillant efc joli. Mais l'écrivain, considéré dans l'ensemble, vaut mieux que la définition à laquelle il a fourni occasion et sujet.

Oserai-je dire même que dans son théâtre ce défaut est moins sensible que dans ses romans ? Je ne vois guère (sauf exception bien entendu) que les valets qui marivaudent, au mauvais sens du mot, et surtout les valets de la campagne. Mais peut-être y a-t-il là un trait d'observation plus exact que l'on ne croit. Ce ne sont pas les illettrés qui parlent la langue la plus simple. Au contraire, les gens les moins instruits, surtout s'ils se mettent en tête de faire de l'esprit, trouvent naturellement les tours de langage les moins naturels, les expressions les plus contournées, les plus tirées.

Partout ailleurs, Marivaux a des phrases beaucoup moins précieuses qu'on ne s'est plu à le dire.Chacun, après tout, a sa façon de s'exprimer qui vient de sa façon de sentir ; et c'est lui-même qui a dit quelque part : « Penser naturellement, c'est rester dans la singularité d'esprit qui nous est échue. »

Il s'exprimait donc au gré d'une âmes ingulière et fine, et il rencontrait plutôt qu'il ne les cherchait des expressions raffinées et piquantes, qui lui étaient nécessaires pour rendre sensibles des nuances de passion ou des délicatesses de galanteries non encore aperçues. Il y a des gens qui sont, comme M. Jourdain, très naturellement vulgaires et plats. Il était naturellement maniéré, parce qu'il avait naturellement une manière.

Et quand même il y aurait eu de la manière dans sa manière ! Je ne puis résister au plaisir de citer, à ce propos, le joli apologue de Jules Janin :

« Un jeune homme à l'humeur douce, aux tendres manières, aimait une jeune demoiselle pour sa beauté et sa sagesse; ce qui charmait surtout notre amoureux, c'était l'abandon et la naïveté de cette belle fille. Elle n'avait au-

cun souci de plaire, elle était belle sans y prendre garde. Assise ou debout, elle était charmante, et semblait n'y entendre aucune finesse. Notre jeune homme s'estimait bien heureux d'être aimé d'un objet si innocent et si aimable.

« Malheureusement, un jour, le galant venant de quitter sa belle, s'aperçut qu'il avait oublié son gant, et il revint sur ses pas. 0 surprise ! L'innocente fille était occupée à se regarder dans un miroir ; elle s'y représentait elle-même à elle-même, parlant et souriant à sa personne, dans les mêmes postures tendres et naïves qu'elle avait tout à l'heure avec son amant.

« Dans ces airs étudiés avec tant de soin, la dame en adoptait quelques-uns, en rejetait quelques autres ; c'étaient de petites façons qu'on aurait pu noter, et apprendre comme on apprend un air de musique.

« Que fit notre galant ?

« Il s'en tira comme un sot, par la fuite.

« Il ne vit dans cette perfection qu'un tour de gibecière. Il eut peur d'être une dupe.

« Eh ! malheureux ! c'était cette aimable fille qui était une dupe de se donner tant de peine pour te retenir dans ses bras. »

Qu'importe la peine et le soin de l'artiste si l'on ne sent plus le travail ? Pourquoi lui savoir mauvais gré de s'être donné tant de mal pour nous plaire ? N'y a-t-il pas vingt sortes de naturels ? Marivaux a le sien, et la preuve, c'est qu'au théâtre, s'il est le régal des plus connaisseurs, il plaît encore au grand public ; c'est que le Jeu de V amour et du hasard, le Legs et les Fausses Confidences se sont joués chez nous dans des théâtres de genre, aux matinées du dimanche, devant la grosse foule avec autant de succès que le soir, à la Comédie-Française, devant l'élite des amateurs.

4 avril 1881.

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